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Narcor - Tome III

De
590 pages
Après l'émission spéciale du "Mike Show", révélant aux yeux du monde l'incroyable vérité, l'Alliance multiplie les actions pour discréditer les Nicoriens et les accuser d'être sur Terre pour préparer leur invasion. Ces derniers réussissent non sans mal à rejoindre l'îlot treize. Avec l'aide des "brigades de la nuit" de Mickael Adebayor et des amis de Kanu, ils mettent en place un plan pour récupérer le Bakir et envisagent de voler une arme nucléaire afin de pousser l'Alliance à quitter leur planète. Entre-temps, l'équipe dirigeante de l'Alliance rappelle ses troupes présentes sur Narcor et convainc dans le même temps les nations les plus influentes de créer un comité de protection des Terriens. Le C.P.T. voit le jour et a pour mission d'éliminer les envahisseurs nicoriens et de détruire définitivement la planète Narcor... Une intrigue à tiroirs échappant à la facilité, une galerie de personnages jamais figés, une justesse et une audace salutaires cachées derrière le divertissement: bilan plus que positif pour la saga ambitieuse de Grégory Taïeb. Toujours aussi subversive, l'oeuvre poursuit avec maints clins d'oeil sa satire de la scène géopolitique contemporaine et se dévore jusqu'à son épilogue final. Une fresque définitivement réussie.
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Narcor Grégory Taïeb










Narcor

Tome III – Les dés sont jetés




















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IDDN.FR.010.0118044.000.R.P.2012.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2013


Merci à ma femme, Nelly pour ses conseils et ses corrections,
à ma fille Eva qui à treize ans
m’a fait une magnifique ébauche de couverture
et à Lemoni ma seconde fille âgée de neuf ans,
pour son attachement à cette saga.

Elles ont toutes les trois été mes premières lectrices
et elles m’ont conforté dans mon idée que Narcor
était une histoire pour tout public…


Résumé du livre précédent



Arrivés sur Terre, les membres de l’expédition baptisée
« Ultime Chance », se séparent en trois groupes et envisagent de
se retrouver dix jours plus tard sur l’îlot treize, lieu du dernier
arrêt du Qualice. La recherche des contacts s’avère beaucoup
plus compliquée que prévu, toutefois après avoir déjoué une
multitude d’obstacles, les Nicoriens réussissent enfin à rentrer
en contact avec les possesseurs des émetteurs.
Malheureusement, l’Alliance a appris, grâce à l’un de ses espions, leur
arrivée sur Terre et se lance à leur poursuite. Si cela n’empêche
pas pour autant Lenyl, Inomel, Vire, Ave et Nofchan d’agir,
Liernos, Girque et Deco sont quant à eux, faits prisonniers et
interrogés, mais le sérum de vérité semble inefficace sur eux…
Les évènements vont alors s’enchaîner. Lenyl, Inomel et
Vire récupérèrent le Bakir entreposé sur l’îlot treize et Ave
réussit à s’introduire sur un plateau de télévision lors d’une
émission se déroulant en direct. Ces deux actions entraînent des
turbulences au sein de l’Alliance. De nombreuses voix s’élèvent
pour dénoncer les choix orchestrés par les dirigeants et une
petite guerre interne se développe et aboutit à l’assassinat de
l’un des membres fondateurs. Le bureau exécutif de l’Alliance
change alors de stratégie et décide de ne plus nier l’existence
des Nicoriens, mais de se servir de leur présence sur Terre, en
annonçant qu’ils sont venus pour préparer leur invasion…

Pendant ce temps, sur Narcor, le climat ne cesse de se
détériorer. La résistance s’organise et les Nicoriens cachés dans les
galeries souterraines des villes accentuent leurs actions contre
l’armée de l’Alliance, en profitant des perturbations causées par
l’arrêt total de tous les systèmes permettant de mesurer l’unité
1de temps. De l’autre côté de la Decorde , la situation est tout
aussi dramatique pour les terriens. Si les troupes de l’Alliance

1 Decorde : Mer
9 ont réussi à découvrir l’emplacement du « Lac Majeur » et à
2commencer le pompage du Bakir , elles sont également la cible
de nombreuses opérations. Sans repères, les militaires sont
complètement désorganisés dans leurs relèves et les incursions
Nicorienne se multiplient.

2 Bakir : Minerai constitué en partie d’oligo-éléments, qui une fois
débarrassé de ses impuretés, devient de l’or liquide.
10


Plan de Narcor




11


Plan de la Terre













1. Etat 1 – Tour argent de l’Alliance
2. Îlot 13 – Localisation de Valentin (contact terrien de Liernos)
3. Etat 17 – Localisation de Balist (contact terrien de Liernos)
4. Etat 80 – Localisation d’Axel (contact terrien de Liernos)

13


Chapitre 1.
On prépare le Mike Show



Mickael marchait le long du canal Peiquet, il tenait son
téléphone à la main et hésitait encore à composer le numéro. Il
venait souvent, ici, lorsqu’il avait à réfléchir et cet après-midi, il
s’agissait de prendre la décision la plus importante de sa vie.
Cela ne se cantonnait pas à décider d’un sujet d’émission, aussi
sulfureux soit-il, mais de révéler au monde l’existence d’une
autre civilisation et les agissements criminels d’une
organisation terrienne… Depuis des siècles, les gens rêvaient de
découvrir des signes extraterrestres, même si la majorité voyait
en cela une menace pour la Terre et imaginait des aliens aux
projets machiavéliques… Ce que devait divulguer Mickael était
tout autre, les Nicoriens étaient des êtres pacifiques, victimes de
la cupidité de certains terriens. En y réfléchissant bien, il se
demandait si le monde était prêt à accepter une telle vérité.
Apprendre l’existence d’un groupement secret lancé dans une
conquête spatiale, avec comme unique but, le profit, n’avait rien
d’exemplaire… Pourquoi les enfants, les femmes et les hommes
devraient se plier aux règles établies sur Terre si une puissante
organisation se comportait, en toute impunité, comme le plus
méprisable des délinquants ? Serait-il possible de pardonner la
barbarie à laquelle se livre cette minorité, sous prétexte qu’elle
a lieu à l’autre bout de la galaxie ? La société ne se
retrouveraitelle pas alors confrontée à de gros problèmes existentiels ?
Mickael ne pouvait négliger les conséquences de telles
révélations. Il avait la confirmation que le Bakir était de l’or liquide
qui n’existait pas sur la Terre et Ave, l’ambassadrice de Narcor,
avait dénoncé dans son émission, la présence terrienne sur sa
planète. De son côté, il pouvait apporter la preuve qu’une
puissante organisation, regroupant bon nombre de politiciens était
mêlée à cette affaire. Il lui restait à découvrir dans quel but ce
mouvement clandestin cherchait à récolter une quantité
astro15 nomique de Bakir… Il regarda le cours d’eau et respira
profondément. Pour la première fois depuis le début de cette histoire,
il avait peur. Mettre sa vie en danger ne l’inquiétait pas outre
mesure, par contre, faire prendre des risques à sa famille le
perturbait… Cette organisation allait tenter de l’arrêter et s’il était
insensible à ses menaces, elle se retournerait contre ses proches.
Il fallait avant tout qu’il puisse les protéger. Noémie ne serait
pas contre de passer quelques jours chez ses parents, dans l’État
trente et un, mais étant enceinte de huit mois, tout voyage lui
était interdit. Il devait trouver une autre solution… Sa mère,
vivait très mal la perte de son mari et refuserait d’abandonner,
même pour quelques jours, sa maison de la cité 88. Comment
pourrait-il la convaincre, en un temps record, de lui rendre
visite ? Et sa sœur, n’accepterait pas de quitter son travail et
d’expliquer à son concubin qu’ils devaient partir
immédiatement avec leurs enfants, pour une destination inconnue… Le
seul point positif restait son frère aîné, en mission sur un navire
militaire dans les eaux du pacifique. Il se trouvait assez loin et
sa famille habitant sur la base Forest, était en sûreté, parmi tous
ces militaires… Mickael se prit la tête entre les mains et tenta
de réfléchir… Il ne voyait qu’une seule alternative, inviter ses
proches à assister à l’émission et assurer ainsi leur sécurité.
Concernant Noémie, il n’aurait pas de mal à la convaincre de
l’accompagner sur le plateau du « Mike Show ». Au sujet de sa
mère, il faudrait se montrer très convaincant… il composa son
numéro. À force de la supplier, elle accepta non sans mal de
venir. Il organisa dans la foulée, son voyage et son transfert
jusqu’au studio de télévision. Sa sœur, malgré toute sa bonne
volonté ne pouvait se libérer avant vingt et une heures. Elle
promit d’assister avec sa famille à la deuxième partie de
l’émission. Mickael était soulagé, il pouvait contacter ce
fameux Axel et lui annoncer le résultat de l’analyse.
* * *
Axel et les trois Nicoriens attendaient sur un terrain vague, à
la périphérie de la cité. Abeït ne tenait plus en place. Après
avoir joué au Daïkiri, avec une boîte de conserve, puis mimé les
gestes d’un soldat Nicorien donnant l’assaut contre un camp
terrien, il s’était assis et demandait toutes les cinq minutes à sa
16 sœur si l’attente allait être encore longue… Axel tuait le temps,
en présentant à Nofchan, les principales toiles des peintres les
plus célèbres, se trouvant dans le livre qu’il venait de lui offrir.
Ave faisait pendant ce temps-là, les quatre cents pas sur le
terrain en baragouinant quelques phrases, qu’elle seule pouvait
entendre… Lorsque le téléphone sonna, elle accourut et fit signe
à Abeït de se taire. Le journaliste du « Grand Journal »
décrocha, écouta son interlocuteur, puis afficha un large sourire. Ave
et Nofchan trépignaient d’impatience, leurs visages étaient
marqués, car la survie de Narcor dépendait de cet appel… Aussitôt
raccroché, Axel raconta en détail la teneur de son entretien.
— …Une interview est programmée dans trois heures, dans
une vieille maison de la banlieue nord. Mickael viendra
uniquement accompagné d’un caméraman…
Des cris de joie retentirent, les deux Nicoriennes
s’enlacèrent et Abeït serra la main d’Axel.
Le journaliste proposa de préparer un bon déjeuner et
demanda au jeune Yrgogérien de mettre la table. Nofchan et Ave
attendaient à l’extérieur du véhicule.
— Ça y est Ave, on y est presque ! Bientôt tous les terriens
seront au courant des agissements de l’Alliance… Ils
accepteront, j’en suis sûr, de nous aider et nous n’aurons pas besoin de
voler les ogives nucléaires ! Si Liernos, Girque et Deco ont
entre-temps récupéré le Bakir, nous en aurons terminé avec
notre mission et nous pourrons rentrer !
Ave se montrait beaucoup moins enthousiaste.
— J’ai bien peur que ce ne soit pas si simple… Nous ne
devons pas nous enflammer…
— C’est toi qui parles comme cela ? Toi qui me trouves trop
souvent négative ?
Ave sourit, en hochant la tête.
— Depuis notre rencontre avec Axel, tu as changé et c’est
tant mieux…
Nofchan fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Rien en particulier, je constate simplement qu’il est très
attentionné envers Abeït et toi. Vous étiez en manque
d’affection et cela vous a fait du bien…
— Ne va pas t’imaginer…
17 — Je n’imagine rien du tout Nofchan, je remarque, c’est
tout…
Abeït entre ouvrit la porte et leur proposa de s’installer
autour de la table.
— L’équipe des cuisiniers vous a préparé une succulente
salade, composée de nombreuses crudités, accompagnée d’une
sauce exceptionnelle… Le désert sera une petite coupelle de
fruits rouges…
Les Nicoriennes ne purent terminer leur conversation et cela
les arrangeait en fait. L’ambassadrice avait peur de froisser son
ami et Nofchan venait de se rendre compte qu’Ave avait en
partie raison, pourtant, elle refusait de le reconnaître…
* * *
Mickael attendait derrière la vitre du salon l’arrivée de ses
invités, il n’avait pas annoncé à Brice, les personnalités qu’il
devait interviewer à l’abri des regards indiscrets et le
caméraman se prêtait au jeu des devinettes.
— Cela pourrait être Joseline Nick ! La vedette du feuilleton
« Séduction fatale » ?
Devant le regard impassible de son patron, il essaya d’autres
noms.
— Le footballeur Crist Wateker ? La danseuse Pika Pika ?
Le chanteur Vince Torpedo ? Bon, c’est encore un politicien
véreux ? Armand Lachuer ? Valerie Quicsal ? Amélie Sartre ?
Vous pouvez me mettre dans la confidence, Mickael, nous
sommes seuls ! Qui voulez-vous que je prévienne, nos portables
ne passent même pas dans cette baraque !
— Patience, Brice, on ne vous a jamais dit que la curiosité
était un vilain défaut ? Tenez, vous n’aurez plus longtemps à
patienter, ils se garent.
Le caméraman se précipita à la fenêtre et parut déçu en
apercevant une vanette aménagée. Ses espoirs les plus fous, de se
trouver pratiquement en tête à tête avec une icône planétaire de
la musique, du cinéma ou du monde sportif s’évanouissaient.
Aucune star ne se déplaçait dans ce type de véhicule. Il retourna
de l’autre côté de la pièce et prépara son matériel en annonçant
qu’il espérait que ce ne serait pas trop long… Mickael ne
l’écoutait pas et observait par la fenêtre. Axel était sorti de la
18 vanette et après avoir vérifié que la rue était déserte, invita ses
trois passagers à le rejoindre. Le journaliste de « Canal
Premier », retint son souffle, lorsque les Nicoriens descendirent du
véhicule. L’un d’entre eux mesurait à peine un mètre trente, il
s’agissait sans doute d’un enfant ou d’un nain. Les deux autres
étaient de taille moyenne… Les quatre personnes marchèrent
rapidement et arrivèrent devant le numéro trente-six. Axel n’eut
pas besoin de sonner, Mickael avait ouvert la porte…
— Bienvenue, comme vous pouvez le remarquer, j’ai choisi
un endroit isolé en périphérie de la cité. Ici, nous serons
tranquilles, personne ne vient dans ces vieilles maisons délabrées…
Le contact des Nicoriens regarda une nouvelle fois la rue et
constata qu’il n’y avait que quelques bicoques en ruine et deux
ou trois chantiers.
— Je vous remercie d’avoir pris au sérieux notre
intervention lors de votre émission…
— Ne restons pas dehors S.V.P, entrons.
Les trois Nicoriens suivirent les deux journalistes. Lorsque
la porte fut fermée, Abeît retira immédiatement sa capuche.
Brice se trouvait dans un angle caché de la pièce et ne put
retenir un cri qui fit sursauter tout le monde. Mickael chercha à
justifier sa réaction.
— Je vous présente Brice, je ne l’ai pas prévenu concernant
l’identité de mes invités…
Ave le salua, Nofchan également et invita son frère à en
faire autant. Abeït s’approcha de lui et le regarda en bougeant la
tête. Le caméraman rigola et sortit de sa poche une barre
chocolatée qui attira immédiatement l’attention du petit Yrgogérien.
Lorsqu’il lui tendit la confiserie, Brice avait définitivement
trouvé un nouvel ami…
Mickael proposa aux Nicoriennes de s’asseoir en face de lui
et à Axel, de prendre place à sa droite. Il dut rappeler à l’ordre
son collaborateur qui s’amusait avec Abeït. Pendant qu’il se
préparait, tout en continuant de chahuter avec le petit Nicorien,
Mickael annonça la façon dont allait se dérouler l’entretien.
— Tout d’abord, je rappellerai les faits, en vous présentant
Ave, comme l’ambassadrice de Narcor. Un écran situé derrière
moi, permettra au public et aux téléspectateurs de vous voir et
surtout de vous entendre. Vous présenterez alors vos deux
concitoyens et résumerez les raisons vous ayant poussé à vous
19 rendre sur notre planète. Puis, l’écran se lèvera et je reprendrai
la parole, afin de capter l’attention des spectateurs. Je reviendrai
sur votre irruption lors de mon dernier show et les nombreuses
questions suscitées par votre passage dans mon émission… Je
vais certainement en rajouter un peu, mais votre ami Axel vous
confirmera que sur Terre, il faut toujours exagérer, si on veut
être pris au sérieux…
Axel sourit en applaudissant. Les deux Nicoriennes, jusqu’à
présent, très tendues, se décontractèrent légèrement…
— J’annoncerai immédiatement avoir choisi d’enregistrer
vos propos, afin de ne pas déclencher d’hystérie collective ou
mettre vos vies en péril… Il sera temps alors de parler du Bakir
et des analyses auxquelles j’ai assisté. Je me déplacerai vers la
droite du plateau et enlèverai le rideau recouvrant le matériel du
professeur Denis Was. Il expliquera succinctement le
fonctionnement de son appareil qu’il nomme « La machine à savoir » et
je lui proposerai de procéder à une nouvelle analyse et d’en
commenter les résultats… Là je vous garantis que le public et
les téléspectateurs n’en reviendront pas ! Ils seront alors tout
ouïe…
Axel paraissait satisfait quant au déroulement de l’émission,
toutefois, une question le tracassait, il ne tarda pas à en faire
part à l’assistance.
— Tout ceci est très bien mis en scène Mickael, mais que se
passera-t-il si votre chaîne décide d’interrompre le programme ?
Mickael était tout d’un coup embarrassé, il n’avait pas
envisagé un seul instant que les producteurs ou le directeur de la
programmation puissent arrêter le « Mike Show ». Cela lui
semblait inconcevable… Pourtant en y réfléchissant, l’un
comme l’autre ne risqueraient pas leur carrière. Ils ne
résisteraient pas aux pressions politiques si celles-ci émanaient d’un
haut représentant de l’état. Brice avança une idée intéressante.
— Excusez-moi, s’ils ont pu s’introduire sur notre plateau et
paralyser notre régie pendant quelques minutes, il ne serait pas
compliqué de récidiver !
Mickael n’en était pas convaincu.
— Qui voudrait prendre de tels risques et se retrouver coincé
dans la salle de commandes, à la merci d’une intervention…
Axel lui coupa la parole.
20 — Mickael, j’ai déjà réussi et je pourrais, avec un peu d’aide
bloquer les commandes, un peu plus longtemps.
— Et comment comptez-vous sortir vivant de cette salle ?
Car je vous assure que la police, l’armée, les membres de cette
organisation secrète, peut-être même les trois à la fois, vont tout
faire pour y pénétrer !
La peur put se lire sur les visages des trois Nicoriens.
Nofchan qui ne pouvait supporter l’idée de voir Axel prendre autant
de risque, se leva.
— Il doit y avoir une autre solution !
Axel regarda très étonné Nofchan. Pour la première fois, elle
venait de lui montrer qu’elle tenait à lui. Pour ne pas la mettre
mal à l’aise et laisser transparaître à son tour ses sentiments, il
tourna la tête. Brice avait repris la parole.
— Je n’ai jamais proposé que quelqu’un soit physiquement
dans la salle, pour en bloquer l’accès. J’ai parlé de neutraliser
les commandes de la régie. L’informatique, Mesdames,
Messieurs, a des pouvoirs illimités… Il vous faut simplement
trouver la personne compétente pour ce genre de travail…
L’espoir venait de ressurgir sur les visages. Axel et Nofchan
s’étaient assis et Abeït applaudit son copain terrien. Mickael fit
une moue dubitative, avant d’approfondir l’idée de son
caméraman
— Vous connaissez quelqu’un pour ce genre de travail
Brice ?
— Mon frère, mais il y a un petit problème.
— Lequel ?
— Il n’a que treize ans et…
— C’est une plaisanterie Brice ! On…
— Il est hyper doué et a pénétré dans des dizaines de
systèmes top secret… Par sa faute, mes parents sont régulièrement
obligés de changer de région, afin d’éviter d’éventuelle
poursuite judiciaire… On lui a même proposé de travailler pour un
service secret d’un État voisin…
Axel regarda Mickael, puis les Nicoriens et demanda où se
trouvait ce surdoué de l’informatique.
— Il est en ce moment chez ma sœur pour deux semaines,
dans la cité 18…
21 3— En plane , on peut le faire venir ici en deux heures…
— Hop hop hop, quel argument voulez-vous que j’avance
moi, à ma sœur pour qu’elle accepte de l’emmener comme ça,
dans notre cité ?
Axel fixa Mickael et hocha la tête.
— Ne me dites pas qu’ils ne regardent jamais la télé ?
— Non, ce n’est pas cela…
— Ils savent que vous travaillez pour Mickael Adebayor
n’est-ce pas ?
— À vrai dire, je ne l’ai mentionné à personne dans ma
famille.
Mickael ouvrit de grands yeux, comment un de ses
collaborateurs pouvait cacher qu’il bossait pour lui ? Brice ajouta un
peu gêné, qu’il avait critiqué à maintes reprises, avant de
décrocher ce poste de cadreur, le « Mike Show ». Il s’était juré, de ne
jamais travailler pour la télé poubelle de « Canal Premier », qui
robotise les spectateurs en leur faisant avaler des couleuvres
plus grosses que des boas… Axel éclata de rire devant la
description de la chaîne de télévision numéro une et reprit.
— Votre frère aime-t-il ce genre d’émission ?
— À ça oui ! Il n’en manque jamais une et les repasse en
boucle…
— Et bien vous allez avouer à votre sœur la terrible vérité et
les inviter à assister à l’émission de demain soir !
Ave et Nofchan ne purent retenir leur rire, Mickael ne tarda
pas à se laisser entraîner, par cette bonne humeur.
— Dites-leur que je vous ai obligé à venir travailler pour
moi, car je possédais des informations compromettantes sur
vous… Racontez ce que vous voulez, mais débrouillez-vous
pour que votre frère rapplique dans la cité le plus rapidement
possible. Demain matin, il m’accompagnera dans la tour. Je le
ferai passer pour mon neveu et personne n’y verra rien, si ce
n’est qu’il est blanc et moi noir !
Tout le monde éclata de rire, sauf Abeït. Il ne maîtrisait pas
assez la langue pour comprendre toute la conversation.
— Il se servira de mon ordinateur. Il doit sans doute être
relié à la régie et là il n’aura plus qu’à bidouiller quelque chose.
— Comment je vais le persuader de…

3 Plane : Avion
22 — Je m’en chargerai, si je réussis à robotiser des millions de
téléspectateurs, j’arriverai à trouver les bons arguments pour
convaincre un adolescent…
Nouveau fou rire général et cette fois-ci Abeït y participa…
La suite de l’après-midi fut consacrée à l’entrevue entre les
Nicoriennes et Mickael. Les derniers gros plans venaient tout
juste d’être terminés quand Denis Was frappa à la porte. La
rencontre avec des habitants d’une autre planète fut un cadeau
extraordinaire pour le scientifique. Il posa une multitude de
questions et écouta passionné les réponses apportées par Ave ou
Nofchan. Mickael dut interrompre à plusieurs reprises les
explications des Nicoriennes pour recentrer les débats sur le Bakir.
C’est en partie pour cette raison qu’il avait demandé à Denis de
le rejoindre. Son intervention, lors de son émission, devait être
parfaite… À vingt et une heures, tout ce petit monde se sépara,
au grand soulagement d’Abeït, qui, malgré les nombreuses
barres de chocolat ingurgitées, avait extrêmement faim. Axel lui
avait promis un gros steak avec des frites et il s’impatientait…
Mickael et Brice regagnèrent le centre de la cité. Denis vivait
seul et n’avait par conséquent aucun impératif horaire. Il
proposa à Axel et aux Nicoriens de se joindre à eux pour dîner. Le
repas fut l’occasion pour Denis d’en apprendre davantage sur la
société Nicorienne. Au fil de la soirée, la folle envie de se
rendre sur cette planète avait germé et il en fit part aux Nicoriens.
— Plus vous me parlez de Narcor et plus une idée trotte dans
ma tête ! Ave, Nofchan et bien sûr toi Abeït, que diriez-vous de
m’emmener avec vous lorsque vous repartirez ?
Axel pâlit, car s’il avait lui-même envisagé de faire le
voyage, il n’avait jamais osé l’avouer et voir ce professeur
annoncer haut et fort son souhait de rejoindre Narcor, le
contrariait. Il se demandait s’il ne resterait pas sur Terre, faute
d’avoir manifesté à temps, son envie de les suivre…
* * *
Mickael rentra chez lui. Il voulait à tout prix convaincre sa
femme de venir demain soir, assister à l’émission. Il se montra
très prévenant et se força à écouter ses balivernes…
23 — …Tu as entièrement raison… Je te promets un taux
d’audience exceptionnel et je souhaite ta présence pour ce
record historique…
Noémie ne se fit pas prier et assura qu’elle serait là, même
s’il fallait qu’on la traîne sur un brancard…
* * *
Brice avait réussi à convaincre sa sœur de venir le rejoindre,
avec son petit frère. Tania, étudiante en chimie, avait terminé sa
deuxième année et profitait de ses premiers jours de vacances.
Après s’être renseigné sur ses partielles, il lui proposa de
monter sur la capitale pour assister à une émission de télévision. Elle
fut étonnée d’apprendre qu’il travaillait pour Mickael
Adebayor, mais ne fit aucun commentaire. Elle trouvait cela
tellement génial de pouvoir enfin découvrir la cité principale…
— Je t’ai envoyé via l’Atlas, les réservations des billets et le
numéro du vol. Je viendrai vous chercher à l’aéroplane à sept
heures…
Son frère voulut lui parler, afin d’avoir de plus amples
informations concernant l’émission. Brice abrégea la
conversation.
— Ce sera exceptionnel et il y aura de nombreuses
surprises… Je t’assure que tu n’en croiras pas tes yeux…
David raccrocha ravis, il allait assister au « Mike Show » et
peut-être rencontrer le présentateur vedette…
* * *
Le jour venait de se lever et toutes les personnes ayant
participé à la rencontre s’étant déroulé au numéro trente-six de la rue
Piel, étaient sur le pied de guerre… Brice attendait à
l’aéroplane, Mickael peaufinait les derniers détails du show
dans son bureau et Denis s’apprêtait à rejoindre l’université
comme chaque matin. De leur côté, Axel et les Nicoriens
terminaient de préparer leurs bagages. Ils avaient convenu, juste
après l’enregistrement de l’émission, de quitter l’état en début
d’après-midi et de se rendre sur l’îlot treize. Mickael avait
réservé au nom de « Canal Premier », un plane privé. Le nom des
passagers et la destination avaient été tenus secrets, comme à
chaque fois que la chaîne faisait appel à cette compagnie…
24 L’aéroplane de Think Paul se situait à une heure de route de la
capitale. Axel avait son idée concernant la façon de présenter
les Nicoriens au commandant de bord et avait mis le journaliste
vedette au courant.
— Nous allons les faire passer pour des acteurs d’une série
télévisée. J’ai déjà eu recours à ce stratagème et je vous assure
qu’il est efficace…
Mickael trouva cela très judicieux…
* * *
Axel prit le volant de la vanette à dix heures précise et quitta
la périphérie de la cité. Le long de la route, Abeït se montra très
bavard. Nofchan qu’il avait mis au courant dès son réveil, de
son rêve, lui permit de le raconter à Ave et Axel. Il attendit le
signal de sa sœur et commença son résumé, qui en fait n’en était
pas un. Il relata pratiquement toute sa vision et il fallut
constamment lui demander d’abréger pour qu’il ne se perde pas dans
des détails supplémentaires dénués de tout intérêt… Ave se
félicita d’apprendre le retrait des troupes terriennes de Barbalac,
mais aurait préféré en savoir la raison, chose que le petit
Yrgogerien ne pouvait lui dire. Les suppositions allèrent bon train,
Nofchan expliquait ce changement de cape de la part des
terriens, par leur intervention lors du « Mike Show ». Ave pensait
que l’armée Nicorienne avait réussi à repousser l’ennemi dans
ses derniers retranchements, puis obligé à quitter les lieux. Axel
se montrait beaucoup plus pragmatique.
— Il pourrait s’agir d’une énième stratégie de l’Alliance…
Abeït réfléchit à tout ce qui venait d’être avancé et fit une
remarque intéressante.
— J’ai effectivement vu le départ des troupes de l’Alliance
de Barbalac et des autres villes, mais je n’ai rien visualisé
concernant le désert. C’est quand même étrange, non ?
Nofchan et Ave n’avaient pas fait le rapprochement et
déploraient l’absence de nouvelles du désert Mopoï. Axel les écoutait
un peu perdu entre les noms des cités, des lacs et maintenant du
désert. Il en conclut que la vision n’était pas claire et qu’il ne
fallait en aucun cas tirer des conclusions hâtives… La vanette se
présenta comme prévu, après une heure de route, sur le parking
de l’aéroplane privé, Axel descendit s’entretenir avec le
person25 nel de la tour de contrôle, puis avec le commandant de bord.
Cinq minutes plus tard, les Nicoriens étaient confortablement
installés dans l’appareil et personne n’avait suspecté leur
véritable identité. Le plane n’allait pas tarder à décoller.
* * *
Brice frappa à la porte du bureau de Mickael et entra sans
plus attendre. Derrière lui se tenait un garçon de treize ans,
légèrement enrobé et totalement intimidé d’être en présence du
présentateur qu’il admirait tant. Mickael raccrocha
immédiatement, se leva et vint saluer Brice avant de tendre la main à
David, qui transpirait subitement.
— Et bien, il ne faut pas te mettre dans cet état-là ! C’est
moi qui devrais être impressionné…
David ne saisissait pas les propos du journaliste et se força à
sourire, pour faire bonne impression…
— Suis-moi, tu vas visiter nos locaux.
Le jeune garçon répondit timidement que ce n’était pas une
obligation, il était déjà heureux d’avoir pu rencontrer en chair et
en os le renommé Mickael Adebayor.
— Il est beaucoup plus poli que vous Brice ! Comme quoi,
ce n’est pas la faute de vos parents ! Vous avez raison David, ne
perdons pas de temps. Laissons Brice se rendre sur le plateau,
j’ai quelques petites choses à vous dire en privé, ensuite nous
ferons le tour des différents services.
Brice déposa une bise sur chaque joue de son frère et se
retira. Le jeune garçon resta comme hypnotisé au milieu du bureau.
Mickael l’invita à s’asseoir en face de lui.
— Ce soir, David, tu vas non seulement assister à ma
meilleure émission, mais tu contribueras en plus, à son succès !
David rougit immédiatement en apprenant qu’il devait
participer au « Mike Show ». Cela ne le réjouissait pas du tout, sa
timidité le handicapait constamment, lorsqu’il était en présence
de nombreuses personnes. Ce n’était malheureusement que
devant un écran d’ordinateur qu’il se sentait à son aise. Mickael
comprit tout de suite que le jeune garçon était contrarié et
rectifia la donne.
— David, je ne vais pas te demander d’interviewer
quelqu’un ou répondre à mes questions. Tu vas m’aider en
26 manipulant un ordinateur et permettre ainsi à l’émission d’être
diffusé jusqu’à son terme. Car vois-tu David, on parle de liberté
de la presse dans le monde, malheureusement, c’est une hérésie.
Si on a le malheur, d’aborder un sujet trop sensible ou de
révéler des choses qui bouleverseraient l’image d’un groupe de
personnes influentes, on nous censure… Bien sûr, cela n’est pas
comparable avec les lynchages des siècles précédents, on vous
prive tout simplement d’antenne en prétextant auprès des
téléspectateurs, d’un problème de réseau… Je sais que tu ne dois pas
tout saisir, pourtant, tu dois m’aider !
En effet, David n’avait pas tout compris, mais pouvoir
rendre service à cet homme qu’il appréciait tant était pour lui un
honneur, d’autant plus qu’il s’agissait de compétence
informatique, le seul domaine où il excellait… Quelques minutes plus
tard, le petit génie prit place devant l’ordinateur se trouvant
dans le bureau et se mit au travail.
27


Chapitre 2.
Bienvenue sur l’îlot 13



Le plane se posa sur une piste légèrement en retrait de
4l’aéroplane « Romana 2 » et repartit, aussitôt les passagers
débarqués, sans passer par le hangar de ravitaillement. La
chaleur était extrême. Au moment où la porte du plane s’était
ouverte, Abeït avait eu l’impression d’étouffer. L’air chaud
pénétrant dans ses poumons semblait le consumer de l’intérieur
et il lui fallut plusieurs minutes pour s’y acclimater. Nofchan et
Ave n’étaient pas plus à l’aise. Axel paraissait quant à lui ravi…
— Bienvenue dans les Caraïbes ! J’avoue que je ne
m’attendais pas à une telle chaleur ! Tout comme vous, c’est la
première fois que je me rends sur l’une de ces îles… Si cela
peut vous rassurer, nous ne sommes pas dans la période la plus
chaude ! Bon, ne traînons pas ici…
Pour ne pas éveiller les soupçons et éviter les services de
douane, ils escaladèrent un grillage bordant la piste pour sortir
de l’aéroplane et pressèrent le pas pour gagner le petit bois se
trouvant de l’autre côté de la grande route. Une fois à l’ombre,
chacun reprit son souffle et vida une bonne partie de sa gourde.
— Ici, nous sommes à l’abri… Enfin, je l’espère… Voyons
à présent si votre pisteur fonctionne.
Ave ne comprit pas tout de suite et Axel dut lui montrer son
émetteur pour qu’elle saisisse. Elle sortit son kimbook, repéra
en premier lieu, celui d’Axel et le désactiva. Il n’apparaissait
plus alors à l’écran, que les deux autres… Si le premier restait
hors périmètre, le second clignotait. Elle sourit tout d’abord,
avant de se raviser aussitôt, en constatant la distance les
séparant de leurs amis… Axel regarda le kimbook et hocha
simplement les épaules, en faisant un clin d’œil à Abeït.

4 Aéroplane : Aéroport.
29 — Tu ne croyais tout de même pas que ce serait facile, mon
vieux ? On va devoir marcher !
Ils se mirent en route en restant à l’ombre le plus longtemps
possible, puis arpentèrent le bitume brûlant. Il faisait de plus en
plus chaud et l’eau manqua très rapidement. Abeït rêvait de
boire un soda bien frais ou de manger une glace aux pépites de
chocolat… Ave regarda une nouvelle fois le kimbook et se
rendit compte qu’il faudrait plusieurs heures pour rejoindre le
second émetteur s’ils devaient continuer à pied ? Elle s’arrêta et
s’adressa à Axel.
— Nous n’y arriverons jamais ! Ne pourrait-on pas louer un
véhicule ou…
— Je ne sais pas, on peut toujours se renseigner… Il y a des
maisons là-bas, vous allez m’attendre sur le bas-côté…
Abeït proposa de l’accompagner, avançant un argument de
poids.
— Un petit garçon, lors de négociation est un atout
considérable, il serait dommage de s’en priver. Dans l’un des livres que
tu m’as achetés, il était question de…
— O.K, tu viens avec moi, tu n’enlèves pas ta capuche et ne
demandes rien, compris ?
— C’est vous le chef mon commandant !
Axel lui tapa dans la main sous le regard attendri de
Nofchan. Le journaliste lui lança un coup d’œil discret et elle tourna
aussitôt la tête. Il prit Abeït par la main et s’éloigna… Nofchan
et Ave s’écartèrent de la route, s’assirent dans les hautes herbes
et attendirent. Elles en profitèrent pour observer le paysage et
comparer l’environnement avec l’État qu’ils avaient quitté.
Nofchan aimait cet endroit. Contrairement aux nombreuses
agglomérations qu’ils avaient traversées, ici, la nature semblait
régner en maître absolu. Les constructions se limitaient à des
maisonnettes et la circulation était quasiment inexistante.
Depuis qu’ils marchaient, elle ne se souvenait pas avoir rencontré
une voitcat ou une vanette… Ave par contre n’appréciait pas cet
État, la chaleur était insupportable et l’absence de trafic en tout
genre l’inquiétait. Pour elle, ce lieu était l’endroit rêvé pour
tomber dans un guet-apens… Elle regarda avec une grande
inquiétude, Axel et Abeït s’éloigner…
Abeït admirait la succession de petites maisons de couleurs
variées, en bordure de route et traînait un peu les pieds pour
30 tenter de jeter un œil à l’intérieur… Ils arrivèrent devant un
commerce, Axel fit signe à son compagnon de se taire et de
rester en retrait. Ils y pénétrèrent et le journaliste se présenta à
la vieille femme se trouvant appuyée contre un présentoir.
Derrière elle, une vitrine réfrigérée dans laquelle étaient exposées
de nombreuses bouteilles de sodas attirait l’attention du jeune
Yrgogérien… Axel chercha à se faire comprendre. Cela ne fut
pas facile. Avec l’aide de geste et de dessin, elle lui indiqua une
maison, située un peu plus loin dans le chemin, où il pourrait
s’adresser. Il la remercia et demanda quatre sodas, à la plus
grande joie de son compagnon. Lorsqu’il sortit une liasse de
billets n’ayant rien à voir avec la monnaie locale, la
commerçante ouvrit de grands yeux. Elle lui proposa quatre autres
bouteilles et fit signe de lui donner une seule des plus petites
coupures. En s’éloignant, il tendit une canette à Abeït et se
dirigea vers la maison rose se trouvant à quelques mètres… La
vieille dame s’installa sur le perron de son commerce et regarda
en souriant les deux étrangers emprunter le chemin qui
s’écartait de la route… Une fois engagé sur le sentier, Axel se
demanda s’il ne prenait pas un risque inconsidéré. Le sentier
rétrécissait au fur et à mesure qu’ils approchaient du bois. Il
observa sur sa droite, puis sa gauche et voulut faire demi-tour,
quand trois hommes les encerclèrent, armés de couteaux. Le
plus costaud de la bande se mit à hurler avec un accent
incompréhensible.
— Ton argent où l’on vous tue…
Axel et Abeït ne saisirent pas un moindre mot de la phrase,
mais avaient tous deux compris ce que souhaitaient leurs
agresseurs… Le journaliste chercha à parlementer, malheureusement,
les bandits ne semblaient pas prêts à négocier et l’un d’entre
eux lui envoya un coup de poing. Axel tomba, puis leur tendit
son portefeuille. Abeït choisit ce moment pour retirer sa
capuche et sortir les mains de ses poches. Les trois voyous furent
terrorisés par son aspect, lâchèrent leurs armes et le portefeuille,
puis quittèrent immédiatement les lieux, en criant. Axel se
releva, quelque peu étourdi par les coups reçus et applaudit.
— Sans toi, ma petite terreur, qui sait ce qu’il aurait pu se
passer ! Moi qui me plaignais de la délinquance croissante dans
mon quartier…
Il se caressa la joue, regarda autour de lui et soupira.
31 — Il est temps de rejoindre la grande route, nous ne
trouverons pas d’aide par ici.
Ils repassèrent devant les maisons de couleurs. Les portes
des commerces étaient fermées… Axel le regrettait. Il aurait
bien aimé remercier cette femme de les avoir envoyés dans un
traquenard… Les deux compagnons retournèrent auprès des
deux Nicoriennes et racontèrent leur mésaventure. Ave et
Nofchan paraissaient désespérées. Axel chercha à dédramatiser.
— Comme dans chaque État, il y a des bons et des mauvais !
Nous sommes tombés sur des bandits, il n’en sera pas ainsi dans
chaque citadette…
* * *
Ils marchaient depuis plus d’une heure et les nuages
commençaient à voiler suffisamment les rayons du soleil, pour que
l’atmosphère devienne tout d’un coup plus respirable. La mer
accompagnait à présent leur progression. Située sur leur gauche,
elle semblait s’étendre à l’infini… Nofchan était émerveillée
par sa couleur et cherchait à intéresser son frère aux variations
de nuances qui la caractérisaient. Le vent se leva et les
premières gouttes de pluie tombèrent. Axel pressa le groupe afin qu’ils
atteignent, avant le déluge, les petits baraquements se trouvant
sur la droite de la grande route. À cent mètres des maisonnettes,
ils entendirent de la musique. Une fois devant la première
d’entre elles, ils purent se rendre compte de l’ambiance régnant
en ces lieux. La porte était ouverte et de nombreuses personnes
dansaient au milieu de la pièce, tandis que d’autres sirotaient
tranquillement, accoudées à un bar de fortune, une étrange
mixture, protégée des regards, par un sac en papier… Axel poussa
les Nicoriens à l’intérieur avant qu’il ne pleuve abondamment.
Personne ne fit attention à eux et les quatre compagnons se
dirigèrent vers le coin le moins éclairé de la salle. Abeït regarda, les
danseurs enchaînés des figures acrobatiques et tira sa sœur par
le bras pour qu’elle puisse à son tour profiter du spectacle. Ave
s’appuya contre un mur, ouvrit son sac et glissa son kipeur dans
la poche gauche de son gilet… Elle le tenait fermement et
surveillait les différents groupes de personnes se trouvant autour
d’eux. Axel lui murmura à l’oreille de se relaxer et proposa
d’aller chercher des rafraîchissements. Abeït commanda
aussi32 tôt un soda noir. Ave ne paraissait pas rassuré de voir Axel, les
laisser seuls, au milieu de cette faune à moitié hystérique… Le
journaliste se présenta au bar et salua le serveur. Ce dernier vida
d’un trait son verre et s’adressa au nouveau venu. Surpris de
trouver un habitant parlant parfaitement sa langue, Axel ne
souhaitait pas pour autant s’attarder au comptoir et se contenta de
demander quatre sodas. Malheureusement, le barman n’était pas
prêt à laisser passer l’occasion détaler ses connaissances. Il lui
annonça qu’il étudiait à la capitale, puis engagea la
conversation.
— Non mon ami ! On ne vient pas sur notre îlot treize pour
boire des sodas ! Je veux bien que le petit soit trop jeune pour
goûter nos cocktails, par contre, vous les adultes vous n’allez
pas y échapper ! Je me nomme Yamaka, mes proches me
surnomment Yaya… Tu t’appelles comment ?
Il était à présent impossible à Axel de ne pas converser avec
ce barman et cela l’emmena à devoir inventer une nouvelle
histoire pour expliquer l’accoutrement des Nicoriens et leur
goût pour les endroits mal éclairés… Il doutait de l’intérêt des
habitants de l’îlot treize pour les séries télévisées de l’état sept.
Il réfléchit quelques instants et se rappela avoir aperçu de
nombreuses publicités sur les différentes maisonnettes rencontrées.
Elles vantaient des magazines de mode et cela lui donna une
idée…
— Je m’appelle Axel. Mes amis et moi sommes arrivés en
plane privée ce matin et devons rejoindre la capitale, pour une
séance photo sur…
— Le carnaval ?
— Oui, c’est ça ! Notre correspondant sur l’île est tombé…
— En panne ?
— Exacte… Nous n’avons donc aucun moyen de transport
et la capitale est encore à au moins…
— Soixante et un kilomètres !
— Oui c’est ce que j’avais plus ou moins calculé ! Voilà,
vous savez, tout. Ah non j’oubliais, vous alliez certainement me
demander pour quelle raison mes camarades sont habillés ainsi
et pourquoi ils préfèrent rester en retrait de votre petite fête…
— J’ai deviné ! Ils se trouvent grotesques dans leurs
costumes de carnaval, alors que celui-ci est terminé officiellement
depuis deux jours. Ils ont tort, car les festivités sur l’îlot treize,
33 au contraire de celles se déroulant sur les autres îles des
Caraïbes durent trente jours. Vous voyez, ils ne sont pas du tout
ridicules et se fondent complètement dans l’ambiance locale !
Regardez autour de vous, tout le monde est déguisé !
Axel n’y avait même pas fait attention en entrant dans ce
bar, maintenant qu’il observait, il pouvait s’en rendre compte.
Les Nicoriens passaient totalement inaperçus, au milieu des
costumes multicolores.
— Vous êtes décidément très perspicace Yaya, d’ailleurs
nous ne savions pas…
— Perspi quoi ? Je ne connais pas ce terme ! Expliquez-moi
S.V.P, j’adore enrichir mon vocabulaire…
Axel ne crut jamais s’en sortir, il lui fallut donner la
définition de ce mot puis de beaucoup d’autres. Il se força à garder
tout son calme et jetait de temps à autre un regard sur ses
compagnons. Ces derniers se demandaient pour quelle raison il
s’attardait au bar… Enfin, le dénommé Yaya, fut appelé par
d’autres personnes et Axel put s’éclipser. Abeït se précipita vers
lui afin de subtiliser l’unique soda disponible sur le plateau en
bambou qu’il portait. Les trois adultes durent se contenter d’une
« Pinacolada ». Une deuxième, puis une troisième tournée
suivirent. Les clients tenus au courant de la présence dans le petit
commerce de mannequins du deuxième continent qui les
faisaient tant rêver, souhaitaient leur offrir un verre… Le
journaliste tenta de refuser, mais Yaya lui expliqua tout en les
servants, que ces concitoyens prendraient cela comme une
offense s’ils ne trinquaient pas avec eux… Les deux Nicoriennes
et Axel s’enivrèrent donc pour ne pas froisser la susceptibilité
de leurs nombreux admirateurs. La pluie avait cessé depuis
longtemps et le soleil réapparu, depuis la dissipation des
nuages, commençait à décliner. Abeït semblait être le seul à s’en
rendre compte et murmura à sa sœur, qu’ils ne seraient jamais à
temps au rendez-vous fixé, s’ils ne partaient pas
immédiatement. Axel avait offert une tournée générale pour remercier tout
le monde et ainsi clôturer cette succession de cocktail. Les
applaudissements et les cris de joie vinrent ponctuer cette
annonce. Ave et Nofchan furent invités à prendre leur premier
cours de « Meringué » et compte tenu du nombre de verre
qu’elles avaient avalé, elles n’eurent pas le réflexe de refuser…
34 Axel et Abeït rigolèrent de bon cœur en les voyant se déhancher
au son des rythmes tropicaux…
Yaya s’approcha du journaliste et lui murmura à l’oreille
qu’il terminait son travail dans moins d’une heure et qu’il serait
5honoré de les conduire dans sa modeste Bridget à la capitale.
En attendant, il leur proposait d’aller se restaurer au petit
comé6dor se trouvant juste à côté, il les rejoindrait dès l’arrivée de
son frère. Axel le remercia et fit signe aux danseuses de revenir
vers lui. Bien qu’étant dans un état second, Ave et Nofchan
comprirent l’essentiel des propos de leur camarade et sortirent
en titubant du bar. Une fois dehors, elles purent constater qu’il
faisait nuit et qu’elles étaient ivres. La légère brise qui soufflait,
ne suffit pas à les requinquer. Lorsqu’ils arrivèrent devant le
restaurant, un serveur les accueillit. Prévenu par Yaya, il leur
avait préparé une table, légèrement en retrait, afin, comme lui
avait précisé son ami que personne ne vienne importuner ces
stars du deuxième continent… Une fois assis dans le comédor à
ciel ouvert, Axel commanda à l’employé, qui comprenait
également sa langue, de l’eau gazeuse et en servit de grands verres
à tout le monde. Abeït avait ingurgité près de trois litres de soda
et souhaitait se rendre au petit coin pour se soulager. Axel
l’accompagna et lorsqu’ils revinrent, ils eurent l’agréable
surprise de voir de nombreux plats garnis de spécialités locales,
posées sur la table. Abeït dévorait déjà des yeux leurs contenus
et n’attendait plus qu’une chose, l’autorisation de goûter à
chacun d’entre eux… Ave et Nofchan retrouvèrent peu à peu leur
esprit. Abeït trouva la nourriture excellente, alors qu’Axel n’y
toucha pratiquement pas, préférant discuter avec le serveur, afin
d’en apprendre davantage sur le fameux Yaya. Ayant gardé
toute sa lucidité, malgré les nombreux verres qu’il avait bus, il
ne voulait pas tomber dans un nouveau guet-apens… Il fut
rapidement rassuré. Yaya était vraiment étudiant et travaillait chez
son oncle tous les après-midi pour payer ses études…
Les desserts vinrent conclurent se véritable festin, les
mangues, ananas et autres papayes, coupés en dés étaient sucrés à
souhait et fondaient dans la bouche. La noix de coco avait une
saveur exceptionnelle et les fruits de la passion amenaient cette

5 Bridget : Marque de voiture
6 Comedor : Restaurant à ciel ouvert
35 petite touche aigre si particulière… Abeït ne pouvait s’arrêter
d’en manger et le serveur fut mis à contribution à plusieurs
reprises, afin de ramener de nouveaux plateaux. Enfin, quand le
jeune Yrgogérien fut rassasié, il fut temps de demander
l’addition. Axel se cacha cette fois si pour extirper quelques
billets des liasses et fut surpris du montant peu élevé de la note.
Il laissa un pourboire royal au sympathique garçon de salle, ravi
de cette aubaine. Pour les remercier de leur générosité, il revint
à la table avec un sac contenant des fruits coupés et le tendit à
Abeït…
Yaya ne tarda pas à les rejoindre et après avoir échangé
quelques mots avec le serveur, proposa de se mettre en route.
La petite équipe quitta le comédor et progressa le long d’un
sentier. Axel n’était pas rassuré et regardait constamment à
droite, puis à gauche. La crainte de voir surgir de derrière des
buissons, une bande de délinquants l’obsédait. Lorsque le
chemin de terre prit fin, Yaya suggéra aux touristes de l’attendre.
Sa voitcat était juste derrière les gros arbres. Axel eut à peine le
temps de se demander s’il avait bien fait de faire confiance à ce
barman, qu’un bruit de moteur se mit à rugir. Une fraction de
seconde plus tard, une vieille Bridget à trois portes, cabossées
de toutes parts et décapotée, surgit. Yaya tout sourire proposa
aux membres du groupe de monter.
— Elle n’est pas toute neuve, mais elle tourne comme une
horloge ! Je sais qu’il faudra se serrer un peu, toutefois, je peux
vous assurer qu’avec cet engin, on aura rapidement rallié la
capitale.
Ave et Nofchan s’installèrent sur la banquette arrière et
durent replier leurs jambes au maximum pour permettre à Yaya de
rabattre les sièges. Axel monta devant et prit Abeït sur ses
genoux. Personne, excepté le conducteur, n’était dans une position
confortable, pourtant, tout le monde était soulagé de quitter cet
endroit perdu en plein milieu des terres et de se rapprocher du
point de rendez-vous… Yaya démarra et la voitcat emprunta le
petit chemin pour rejoindre la grande route. En l’espace d’une
centaine de mètres, ils faillirent renverser trois motbikes, deux
charrettes tirées par des ânes et un groupe d’adolescents dansant
sur le bas-côté. Le sentier était si étroit, qu’il obligeait leur
chauffeur à faire du hors-piste, à chaque fois qu’il croisait un
autre véhicule. Les trous et les bosses étaient franchis à vive
36 allure et donnaient l’impression d’être sur de véritables
montagnes russes. Nofchan fit remarquer que la circulation était
beaucoup plus dense le soir qu’en début d’après-midi. Abeït
était aux anges et trouvait ce slalom rigolo. Ave avait décidé
quant à elle, de garder ses yeux fermés… Axel prenait son rôle
de copilote très au sérieux et cherchait à prévenir Yaya dès
qu’un obstacle se présentait. Au bout d’un kilomètre, la grande
route était enfin atteinte. Le conducteur mit la radio et passa la
seconde puis la troisième vitesse. Malgré la musique à fond, les
passagers eurent l’impression que la voitcat allait décoller. Le
bruit du moteur était impressionnant. Les cinq premiers
kilomètres défilèrent et ils rencontrèrent alors le premier panneau. Ce
dernier indiquait en grosses lettres la distance les séparant de la
prochaine cité et en caractères plus petits le nombre de
kilomètres à parcourir pour rejoindre la capitale. Lorsque Axel prit
connaissance qu’ils devaient voyager pendant soixante-six
kilomètres dans cet engin de torture, il fit la grimace et demanda à
Ave d’ouvrir les yeux et de regarder son kimbook, pour savoir,
si par chance, l’émetteur ne se déplaçait pas vers eux.
— Désolé Axel, il n’a pas bougé ! Nous sommes dans la
bonne direction et j’ai bien peur qu’il faille aller jusqu’à la cité
capitale !
Yaya n’écoutait pas la conversation, trop occupé à chanter
l’une de ses chansons préférées programmée par l’animateur
radio. Il roulait à vive allure et devait par moment faire de
grandes embardées pour éviter un trou ou la carcasse d’un animal
mort, sans doute victime d’un chauffeur. Les kilomètres
s’enchaînèrent et les passagers s’étaient habitués aussi bien au
bruit, qu’à la façon de conduire des plus atypiques de Yaya.
Ave jetait de temps à autre un regard à son kimbook et tenait au
courant ses amis de l’évolution de la situation… Après une
heure dix de route, les lumières de la cité apparaissaient au loin
et le conducteur demanda où voulaient se rendre les célébrités.
L’émetteur n’était plus très loin, mais personne n’avait la
moindre idée quant à la direction à suivre. Ave proposa timidement
de tourner légèrement sur la gauche d’ici quelques kilomètres.
Yaya ne pouvait se contenter de cette réponse trop vague.
— Ma belle, si tu ne me donnes pas le nom de la cité ou
vous avez rendez-vous, je ne pourrai pas bifurquer à temps.
Trois stations balnéaires vont se succéder, « La Caraïbe, la
Pa37 radise et la relax, » il faut choisir l’une d’entre elles ou alors
nous continuerons sur la capitale…
Axel demanda à Ave de lui confier le kimbook et chercha à
se repérer. Au bout de quelques secondes, il annonça son choix.
— Je m’en souviens à présent ! Nous avons rendez-vous à
« Paradise » !
— Quel hôtel ?
Les Nicoriennes parurent tout d’un coup embarrassées, pas
Axel qui se montra des plus convaincants.
— Dans le plus somptueux de tous, voyons !
— J’aurais dû m’en douter, « Le Paradise supérieur »…
Yaya emprunta la sortie correspondant à la cité balnéaire
choisie et roula le long du bord de mer. Les passagers furent
impressionnés par le nombre de complexes hôteliers rencontrés.
Ave ne quittait plus le kimbook des yeux et observait le point
représentant l’émetteur numéro deux. Tout d’un coup, alors
qu’ils longeaient une petite forêt, ce dernier changea de couleur.
Elle mit immédiatement Nofchan et Axel au courant. Le
journaliste demanda au chauffeur d’arrêter la voitcat.
— C’est ici que nous avons rendez-vous !
— Nous ne sommes pas encore arrivés ! « Le Paradise » est
à trois kilomètres et…
— Yaya ! Stoppez le véhicule S.V.P, nous devons
descendre !
Le conducteur hocha la tête et freina brusquement.
— Je ne vous conseille pas de vous aventurer dans cette
forêt de nuit… Tout le monde sait, que de nombreuses bandes y
ont leurs repères ! Même la police n’entre pas ici !
— Nous te remercions de ta sollicitude…
— Solici quoi ? Je ne connais pas ce mot, il faut…
— Que je t’explique… Je vais faire court, car nous sommes
tellement en retard !
Axel lui donna une définition approximative, puis invita ses
partenaires à descendre. Ave et Nofchan voulurent remercier
leur chauffeur en lui serrant la main, ce dernier refusa
catégoriquement.
— Non mes célébrités ! Sur notre île, nous n’agissons pas
ainsi avec les femmes !
Il sortit à son tour du véhicule et sous le regard désabusé
d’Axel, enlaça une après l’autre les deux Nicoriennes. Ave se fit
38 surprendre et Yaya l’embrassa langoureusement. Nofchan
tourna la tête, afin qu’il ne puisse rééditer le même genre de
remerciement. Il dut se contenter de déposer ses lèvres sur sa
joue gauche… Abeït et Axel reçurent une franche poignée de
main et Yaya donna au journaliste une de ses cartes de visite.
— J’ai un cousin qui travaille au « Paradise premier », je
m’y arrête prendre un verre. Si vous avez le moindre problème,
appelez-moi !
Le petit groupe s’enfonça dans les bois et disparu derrière
les premiers palmiers. Yaya remonta dans sa voitcat et démarra.
Abeït n’était pas du tout rassuré et tenait fermement la main
d’Axel. Les Nicoriennes suivaient et ne voulaient en aucun cas
se faire distancer. Cette forêt était sombre et n’aspirait pas
confiance. Le journaliste s’arrêta devant la deuxième rangée
d’arbres. Jusqu’à la, les quelques rares lampadaires situés sur la
route éclairaient faiblement l’orée du bois, à partir de ces
conifères, ils ne pourraient même plus compter sur cette faible
lueur… Il sortit sa petite lampe de poche et la dirigea vers
l’obscurité.
— Vous êtes sûre Ave qu’ils sont ici ? Car si on s’enfonce
un peu plus dans la forêt, le noir va être total et je ne sais pas ce
qui peut s’y cacher…
Ave prit son kimbook à la main et montra à Axel l’endroit
où se trouvaient le contact et le point les représentants.
— Espérons que votre détecteur soit infaillible !
Nofchan lui précisa.
— C’est grâce à lui que nous vous avons localisé, je suis
convaincu que nous ne sommes pas loin de nos amis.
Axel lui sourit en inclinant légèrement la tête.
— Alors, allons-y et donnons-nous la main. Je m’engage en
premier, Nofchan me suit, puis Abeït et vous Ave, vous fermez
la marche.
Le petit Yrgogérien aurait préféré rester près d’Axel et ce
dernier dut lui expliquer, qu’il devait en tant que deuxième
homme du groupe prendre soin des jeunes femmes qui les
accompagnaient… Abeït sembla revigoré par cette tâche qu’on
venait de lui confier… Il laissa passer sa sœur qui fut obligée de
s’intercaler entre son frère et le journaliste. Son cœur s’emballa,
au moment où le terrien lui prit la main…
39 La progression fut lente et angoissante, le moindre
craquement de branche ou mouvement de feuille les faisaient
sursauter. Abeït imaginait des tas de monstres en train de les
épier et Ave se retournait constamment. Axel se préoccupait
uniquement de se frayer un chemin parmi les hautes herbes et
Nofchan se contentait de le suivre, se sentant étrangement
sereine. La main de ce terrien dans la sienne, la réconfortait…
Axel aperçut au loin une lueur et s’arrêta net, obligeant
Nofchan, perdue dans ses pensées, à se jeter dans ses bras. Il lui
demanda de ne pas faire de bruit. Le petit groupe continua
d’avancer jusqu’aux arbres derrière lesquels apparaissait la
source de lumière. Ave allait prendre la parole, lorsque
plusieurs personnes les encerclèrent. Axel leva immédiatement les
mains, bientôt suivi par les Nicoriens. Les quatre intrus furent
alors conduits vers un immense palmier mesurant près de vingt
mètres de haut et dont l’impressionnante circonférence rappelait
au journaliste les vieux contes d’antan. L’un des hommes
dialoguait au téléphone et sembla inquiet en raccrochant. Il
s’approcha des Nicoriens, les examina un par un et s’adressa à
l’un de ses compagnons perché sur une branche.
— Ouvre, le chef veut les voir !
L’arbre vibra quelques secondes, le temps qu’une porte
coulisse et permette le passage des prisonniers et de leur escorte.
Abeït regarda le palmier avec des yeux admiratifs, puis
chuchota à l’oreille de sa sœur :
— Ça, je peux t’affirmer que sur Narcor, personne n’a
ja7mais vu une panas pareille ! Je crois qu’il est magique…

7 Panas : Arbre
40


Chapitre 3.
L’évasion



8La vanette roulait à grande vitesse sur la file de gauche et
obligeait de nombreuses voitcats à se rabattre en catastrophe. En
moins de trois heures, le véhicule avait parcouru plus de cinq
cents kilomètres et la distance le séparant de la frontière de
l’état 8, n’était plus que de quatre-vingt kilomètres. Le
chauffeur prit alors sa radio pour prévenir le chef de son unité qu’il
serait bientôt au point de rendez-vous… À l’arrière de la
vanette, Liernos, Girque et Deco avaient du mal à tenir assis sur le
banc. Attachés les uns aux autres, ils tentaient tant bien que mal
de faire face à cette situation des plus inconfortables. Lorsque le
véhicule pila, tous les trois furent projetés contre la paroi avant.
Un bruit terrible accompagna l’impact des corps contre la tôle,
le chauffeur appuya sur un petit détonateur et le pare-brise
explosa. Les deux gardes se tenant assis à côté de lui sursautèrent,
cela amusa énormément le conducteur, qui promit de rapporter
leur réaction aux autres soldats.
— De véritables mauviettes ! Que voulez-vous qui se passe,
bande de poules mouillées ? Qu’ils réussissent à traverser le
blindage de six millimètres d’épaisseur ? C’était juste un petit
cadeau avant qu’il nous quitte. Je n’aurai jamais imaginé que
cela puisse vous faire peur. Bon, il est temps de lâcher les
fauves ! Mettez-vous en place, afin que l’on termine la mise en
scène !
Les deux gardes descendirent de la fourgonnette, éclatèrent
les poches de sang se trouvant dissimulées sous leurs
uniformes, déverrouillèrent la porte et détachèrent les prisonniers, en
criant.
— Sortez ! Vite ! Tout va exploser !

8 Vanette : Fourgonnette
41 Les Nicoriens se précipitèrent tous les trois en même temps
et tombèrent violemment sur le bitume. Au moment où ils
voulurent se relever, une explosion souffla la vanette… Ils restèrent
au sol et rampèrent pour rejoindre le fossé. Les voitcats lancées
à pleine vitesse cherchèrent à éviter les débris,
malheureusement, le carambolage fut inévitable et l’accident concerna
bientôt une vingtaine de véhicules. Liernos et les deux frères
Jocouniens regardèrent impuissant cet amas de tôle froissé qui
ne cessait de grossir… Les premières ambulances se
présentèrent sur les lieux, peu de temps après et de nombreux curieux
envahirent les bas-côtés pour tenter d’apercevoir quelque chose.
Les policiers délimitèrent alors, un périmètre de sécurité et la
circulation reprit sur une seule voie, entraînant un
embouteillage sur plusieurs kilomètres… Deux infirmiers passant à
proximité du fossé, échangèrent leurs premières impressions sur
ce drame.
— C’est vraiment terrible ! Quand tu vois les conséquences
des excès de vitesse, tu te demandes pourquoi on continue à
fabriquer des véhicules si puissants !
— On a décompté déjà treize morts ! Les trois passagers de
la vanette et ceux de quatre voitcats…
— C’est malheureusement loin d’être fini ! Tout au long de
la nuit, la liste des victimes va s’allonger ! Je te garantis que
l’on dépassera les cinquante morts !
— Que transportaient-ils pour être aussi pressés ?
— Le pire, c’est qu’ils roulaient vraisemblablement à vide…
Les infirmiers s’éloignèrent et le voyageur entreprit de
traduire leurs propos à ses deux compagnons. Deco souhaitait
profiter du nombre de personnes présentes sur les lieux pour
tenter de s’enfuir, en se mêlant à la foule, Liernos l’en dissuada.
— Du calme mon ami, des soldats de l’Alliance surveillent
certainement la route…
— Comment voulez-vous qu’ils puissent nous remarquer
avec tout ce monde ? Nous n’allons pas attendre bêtement que
le trafic redevienne fluide, pour bouger ! Car là, ils auront tout
le loisir de nous apercevoir !
Trois hommes glissèrent dans le fossé et rampèrent vers les
Nicoriens. Ces derniers cherchèrent à s’enfuir, mais l’un des
terriens s’écria.
42 — Nous n’avons que très peu de temps pour vous évacuer,
en route !
Liernos traduit immédiatement les propos et compte tenu du
peu d’options qu’ils possédaient, fit signe aux Jocouniens de
suivre les trois terriens. Une fois sortis du fossé, les hommes se
précipitèrent vers une vanette peinte aux couleurs d’une
ambulance et en ouvrirent la porte arrière. Ils tournèrent la tête et
s’aperçurent que les Nicoriens hésitaient à les rejoindre. L’un
d’eux courut vers eux et s’adressa au voyageur.
— Nous sommes des amis de Balist et de Troussier. Nous
avons organisé cet accident pour vous libérer ! Alors, vous nous
suivez ou nous partons sans vous ?
Quelques secondes plus tard, les Nicoriens et le groupe de
rebelles roulaient sur une petite route secondaire.
— Je m’appelle Tricost et voilà Brooke, le conducteur se
nomme Norton. Nous appartenons à la dernière unité « Des
Brigades de la Nuit » encore en liberté ! Malheureusement,
nous ne pourrons assurer votre sécurité très longtemps ! Balist
nous a parlé d’un rendez-vous auquel vous devez participer,
pourriez-vous nous indiquer la direction, afin que l’on vous y
conduise…
Liernos n’était pas à l’aise, ces membres « Des Brigades de
la Nuit », n’étaient pas comme les autres, ils avaient le regard
dur et les armes qu’ils possédaient brillaient exagérément pour
des fugitifs. Il hésitait à leur révéler l’endroit où devait se passer
le point de ralliement des Nicoriens… Brooke commençait à
perdre patience et se demandait si leur mise en scène
fonctionnait. Il ordonna à Norton de stopper la vanette et descendit du
véhicule… Pendant ce temps, Tricost cherchait à mettre en
confiance le voyageur, en lui parlant de Balist et de Troussier.
Liernos essayait de le piéger en lui posant de nombreuses
questions, mais le terrien avait réponse à tout…
— Ils ont peur d’être suivis… Depuis leur évasion, ils se
sont réfugiés dans un de nos repères de montagne et attendent
que vous ayez quitté l’État pour sortir. Ne vous inquiétez pas,
ils tenteront tout ce qui est possible pour vous rejoindre
làbas…
Tricost semblait effectivement très bien les connaître.
Liernos lui parla de Goldfisch et Tricost baissa la tête. Il posa la
main sur l’épaule du voyageur et lui annonça la mort de
43 l’inventeur… Liernos en fut très affecté et mit au courant ses
compagnons. Lorsque Brooke remonta dans le véhicule, Girque
et Deco pleuraient… Brooke fit alors son numéro.
— Il y en a assez maintenant ! Vous nous dites où l’on doit
vous conduire ou on vous laisse ici ! J’en ai mare de toutes ces
suspicions !
Liernos sembla embarrassé, puis lâcha le nom de « L’îlot
13 ». Le lieutenant sortit immédiatement de la vanette et se
servit une nouvelle fois son téléphone. Lorsqu’il revint, il
annonça que tout était arrangé et qu’un plane les attendait sur un
petit aéroplane privé. Il fit signe au chauffeur de démarrer et de
prendre la direction de la cité « Brach ». Liernos était
impressionné par la vitesse de réaction de cette unité. La vanette ne
tarda pas à rejoindre la route principale, puis gagna rapidement
l’aéroplane. Norton gara le véhicule juste derrière le hangar et
l’embarquement commença. Une fois tous les passagers
confortablement installés, le plane décolla. Girque et Deco regardèrent
par les petits hublots la piste, les maisons et enfin
l’agglomération. Tout rétrécissait au fur et à mesure qu’ils
prenaient de l’altitude et ils ne purent bientôt apercevoir, que des
petites taches de couleurs, perdues au milieu d’un paysage de
plus en plus flou… Liernos observait ses compagnons de
voyage et trouvait qu’ils ne se comportaient pas de façon
naturelle. Ils étaient visiblement très efficaces, pourtant, quelque
chose clochait. Tout paraissait trop simple. D’abord, il y avait
eu leur évasion, puis cette histoire d’accident organisé qu’il
n’avait pas bien compris et maintenant ce départ précipité vers
l’îlot treize…
Brooke et ses camarades se désintéressaient complètement
de leur présence. Durant les onze heures de vol, pas un des
membres de l’équipe ne vint prendre de leurs nouvelles.
Regroupés à l’avant de l’appareil, ils rigolaient entre eux. Deco et
Girque réussirent à dormir la majeure partie du voyage, Liernos
resta éveillé, contrarié par l’attitude des terriens. À leur réveil,
les deux jocouniens se félicitèrent du bon déroulement des
opérations et de leur évasion inespérée.
— Quel bonheur d’être libre et de retrouver très bientôt nos
amis !
— Tu as raison, j’ai cru ne jamais les revoir ! Liernos, vous
avez l’air soucieux, quelque chose vous perturbe ?
44 Le voyageur hésita, puis leur fit part de ses doutes.
— J’aimerais vous dire que tout va pour le mieux,
malheureusement, ce n’est pas le cas ! J’ai bien peur que ces terriens ne
soient pas des membres des « Brigades de la Nuit »…
Girque et Deco ouvrirent de grands yeux, le Néolien fit triste
mine et continua à livrer le fond de sa pensée.
— Ne trouvez-vous pas bizarre la rapidité avec laquelle les
derniers événements se sont enchaînés ? Balist et ses amis
avaient un mal fou pour semer les agents de l’Alliance et n’y
arrivaient qu’en se déplaçant sous terre. Ces individus roulent
sur les routes, sans craindre d’être suivis.
Les Jocouniens avouèrent ne pas avoir réfléchi à cela.
Liernos s’arrêta de parler quelques instants et vérifia qu’aucun
terrien ne les espionnait. Deco et Girque commençaient à
réaliser que le voyageur n’avait pas tort et les arguments qu’il
avança, finirent par les convaincre.
— Balist et ses amis, disposent de faibles moyens,
croyezvous qu’il soit possible de posséder ou louer un plane tel que
celui-ci, sans argent ? Non !
Le Néolien appuya si fort le « Non », qu’une partie des
terriens délaissèrent leurs sièges pour venir s’inquiéter de ce cri. Il
fit mine d’avoir éternué et demanda s’il pouvait avoir de l’eau.
Les hommes regagnèrent aussitôt l’avant du plane et l’un
d’entre eux lui apporta un verre. Dès qu’il eût rejoint ses
camarades, Liernos reprit la parole.
— Ils ne s’intéressent à nous, pas le moins du monde. Si
vous aviez la possibilité d’échanger quelques mots avec des
habitants d’une autre planète, resteriez-vous regroupés dans un
coin ? Non mes amis, sauf si vous ne considérez pas ces
personnes et que vous ne faisiez qu’obéir aux ordres…
Deco affirma que Liernos voyait juste, ces terriens étaient
des soldats de l’Alliance et voulaient se servir d’eux pour les
conduire jusqu’à leurs concitoyens.
— Que devons-nous faire alors ? On ne va pas sauter du
plane en plein vol !
— Non Girque, dès que l’appareil sera posé, nous devrons
nous échapper.
Girque semblait perplexe, quant à la réussite de ce plan. Si
ces hommes étaient bel et bien des agents de l’Alliance, il ne
serait pas facile de les duper.
45 — Nous avons un avantage sur eux, Girque, nous savons qui
ils sont ! Vu le peu d’intérêt qu’ils nous portent, je suis
persuadé qu’ils ne se douteront de rien. À nous de continuer à leur
laisser croire qu’ils nous trompent…
Deco proposa plusieurs plans, certains paraissaient
irréalisables, d’autres tout à fait envisageables.
— Nos accompagnateurs, non aucune idée du lieu où doit se
passer notre réunion. Nous allons les attirer à l’opposer des
émetteurs et leur fausser compagnie dans un endroit très
fréquenté. Je demanderai à me rendre aux toilettes et vous en ferez
de même. Nous enlèverons alors nos capuches et déclencherons
un début de panique autour de nous ! Nous nous échapperons et
si par malheur, ils venaient à nous rattraper, nous pourrions
toujours prétexter avoir été affolés par la réaction des habitats
de l’île…
— Bien pensé, petit frère ! Cela me convient et vous
Liernos ?
— C’est un bon plan, je vais confier le kimbook à l’un
d’entre vous. Il devra, aussitôt débarqué, le consulter
discrètement et m’indiquer la direction.
Les trois Nicoriens continuèrent à peaufiner leur évasion
jusqu’à ce que le commandant de bord annonce qu’il fallait
s’asseoir et boucler les ceintures. Les soldats se déplacèrent et
reprirent leurs places initiales. Le plane s’inclina légèrement et
les secousses se firent plus vives. Deco regarda par le hublot et
les premiers reliefs apparurent, suivis bientôt par cette étendue
bleu turquoise, qui n’avait rien à voir avec la mer verdâtre qu’ils
avaient observé lors de leur arrivée sur Terre. Au fur et à
mesure de la descente, Deco pouvait se rendre compte de la
transparence de l’eau. Cela lui parut presque irréel. Très vite la
réalité le rattrapa, le pilote avait sorti le train d’atterrissage et le
plane se présentait sur une piste, longeant la mer.
Les soldats descendirent les premiers. Brooke ne sembla pas
dépaysé, ni indisposé par la chaleur torride qui régnait. Il
ordonna à tout le monde se rejoindre le deuxième hangar… Les
Nicoriens avaient revêtu leurs capuches et dégoulinaient déjà de
sueur. Girque comparait le climat à celui du désert Mopoï. Deco
n’y prêtait pas attention, préoccupé par le kimbook confié par
Liernos et qu’il ne pouvait consulter devant les terriens. Une
fois rendus dans l’entrepôt, les militaires pestèrent contre les
46 conditions climatiques, tandis que Brooke se dirigeait vers une
vanette oubliée comme par hasard… Il rappela alors, ses
hommes à l’ordre.
— Vous allez arrêter de vous plaindre ! Nous ne sommes pas
venus pour des vacances ! Nous devons aider nos pauvres amis
de l’espace à retrouver les leurs ! Tout le monde monte dans le
véhicule et se tait !
Il se tourna vers Liernos et se força à sourire.
— Maintenant que nous sommes sur l’îlot treize et que par
chance nous avons déniché une vanette, pourriez-vous nous
indiquer la cité ou la direction qu’il faut prendre ! Nous ne
souhaitons pas rester longtemps sur cette île ! Mes hommes, enfin
mes camarades, doivent regagner au plus vite notre État, afin de
continuer le combat.
Liernos avait de plus en plus de mal à cacher ses sentiments
concernant ces soi-disant alliés. Tous les mots prononcés par ce
Brooke sonnaient faux… « Nos amis », « Continuez le
combat. ». Girque donna un petit coup de coude au voyageur, pour
l’inciter à parler avec Brooke et permettre à son frère de
consulter le kimbook… Liernos entama la conversation et s’attarda sur
les actions courageuses « Des Brigades de la Nuit ». Girque vint
se placer à sa hauteur, pour cacher légèrement Deco. Le
lieutenant avait beaucoup de mal à garder son calme et le Néolien se
plaisait à le pousser dans ses derniers retranchements. Le cadet
des Jocouniens en profita pour ouvrir le kimbook et visualiser
les deux émetteurs. Il fut rassuré de voir qu’ils étaient ensemble,
l’espoir qu’ils aient réussi à remplir leur mission était permis…
Il chercha par la suite à repérer celui confié à Balist, puis
abandonna la recherche lorsque Girque recula et le bouscula
pour fermer le kimbook. Deux soldats approchaient… Deco fit
mine de faire le lacet d’une de ses chaussures et se releva, en
faisant un signe aux deux terriens. Il se porta à la hauteur de
Liernos et lui murmura l’itinéraire à suivre. Liernos qui
s’amusait énormément à voir Brooke perdre peu à peu son
sangfroid, fit durer son plaisir quelques instants, puis orienta de
façon différente la conversation.
— Nous continuerons cette conversation un peu plus tard,
lorsque nous aurons retrouvé nos amis ! Nous devrions y aller
maintenant…
47 Lienos savait que le terrien mourait d’impatience de
connaître la direction qu’il fallait prendre, mais fit mine d’avoir oublié
de lui en parler et s’installa à l’arrière de la vanette en faisant
signe aux deux Jocouniens de le rejoindre.
Brooke n’en pouvait plus, il commençait à caresser la crosse
de son revolver, qu’il portait accroché à son ceinturon et se
promettait de tuer ce vieil alien dès qu’il aurait mis la main sur
tous les autres Nicoriens. Il ordonna sèchement aux hommes de
prendre place dans le véhicule et monta à côté du chauffeur. Il
ouvrit la petite fenêtre séparant la partie arrière de la vanette de
la cabine du pilote et se força à parler d’une voix pausée.
— Liernos, nous sommes d’accord d’aller où vous voulez,
toutefois, il nous faut un minimum de renseignements S.V.P
— Je ne vous ai pas donné l’itinéraire à suivre ? Je perds la
tête ! Je pense que la chaleur terrible régnant sur ces terres, me
ramollit le cerveau. Veuillez m’excuser Brooke, je suis confus !
Brooke était tout rouge, Norton qui connaissait bien le
lieutenant craignait le pire. Il mit le moteur en route et demanda
poliment au voyageur la direction qu’il devait prendre.
— Direction le Nord-Est, c’est à la pointe de l’île qu’est
prévue notre réunion…
Norton se tourna vers Brooke après avoir jeté un œil sur la
carte et parut déçu.
— Et bien ce n’est pas à côté ! On va devoir traverser l’île et
rejoindre la côte atlantique. Si on avait su…
Brooke coupa court à ces remarques en lui annonçant que
c’était ainsi et qu’il fallait faire avec. Il ferma la fenêtre, posa
ses pieds sur le rebord de la plage avant de la vanette et regarda
la route… La chaussée parsemée de trous et de bosses ne
facilitait pas la conduite de Norton. Le peu de signalisation et les
nombreux petits sentiers qui la croisaient, obligeaient le
chauffeur à une attention de tous les instants. Brooke jetait de temps à
autre un œil sur le compteur et s’emportait régulièrement contre
Norton qui ne conduisait pas assez vite à son goût. Les trois
Nicoriens complotaient dans leur coin et attendaient d’être
suffisamment éloignés des deux émetteurs pour mettre leur plan à
exécution. Deco avait placé le kimbook dans son sac, de façon à
pouvoir le regarder, sans éveiller les soupçons. Lorsqu’il estima
qu’ils avaient parcouru assez de kilomètres, il en fit part à
Liernos. Le moment de s’enfuir était donc arrivé… Brooke qui
48 voulait en finir au plus vite, n’était pas d’accord de s’arrêter si
près du but, mais l’insistance du voyageur et le besoin de
souffler de Norton eurent raison de son entêtement. La vanette se
gara toute proche d’un petit commerce et les hommes s’y
rendirent pour se désaltérer. Les trois Nicoriens souhaitèrent les
suivre, Brooke s’y opposa, assurant que leur présence dans
l’établissement risquerait de compliquer les choses. Deco
insista, en demandant à pouvoir aller aux toilettes. Brooke dû
accepter de le voir s’éloigner de quelques mètres. Peu de temps
après, Girque et Liernos présentèrent la même requête. Le
lieutenant n’émit aucune objection, trop affairé à composer un
numéro de téléphone sur son portable multi-zones… Le
voyageur regardait constamment en arrière, tandis qu’ils
s’enfonçaient dans la forêt bordant la route. Lorsqu’ils furent
assez loin du véhicule, ils se mirent tous trois à courir vers le
commerce situé de l’autre côté de la voie rapide. Brooke, en
grande discussion avec son supérieur, avait abandonné un court
instant la surveillance des extraterrestres et n’avait pas jugé
utile de demander à l’un de ses partenaires, de prendre le relais.
Une fois raccroché, il regarda en direction du bois et appela
Liernos. Sans nouvelle de sa part, il hurla à ses hommes de le
rejoindre et ensemble ils ratissèrent le périmètre. Quelques
secondes plus tard, des cris émanèrent de l’autre côté de la route.
Le lieutenant comprit que les Nicoriens étaient en fuite… À la
surprise des soldats, il se mit à rire et annonça fièrement.
— Les recherches sont terminées, messieurs ! Vous pouvez
aller prendre un verre ! On se retrouve dans quinze minutes
devant le véhicule.
Norton, surpris de le voir de si bonne humeur malgré la
situation, lui demanda pour quelles raisons ils abandonnaient la
battue.
— Ne vous inquiétez pas, nous avions prévu qu’ils ne
marchent pas dans notre combine ! Lorsqu’ils étaient en prison, on
a dissimulé dans leurs vêtements et dans leurs sacs plusieurs
mouchards. Nous allons les suivre à la trace et sans qu’ils s’en
rendent compte ! D’ailleurs, je ne serais pas étonné qu’ils se
dirigent dans une tout autre direction…
— Comment cela lieutenant ?
— Ils n’ont pas décidé subitement de nous fausser
compagnie, ils avaient certainement découvert depuis longtemps que
49 nous n’étions pas des membres « Des Brigades de la Nuit ». Ils
ont choisi de nous conduire à l’opposé de leur point de
ralliement, afin de protéger leurs amis. Alors, laissons-les croire
qu’ils sont parvenus à nous semer, ils seront rassurés et se
mettront en route pour rejoindre les autres Nicoriens.
Brooke sortit de son sac un GPS, sur lequel une carte de l’île
se trouvait. De nombreux petits points rouges clignotaient,
Brooke tourna l’écran vers Norton et reprit fièrement.
— Vous les voyez là, ils sont en train de se déplacer vers le
sud. Qu’ils prennent un peu d’avance, nous les suivrons à
distance !
Norton sourit enfin et partit rejoindre les autres soldats, pour
profiter de ces quelques minutes de permission.
* * *
Les trois Nicoriens avaient traversé un petit lotissement des
plus primitifs, en oubliant de remettre leurs capuches, ce qui eut
pour effet de déclencher les cris des habitants de l’île croisés sur
leur route. Ils avaient ensuite quitté les chemins plus ou moins
tracés pour s’enfoncer un peu plus dans la forêt. Une fois qu’ils
estimèrent être hors de portée des soldats de l’Alliance, ils
s’arrêtèrent pour faire une pause. Deco sortit immédiatement le
kimbook et regarda où ils se trouvaient en comparaison des
deux émetteurs. La moue dubitative qu’il fit en disait long sur
ses inquiétudes. Il ne voyait pas comment il leur serait possible
de rejoindre rapidement leurs amis s’ils ne disposaient que de
leurs jambes comme moyen de locomotion…
— Il nous faut un véhicule ! Nous sommes trop loin des
émetteurs et…
— Je te signale Deco, que les seuls terriens croisés sur cette
île, exceptés les soldats de l’Alliance, ont hurlé en nous
apercevant. Je doute que nous réussissions à les convaincre de nous
aider !
— Et bien ce n’est pas grave, mon frère, nous emprunterons
l’une de leurs voitcats sans leur demander !
— Deco ! Tu te rends compte de tes propos ? Je refuse de
voler…
Liernos coupa brutalement la parole à Girque.
50 — Nous ne sommes pas sur Narcor, Girque et
rappelonsnous les mots de notre chef des armées : « Vous devez remplir
la mission et ce quelles que soient les méthodes utilisées ! »
C’est clair, il me semble. Deco à raison, nous ne pouvons pas
traverser l’île à pied et le temps nous est compté ! Trouvons un
véhicule et tant pis si nous sommes obligés de l’emprunter.
Nous devons penser à nos concitoyens parqués dans des dunes
ou cachés dans les souterrains des villes…
Girque secoua les épaules, se leva du tronc d’arbre où il
s’était assis et se mit à marcher en direction des maisons qu’ils
avaient croisées il y a peu.
— Alors, allons-y !
Les trois Nicoriens se dirigèrent vers la petite place où
étaient stationnés plusieurs voitcats et choisirent celle leur
semblant être en meilleur état. Ils s’approchèrent du terrien qui était
en train de peindre la carrosserie, retirèrent leurs capuches et
tapèrent dans les mains pour attirer son attention. L’homme
hurla « Des monstres, des démons » et décampa en courant.
Girque s’installa au volant, mit le contacte et chercha le moyen
d’avancer. Liernos s’assit côté passager et lui indiqua la façon
de procéder. Deco surveillait les alentours et demanda à son
frère de se presser, car les habitants accouraient avec des fusils.
Les premiers tirs fusèrent et Deco eut juste le temps d’ouvrir la
porte et de s’engouffrer à l’intérieur. La lunette arrière explosa
et il hurla à Girque d’avancer avant que le véhicule se retrouve
troué comme une passoire… Girque abaissa le frein à main,
passa le premier rapport avec beaucoup de peine et appuya sur
l’accélérateur. L’impulsion trop violente donnée par le
Jocounien, fit monter exagérément le régime moteur et la voitcat cala.
Le second essai fut bien meilleur, Girque enchaîna les vitesses
et réussis à accélérer. Le véhicule s’éloigna et fut rapidement
hors de portée des terriens… Deco avait beaucoup de mal à se
remettre de ses émotions, tandis que son frère, s’amusait à
conduire en sifflotant. Liernos avait ouvert son kimbook et
renseignait ses partenaires sur l’itinéraire à suivre… La voie
rapide, peu fréquentée, permettait à l’aîné des Jocouniens, de
rouler en toute tranquillité et de prendre de l’assurance. Le
passage des différentes vitesses se passait sans à coup et les
freinages se faisaient plus souples. Deco regardait le paysage et
se passionnait pour la mer turquoise située sur la gauche de la
51 grande route. La transparence de l’eau était exceptionnelle
comparée à la décorde blanche si opaque. Il ne la quitta pas des
yeux, jusqu’au coucher du soleil et s’extasia devant le spectacle
offert par l’énorme boule de feu semblant plonger dans la mer,
avant de disparaître…
* * *
Brooke et son unité s’étaient remis en route tout en restant à
distance respectable des Nicoriens. Il était de très bonne humeur
et se félicitait de ne pas s’être trompé.
— Qu’est-ce que je vous avais dit Norton ? Ils ont essayé de
nous éloigner ! Ils sont malins ces aliens, mais pas autant que
moi ! Roulez doucement, il ne faut surtout pas qu’ils nous
repèrent…
Les autres soldats s’occupaient comme ils pouvaient, les
blagues avaient remplacé les chansons et les rires résonnaient.
Le coucher du soleil n’avait pas apporté la fraîcheur désirée et
les tee-shirts ôtés lors de la chasse aux Nicoriens, n’étaient
toujours pas remis. La bâche arrière relevée permettait tout juste un
petit filet d’air supplémentaire et les membres du commando
demandèrent régulièrement à faire des pauses pour boire.
Brooke dans de très bonnes dispositions, ne voyait aucun
inconvénient à s’arrêter aussi souvent. Il trinquait avec ses
hommes et osait même quelques plaisanteries.
* * *
La nuit était bien avancée et Girque commençait à fatiguer.
Ses trajectoires étaient moins droites et ses coups de volant de
plus en plus saccadés. Liernos en conclut qu’il était temps de
faire une pause. Il proposa à Girque de quitter la route, de
chercher un petit chemin à l’abri des regards. Moins d’une minute
plus tard, la voitcat roulait sur un sentier abandonné. Girque
éteignit le moteur et descendit se dégourdir un peu les jambes.
Deco qui s’était légèrement assoupi, se réveilla en sursaut.
— On est arrivé ? Où sont nos amies et le jeune Abeït, j’ai
tellement d’évènements à leur raconter !
Liernos sourit et lui indiqua qu’ils n’allaient pas tarder à les
retrouver, cependant, deux à trois heures de route seraient
encore nécessaires… Le Jocounien proposa de se restaurer.
52 — Nous n’avons rien mangé depuis hier soir et je me
demande si on ne pourrait pas grignoter quelque chose…
Le voyageur sortit rejoindre Girque et lui soumit l’idée de
Deco.
— J’ai également faim, mais comment entrer dans un
commerce sans provoquer une émeute et risquer de ce fait d’être
repéré par les agents de l’Alliance ?
Liernos fit une mimique qui interpella immédiatement le
Jocounien.
— Ah non ! On ne va pas recommencer à voler !
— Comment faire autrement ?
— Pour ma part, je préfère ne pas manger, toutefois, si vous
voulez le faire, je patienterai ici.
Liernos retourna auprès de Deco et lui demanda comment il
souhaitait s’y prendre pour obtenir un repas.
— C’est simple, nous allons rôder autour d’une maison,
repérer la cuisine et attendre que les lumières s’éteignent. Nous
nous introduirons alors dans la pièce et emprunterons de la
nourriture, en échange de plusieurs billets.
— Comment forcer la porte sans réveiller les propriétaires
ou déclencher un système d’alarme ?
— Nous n’avons qu’à choisir une habitation dont les
habitants laissent les fenêtres ouvertes !
Pendant qu’ils parlaient à l’intérieure de la voitcat, des
personnes frappèrent aux carreaux et les menacèrent avec des
fusils. Les mots qu’ils prononcèrent étaient incompréhensibles
pour Liernos, il ne connaissait pas cette langue. Girque qui
marchait près des arbres se précipita dès qu’il entendit les cris. Le
physique impressionnant ne semblait pas gêner les agresseurs,
ce n’est que lorsqu’il ôta sa capuche qu’ils prirent peur. Deco
sortit de la voitcat et s’approcha d’un des terriens tenant un sac
rempli de provision. Il lui fit signe de le lui donner et en fit de
même avec ses compagnons. Terrorisés par le visage surnaturel
du Jocounien, les délinquants posèrent les sacs au sol et
décampèrent en courant. Liernos restait à l’intérieur du véhicule n’en
revenait pas d’avoir échappé à une agression. Cette île ne
semblait vraiment pas hospitalière et il ne voulait prolonger plus
longtemps l’arrêt.
— Décontractez-vous un peu Liernos, Girque et moi nous
leur avons fait peur ! Ils sont partis… Et regarder ce qu’ils nous
53 ont offert ! C’est mon frère qui doit être content, nous n’aurons
pas besoin de voler quoi que ce soit ! Voyons un peu ce qu’il y
a ?
Deco énuméra le contenu des sacs et s’avoua un peu déçu de
ne trouver que de nombreuses bouteilles enveloppées dans du
papier, des petits pétales de pommes de terre aromatisés et des
gâteaux secs. Cela ne suffirait pas à le caler… Il distribua
équitablement les provisions et s’installa contre un tronc d’arbre.
Girque goûta la boisson et la recracha immédiatement. Le
breuvage était si fort qu’il ne pouvait l’avaler. Il ouvrit alors un
sachet de chips. Liernos restait debout, surveillait la route. Il
n’était pas tranquille. Ses craintes furent bientôt justifiées et il
hurla à Girque de prendre le volant. Surgissant de la forêt, des
dizaines d’hommes armés venaient vers eux en criant des mots
qu’il ne comprenait toujours pas. Les deux Jocouniens
abandonnèrent leur repas et montèrent dans la voitcat. Girque qui
maîtrisait à présent parfaitement la technique de démarrage, ne
perdit pas de temps pour rejoindre la grande route.
* * *
Brooke et ses hommes s’étaient arrêtés dans un petit
restaurant pour dîner et bien que la nourriture ne soit pas
exceptionnelle, ils passaient un bon moment. De nombreuses
jeunes femmes entrèrent dans le comedor et envahirent la piste
de danse pour commencer à se déhancher au son du Méringué.
Norton termina rapidement son plat et rejoignit la scène pour
montrer son adresse. Au cours de la soirée, il se rapprocha
dangereusement d’une jolie brune déguisée en sirène. Cela ne plut
pas du tout à un ami de la belle, qui interpella violemment le
soldat de l’Alliance. Norton ne se fit pas prier pour lui envoyer
son poing dans le visage, s’en suivit alors une bagarre générale
qui détruisit en partie le restaurant. Les militaires se régalèrent à
corriger les habitants de l’île et à montrer leur talent de
bagarreur aux jeunes femmes présentes. Une fois que tous les
hommes ayant osé se dresser contre eux furent à terre, Norton
vola un baiser à la belle et sortit rejoindre ses camarades.
Brooke ordonna à ses partenaires de monter dans la vanette, il
craignait l’arrivée de la police locale. De retour sur la grande
54 route, ils se félicitèrent mutuellement et commentèrent
allègrement leur bagarre durant une bonne partie de la nuit…
* * *
Les kilomètres défilèrent et les Nicoriens aperçurent au loin,
les nombreuses lumières de la capitale. Le voyageur demanda à
Girque de ralentir.
— Je ne pense pas qu’il faille aller jusqu’à la grande cité.
Selon le kimbook, nous sommes pratiquement rendus devant
l’émetteur ! Nous devons quitter la route dès que possible !
Liernos lut un panneau de signalisation concernant la
prochaine sortie et s’empressa de prévenir ses compagnons.
— Cité balnéaire « Paradise », cinq kilomètres.
La distance les séparant des trois stations de vacances, leur
parut longue. L’impatience de retrouver leurs amis était si forte,
qu’ils en avaient oublié la faim, la soif et la fatigue. Lorsque
Girque quitta la voie rapide, pour emprunter la bretelle et
rejoindre ainsi, la route secondaire, longeant le bord de mer, ils
affichèrent tous les trois un magnifique sourire. Liernos gardait
les yeux rivés sur le kimbook et recommandait à Girque de ne
pas rouler trop vite.
— … Encore un peu, continuez, doucement…
Deco passait de la fenêtre de gauche à celle de droite et ne
pouvait cacher son impatience.
— Alors Liernos, nous y sommes ?
— Patience, on s’approche, ralentissez, STOP !
La voitcat pila, Liernos eut juste le temps de se tenir à la
poignée fixée au-dessus de la porte et évita ainsi de se cogner
contre le pare-brise. Deco heurta l’arrière du siège passager, se
massa rapidement la tête et sortit le premier.
— Girque, déplace le véhicule de façon à ce que les phares
puissent éclairer par ici !
Le plus jeune des Jocouniens s’avança et constata,
malheureusement, qu’il n’y avait aucune trace de leurs amis.
— Il n’y a personne !
Déçu de ne voir que des arbres à perte de vue, il demanda à
Liernos de vérifier une nouvelle fois sur l’écran du kimbook. Le
voyageur s’emporta.
55 — Pourtant, ils devraient être là ! Nous sommes
pratiquement sur le point !
Deco s’enfonça dans les bois et entendit des bruits. Lorsqu’il
se retourna, des hommes armés se tenaient de part et d’autre du
chemin. Girque appela son frère, puis, inquiet par son silence,
s’avança dans la forêt. Liernos tenta bien de l’en dissuader,
mais le Jocounien était déjà loin… Le voyageur resta un
moment à côté de la voitcat, puis décida de s’aventurer à son tour
derrière les arbres. Aussitôt qu’il fut dans le sous-bois, des
terriens l’encerclèrent et lui demandèrent de lever les bras. Il
regarda à droite, puis à gauche et ne trouva aucune trace de ses
deux compagnons…
56


Chapitre 4.
La vérité n’est pas celle que l’on croit…



Sandrine arriva devant sa maison. Elle était épuisée. Cela
faisait près de quarante-huit heures, qu’elle n’avait pas dormi.
Elle sortit sa carte magnétique, ouvrit la porte en espérant
trouver Guyane assit dans le salon ou dans sa chambre… Pas un
bruit ne régnait et elle comprit tout de suite, qu’il n’était pas
rentré… Elle se dirigea désolée vers la cuisine, récupéra la seule
bouteille d’alcool présente dans le placard. Ce soir elle se
sentait mal et avait besoin d’un remontant… Tandis qu’elle prenait
un verre dans le buffet, de grosses larmes se mirent à couler sur
son visage. Elle venait d’apercevoir la collection de verre à
moutarde, décoré à l’effigie des super héros ayant bercé la
jeunesse de son fils. Elle se souvenait lui avoir demandé, il n’y a
pas si longtemps, si elle pouvait s’en débarrasser. Le « Non »
catégorique qu’il avait prononcé, l’avait fait sourire. Elle s’était
dit qu’il restait un grand bébé malgré ses seize ans et qu’elle ne
devait pas chercher à couper les ponts trop vite avec son
enfance… Depuis tellement de choses avaient changé… Elle se
retourna et arrêta machinalement son regard sur une photo de
son fils et du professeur Stabil. Elle l’avait prise lors de la
soirée d’anniversaire de Guyane. Il avait insisté pour poser en
compagnie de son enseignant préféré… Comment avait-elle pu
être aussi naïve et laisser cet homme les tromper ? Le
professeur Stabil était un anarchiste, doublé d’un repris de justice. Le
commissaire lui avait tout appris. Il s’était réfugié dans cette
région pour se cacher de la police et participer avec ses
complices à des attentats. Le policier lui avait montré un dossier
complet sur ses activités annexes. Destruction de biens publics,
d’écoles, de lycées et même dernièrement d’un bureau de poste.
Sa dernière sortie avait tourné de façon catastrophique. Stabil
avait tué un employé qui tentait de le dissuader de poser des
bâtons de dynamite à l’arrière du bâtiment. Le plus terrible dans
57 toute cette affaire, restait qu’il avait entraîné Guyane dans ses
délires. Son enfant était sous l’emprise de ce fou à lier et elle
n’avait aucune idée d’où il pouvait être. Elle déposa la bouteille
sur le plateau et se rendit dans le salon. En appuyant sur
l’interrupteur, elle se rendit compte qu’une personne se trouvait
cachée dans la pénombre.
— Stéph…
La jeune femme s’approcha d’elle et lui fit signe de se taire.
Elle se dirigea vers le lecteur CD et en enclencha la lecture. Une
musique des plus entraînante sortit des hauts parleurs. Stéphanie
monta le son et s’adressa à Sandrine.
— Vous êtes sur écoute ! À présent que nos voix sont
couvertes, nous pouvons parler !
Sandrine était toute abasourdie de voir la petite amie de son
fils, l’interpeller dans sa maison. Elle mit quelques secondes à
réagir.
— Où est Guyane ? Et comment êtes-vous entrée ? Et…
— Calmez-vous ! La façon dont je me suis introduite dans
votre villa, n’a aucune importance. J’ai été entraîné pour ce
genre d’exercice !
Sandrine était stupéfaite, tandis que Stéphanie poursuivait
son intervention.
— Je dois vous faire part de plusieurs choses et je ne sais pas
trop par où commencer.
La jeune espionne baissa un instant la tête, pinça les lèvres,
puis reprit.
— Tout d’abord, vous avez certainement appris que je ne
suis pas une étudiante. Je travaille pour…
— La police ! Oui, le commissaire…
— Ce dont vous n’étiez pas au courant, par contre, c’est que
je devais me rapprocher de Guyane, non pas pour surveiller un
de ses camarades, mais pour être assez proche de lui, afin qu’il
me confie certaines informations…
— Que vouliez-vous connaître ?
— Cela concernait les activités annexes du professeur Stabil,
alias Ballist, membre actif d’un réseau nommé « Les Brigades
de la Nuit ».
— On m’a également expliqué la double vie de celui que je
considérais comme mon ami et qui a entraîné mon fils dans
58 cette histoire. Mais je vous garantis que Guyane n’est pas un
terroriste et qu’il a agi…
— Je le sais, Madame, là n’est pas le problème ! En fait, le
souci vient de ce que l’on vous a raconté… Tout est faux !
Sandrine haussa les épaules et demanda à Stéphanie de
quitter sa maison. Elle se rendit devant le lecteur CD et appuya sur
« Stop ». L’espionne se précipita vers elle, la poussa
violemment, sortit son arme et réenclencha la musique.
— Maintenant, vous allez vous asseoir et me laisser
terminer !
Sandrine était à présent terrorisée. Elle prit place sur le
canapé et baissa la tête.
— Stabil n’est pas un terroriste ou un anarchiste ! Il fait
effectivement partie « Des Brigades de la Nuit », toutefois, ses
actions, tout comme celles de ses partenaires sont nobles ! Ce
groupe combat une société secrète qui cherche à dominer le
monde et à imposer un nouvel ordre mondial. J’appartenais à
l’une de leurs sections et je peux vous affirmer que l’Alliance
possède des agents dans tous les domaines…
Sandrine sembla plus réceptive à cette dernière phrase et
leva légèrement la tête.
— Oui, ce commissaire auquel vous avez parlé, en est un. Je
travaillais avec lui, enfin presque… Il aurait aimé, être
beaucoup plus impliqué dans notre opération, mais mon supérieur
s’y refusait. Il cherche à se servir de vous. Car si vous retrouvez
Guyane, il suppose que Stabil et ses amis ne seront pas loin…
Sandrine regardait la jeune espionne et ne savait plus
comment réagir face à ses informations.
— Maintenant, je vais vous raconter quelque chose d’encore
plus incroyable…
Stéphanie parla de la rencontre avec les Nicoriens et le rôle
important, joué par son fils. Sandrine était complètement
abasourdie. Le téléphone sonna et Sandrine se précipita vers le
combiné. Stéphanie la suivit, pointa son revolver vers elle,
appuya sur la touche haut-parleur de l’appareil en lui murmurant
de faire attention à ce qu’elle allait dire. Le commissaire était en
ligne et cherchait à savoir si Guyane s’était manifesté… Elle se
contenta de quelques mots, raccrocha et se dirigea vers la table
basse du salon, pour vider d’un trait le verre de whisky, avant
de se resservir. Stéphanie lui laissa, quelques secondes de répit
59 et reprit son récit. Sandrine ne lâchait plus son verre et buvait
régulièrement. Cela la décontractait singulièrement et elle
trouvait la fausse lycéenne de plus en plus sympathique… Elle osait
même poser quelques questions… Le CD, d’un célèbre groupe
de rock, passé en boucle, couvrait toujours leurs voix et permit
à leur discussion de se prolonger sans risque… Lorsque
Stéphanie eut fini son récit, Sandrine somnolait. Pendant la nuit, elle se
mit à délirer, puis eut la désagréable impression d’être sur un
bateau tanguant exagérément. La fausse étudiante lui apporta
l’assistance nécessaire, en lui préparant une tisane et en l’aidant
à rejoindre sa chambre. Sandrine s’endormit peu de temps
après… À son réveil, elle crut tout d’abord avoir rêvé.
Lorsqu’elle posa le pied par terre, elle ressentit un mal de tête, qui
lui rappela, « Sa petite soûlerie ». Elle se recoucha quelques
minutes et fut étonnée par le silence qui régnait. Elle voulut
appeler Stéphanie, puis se ravisa. Elle venait de se remémorer
ses paroles : « Vous êtes certainement espionnée, jour et
nuit »… Elle se leva, s’approcha du lecteur CD, choisit un
album, beaucoup plus calme que celui de la veille, appuya sur
lecture et chercha la jeune fille. Elle commença par la chambre
de son fils, resta quelques secondes à fixer la photo des deux
lycéens posée sur le bureau, puis entreprit de regarder dans les
autres pièces et dut rapidement se rendre à l’évidence.
Stéphanie était partie. En ouvrant le placard de la cuisine, pour en
sortir le paquet de café, elle trouva une lettre. Stéphanie lui
expliquait qu’elle venait de retrouver sa liberté et qu’elle ne
pouvait risquer d’être reprise. Elle parla de Guyane comme d’un
homme sensible très courageux, puis s’excusa du mal qu’elle lui
avait fait. Elle termina en lui donnant le nom du lieu où son fils
serait susceptible de se rendre et lui souhaita bonne chance.
Sandrine était anéantie. Comment pourrait-elle rejoindre l’îlot
treize ? Quelles personnes contacter une fois sur place ? Non,
elle ne pouvait partir comme ça vers l’inconnu… Le téléphone
sonna, Sandrine eut tout d’abord le réflexe de courir couper le
son de la musique. Puis, se ravisa et augmenta même le volume,
avant de décrocher. Le directeur d’académie, Monsieur
Carayane souhaitait la rencontrer le plus tôt possible, concernant
les corrections des examens. Sandrine n’avait pas toute sa tête,
ni le temps, à ces contraintes scolaires, cependant, devant
l’insistance de son correspondant, elle accepta. Aussitôt
raccro60 chée, elle regarda l’horloge du salon et s’activa pour se
préparer…
En sortant du garage, elle aperçut deux voitcats stationnées
près de la maison voisine et repensa aux mises en garde de
Stéphanie. Elle n’eut plus le moindre doute concernant ces
véhicules, lorsqu’une fois sur la voie rapide, elle les repéra dans
ses rétroviseurs. Elle tapa sur son volant, se demandant
comment elle avait pu être assez bête pour ne rien remarquer… Elle
quitta la grande route, gara sa voitcat dans le parking couvert du
9mégastore de la 17e avenue et se dirigea vers l’Azdor . Elle
consulta le plan de la ville détaillé, placardé contre l’un des
murs du hall principal pour prendre connaissance de la station la
plus proche de l’endroit où elle avait rendez-vous et rejoignit le
quai de la ligne 14. Elle attendit la dernière sonnerie pour
monter dans le premier wagon et fit attention que personne ne la
suive… Tout au long du trajet, elle observa le trafic des
passagers et se montra tout aussi prudente lorsqu’elle descendit. Cette
paranoïa se prolongea dans les couloirs de la station et dans la
rue. Quand elle pénétra dans le mégacafé, elle cessa de
dévisager les gens et repéra immédiatement le directeur d’académie.
— Je suis heureux que vous ayez pu venir, je…
Elle regarda angoissée son interlocuteur, avant de lui couper
brusquement la parole.
— Je n’ai que très peu de temps à vous accorder, mon fils…
Carayane ne la laissa pas terminé, il se leva, se pencha vers
elle et lui murmura à l’oreille, de l’accompagner. Sandrine se
demanda ce que signifiait cette manœuvre et des dizaines de
pensées envahir son esprit. Carayane appartenait-il à l’Alliance,
aux « Brigades de la Nuit » ou était-il tout simplement, un de
ces Don Juan que rien n’effraie ? Carayane lui prit la main et
insista. Elle se décida à le suivre, prête à le gifler s’il se
montrait trop entreprenant. Une fois dehors, ils tournèrent dans une
petite rue et s’arrêtèrent devant une vanette noire.
— Je suis désolé Sandrine, je n’ai pas le temps de vous
expliquer ! Si vous voulez revoir Guyane, il faut me faire
confiance et monter dans cette vanette, sans poser de question.
Sachez que votre fils va bien et qu’il n’est pas du tout ce que
vous croyez…

9 Azdor : Metro.
61 Sandrine était soulagée, Guyane était sain et sauf. Elle
désirait simplement le voir et le serrer dans ses bras.
— D’accord !
Carayane frappa deux coups sur la porte arrière, puis trois
autres fois. La serrure se déverrouilla et il l’invita à monter…
* * *
Le véhicule traversa la cité à vive allure et se présentait déjà
à la périphérie Est. Le directeur vérifiait régulièrement dans les
rétroviseurs qu’ils n’étaient pas suivis et ne tournait que très
rarement la tête vers le professeur de français. Cette dernière
était impatiente et se demandait ce qu’elle dirait à son fils, au
moment des retrouvailles… La vanette s’arrêta à l’entrée d’un
champ. Carayane descendit le premier, puis fit signe à Sandrine
de sortir. Le conducteur fermait la marche, en tenant à la main
une mitraillette, afin de couvrir leurs arrières… Elle aperçut, au
milieu du pré, un engin des plus étranges. Au fur et à mesure
qu’elle s’approchait du véhicule, son cœur battait plus fort. La
porte du stincor s’ouvrit et Guyane courra vers elle.
— Maman si tu savais à quel point tu m’as manqué ! Je suis
désolé…
Sandrine prit son fils dans ses bras et commença à
l’embrasser… Carayane les pria de monter à bord.
— Vous aurez tout le loisir de continuer votre conversation
pendant le trajet ! Nous ne pouvons rester plus longtemps à
découvert !
Sandrine serrait son enfant contre sa poitrine et ne souciait
plus du reste. Elle ne remarqua même pas les personnes
présentes dans le véhicule. Guyane invita sa mère à s’asseoir à ses
côtés et entreprit de lui raconter son périple. Le stincor démarra.
Le bruit des turbines compliqua un peu plus la compréhension
du récit et Guyane dut souvent répéter ses explications pour se
faire entendre… Sandrine était impressionnée et regrettait de
s’être montrée aussi dure envers lui. Elle se rappelait les propos
de Stéphanie et les deux histoires se rejoignaient. Elle n’avait
plus aucun doute, son fils était un héros ! Tout comme Stabil et
ses amis. Elle allait demander à Guyane où se trouvait le
professeur, quand celui-ci lui tapa sur l’épaule. Il était assis juste
derrière eux.
62 — Je suis heureux de pouvoir enfin vous avouer la vérité !
Nous n’avons pas beaucoup de temps avant notre départ pour
l’îlot treize, j’aimerais vous parler de quelque chose.
Accepteriez-vous, que je prenne la place de votre fils quelques
minutes ?
Sandrine hocha la tête et Guyane rejoignit la rangée suivante
et s’installa à côté de Laure.
Stabil entra directement dans le vif du sujet. Il expliqua à
Sandrine les raisons qui l’avaient conduit à s’établir dans la
région et à devenir professeur au lycée. L’enseignante était
toute retournée. Il connaissait son mari et ce dernier n’avait pas
péri dans un accident. Stabil chercha les mots les plus
appropriés pour parler de l’assassinat de Pierre Forest. Sandrine le
regarda et ne put retenir ses larmes. Elle lui demanda, si Guyane
était au courant. Stabil fit un signe négatif de la tête, en ajoutant
qu’il n’avait pas jugé bon de l’en informer pour le moment…
Le stincor s’attaquait à une couche plus délicate de la roche
et le bruit devint si intense, qu’il fut bientôt impossible de
s’entendre. Sandrine, peu rassurée par les secousses de plus en
plus violentes, s’agrippa à la barre. Une heure plus tard, le
véhicule sortit de terre et les passagers descendirent. Une fois les
présentations faites, Carayane laissa la parole à Stabil.
— Nous sommes arrivés sur l’État 44. Vous pourriez si vous
le souhaitez rester ici quelques jours… Il est pour l’instant
délaissé par l’Alliance… De notre côté, nous devons rejoindre
l’îlot treize…
— Nous voulons venir avec vous ! N’est-ce pas maman ?
Sandrine ne partageait pas l’avis de son fils. Elle n’avait pas
spécialement le goût de l’aventure et les longs voyages la
rendaient malade. Malgré tout, elle ne pouvait l’abandonner ou
l’obliger à rester en retrait de ce combat, qui était devenu le
sien…
— Guyane, nous n’avons ni argent ni affaires…
Carayane la rassura immédiatement, assurant que sa femme
et sa fille se trouvaient dans la même situation.
— Nous avons dû également partir dans l’urgence. Nous
ferons des achats sur place. Stabil nous a confié des lingots de
Bakir. Nous pourrons les échanger contre des devises ayant
cours sur l’îlot treize. Vous voilà tranquillisé ?
63 Sandrine hocha la tête et regarda affectueusement son fils, se
tenant au milieu de ces hommes d’âge mûr. Il lui fit penser à ces
justiciers d’antan… Elle passa en revue les membres de cette
unité. Des chercheurs, des professeurs, un ancien militaire et
deux étudiants. Un beau panel de la société… Mais pourquoi le
monde ne réagissait pas ? Puis elle se souvint, qu’il y a moins
de quarante-huit heures, elle non plus ne soupçonnait rien et
refusait d’ouvrir les yeux. Elle vivait dans sa bulle, comme tous
ses concitoyens, sans se soucier du reste… Goldfisch prit la
parole et annonça le moyen de locomotion conçu par ses soins,
pour se rendre de l’autre côté de la planète.
— Nous ne pouvons pas voyager sur des compagnies de
plane régulière ! Et voler un appareil serait bien trop violent.
Nous avons fabriqué avec Barbara un engin extraordinaire et
nous l’avons baptisé « L’Hélium ».
Goldfisch comme à son habitude commença par énumérer
tous les avantages de sa dernière création. Le véhicule était en
fait une montgolfière. Guyane et Laure n’en avaient jamais vu,
si ce n’est en photographie dans les livres d’histoire. Les adultes
se souvenaient vaguement d’une exposition ayant eu lieu dans
leur cité, il y a une dizaine d’années. Les caractéristiques,
décrites par Goldfisch, ne suscitèrent pas l’enthousiasme. Apprendre
que leur vie allait dépendre de ficelles tirées ici ou là et des
courants ascendants, n’avaient rien de très rassurant. Guyane
expliqua discrètement à sa voisine, que « L’Hélium »,
s’envolerait grâce au gaz, emmagasiné dans la chambre. Laure
sourit et lui fit remarquer, qu’elle aussi étudiait les sciences
physiques… Guyane rougit et ne prononça plus un mot. Laure
lui murmura qu’il ne devait pas être aussi susceptible, même s’il
était craquant en colère… Goldfisch arrêta ses explications et
s’adressa aux deux étudiants.
— Si cela ne vous intéresse pas de connaître le véhicule dans
lequel vous allez voyager, vous n’avez qu’à le dire !
Laure éclata de rire en lui répondant qu’elle serait beaucoup
plus rassurée, si elle en apprenait le moins possible. Car à force
de l’écouter, elle n’était plus très sûre de vouloir se rendre sur
l’îlot treize. Sa remarque fit rigoler tout le monde, excepté le
savant. Il fallut que Troussier lui demande à trois reprises, de
reprendre ses explications, pour qu’il se décide à continuer…
Une vingtaine de minutes plus tard, les membres de l’unité
64 marchèrent à travers champ, afin de rejoindre une grange
abandonnée. C’est dans ce hangar, que se trouvait « L’Hélium ». La
plupart des personnes furent impressionnées, devant l’engin en
question. Il ne ressemblait pas vraiment aux descriptions de
Goldfisch. L’habitacle était vétuste et le ballon était constitué de
plusieurs morceaux rafistolés. Guyane ne put s’empêcher de
rire, lorsqu’il croisa le regard inquiet de Laure. Il s’approcha
discrètement et lui glissa à l’oreille une remarque pertinente.
— Vu l’état de cette chose, je suis sûr que les explications de
notre inventeur ne seront d’aucune utilité !
Les deux étudiants tentèrent de retenir leur rire, mais durent
rapidement se mettre à l’écart du groupe pour ne pas perturber
l’exposé. Goldfisch avait de toute façon décidé de ne plus
calculer leurs faits et gestes… Les sacs de matériel furent chargés
en premier, puis vint le tour des effets personnels. Goldfisch et
Troussier se trouvaient dans l’habitacle et s’attelaient à ranger
minutieusement les bagages dans la trappe. Sandrine, Barbara et
Victoria préparaient des sandwichs. Elles parlaient joyeusement
de leur destination. Victoria connaissait l’îlot treize, pour y
avoir passé deux semaines, en compagnie de Carayane. Elle
vanta la couleur de la mer et la beauté des plages, sans oublier
de mettre en garde ses amies sur la chaleur et le soleil. Barbara
sortit alors de son énorme sac à main, trois tubes de crème, sur
lesquels était écrit « Protection Maximale ». Elle les distribua et
fit l’éloge de sa préparation, qu’elle présentait comme le
meilleur gel du monde contre les effets nocifs du soleil. Elle proposa
également d’autres baumes. Ceux-ci étaient destinés à protéger
les passagers du froid. Sandrine, surprise de recevoir une
pommade contre les gerçures, demanda des explications.
— Ma chère Sandrine, je tiens à vous rappeler que nous
voyagerons à bord de « L’Hélium ». Ce qui veut dire, que nous
nous élèverons assez haut dans le ciel et même si notre
habitacle est fermé, la température sera très basse. Les combinaisons,
que j’ai conçues, nous protégerons le corps, pas le visage. Cette
crème sera le complément parfait pour résister au froid !
Sandrine ne demanda pas d’explication complémentaire.
Désormais, en plus d’être angoissé de monter dans cet engin, elle
devait redouter les conditions de vol… Victoria n’était guerre
plus rassurée…
65 L’heure du départ avait enfin sonné et les membres de cette
unité spéciale, devaient s’installer dans la nacelle. Stabil fut le
dernier à prendre place. Il se força à sourire, mais tout le monde
savait qu’il n’était pas à l’aise. Il n’était pas le seul et on pouvait
noter, une certaine tension à bord. Goldfich, assis sur un siège
légèrement surélevé, actionna la manette destinée à lâcher le
lest et « L’Hélium », monta tout doucement dans les airs. Une
fois l’unique corde maintenant l’appareil, tendu à son
maximum, l’inventeur appuya sur le bouton permettant de déployer
la paroi transparente, rendant la nacelle hermétique, puis tira sur
un autre levier. Un souffle sembla absorber le ballon dirigeable
et il décolla dans un couloir vertical. Le bruit accompagnant son
ascension était plutôt discret et les passagers pouvaient parler.
Mais excepté Golfisch et Barbara, personne n’entama une
quelconque conversation. La température commençait sérieusement
à baisser, le thermomètre extérieur affichait -35° et Barbara
annonça que cela allait encore s’accentuer. Tout le monde était
frigorifié… Sandrine et Victoire sortirent les tubes et
demandèrent à leurs enfants de s’en passer une couche épaisse sur le
visage. Sans discuter les ordres, les deux étudiants étalèrent
grossièrement la crème. Une sensation de chaleur les envahit
immédiatement et ils conseillèrent aux adultes d’en faire autant.
Goldfisch actionna le chauffage, malheureusement, il ne servait
pas à grand-chose, compte tenu des courants d’air affluant de
toute part. À l’exception de Goldfisch qui sifflotait allègrement,
les passagers faisaient grise mine. La nuit arriva et les
conditions météorologiques empirèrent. De désagréable, le voyage
devint insupportable. Personne ne réussit à dormir. Stabil en
regrettait presque les déplacements en stincor… Les violentes
secousses s’accentuèrent et l’équipage du se tenir aux cordes
fixées le long de la nacelle, pour ne pas tomber. Les ceintures
de sécurité étaient reléguées à de simples accessoires superflus
et d’aucune utilité… À l’aube, les premiers rayons du soleil
eurent le mérite de réchauffer timidement le ballon dirigeable.
Goldfisch annonça qu’ils allaient survoler la mer et pouvoir
réduire sensiblement l’altitude. La joie des passagers fut courte,
car l’habitacle devint bientôt, sous l’effet conjoint du soleil et
de la réverbération de ce dernier sur la mer un véritable sauna.
Ils le supplièrent de reprendre de la hauteur, assurant préférer le
froid à « La cocotte-minute ». Le deuxième repas à bord
res66 sembla comme le premier, à un pique-nique des plus pauvre…
Stabil, et Guyane ne purent rien avaler.
La durée du voyage prévu fut largement dépassée. Goldfisch
tablait avant le départ entre quinze et dix-sept heures. Il avait
revu ses estimations. Cinq à six heures de plus seraient
nécessaires… Les deux membres les plus barbouillés n’en pouvaient
plus et des sacs leur furent distribués, pour qu’ils évacuent leurs
maux. Sandrine et Victoria demandèrent à Barbara si elle
n’avait pas, dans son sac magique, un cachet ou un sirop pour
apaiser les nausées. Elle ouvrit une fiole dont le contenu avait
une couleur indéfinissable et proposa à Stabil, puis à Guyane
d’en boire une bonne dose. Le professeur porta la bouteille près
de sa bouche et refusa d’y goûter, telle l’odeur était exécrable.
Guyane n’en pouvait plus, il boucha son nez et en avala une
gorgée. Le médicament ne tarda pas à faire son effet. Les
nausées s’estompèrent comme par enchantement. Guyane insista
auprès de Stabil pour qu’ils prennent le remède. Dix minutes
plus tard, les deux malades se sentaient mieux…
La fin du voyage se passa dans de bien meilleures
conditions, Goldfisch venait de récupérer un couloir aérien idéal, ni
trop haut, ni trop bas. La température devint alors plus
supportable. À quatorze heures seize, heure locale, « L’Hélium »
atterrit dans un champ, à deux kilomètres de la station balnéaire
de « Paradise ». Stabil fut le premier à en descendre. Goldfisch
observa l’écran de son ordinateur et affirma qu’ils
retrouveraient bientôt les Nicoriens. Tous les passagers le regardèrent
étonnés et Guyane osa poser la question essentielle.
— Excusez-moi Goldfisch, comment pouvez-vous assurer
cela ?
— Je croyais que personne n’allait me le demander ! J’aurais
dû m’en douter qu’il n’y a que notre téméraire lycéen ou plutôt
futur étudiant, pour le faire… Lorsque j’étais en compagnie des
deux frères Jocouniens, j’ai remarqué en leur serrant la main, la
différence de température de leur corps et j’ai donc effectué un
petit relevé. Pendant le voyage, j’ai rentré un programme sur
mon ordinateur, afin de déceler les sources de chaleur
différentes de celles de nos concitoyens.
Guyane, impressionné par cette trouvaille, ne trouva rien à
redire et se contenta de lever le pouce, en signe de
félicitations… Le groupe se mit en route, aussitôt « L’Hélium »
67 dégonflé et caché, sous de nombreux feuillages. Stabil et
Guyane prirent la tête, suivit de Goldfisch, les yeux rivés sur
son écran. Sandrine, Victoria, sa fille et Barbara marchaient
pratiquement sur la même ligne. Carayane et Troussier
fermaient la marche. Le panneau indiquant la station balnéaire
« Paradise » était en point de mire… Goldfisch s’arrêta devant
l’orée d’un petit bois et annonça fièrement :
— Nous y sommes…
68


Chapitre 5.
L’invraisemblable se produit…



Les troupes Nicoriennes progressaient régulièrement.
L’armée terrienne complètement dépassée tentait tant bien que
mal de se replier sur Barbalac. Les six autres villes étaient
perdues et le colonel Oconel devait se faire une raison. Tout
comme son ami Adebayor, il avait été incapable d’enrayer la
contre-attaque extraterrestre. À son corps défendant, plusieurs
éléments extérieurs étaient venus contrecarrer ses plans. Si les
officiers pouvaient avancer que le défunt général Adebayor
avait également dû faire face à divers problèmes, comme les
attaques successives d’insectes géants ou les actions déplacées
de certains soldats, pilleurs de Bakir, l’épidémie se propageant
depuis quelques jours, était d’un tout autre calibre. Sur tous les
camps Terriens, elle tuait de nombreux militaires et la crainte
qu’elle ne puisse être enrayée, affolait tout le monde. Le colonel
Oconel avait ordonné de tenir les personnes contaminées à
l’écart des troupes, mais le virus se répandait si vite qu’il se
demandait si cette initiative était utile. Les soldats ne voulaient
plus se battre et souhaitaient quitter la planète au plus vite. Le
colonel Oconel, d’habitude plus virulent à l’encontre de ses
hommes, ne les blâmait pas, le conflit se déroulant de ce côté de
la mer blanche s’enlisait et il ne voyait pas comment la situation
pourrait tourner en leur faveur…
* * *
Les Nicoriens pouvaient se féliciter. De petites opérations de
sabotages en actions de grandes envergures, ils avaient réussi.
Dans un premier temps, ils s’étaient contentés de retarder la
progression de l’ennemi, mais depuis quelques semaines, ils
obligeaient les terriens à abandonner progressivement les villes.
Les officiers désignés par le général Erg avaient appliqué à la
lettre les consignes de leur chef. Ils avaient mis à l’abri une
69 partie de la population et organisé la résistance.
Malheureusement, l’épidémie commençait à faire des victimes et freinait
leurs opérations. De nombreux malades étaient à déplorer et
aucun remède n’existait pour enrayer le germe. Les quelques
rares médecins ou professeur se trouvant parmi les civils,
travaillaient jour et nuit depuis plus d’une semaine, à l’élaboration
d’un antidote, jusqu’à présent, leurs efforts étaient vains. Si
Anakeme et Errev étaient pour l’instant épargnées par
l’épidémie, les officiers ayant en charge la défense de ces
agglomérations se devaient de minimiser les risques de
propagation du virus. Pour ce faire, ils avaient ordonné de
monter des barricades pour ne pas laisser pénétrer les réfugiés des
autres régions. C’était la première fois dans toute l’histoire de la
planète qu’une ville voyait son accès interdit. Des dizaines de
soldats veillaient tout au long des barrages à ce que personne ne
cherche à rejoindre la cité et orientaient les visiteurs vers des
bivouacs, situés à plusieurs kilomètres. Les groupes de réfugiés
y étaient accueillis par des médecins et répartis sous les tentes,
en fonction de leurs symptômes. Les familles y voyaient là une
injustice…
Pendant ce temps, les troupes Nicoriennes sous les ordres
des commandants Rez, Savro, Ynad et Yetis continuaient leur
progression sur Barbalac. Si les officiers ne désiraient pas
s’arrêter en si bon chemin et souhaitaient contraindre les
envahisseurs à quitter leur planète, ils avaient convenu de prendre
leur temps et de procéder méthodiquement. Ils obligeraient dans
un premier temps, l’ennemi à délaisser le port, puis ils
marcheraient sur la capitale. Certaines unités ne voulant pas attendre,
se lancèrent dans des actions individuelles. Les véhicules
amassés autour du lac furent en grande partie détruits par un groupe
de Nicorien venu d’Asverse. Forts de leur succès, ils projetaient
de s’attaquer aux vaisseaux-citernes. Malgré les ordres émanant
du commandant Rez, de cesser immédiatement leur
progression, le commando continua et fut fauché par deux missiles. Les
officiers regroupés près du lac, assistèrent impuissant à la scène
et ne pouvaient que déplorer l’insubordination des soldats. Une
partie des Nicoriens ne se comportait plus comme des êtres
civilisés, respectueux des principes de la société, ils
désobéissaient et n’hésitaient plus à tuer. Les officiers se demandaient si
cette barbarie régnant de ce côté de la Decorde blanche, n’allait
70 pas changer définitivement la mentalité du plus grand nombre…
Cela pourrait entraîner une vague de violence sur Narcor, car
certains Nicoriens étaient devenus incontrôlables. Plusieurs
villes étaient déjà sous tension et il fallait réagir rapidement afin
de ne pas laisser la possibilité aux soldats ou aux réfugiés les
plus virulents de prendre de fâcheuses initiatives.
Au petit matin, alors que les commandants Rez, Savro, Ynad
et Yetis s’apprêtaient à lancer une offensive contre les camps
terriens situés à l’entrée du port, un appel radio du commandant
Calanes rapporta l’invraisemblable. Errev était le théâtre des
premiers affrontements entre Nicoriens. Les militaires,
impuissants et complètement perdus face à ces courants de
protestations, n’avaient eu d’autres choix que de répondre par
les armes aux civiles tentant de pénétrer de force dans l’enceinte
de l’agglomération. En moins de trois heures, la guérilla avait
fait plus de morts que lors des trois derniers jours et personne ne
savait vraiment comment le conflit avait éclaté. Les généraux
présents aux bords de la Decorde se devaient de réagir sans plus
tarder. L’attaque contre les bases ennemies était suspendue et le
commandant Rez proposa d’instaurer, en attendant le retour des
présidents et du chef des armées, un ordre militaire. Il se
présenta comme candidat et pressa les officiers à se décider
sur-lechamp. Quelques minutes plus tard, il était intronisé. Sa
première mission était de rétablir le calme dans les rangs
Nicoriens. Pour ce faire, il allait établir des couvre-feux et créer
une milice, chargé de faire respecter l’ordre dans les
agglomérations…
71


Chapitre 6.
Les terriens évacuent Narcor…



Le maréchal Lafayette était furieux. L’ordre venait tout juste
de tomber, les troupes en poste dans le désert, devaient regagner
au plus vite Barbalac. Le retrait de l’armée était décidé et le
bureau exécutif n’avait pas jugé nécessaire de lui en dire plus. Il
marchait autour du lac, se demandant pour quelle raison,
l’Alliance rappelait ses soldats. Après mûre réflexion et bien
que le pompage est repris, il se sentait en partie responsable de
ce retournement de situation. Son incapacité à protéger le lac
des opérations de sabotages avait entraîné la perte de plusieurs
machines et causé un retard considérable. Son entêtement à
poursuivre les Nicoriens dans le désert coûtait la vie à de
nombreux hommes et enfin, ses décisions, suite à la destruction de
toutes les citernes d’eau par les extraterrestres avaient
déstabilisé les soldats. Pour la majorité des militaires, le maréchal avait
outrepassé ses droits. Peut-être qu’une meilleure gestion des
effectifs aurait permis d’éviter l’enlisement de cette mission…
Il se dirigea vers l’entrée de la dune et observa l’étendue de
sable bleu. C’est donc ici, sur cette planète qu’il détestait tant,
qu’il connaîtrait son premier échec… Énervé, il sortit son
revolver et vida son chargeur en direction de l’horizon. Plusieurs
militaires se précipitèrent, croyant à une nouvelle offensive
Nicorienne et restèrent dubitatifs, face à l’attitude de l’officier.
Sans dire un mot, il s’éloigna et entreprit une dernière marche
dans le désert. Les hommes le regardèrent en se demandant
quelle était la cause de ce énième saut d’humeur…
En fin d’après-midi, les soldats furent réunis devant la dune
et les différentes unités postées sur les autres bases prirent
connaissance des ordres en provenance de l’état-major. Ce n’est pas
le maréchal qui se chargea de s’adresser aux troupes. Il resta
sous sa tente. Le commandant Yrcan se présenta sur l’estrade et
lut la note de service qu’il avait rédigée à la hâte…
73 — Le bureau exécutif nous a communiqué ce matin ses
nouvelles directives. Notre présence sur Narcor n’a plus raison
d’être. Nous devons démonter les camps, le matériel de
pompage et ramasser tous nos effets. Nous quitterons le désert une
fois ces tâches accomplies !
Les soldats se tombèrent mutuellement dans les bras et les
cris de liesse résonnèrent jusqu’aux portes du désert. Les
officiers gardèrent tout juste un peu plus de retenue… Certains
d’entre eux se réunirent à la sortie de la dune, pour analyser ce
changement brutal de stratégie.
— C’est tout de même incompréhensible ! Il y a une
semaine, on nous demandait de constituer des équipes de nuit,
pour assurer le pompage 24/24 h et aujourd’hui, nous devons
tout stopper et abandonner le Bakir pompé…
Plusieurs officiers avancèrent diverses hypothèses. Si une
partie voyait en ce retrait des forces, un brillant stratagème,
certains se voulaient plus septiques.
— Pourquoi décider de tromper l’ennemi, alors qu’il n’y a
personne autour de nous ? Non je vous le dis, votre théorie ne
tient pas debout !
La discussion reprit et d’autres explications fusèrent. La plus
crédible, faisait état de la destitution des membres du bureau
exécutif, conséquent à un vote de censure. La grande question
restante en suspend, concernait la capacité de l’Alliance à
survivre à cette crise, car il ne faisait aucun doute, pour les
officiers, qu’ils trouveraient lors de leur retour sur Terre, une
organisation au bord de l’implosion…
* * *
Jack et ses complices venaient d’apprendre la nouvelle et
leur humeur contrastait énormément avec celle des autres
soldats. Jack avait fracassé trois caisses de provisions et s’était
défoulé sur l’intendant qui avait tenté de s’opposer à cet acte de
vandalisme. L’intervention de ses compagnons fut nécessaire
pour le calmer.
— C’est bon lâchez-moi ! Je ne vais pas le tuer !
Jack serrait encore les poings lorsqu’il s’éloigna en hurlant.
— L’heure est grave ! On veut me berner, mais je ne me
laisserai pas faire ! Ils n’ont qu’à partir, moi je reste tant que je
74 n’ai pas récupéré mon dû. Et si on ne me le verse pas, je me
servirai.
Les hommes de son unité se regardèrent, tout autant
contrariés par la nouvelle faisant état de leur prochain départ, que par
l’attitude de l’officier. Pour la première fois, il n’avait pas parlé
au nom de leur groupe. L’un d’entre eux se décida à rompre le
silence.
— Il a raison ! Nous sommes les seules victimes de cette
décision. L’Alliance a passé un contrat avec notre capitaine et il
nous a associés à cette rente. Retourner sans Bakir sur Terre,
rend caduque cet accord ! Nous ne pouvons l’accepter ! Pas
après tous les efforts fournis pour maintenir Jack en vie. Nous
devons récupérer notre part, avant de quitter Narcor !
Les autres soldats approuvèrent son discours et décidèrent de
rejoindre Jack, pour l’informer qu’ils restaient avec lui.
Entretemps, une nouvelle idée venait de germer dans la tête de Jack.
Pourquoi se contenter d’une petite compensation, alors qu’il
pourrait ramener beaucoup plus de Bakir, s’il réussissait à
convaincre de nombreux militaires à les suivre… Cela lui
assurerait, non pas une retraite dorée, mais une vie de pacha ou
mieux encore, de roi ! Il ne savait pas si les brusques variations
de température, dont il était victime lui tournaient la tête, mais il
se voyait à présent régner sur une citadette, une cité ou pourquoi
pas un État ! La quantité de Bakir présent dans ce lac, lui
permettait de rêver à l’impossible… Il regarda ses compagnons,
satisfaits de les avoir à ses côtés et les mis au courant de son
plan.
— Nous devons rallier d’autres soldats à notre cause, pour
réussir. Je vous charge de recruter des hommes et n’ayez
crainte, je ne vous oublierai pas au moment du partage…
Montez-moi une armée et nous ne serons plus millionnaires, mais
milliardaires…
* * *
Aux abords de la dune principale, les terriens démontaient
les machines dans la bonne humeur. Ils ne se plaignaient plus de
la chaleur, ni de la soif. En moins de cinq heures, les galeries
furent vidées de tout matériel terrien et les aéroglisseurs
commencèrent leurs nombreux va-et-vient entre les camps et les
75 portes du désert… Les soldats se regroupaient entre deux
chargements, pour discuter de leur rapatriement sur Terre. Les
émissaires du capitaine Jack passèrent alors à l’action. Ils
infiltrèrent les différents groupes et questionnèrent les militaires sur
leur condition de travail. Si un bon nombre d’entre eux se
montrait satisfait de leur sort, quelques-uns regrettaient de ne pas
être assez rémunérés. Ce sont ces personnes qu’ils devaient
convaincre…
* * *
À la fin de l’après-midi, quatre-vingt-sept soldats se disaient
prêts à rester sur Narcor malgré les ordres. Jack voyait plus
grand et s’activa personnellement pendant toute la soirée pour
en recruter davantage… Au petit matin, sa petite armée était
constituée de cent trente-huit hommes. Il leur fallait à présent
voler le matériel nécessaire au pompage, des tentes, des
provisions et un aéroglisseur. L’intendant molesté par Jack, c’était vu
menacé de mort s’il ne collaborait pas avec les mercenaires. Il
permit à une dizaine de soldats d’avoir accès aux containers de
nourriture. Ils en détournèrent trois d’entre eux et
ponctionnèrent dans les autres, les denrées manquantes sur la liste établie
par le capitaine. Des citernes d’eaux furent également volées et
entreposées pendant la nuit, dans l’une des dunes abandonnées
de toute surveillance. À l’aube, alors que les aéroglisseurs
évacuaient les militaires vers les navires, Jack exposa son plan.
— Nous devons nous diviser en trois groupes. Le premier
restera ici et s’occupera de pomper le Bakir. Le second se
rendra aux portes du désert, pour réquisitionner un bateau, pour
nous permettre de transporter notre trésor de l’autre côté de la
mer. Le troisième, rejoindra Barbalac avec le reste de l’armée et
sera chargé de voler un vaisseau, à Barbalac.
Des murmures parcoururent l’assemblée et Jack les dissipa.
— Vous ne croyez pas, qu’ils vont nous offrir un navire et
un transporteur ? Il va falloir se battre et cette fois nous ne le
ferons pas pour des causes qui nous dépassent, mais pour notre
or ! Alors, arrêtez de geindre et au travail ! Je suis prêt à tout
pour ramener une part de butin sur Terre ! Et vous ?
76 Des cris s’élevèrent des rangs. Les hommes ne cessaient de
répéter les mots « Butins » et « Prêt à tout ». Jack les avait
parfaitement conditionnés.
Les trois groupes furent constitués et les soldats se
séparèrent. Jack voulait rester dans le désert, afin de superviser
personnellement le pompage. Cinq de ses plus fidèles
compagnons embarqueraient pour Barbalac et s’organiseraient pour
réquisitionner un vaisseau. Les deux autres camarades de
longue date, s’occuperaient, en compagnie d’une trentaine de
militaires, de prendre possession d’un bateau amarré aux portes
du désert.
* * *
La matinée fut uniquement consacrée au rapatriement des
troupes vers le camp situé au bord de mer. Les amis de Jack
furent les derniers à embarquer sur les aéroglisseurs. Le
capitaine et ses partenaires, devant rester près du lac, s’étaient
cachés dans une dune et regardaient s’éloigner la dernière
navette avec un grand soulagement.
* * *
Aux portes du désert, les officiers, occupés à organiser la
répartition des hommes sur les différents navires, ne firent pas
attention qu’il manquait trente et un militaires… Le maréchal
Lafayette ordonna une brève révision des bâtiments avant de
procéder à l’embarquement du matériel, puis des soldats.
« L’ouragan » fut jugé inapte à prendre la mer. De nombreuses
avaries et plusieurs brèches dans la coque furent décelées par le
mécanicien chargé de le contrôler. Les pertes humaines lors des
actions Nicorienne et la destruction de machines par les
commandos Nicoriens, libéraient de la place. Deux à trois bateaux
voyageraient pratiquement à vide. Par conséquent, le maréchal
ne se soucia pas de savoir s’il était possible de réparer et décida
de le couler. Il ordonna la pause d’explosifs. L’embarquement
put commencer et moins de trois heures plus tard, les navires
étaient prêts à prendre la mer. Les trente-deux hommes issus de
l’armée de Jack s’organisèrent pour faire partie de l’unité
devant poser la dynamite et n’eurent aucun mal à se faire oublier.
Le mécanicien responsable de la mise à l’écart du bateau, était
77 bien entendu une recrue du capitaine… En milieu d’après-midi,
les charges explosèrent et un énorme écran de fumée enveloppa
« L’Ouragan ». Le maréchal convaincu de la destruction du
bâtiment ordonna le départ et les navires s’éloignèrent
rapidement des côtes. Lorsque la fumée se dissipa, la flotte était déjà
loin et les associés de Jack purent préparer le vaisseau en toute
tranquillité. Il venait de réaliser un tour de passe-passe parfait…
* * *
La traversée fut longue et périlleuse. Les avions mitraillèrent
régulièrement la mer, afin d’éliminer toutes présences hostiles.
Plusieurs migs ne réussirent pas à faire demi-tour, lorsqu’ils
approchèrent des eaux aimantées et s’écrasèrent. À partir de ce
moment-là, les choses se compliquèrent. Plusieurs accidents
intervinrent. Le bâtiment ouvrant la voie fut transpercé par un
énorme rocher et l’équipage dut embarquer en catastrophe sur
les chaloupes de sauvetage. L’une d’entre elles se retourna et
10ses passagers furent livrés en pâture aux tipors , les autres
rejoignirent le navire les précédant… La flotte allait en terminer
avec ce passage délicat, lorsque deux vaisseaux entrèrent en
collision, suite à une manœuvre hasardeuse de l’un des
commandants. Le maréchal Lafayette s’emporta contre l’officier
fautif, le releva de ses fonctions et le fit mettre aux arrêts,
aussitôt les soldats transférés sur un autre. La suite du voyage se
passa sans encombre.
Sept jours après leur départ des portes du désert, les terriens
purent apercevoir les côtes de Barbalac. Le maréchal réunit son
état-major et dressa un premier bilan.
— Nous avons perdu trois bateaux et trente-cinq hommes
ont péri. Nous nous en sortons bien.
Les officiers n’étaient pas tous cet avis, toutefois, ils ne
contredirent pas leur supérieur. Ils étaient lassés des conflits
internes et souhaitaient en finir au plus vite avec cette
traversée…
Une dizaine d’embarcations vinrent à leur rencontre et les
escortèrent sous le regard surpris des équipages. Personne à
bord ne comprenait ce déploiement de force dans la baie… Le

10 Tipor : Requin
78 maréchal Lafayette ne releva pas et ordonna de préparer le
débarquement. Aussitôt à terre, il rencontra le colonel Oconel et
s’inquiéta des nombreuses cellules médicales déployées sur son
passage.
— Je suis heureux de vous voir, mais que signifient toutes
ces tentes pastichées de croix rouge ?
— L’épidémie maréchal, elle tue chaque jour des dizaines
d’hommes !
— Quelle épidémie ?
— Depuis près de dix jours, un virus court sur cette région et
nous n’avons pu savoir d’où il provient. Certains docteurs
parlent d’une bactérie contenue dans l’eau, d’autres dans l’air ou
même d’un combiné des deux…
— Combien de victimes sont à déplorer ?
— Cent douze hommes ont succombé à ce jour. Les
militaires en provenance des diverses cités, assurent qu’il est
également présent sur les autres agglomérations.
— Voilà un nouveau problème qui survient et au mauvais
moment. Qu’allons-nous faire de ces malades ? Nous ne
pouvons les ramener sur Terre !
Le colonel Oconel plissa les yeux et secoua la tête.
— Je comprends… Aucune trace ne doit rester de notre
passage sur Narcor… Nous suivrons vos ordres, maréchal. De toute
façon, ces braves soldats ne peuvent espérer survivre plus de
soixante-douze heures, après l’incubation du virus !
— C’est donc réglé ! Concernant les causes de notre
rapatriement, avez-vous eu de plus amples informations ?
— L’état-major nous a adressé un message court et précis. Il
faisait part de leur décision et demandait aux troupes de se
réunir autour du port en attendant votre arrivée.
— Vous ne savez rien d’autre ? C’est quand même
incroyable ! On doit subitement quitter Narcor et personne ne nous en
donne la raison !
— Ne vous tracassez pas, Maréchal, nous l’apprendrons une
fois sur Terre. De ce côté de la mer blanche, la situation s’est
sensiblement dégradée… Nous n’aurions pas pu tenir très
longtemps…
— Il nous fallait simplement un peu plus de temps…
— Les ordres de l’état-major sont peut-être troublants,
cependant nous devons y obéir…
79 Le maréchal se retourna et regarda la flotte impressionnante
déployée sur l’eau. Il secoua la tête en signe
d’incompréhension.
— Quel gâchis ! Préparez l’évacuation.
Une journée fut nécessaire pour permettre à tous les navires
de débarquer le matériel et une autre pour organiser le
chargement. Les chants accompagnant les manœuvres, exaspéraient
profondément le maréchal. Il voyait en ces expressions de joie,
un aveu de capitulation. Il était donc le seul à s’étonner du
volte-face de l’Alliance… Pendant cette journée, l’épidémie fit
vingt nouvelles victimes. Le colonel Oconel ordonna
l’incinération des corps… Au coucher du soleil, Le maréchal
Lafayette emprunta une jeep et rejoignit les abords du lac. Il
resta un moment à le contempler, puis décida d’en faire le tour,
à la recherche d’une trace de Bakir… Malheureusement, il était
asséché et depuis le départ des derniers planes stationnés
dessus, il ne ressemblait plus qu’à un trou béant… le maréchal ne
pouvait chasser de son esprit la réserve de Bakir contenu dans le
lac majeur. Il était bien plus long et beaucoup plus profond que
celui-ci. Il ne lui aurait suffi que de quinze à vingt semaines
pour en terminer le pompage… Il serait alors rentré en héros sur
Terre. Au lieu de cela, c’est en officier déchu qu’il se
présenterait devant l’état-major de l’Alliance. De rage il jeta une
poignée de cailloux, ramassés au hasard de sa marche, en
direction du centre du cratère et se mit à jurer. Lorsque les projectiles
touchèrent le sol, une explosion souffla une partie des camions
stationnés de l’autre côté. Le maréchal se précipita vers la jeep
et retourna sur le camp. Le colonel Oconel l’informa de la
position inconfortable des troupes depuis plusieurs semaines.
— Ici Maréchal, contrairement au désert, les choses n’ont
fait qu’empirer ! Les Nicoriens se sont organisés et les cités
sont à présent sous leur contrôle. Seul Barbalac est préservé…
Depuis plus de dix jours, des commandos extraterrestres
réussissent à percer nos lignes et détruisent nos camions, nos planes
et nos blindés. Par chance, ils n’ont pas encore atteint nos
vaisseaux…
Le maréchal se garda bien de parler de l’incapacité des
unités sous son commandement, à faire face aux actions de
sabotages Nicoriennes, de plus en plus précises. Il se contenta
80 d’écouter le colonel et de trouver dans son analyse, les raisons
d’espérer conserver son rang…
— Vous devez comprendre Maréchal, qu’ils repoussent nos
troupes et que nous n’aurions pas pu tenir très longtemps, les
positions. C’est certainement un début de réponse à votre
question concernant la décision de nos supérieurs. De ce côté de la
mer, nous ne maîtrisons plus cette guerre et je ne parle même
pas de ce virus… Ils ont raison de mettre fin à notre présence
sur cette région, avant que les unités soient totalement
décimées. Nous avons récupéré le Bakir et ne pouvons rien espérer
d’autre… Concernant votre mission dans le désert, je suis plus
sceptique. De toute façon, vous n’auriez pas pu rester seul sur
cette planète ! Quel moyen auriez-vous eu pour regagner la
Terre si nous étions partis en abandonnant le port aux
extraterrestres ?
Le maréchal sembla revigoré par cette théorie. Le colonel
avait raison ! L’arrêt des opérations n’avait rien à voir avec les
difficultés rencontrées dans le désert, c’était la situation
dramatique des troupes aux abords de Barbalac qui avait poussé
l’Alliance à se retirer de Narcor… Il sourit et orienta la
conversation sur les préparatifs du voyage.
— Ne vous inquiétez pas, nous avons suivi les instructions
de l’état-major. Les officiers seront répartis dans les vaisseaux
selon vos ordres et vous voyagerez sur « L’amirale ». Maréchal,
si vous me le permettez, j’aimerais savoir où se trouve le
capitaine Jack ?
Le maréchal fit une mine dubitative et resta silencieux. Il ne
se souvenait pas l’avoir aperçu, ni aux portes du désert, ni lors
du débarquement. Le colonel Oconel sembla contrarié, mais le
maréchal le rassura.
— Il était encore en vie lorsque nous avons quitté la dune…
ce genre de soldat est très malin, il a dû s’organiser avec ses
acolytes pour éviter de participer aux déchargements…
Le colonel Oconel était soulagé et aborda le sujet des
militaires atteints du virus. Le maréchal Lafayette ne chercha pas à
tergiverser et ordonna de les éliminer, puis de brûler les tentes.
Ces exécutions se passèrent dans l’indifférence générale. Les
hommes continuaient de charger les bâtiments et ne prêtèrent
aucune attention aux cellules médicales en flamme… En fin de
journée, les vaisseaux étaient parés au décollage. Le maréchal
81 regarda la mer, puis l’horizon et imagina le désert. Son
amertume était immense… Les militaires reçurent l’ordre
d’embarquer, une grande partie voulut remplir des petites
bouteilles de terre, pour les ramener en souvenir, malheureusement,
ils durent y renoncer. Les consignes étaient formelles, aucune
trace de leur passage sur Narcor ne devait exister. Une poignée
d’entre eux désobéir et garnirent de sable des paquets de
cigarettes. Ils les rangèrent soigneusement dans leur paquetage et
montèrent à bord. Les officiers supérieurs furent les derniers à
rejoindre les vaisseaux. Ils devaient vérifier une dernière fois,
qu’aucun déchet n’était abandonné inconsciemment. Les tentes
ayant abrité les malades n’étaient plus que tas de cendre. Au
moindre coup de vent, ils s’envoleraient… Le maréchal ne se
souciait pas de ce détail et tourna la tête vers Barbalac qui se
dessinait au loin. Il n’y avait jamais mis les pieds…
* * *
Les compagnons de Jack étaient tous regroupés sur le même
vaisseau et le hasard n’y était pour rien. Ils avaient falsifié les
registres et trompé leur monde. Restait pour eux, à se rendre
maître du bâtiment et de disparaître de la flotte. La première
partie fut rapidement entendue. Les soldats voués à la cause du
capitaine, réduire au silence le reste de l’équipage. Concernant
la façon de fausser compagnie à l’armada, l’un des fidèles de
Jack élabora un plan très ingénieux. Lorsque les premiers
vaisseaux allumèrent leurs moteurs, il activa les charges explosives
posées par ses amis autour du camp. Il s’en suivit un début de
panique. Un écran de fumée envahit le terrain et le pilote de la
navette spatiale annonça qu’ils étaient attaqués, puis coupa
brusquement la liaison. Les transporteurs reçurent
immédiatement l’ordre de décoller. Une fois dans l’espace, les bâtiments
de la flotte reprirent leurs positions. Le maréchal s’entretint
avec le colonel Oconel.
— Il s’en est failli d’un rien… Ces Nicoriens sont
décidément très coriaces… Quelles sont les pertes ?
— Nous avons malheureusement perdu un vaisseau,
maréchal ! Je crois qu’il était temps de quitter cette planète, avant
qu’il ne soit trop tard !
82 — Je suis convaincu qu’avec un peu plus de poigne, nous
aurions eu raison de ces Nicoriens !
— L’état-major a sous-estimé les forces armées Nicoriennes.
Le colonel Adebayor affirmait qu’une grande partie des
hommes n’était plus des soldats. Une de ses phrases m’a marqué et
disait à peu près ceci : « Nous ne combattons plus pour une
idéologie, mais pour de l’or ! »
Le maréchal ne répondit rien. Il se contenta de hocher la tête,
en cherchant à analyser cette citation. L’Alliance avait
certainement fait une erreur en jugeant improbable la capacité de
résistance des Nicoriens. L’échec ne venait pas uniquement de
ce constat. Le mal était plus profond. Le colonel Adebayor avait
vu juste. Ces années à exterminer des peuples pour leur voler
leur bien et toucher des primes mirobolantes avaient changé la
donne. Les militaires étaient devenus des mercenaires et cela
expliquait en grande partie leur manque de dévouement. Il
quitta la salle des officiers et se balada dans le vaisseau. Son constat
n’en fut que plus flagrant, lorsqu’il passa devant un groupe de
soldats feuilletant des documents concernant des placements
financiers… Il rejoignit sa cabine épuisé et se mit au lit. Depuis
quarante-huit heures, il n’avait pas dormi.
* * *
Jack et ses associés n’avaient pas perdu de temps. La
machine à pomper était en action. Même si le débit restait faible, le
capitaine éprouvait un certain plaisir à voir les premiers litres de
son or, parcourir le tuyau et finir leurs courses dans un
réservoir… Il observa près de trois heures le pompage et laissa libre
cours à son imagination. Le manque de médicament ne
l’inquiétait pas, pourtant les maux dont il souffrait ne s’étaient
pas estompés. Le soleil n’allait pas tarder à se coucher et les
bouffées de chaleur reviendraient. En cette fin d’après-midi, il
n’en avait que faire, son esprit était uniquement tourné vers le
Bakir…
Les soldats se relayaient à la sortie de la dune pour monter la
garde et la tombée de la nuit apporta de nombreuses
inquiétudes. Les trente-six hommes restés auprès du capitaine,
craignaient une attaque Nicorienne ou pire des ratcats… Le
repas fut l’occasion, pour tout le monde de se décontracter, en
83 rêvant au butin. Jack s’était retiré dans une tente, afin qu’aucun
membre de sa milice ne puisse se rendre compte de ses
faiblesses et complote pour l’évincer. Jack, de plus en plus
paranoïaque, ne communiquait pratiquement plus. Il imaginait
derrière chaque phrase prononcée, un dessin pour le supprimer.
Ses plus fidèles associés ne comprenaient pas son attitude et
commençaient à douter de ses promesses.
— Le capitaine n’est plus le même ! Il nous évite ! Je suis
certain qu’il nous garde à ses côtés uniquement parce qu’il a
besoin de nous. À la moindre occasion, il tentera de nous
éliminer.
Le soldat Laca semblait le seul à croire à la sincérité de Jack.
— Arrête tes bêtises, il nous a toujours considérés et je ne
vois pas pourquoi il faudrait douter à présent…
Ses compagnons avançaient une analyse bien différente.
— Tu es un grand naïf ! Le capitaine n’aime personne ! Ses
propres enfants l’ont rejeté ! Il va chercher à nous rouler !
La discussion s’éternisa et la fracture semblait définitive.
Même Laca s’était laissé convaincre. Il ne serait plus le brave
soldat dévoué à son capitaine, mais un associé parmi tant
d’autres qui exigerait un partage égal. Jack se verrait très
bientôt confronté aux revendications de ses plus anciens partenaires.
Il lui faudrait accepter cette nouvelle donne, s’il voulait rester
maître de son projet…
84


Chapitre 7.
Révélation



— Bonsoir, annulez tous vos projets pour la soirée,
installezvous confortablement dans votre fauteuil et ne bougez plus ! Ce
soir vous ne zapperez pas une seconde, car vous ne voudrez pas
rater un seul instant de mon émission ! Je m’appelle Michael
Adebayor et ce soir, nous allons, ensemble, écrire une nouvelle
page d’histoire de la télévision, vraisemblablement, la plus
spectaculaire… Vous croyez que je mens, qu’il s’agit d’un
énième stratagème pour faire de l’audience ? Et bien regardez
l’émission et vous verrez… Ce soir je ne cours pas après les
chiffres de l’audimat, je veux simplement faire mon vrai métier,
je suis journaliste et mon rôle est d’informer mes concitoyens…
Nous sommes manipulés, formatés en gentil citoyen depuis trop
longtemps, on nous cantonne dans nos vies en nous assurant
que notre monde est formidable, qu’il nous suffit de nous
préoccuper de notre petite personne ou accessoirement de notre
famille… C’est une aberration ! La vérité est tout autre ! On
nous ment sur tellement de domaines, qu’il m’est impossible de
tous vous les citer… Revenons à mon émission de vendredi
dernier. Beaucoup d’entre nous se demande si l’intervention de
l’ambassadrice de Narcor est un canular ou si au contraire, elle
révèle au grand jour l’existence de peuples extraterrestres et les
agissements machiavéliques d’une organisation secrète. Je vais
vous proposer de regarder une nouvelle fois l’interview, après
quoi, je vous révélerai le fin fond de cette histoire. Sur toutes les
chaînes de télévision, on vous avance de nombreuses théories,
plus invraisemblables les unes que les autres. Aucun de ces
journalistes n’a la bonne réponse. Alors, éteignez vos portables,
vos ordinateurs, ne laissez personne vous distraire et vous serez
à même de découvrir la vérité sur cette affaire ! Générique !
Les producteurs de l’émission se frottaient les mains. Ils
s’étaient réunis dans la salle de conférence, en compagnie du
85 directeur des programmes. Monsieur Galue se félicitait d’avoir
donné carte blanche à Mickael pour cette émission. Sa première
intervention était parfaite. Elle tenait en haleine les
téléspectateurs et certains d’entre eux avouaient même s’être laissé
prendre au jeu. Tout était rassemblé pour faire un taux
d’audience historique…
Le générique touchait déjà à sa fin et le « Mike Show » allait
commencer… Noémie, installée au premier rang était comblée.
Son époux était fantastique. Sa tenue aurait peut-être mérité une
petite touche de fantaisie, dont elle avait le secret, mais Mickael
n’avait pas souhaité qu’elle intervienne. Il lui avait tout
bonnement demandé de quitter sa loge, en lui annonçant froidement
que ce soir, son apparence n’avait pas d’importance, seul le
contenu de l’émission devait compter… Concernant le
lancement du sujet de ce « Mike Show », Noémie n’avait rien à
reprocher à son époux. Ses phrases choisies avec le plus grand
soin, interpellaient, à n’en pas douter, le public et la touche
dramatique avait été savamment orchestrée… Elle sortit de son
sac, un gros paquet de caramel et y plongea la main. Les spots
s’éteignirent, pendant qu’un écran géant était déployé sur le
plateau. Mickael prit place à côté, appuya sur la télécommande
et la diffusion de son entretien avec Ave, put commencer. Il
mettait sur pause de temps à autre, pour répéter certaines
déclarations de son invité. Noémie regrettait ses explications, elles
traînaient en longueur et ralentissaient le rythme de
l’émission… Elle s’apprêtait à le noter, sur son carnet, quand la
lumière se ralluma. Mickael fixa la caméra, le regard grave.
Noémie vérifia aussitôt sur les écrans de contrôle situés de part
et d’autre du plateau, que le gros plan soit bien cadré et fut
rassurée. Tout était parfaitement synchronisé. Les minutes
passèrent et Mickael ne cessait de parler. Les informations
étaient livrées en masse, sans aucun reportage pour alléger
l’émission. Noémie, comme les producteurs commençaient à se
demander où voulait en venir l’animateur. Le Mike Show
n’était plus un divertissement grand public, mais un exposé
ennuyeux sur les principes de la société. Le directeur des
programmes, Monsieur Galue appela la régie et ordonna de
contacter le présentateur. Le Mickael Show devait reprendre
son format habituel. Le régisseur fit passer le message par le
biais d’une oreillette et l’effet fut immédiat. Sur le plateau,
86 Mickael invita son premier invité à venir le rejoindre. Ce fut un
soulagement, aussi bien dans la salle de conférence qu’en
coulisse. L’animateur présenta le professeur et s’approcha en sa
compagnie d’un rideau bleu, derrière lequel se trouvait la
machine du physicien. Mickael sortit un flacon de sa poche et
demanda au caméraman de faire un gros plan.
— Voici un échantillon de Bakir. Comprenez bien la
différence ! Je n’ai pas dit la fiole donnée par l’ambassadrice de
Narcor lors de l’émission. Celle-là, je l’avais confié à un
éminent spécialiste apparemment intègre… Ce dernier m’a
téléphoné, trois heures après l’avoir reçu et m’a assuré qu’il ne
s’agissait que d’un vulgaire mélange de minerai sans valeur.
J’ai cherché à en apprendre davantage et il a abrégé notre
conversation en prétextant un surcroît de travail. Je suis donc rentré
chez moi passablement énervé d’avoir été roulé par une bande
d’acteurs dégénérés. Sur la route j’ai reçu un appel et devinez
quel était mon interlocuteur ?
Les téléspectateurs, tout comme les personnes présentent
dans le studio étaient captivés par son récit. Noémie trouvait
qu’il poussait un peu trop loin la mise en scène et lui faisait des
signes discrets. Les producteurs appréciaient quant à eux le
déroulement du show. Mickael était revenu dans un schéma
plus conventionnel. Le voyant rouge s’alluma et le présentateur
fut prévenu de la prochaine page de publicité. Il fit la moue et
regarda la caméra désabusé.
— Vous devrez patienter. Le plus incroyable reste à venir.
Le générique fut envoyé et Mickael demeura sur le plateau,
pendant la coupure, pour discuter avec le caméraman. Son
épouse pensait le rejoindre dans sa loge et procéder à un
débriefing rapide. Elle fut surprise de son attitude et même légèrement
énervée… L’émission reprit et Mickael raconta sa conversation
téléphonique avec le contact des Nicoriens sur Terre. Les
téléspectateurs étaient stupéfaits. Des milliers d’appels affluèrent au
siège de canal premier et les standardistes furent bientôt
débordées. Le journaliste invita son invité à se présenter et à
expliquer les raisons de sa présence… Le public fut heureux
d’apprendre qu’il était sur le plateau pour analyser la fiole. Les
producteurs reçurent de nombreux messages concernant
l’émission et si certains étaient sarcastiques, la plupart les
félicitaient pour cette fiction d’un réaliste troublant. Monsieur Galue
87 paraissait tout de même inquiet. Les propos de Mickaël
semblaient si criants de vérité qu’ils commençaient à trouver cela
dangereux. Car si on pouvait expliquer la folie d’un
présentateur avide d’audience, on ne pardonnerait pas au responsable de
la programmation et à ses collaborateurs, de laisser ce
personnage accuser les instances de l’état, sans intervenir… Il
demanda alors, aux partenaires financiers s’il fallait continuer la
diffusion. Après un court débat, il fut décidé d’attendre la
prochaine coupure publicitaire pour s’entretenir avec le
journaliste…
Sur le plateau, le professeur démontra à l’aide de sa
machine, les propriétés du Bakir et Mickael requit son avis de
physicien.
— Cette substance est constituée à 85 % d’or liquide et à
15 % d’oligo-élément.
La stupeur envahit les spectateurs et des murmures
parcoururent l’assemblée… Mickael posa alors la question cruciale.
— Peut-on trouver ce minerai sur notre planète ?
Denis regarda la caméra en souriant.
— Non, Monsieur Adebayor, ce mélange n’existe pas sur
Terre.
La lumière rouge s’alluma et l’écran publicitaire fut lancé.
Mickael reçut l’ordre de monter en salle de conférence. Il quitta
rapidement le plateau et rejoignit la pièce où les membres
influents de la chaîne s’étaient réunis.
— Mickael, nous ne comprenons pas où vous voulez en
venir… Le rythme de l’émission est trop lent et vos propos sont
de plus en plus ambigus…
Le directeur de canal premier n’avait pas perdu de temps. Il
avait interpellé le présentateur dès son entrée et le ton qu’il
avait employé, en disait long sur son inquiétude. Monsieur
Galue prit le relais, quelque peu agacé.
— Le lancement était très bon, mais depuis quelques
minutes, cela dévie dangereusement. Nous attendons une
explication !
Mickael s’était préparé à cette réunion et expliqua
calmement les raisons de son comportement. Il usa de nombreuses
ruses, pour convaincre ses patrons de le laisser poursuivre. Il
leur promettait entre autres un dénouement exceptionnel. Les
producteurs semblèrent rassurés. Monsieur Galue exigea d’être
88 informé du final de l’émission. Mickael parut contrarié. Il pinça
les lèvres, desserra son nœud de cravate et s’adressa au
directeur.
— Je ne comprends pas bien votre inquiétude et votre
manque de confiance. Nous en reparlerons plus tard, je vous le
garantis… En attendant, puisque vous voulez connaître la fin, la
voilà… J’annoncerai au terme du « Mike Show », qu’il s’agit
d’une supercherie et que j’ai souhaité démontrer que l’on ne
doit pas se laisser manipuler. J’inviterai sur le plateau les
comédiens, afin qu’il puisse confirmer mes dires et les téléspectateurs
seront ainsi convaincus d’avoir été victimes d’un canular.
J’ajouterai, que sur canal premier on permet à tout le monde de
s’exprimer et qu’il n’est pas nécessaire d’inventer des histoires
rocambolesques pour avoir un droit de parole. Je conclurai en
remerciant l’équipe d’investigation de notre chaîne, qui s’est
chargée de retrouver les auteurs de cette mascarade.
Les producteurs applaudirent et le directeur d’antenne était
satisfait. Il voulut serrer la main de Mickael, ce dernier refusa.
— Vous souhaitez tout diriger et c’est votre droit Monsieur,
sachez qu’à la fin de l’émission, vous trouverez ma démission
sur votre bureau. Je ne travaille pas avec des gens qui cherchent
à me dicter la façon de conduire mon émission.
Mickael sortit de la pièce sans saluer les personnes
présentes. Il descendit les escaliers, retira son oreillette et la remplaça
par celle devant le rallier au jeune David… Dans la salle de
conférence, les producteurs de l’émission s’en prenaient
ouvertement au directeur.
— Alors là, bravo ! Vous avez gagné le gros lot ! Il va
quitter la chaîne !
Monsieur Galue n’était pas inquiet. Il chercha à minimiser
les propos du présentateur.
— Dans toute collaboration, il y a des hauts et des bas.
Mickael a exprimé son mécontentement et c’est une bonne chose.
Cela fait partie de mon rôle de m’assurer qu’il n’y est pas de
débordements dans les programmes. La censure est présente et
il ne faut pas l’oublier… Pour en revenir à Mickael,
croyezvous sincèrement qu’il puisse trouver une autre chaîne de
télévision qui lui permette de faire des taux d’audiences
comparables ? Nous dépensons une fortune en panneau
publicitaire pour promouvoir son show ! Et puis j’ai sur mon bureau le
89 projet qu’il souhaite co-présenter avec sa femme… Je suis sûr
que nous allons trouver un terrain d’entente… Ne vous
inquiétez pas. Regardons la fin de l’émission, qui je l’avoue sera à
présent, moins palpitante, puisque nous en connaissons le
dénouement… J’organiserai dès demain un rendez-vous pour
discuter d’un nouveau contrat, lui octroyant un créneau horaire
supplémentaire. Nous lui annoncerons également que ses shows
passeront dorénavant en « Prime time ». Je ne crois pas
qu’après cela, il veuille toujours partir…
Les producteurs semblèrent satisfaits par les arguments
avancés. Les émissions de Mickael avaient encore de beaux
jours devant eux et les affaires florissantes pouvaient se
poursuivre…
Le Mike Show avait repris et les premières phrases
prononcées par l’animateur n’allaient pas du tout dans le sens de ce
qu’il avait laissé entendre dans la salle de conférence…
— … Ce mélange comporte 85 % d’or et cet alliage n’a
jamais été répertorié sur Terre. Vous vous demandez pourquoi ?
Et bien c’est très simple, car il vient de Narcor.
Les spectateurs étaient scotchés sur leurs fauteuils. Seule
Noémie s’était levée et faisait signe à son mari qu’il était
devenu complètement fou. Il n’y prêta pas la moindre attention et
continua à questionner le professeur sur la provenance du Bakir.
Pour le moment, les membres du comité de la chaîne ne
s’inquiétaient pas. Ils voyaient dans ses propos une stratégie
pour maintenir le spectateur en haleine, le plus longtemps
possible… Au fur et à mesure que le scientifique exposait ses
analyses, en corroborant ses affirmations avec des passages de
livres de physique de renommées internationales, ils
commencèrent à se demander si Mickael ne les avait pas bernés. Le
directeur des programmes décida d’appeler la régie et de couper
la diffusion.
— Lancez une page de pub et ordonnez à Monsieur
Adebayor de monter immédiatement !
Le régisseur appuya sur le bouton et rien ne se produisit. Il
recommença une seconde fois, malheureusement, les
commandes ne répondaient toujours pas. Le « Mike Show » continuait et
il n’avait aucun moyen de l’arrêter. Un second appel en
provenance de Monsieur Galue, le somma d’interrompre la diffusion.
Le pauvre homme eut beau expliquer que les commutateurs
90 étaient bloqués, le directeur s’emporta contre lui en le menaçant
de le renvoyer s’il ne trouvait pas un système pour stopper le
« Mickael Show ». Les minutes passèrent et l’émission
continuait. Le directeur des programmes n’en pouvait plus et décida
d’aller lui-même s’en occuper. Il tenta d’ouvrir la porte de la
salle de conférence et constata qu’elle était fermée. Il poussa de
toutes ses forces, jura et promit de virer le responsable de la
sécurité. Il se retourna vers les producteurs et s’énerva une
nouvelle fois.
— Ne me dites pas qu’il s’agit d’un simple hasard ! Nous
sommes enfermés, la régie ne contrôle plus rien et l’émission
continue en toute impunité !
Ses interlocuteurs ne trouvèrent rien à répondre et jetaient de
temps à autre un regard sur la télévision. Quand apparut sur
l’écran l’ambassadrice de Narcor et ses compagnons, leurs
visages changèrent de couleur. Monsieur Galue n’avait rien
remarqué. Au moment où il tourna inconsciemment la tête, il
s’arrêta de parler et s’affala dans l’un des fauteuils. Il prit la
télécommande et monta le son. Les propos tenus par Ave le
laissèrent sans voix. Il oublia pendant un instant qu’il était
directeur des programmes et se contenta d’écouter. Les
producteurs en faisaient de même. Ils ne cherchaient pas à
savoir si les affirmations de cette invitée étaient vraies ou pas, il
constatait simplement qu’un record d’audience allait être atteint.
Monsieur Galue, lui, venait de comprendre qu’ils avaient été
bernés depuis le début. Le plus grave restait qu’avec cette
émission, Mickael Adebayor portait un coup fatal aux médias et en
particulier à « Canal premier ». Comment après les déclarations
de cette ambassadrice et les remarques pertinentes de Mickael,
appuyées par de nombreux reportages, les téléspectateurs
pourraient regarder la télévision sans arrière-pensée ? Les journaux
paraîtraient-ils crédibles ou seraient-ils considérés comme de
vulgaires torchons remplis de mensonges ? Pourquoi fallait-il
que cette révolution de l’information se passe sur sa chaîne ? Il
allait être renvoyé et ne pourrait plus jamais trouver du travail
dans le milieu de l’audiovisuel. À cet instant précis, c’était sa
principale préoccupation… Puis, il se ressaisit. Il venait d’avoir
une idée lui permettant de sauver sa tête ! Il devait organiser dès
que la porte serait déverrouillée, une déclaration. Il ferait alors
passer Mickael Adebayor comme fou à lier et prouverait à
91 l’aide de photo montage, dont sa chaîne s’était rendue experte,
que le présentateur du Mike Show était un drogué de longue
date. Il pousserait le mensonge en affirmant que Canal Premier
lui avait payé à deux reprises une cure de désintoxication et
qu’il avait depuis replongé… Le directeur se félicitait de cette
imagination débordante et continuait de préparer son
intervention. Il se ferait passer pour une victime, en assurant que
Monsieur Adebayor avait organisé cette mascarade à l’insu de
tout le service et qu’il avait présenté une tout autre version
durant le briefing. Plusieurs personnes pourraient en témoigner.
Mickael serait alors certainement arrêté. En sollicitant l’aide de
certains amis haut placés dans la police, il pourrait même
s’arranger pour que l’on retrouve des traces de substance
interdite, lors des prélèvements sanguins de l’accusé. Les preuves
accablantes détruiraient Mickael et le sortiraient d’affaire… Le
directeur souriait, véritablement satisfait de sa machination. Les
producteurs captivés par le dénouement de l’émission n’avaient
rien remarqué… Mickael allait conclure, lorsqu’il vit des
dizaines de soldats entrées dans la salle. Il demanda au caméraman
de diriger son objectif sur les hommes en uniforme.
— Voilà mesdames, messieurs, le Mike Show touche à sa
fin et nos amis les militaires nous rejoignent… Ils pensent
certainement trouver les Nicoriens sur le plateau !
Malheureusement pour eux, l’entretien était enregistré et ils
n’ont aucune chance de mettre la main sur des représentants de
Narcor. Je crois qu’ils se sont déplacés pour rien ! À moins
qu’ils ne soient venus pour m’arrêter. Dans ce cas, vous n’aviez
pas besoin d’être aussi nombreux ! Je n’ai pas l’intention de
m’enfuir… Ainsi se termine l’émission. Je vous remercie de
l’avoir regardé et vous garantis que tout ce que vous avez vu
pendant cette émission est vrai. Dans les jours qui suivent, on
tentera de vous faire croire le contraire. Soyez vigilant et
vérifiez bien d’où proviennent ces fausses accusations et à qui elles
profitent. À bientôt, c’était Mickael Adebayor en direct forcé
sur canal premier.
La caméra coupa, le présentateur se retourna pour
communiquer par le biais de l’oreillette avec David. Une fraction de
secondes plus tard, la régie retrouva toutes ses fonctions. La
porte de la salle de conférence fut déverrouillée et le directeur
descendit l’escalier à grande vitesse. Il se présenta sur le
pla92 teau, déserté depuis quelques secondes par l’équipe et prit son
portable pour solliciter l’antenne. Sans réponse de la part du
régisseur, il s’énerva en frappant contre l’un des fauteuils et
décida d’aller dire deux mots à cette bande d’incapables,
officiant au premier étage. En arrivant dans la pièce, il fut surpris
d’y trouver de nombreuses personnalités de la cité. Il voulut
s’excuser et expliquer les raisons de la diffusion de cette
émission, mais fut coupé dans son élan par un gradé de l’armée.
— Je suis le colonel Marien et je vous demande de vous
taire ! Nous savons ce que vous allez nous raconter et à vrai
dire, cela n’a pas le moindre intérêt. Ces extraterrestres nous ont
déclaré la guerre et nous n’aurons de répit que lorsque nous les
aurons arrêtés ! Nous réquisitionnons l’antenne pendant trente
minutes, afin de prévenir la population du danger. En ce
moment des militaires se trouvent dans chaque régie de chaîne de
télévision. Nous avons enregistré un message de quatre minutes
et il doit passer en boucle pendant une demi-heure, puis toutes
les trente minutes et ce, jusqu’à nouvel ordre ! Voici le mandat
du juge Mirian, nous donnant libre accès à l’antenne. Je vous
charge, quel est votre nom, Monsieur ?
Le directeur des programmes s’en voulait d’avoir oublié de
se présenter lorsqu’il avait fait irruption à la régie. Devant la
gravité de la situation, il n’avait pensé qu’à une seule chose, se
déculpabiliser concernant la diffusion d’une telle émission. Il
donna son nom, sa fonction et assura que l’antenne appartenait
à l’armée aussi longtemps qu’elle le désirerait. Le colonel ne le
remercia pas. Il lui demanda d’aller chercher le présentateur, car
il pourrait leur être d’une grande utilité pour mettre la main sur
ces Nicoriens… Monsieur Galue était abasourdi. Tout le monde
dans cette pièce parlait des individus interviewés par Mickael
comme s’il s’agissait vraiment d’extraterrestres. Il ne pouvait
les laisser supposer une telle chose et décida de les informer de
la supercherie.
— Mon colonel, vous ne pouvez tout de même pas croire
que ces personnes assises en face de Mickael Adebayor soient
des…
— Monsieur, nous savons depuis plusieurs jours que des
êtres d’une autre planète sont sur Terre. Ils sont venus pour
nous étudier, nous espionner et nous anéantir ! Nous devons les
93 arrêter ! Allez nous chercher cet Adebayor, bon sang ! Le temps
nous est compté ! Ils ont déjà orchestré plusieurs attentats !
Le directeur ne comprenait plus rien. Il resta immobile, l’air
ahuri en regardant les écrans de contrôle. L’officier s’emporta
contre lui, en énonçant tous les actes terribles auxquels avaient
participé les Nicoriens. Il parla de l’assassinat du candidat
Molene, de l’université Belgrange, du centre commercial K 4 est et
du dernier en date, l’école primaire de la seconde avenue…
— Vous en savez assez maintenant, pour aller me chercher
votre présentateur ou je dois envoyer quelqu’un d’autre ?
Galue sortit en courant, puis s’arrêta en bas de l’escalier,
passa plusieurs coups de téléphone, raccrocha énervé et regarda
autour de lui.
— Je m’en doutais, il est parti et où peut-il bien être à
présent ? Il faut que je le trouve, sinon je suis un homme perdu !
94


Chapitre 8.
Les Nicoriens n’en croient pas leurs yeux



Erg venait d’apprendre l’invraisemblable. Les terriens
quittaient la dune principale. Il réunit l’état-major à la sortie de la
galerie et annonça qu’il devait se rendre sur place, afin de
vérifier cette information. Il confia le commandement à L’officier
Roncare et prit la route, en compagnie d’une unité réduite. Tout
le long du trajet, il ne cessa de réfléchir à la raison qui pourrait
pousser l’ennemi à abandonner le lac majeur. Certes les
régulières opérations de sabotage avaient dû passablement énerver les
généraux terriens et retarder leur action, mais elles ne pouvaient
être la cause de ce revirement de situation. En arrivant au
village des voyageurs, il échangea quelques mots avec Lilmas et
rejoignit avec six soldats, le souterrain permettant d’accéder à la
dune. Il fit attention d’être le plus discret possible. La crainte de
tomber dans une embuscade ne le quittait pas et il demanda à
ses hommes de sortir leurs armes et de rester vigilant. La
première galerie était vide. Ils continuèrent leur progression en
accélérant le pas. La deuxième était également déserte et le chef
des armées commença à espérer… En arrivant dans la galerie
principale, abritant le lac majeur, il entendit des bruits et se
réfugia derrière un bloc de pierre. Une dizaine de soldats
terriens étaient en grande discussion. Erg fit signe à ses hommes
de ne plus bouger. Il se dirigea en rampant le plus prêt possible
du lac et observa les forces en présence. Il retourna auprès des
gardes Mégolatiens et s’entretint avec le capitaine.
— Nous avons certainement à faire à une patrouille réduite.
Ils ne sont pas plus de trente dans la galerie. Reste à savoir
combien ils sont dehors. Emmenez quatre soldats et visitez les
autres dunes. De notre côté, nous allons faire le tour de celle-ci.
Relevez le nombre de nos ennemis et prenez garde de ne pas
être repéré. Nous vous attendrons au village.
95 Les cinq Nicoriens se mirent en route, tandis qu’Erg et deux
gardes longèrent le lac. Ils s’arrêtèrent derrière la machine de
pompage et le chef des armées observa les alentours à l’aide de
jumelles infrarouge. Il réfléchit à l’intérêt des terriens à
n’utiliser qu’une seule machine, puis se frappa le front avec sa
main, il venait de comprendre. Il s’agissait de déserteur.
L’absence de sécurité aux abords du lac et le peu de tentes
montées en attestaient. Ils s’étaient cachés lors du départ et
prévoyaient de voler du Bakir. Erg fit signe à ses hommes qu’il
était temps de sortir. Ils firent le tour de la dune et ne relevèrent
aucune présence ennemie. Ils retournèrent au village des
Néoliens et attendirent le retour du capitaine. Les précisions
qu’apporta l’officier confirmèrent l’analyse du chef des armées.
Il s’entretint quelques instants en privé avec le voyageur
Lilmas, puis réunit son unité, afin de leur faire part de son plan.
— Comme nous avons pu le constater, l’ennemi a
abandonné ses positions autour du lac. Les terriens restants, projettent de
voler du Bakir, pour leur compte. Mais nous ne les laisserons
pas faire. Le capitaine va se rendre avec trois d’entre vous,
jusqu’aux portes du désert et confirmer le repli terrien. Il ne doit
rester selon moi, qu’un navire au bord du rivage. Les voleurs ne
peuvent pas avoir beaucoup de complices… Si vous nous
rapportez de bonnes nouvelles, nous lancerons l’assaut contre les
individus présents dans la dune, puis sur ceux prêts à prendre la
11Decorde . Je repars tout de suite pour notre repère, afin d’y
chercher vingt garnisons de soldats. Si tout se passe comme
nous l’espérons, dans deux jours, nous aurons repris le lac.
Nous pourrons alors envisager de traverser la Decorde pour
nous renseigner sur la situation des réfugiés et de nos villes.
Les deux groupes se séparèrent et n’avaient plus qu’une
obsession, libérer le lac ! Les voyageurs avaient convenu avec le
chef des armées de surveiller les voleurs de Bakir. Grâce au
souterrain, ils gagnèrent la dune et espionnèrent les terriens.
* * *
Aussitôt arrivé aux dunes violettes, Erg réunit son état-major
et leur rapporta les faits. L’espoir pouvait alors se lire sur les

11 Decorde : Mer.
96 visages. Tous les officiers voulaient participer à l’offensive et le
général dut calmer leur ardeur.
— Mes amis, nous devons procéder avec prudence. Il ne
servirait à rien d’envoyer tous les soldats à l’assaut de la dune !
Une vingtaine de garnisons m’accompagneront, les autres
resteront ici. Deux jours seront nécessaires pour libérer le lac et un
de plus pour en finir définitivement avec les troupes ennemies
stationnées aux portes du désert. Dans quatre jours, au plus, des
éclaireurs viendront vous chercher et vous rejoindrez, en
compagnie des civiles, la dune principale. Aripop et Adalten, vous
prendrez le commandement des unités 19 et 20. Je demanderai
aux autres officiers concernés de prévenir leurs hommes. Le
départ est fixé au levé du jour.
Erg congédia son état-major, à l’exception de Minora et du
commandant Attache.
— Nous devons rester prudents. Il ne faut pas laisser les
familles tomber dans l’euphorie et croire que la guerre est gagnée.
Le chemin est encore long et il est de notre devoir de les
ménager… Cherchons ensemble, la meilleure façon d’organiser le
rapatriement des civiles…
* * *
Les soldats terriens s’étaient réunis à la sortie de la dune,
tandis que Jack dormait sous sa tente. Le pompage du Bakir
s’effectuait trop lentement à leurs yeux. La crainte d’une
attaque Nicorienne grandissait au fil des heures.
— Nous ne pourrons résister à une offensive d’envergure !
— Combien de temps faudra-t-il, à votre avis, aux
extraterrestres pour apprendre le départ de nos troupes ? Nous devons
en discuter avec le capitaine…
Laca qui connaissait les réactions de Jack, livra le fond de sa
pensée.
— Je vous déconseille de lui en parler ! Il ne vous a pas
forcé à rester dans le désert. Je suis d’accord avec vous concernant
nos maigres chances de repousser l’ennemi, mais les Nicoriens
ne déclencheront pas l’assaut avant deux à trois jours.
Les hommes lui demandèrent comment il pouvait affirmer
cela. Il annonça s’être entretenu avec Jack en fin de matinée.
97 — Voilà selon lui, comment ils vont procéder. Jusqu’à
présent, les Nicoriens se sont montrés très organisés et très
soucieux de protéger la vie de leurs soldats. En ce moment, ils
sont au courant qu’une partie de l’armée a quitté le désert, mais
ne peuvent savoir combien nous sommes, ici et au bord de la
mer. Ils nous espionnent sans doute, afin d’estimer nos forces et
font de même, concernant les troupes stationnées au bord des
côtes. C’est pour cette raison que nous bénéficions encore d’une
marge de manœuvre. Les Nicoriens se sont réfugiés dans des
dunes, situées à au moins deux jours du lac, puisque nous ne les
avons pas trouvés lors de la chasse orchestrée par le maréchal…
D’ici, il faut compter près de deux jours de marche pour gagner
la mer. Nous pouvons donc estimer qu’ils nous restent entre
deux et trois jours avant qu’ils se décident à nous attaquer et un
de plus pour que cette offensive arrive jusqu’au bateau… Le
capitaine m’a garanti que nous partirons demain, à la tombée de
la nuit. Nous rejoindrons le navire avant l’assaut et quitterons le
désert à temps… Voilà, il nous faut simplement patienter encore
quelques heures. N’oubliez pas que chaque minute, passée près
du lac, nous rend plus riches.
Aucun soldat ne contesta cette analyse. Si les plus anciens
collaborateurs de Jack doutaient, les nouvelles recrues étaient
rassurées et voyaient en Jack un fin stratège. Laca ne les laissa
pas longtemps se féliciter de l’analyse du capitaine et demanda
à chacun de bien prendre son tour de garde. Car la seule chose,
que personne ne pouvait prévoir, restait l’attaque de ratcats…
* * *
Le lendemain après-midi, un peu plus d’un tiers du réservoir
était rempli. Jack sortit de la dune et annonça qu’il était temps
de partir. Les soldats ramassèrent leurs affaires et montèrent sur
l’aéroglisseur. Ils arrivèrent avant la tombée de la nuit au camp
situé près des falaises. Le campement était désert, les tentes
arrachées et des hurlements provenaient du bateau. Jack
ordonna que l’on éclaire le bâtiment et tout le monde put apercevoir
cinq ratcats sur le pont. Il élabora en quelques secondes un plan
et regroupa son armée pour les mettre au courant.
— Mes camarades et moi avons déjà eu affaire à ce genre de
situation ! Nous pouvons déloger ces monstres, mais il faut agir
98 méthodiquement. Trouvez-nous cinq lance-roquettes et des
grenades.
Les hommes se précipitèrent vers l’aéroglisseur et
rapportèrent les armes demandées.
— Très bien. Six d’entre nous vont attirer les prédateurs de
l’autre côté du navire. Pendant que dix soldats monteront sur le
toit de la cabine de pilotage et s’avanceront discrètement, le
plus près possible des ratcats. Au signal, nos six courageux
camarades sauteront à la mer et les tireurs abattront ces
immondes bêtes.
Les hommes se regardèrent, affolés par le plan proposé par
le capitaine. Il désigna au hasard les six personnes devant servir
d’appât. Laca en faisait partie. Il lança un regard rempli
d’incompréhension à ses partenaires et secoua la tête. Jack ne
s’en soucia pas et choisit les dix militaires ayant la lourde de
tache d’exterminer les prédateurs… Devant le peu
d’enthousiasme de ses associés, Jack s’énerva.
— Nous n’allons pas passer la nuit à attendre ! Les
extraterrestres ne tarderont pas et je vous garantis que ces cinq ratcats
ne sont rien comparés à la barbarie des Nicoriens ! Mettez-vous
en position !
L’une des nouvelles recrues osa l’interrompre. Il s’inquiétait
des risques que pourraient causer les tirs de roquettes.
— Vous êtes sans doute habitué aux attaques de ratcat jeune
homme et vous êtes à même de proposer une autre solution ?
Le soldat baissa la tête en s’excusant. Jack l’invita à se
joindre aux six appâts, afin de se rendre compte de plus près du
danger représenté par ces prédateurs.
— Nous verrons si vous vous inquiéterez toujours des
risques, après ça… Y a-t-il encore des contestataires ?
Les hurlements des ratcats résonnèrent de nouveau. Jack
regarda en direction du bateau et s’adressa aux hommes.
— Je préfère voyager sur un navire quelque peu endommagé
que d’être pris en sandwich entre les monstres et les
extraterrestres. Si personne ne veut monter sur ce rafiot, j’y vais seul ! De
toute façon, je vous garantis qu’en attendant ici, d’une manière
ou d’une autre vous êtes morts !
Le capitaine fit mine de se diriger vers la passerelle et
plusieurs soldats lui demandèrent immédiatement de rester en
retrait. Il sourit et regarda les sept hommes qu’il avait désignés,
99 gagner le navire. Aussitôt sur le pont, ils attirèrent les bêtes à
l’avant du bateau. Les dix snipers se précipitèrent sur le toit de
la cabine et mirent en joue les prédateurs qui s’élançaient vers
leurs camarades. Jack hurla aux sept proies de sauter à l’eau.
L’un d’eux hésita, se figea et se fit agripper par les griffes
tranchantes d’un des monstres. Les lance-roquettes furent armés et
cinq secondes plus tard, les cinq ratcats explosaient. L’avant du
bateau était endommagé, mais la coque ne semblait pas touchée.
Jack ordonna de procéder au chargement. Les hommes
découvrirent en entreposant les provisions dans la cale, les corps
mutilés de militaires. Ils rapportèrent cette découverte au
capitaine, qui n’y prêta pas la moindre attention et commanda de
lever l’ancre. La crainte de croiser d’autres monstres sur le
navire terrorisait l’équipage. Jack attendit d’être assez éloigné des
côtes, pour confier à six soldats, la mission d’inspecter chaque
recoin du bateau…
* * *
Les troupes Nicoriennes attendaient dans le désert. Un
bivouac y était dressé et Erg revoyait une dernière fois son plan.
Trois garnisons bloqueraient le souterrain, quatre autres
prendraient position de part et d’autre de la dune et huit unités se
présenteraient à l’entrée de la galerie principale. Les minutes
passèrent, bientôt la première heure et Erg hésitait toujours à
lancer l’assaut. Le commando chargé d’observer les forces
terriennes en présence, au bord de la Decorde tardait à rallier le
point de rendez-vous et il s’en inquiétait. Plusieurs hypothèses
pouvaient être avancées pour expliquer leur retard et la plupart
d’entre elles, ne lui convenaient pas du tout. Au bout d’une
demi-journée d’attente, la peur gagna les soldats.
— S’il s’agissait d’une stratégie militaire destinée à nous
faire quitter notre repère ? Nous serions tous exterminés en un
rien de temps !
Cette remarque d’un des jeunes gardes de l’armée, arriva
aux oreilles du général. Il décida de prendre la parole et de
couper court aux rumeurs.
— Nous ne pouvons attendre davantage ! Nous allons lancer
l’offensive et reprendre le lac !
100 Les soldats ne cherchèrent pas à masquer leur inquiétude et
des murmures se propagèrent. Erg demanda le silence et
continua son analyse.
— Je ne sais pas pourquoi l’unité chargée de se rendre aux
portes du désert n’est pas encore de retour, mais je suis
persuadé que si les terriens étaient revenus en masse, nos amis les
voyageurs, à qui j’ai confié une mission de surveillance,
seraient venus à notre rencontre pour nous prévenir !
Les soldats en doutaient et l’un d’entre eux demanda ce qu’il
adviendrait si les voyageurs n’étaient plus libres de leurs
mouvements.
— Ils ont survécu plus de dix ans dans le désert et sont très
bien organisés. Il n’y a aucune chance qu’ils se soient tous fait
prendre…
Les troupes se mirent en route et se déployèrent une
trentaine de minutes plus tard, autour de la dune. Lilmas accourut
vers eux en criant.
— Les terriens sont partis et le lac semble intact…
Erg se précipita pour vérifier et constata qu’il disait juste. Il
fit le tour de la réserve, en contrôlant qu’aucun piège ne s’y
trouve et sortit de la dune pour s’adresser à ses hommes.
— Le lac est à un niveau conséquent, c’est une très bonne
nouvelle ! Nous devons à présent rejoindre les portes du désert
et nous assurer qu’il ne reste plus aucun terrien ! Nous pourrons
alors nous réjouir de leur départ et entrevoir l’avenir avec
sérénité ! En route mes amis !
Les troupes s’éloignèrent, laissant simplement une dizaine
d’hommes en poste à l’entrée de la dune. Lilmas et ses
compagnons demeurèrent auprès d’eux.
* * *
La longue marche entreprise par les soldats, se passait dans
la sérénité. Les Nicoriens n’avaient plus peur, la probabilité de
se retrouver face à une armée terrienne de grande envergure,
était nulle. Même le risque d’une petite confrontation semblait
improbable. Les Nicoriens se félicitaient des tournures des
événements, le général avait vu juste, lorsqu’il parlait de simples
pilleurs de Bakir isolés. Leurs complices les avaient
certainement attendus aux bords de la Decorde. De là, ils s’étaient
101 enfuis sur un navire pour rallier Barbalac. Les kilomètres
s’enchaînèrent et les hommes ne sollicitèrent aucune pause. Ils
souhaitaient rejoindre au plus vite le rivage et rêvaient
d’apercevoir s’éloigner au loin le bateau terrien. La tombée de
la nuit stoppa l’armée. Erg ne voulait pas prendre le risque de
continuer leur progression dans l’obscurité. Les sables
mouvants étaient nombreux dans cette partie du désert et les ratcats
également… Il ordonna de monter les tentes et déploya un
nombre impressionnant de soldats autour du campement. Fort
heureusement, les prédateurs n’attaquèrent pas et les Nicoriens
passèrent une nuit tranquille. À l’aube, les Nicoriens se mirent
en route et ne s’arrêtèrent qu’une fois à destination. La
découverte du bivouac terrien saccagé par une attaque de ratcat, jeta
un froid dans les rangs. Erg tenta de les rassurer.
— Les ratcats semblent avoir trouvé assez de nourritures.
Les corps mutilés à peine dévorés en attestent. De plus, ils ne
chassent pas de jour…
Le chef des armées remarqua les traces d’aéroglisseur et les
carcasses des monstres éparpillées sur le sable. Il s’imaginait ce
qu’il s’était passé et donna l’ordre de monter le camp. Non en
cercle, comme cela se faisait en général, mais en alignant les
tentes tout le long du rivage. Nombreux soldats se demandaient
la raison de ces manœuvres et l’un des officiers leur répondit.
— Nous sommes dos à la Decorde et nous avons ainsi
qu’une zone réduite à surveiller. Si les prédateurs se présentent,
nous pourrons les abattre. En étant positionnés de la sorte, nous
minimisons notre exposition.
Les Nicoriens ne furent pas plus rassurés, toutefois, ils
cherchèrent dans cette explication, matière à se réconforter. Erg
regroupa les officiers et revint sur la fuite des terriens.
— Nous en sommes débarrassés, je vous l’accorde. Pour
combien de temps, personne ne le sait ? Je ne peux croire qu’ils
quittent Narcor aussi facilement.
L’un des commandants avança une hypothèse.
— Les Nicoriens de Barbalac et des autres villes ont
peutêtre tout simplement réussi à repousser l’ennemi, qui ne
s’attendait pas à une telle résistance. Leur état-major a préféré
abandonner avant de perdre trop d’hommes…
— Non, leurs généraux n’ont que faire des pertes humaines !
Ils sont préparés à toutes sortes de guerres et aux sacrifices
102 qu’elles peuvent engendrer. Non, ce n’est pas grâce à notre
bravoure qu’ils ont momentanément quitté le désert. Il y a une
autre raison et nous ne la connaissons pas encore…
Il fixa l’horizon, puis se tourna vers la Decorde avant de
reprendre.
— Une partie de nous va se rendre à Barbalac. Nous devons
savoir ce qu’il s’y passe. Pour ne pas nous jeter dans un piège,
nous accosterons tout d’abord sur l’île Topaze et de là, nous
aviserons. Demain matin, nous embarquerons sur l’un de nos
navires, cachés dans une des grottes sous la falaise. En
attendant, nous devons rester vigilants, la nuit promet, une fois de
plus d’être longue…
Dès l’aube, le général Erg donna ses dernières consignes.
Une soixantaine de soldats l’accompagnerait dans sa traversée,
tandis que la moitié des unités restante gagnerait la dune
principale. Les autres garnisons retourneraient aux dunes violettes.
Jusqu’à son retour, le chef des armées ne voulait faire courir
aucun risque. Le manque d’information concernant le départ
des terriens et l’absence d’eau potable en quantité suffisante aux
alentours du lac majeur, ne permettaient pas pour le moment, le
transfert des réfugiés. Il ordonna de déployer un nombre
conséquent de soldats, pour parer à toute éventualité. Des éclaireurs
devaient s’approcher, une fois tous les trois jours du bord de la
Decorde, afin de s’assurer qu’aucune troupe ennemie ne soit
revenue. Le retour du glyceper était programmé pour dans
dixhuit jours…
103


Chapitre 9.
L’Alliance contre-attaque…



Le message qui défilait sur toutes les chaînes de télévision
était accompagné de reportages terrifiants. Le siège du P.P.R en
flamme, amputé de sa terrasse avait de quoi choquer. Tout
comme les photos d’un train complètement déchiqueté… Les
images tournées sur les ruines de l’université et celles se
rapportant au dernier attentat étaient affligeantes. L’école primaire
avait été soufflée par une déflagration sans précédent. Les
cadavres d’enfants alignés dans la cour, faisaient froid dans le dos…
Dans les commerces, les maisons et les lieux publics, les
visages s’étaient fermés. Chacun dans son coin regardait tristement
le message passé en boucle. Au bout des trente minutes, les
programmes reprirent normalement, mais personne n’avait
envie de les suivre. Les premiers commentaires fleurirent, peu de
temps après… Dans l’esprit des gens, les Nicoriens étaient bel
et bien les auteurs de ces attentats. L’émission de Mickael
Adebayor vouant le triste sort de ces individus, avait complètement
disparu des discussions.
* * *
Le journaliste venait de rejoindre sa maison en compagnie
de sa mère et de sa femme. Il n’en revenait pas, tout le long du
trajet, les chaînes de radio n’avaient cessé de diffuser des
commentaires affligeants sur les Nicoriens. Noémie n’avait même
pas eu le temps de faire part à son époux de son
mécontentement. Elle se rongeait le peu d’ongles qui lui restait en
apprenant les actions dont s’étaient rendus coupables les
extraterrestres. Elle ne pouvait nier à présent leur existence et en
voulait à Mickael de s’être laissé embobiner. Sa carrière était
ruinée et avec elle, s’écroulait leur merveilleux projet
d’émission. Elle ne savait pas si c’était la contrariété ou la
grossesse, mais elle ressentait tout d’un coup des douleurs plus
105 vives dans le bas-ventre et alors qu’elle s’était promis de ne
plus parler à son mari, elle fut contrainte de le mettre au
courant. Il n’hésita pas une seconde et fit demi-tour dans la
contreallée menant au garage pour se diriger vers la clinique
Finestine.
Sa mère ne cessait de caresser le visage de sa belle fille. La
jeune femme transpirait de plus en plus et les premières
contractions arrivaient. Mickael était complètement dépassé. Des
dizaines de pensées envahissaient son esprit… Il se présenta
aux urgences et expliqua les symptômes ressentis par Noémie.
Quelques minutes plus tard, la future maman était installée dans
une luxueuse chambre et mise sous perfusion. Mickael se tenait
à côté du lit et lui caressait la main. Noémie épuisée, ne parlait
pas et avait du mal à garder les yeux ouverts. Lorsqu’elle fut
endormie, Mickael rejoignit sa mère en salle d’attente et lui
demanda de rester quelques instants au chevet de sa femme, le
temps qu’il prenne un peu l’air. Madame Adebayor promit de le
prévenir sur son portable si quelque chose venait à se
déclencher. Il l’embrassa affectueusement, puis se rendit dans les
jardins de la clinique. La nuit était totale et seul quelques
lampadaires éclairaient les allées. Il décida de faire le tour du plan
d’eau et tenta de réfléchir. Les informations reprises sur toutes
les radios lui revenaient sans cesse à l’esprit. L’alliance était
donc si puissante ! Jamais il n’aurait pu imaginer un tel
scénario. Il avait pris un risque démesuré pour révéler la vérité et
aider la cause Nicorienne et voilà qu’en quelques minutes
seulement, tous ses efforts venaient d’être balayés… Ces
concitoyens étaient convaincus de la culpabilité des
extraterrestres et il serait difficile de les faire changer d’avis… Les
représentants de l’organisation n’avaient pas cherché à nier
l’existence des Nicoriens, au contraire, ils avaient retourné
l’opinion publique de façon magistrale. Ils ne reculeraient
devant aucun sacrifice pour se protéger et continuer impunément
leurs actions à l’autre bout de la galaxie… Ils avaient organisé
ces attentats et assassiné des enfants. Mickael s’en sentait en
partie responsable et ne pouvait le supporter… Cette stratégie
employée par l’Alliance était brillante, ingénieuse, mais
seulement presque parfaite, car il restait un espoir… Il devait
démontrer que les informations diffusées étaient fausses. Il
entamait un deuxième tour du petit lac en faisant attention de ne
106 pas glisser, lorsque son téléphone vibra. Perdu dans ses pensées,
il ne s’en rendit pas tout de suite compte et il fallut plusieurs
appels pour qu’il décroche. La conversation dura à peine cinq
secondes et Mickael se précipita vers le bâtiment principal.
Noémie rentrait en salle d’accouchement…
L’attente fut insoutenable pour le journaliste, il arpentait la
pièce de long en large et tentait de garder son calme. La future
maman soulagée par la péridurale, ne semblait plus très pressée
d’accoucher… Il s’agenouilla auprès de sa femme et lui prit les
mains. Tout se passa alors très vite et moins de dix minutes plus
tard, Mickael tenait dans ses bras son fils, Isidor Adebayor. Le
bébé pesait trois kilos neufs et mesurait cinquante-six
centimètres. La maman se portait bien et devait simplement se reposer.
Elle embrassa son mari sans conviction et en profita pour lui
murmurer à l’oreille qu’elle ne comprenait pas pourquoi il avait
tout gâché. Mickael la regarda surpris et ne préféra pas
répondre. Il lui redonna Isidor, déposa une bise sur son front et quitta
les lieux. Il rejoignit sa mère en salle d’attente, la renseigna
rapidement sur le nouveau-né et sortit de la clinique, en
prétextant avoir besoin de respirer à l’air libre. Il s’assit épuisé sur le
premier banc qu’il rencontra et pensa immédiatement à son petit
Isidor. Comment jugerait-il son père si ce dernier ne faisait pas
ce qu’il fallait pour rétablir la vérité ? Il se remémora les rares
discussions qu’il avait eues avec son père, le défunt Général
Adebayor. Ce militaire très avare en parole lui conseillait
toujours de suivre son idée, sans se soucier des pressions
éventuelles. « Si tu doutes de ton choix, regarde-toi dans un
miroir. Si l’image renvoyée ne te fait pas baisser les yeux, c’est
que ton choix est conforme à ton éthique. Sinon, reconsidère ta
position… ». Cette nuit, alors qu’il venait de devenir papa, ces
mots résonnaient encore plus fort dans sa tête. Il ne voulait pas
mentir à son fils. Il devait aider ce peuple et même si cela devait
le conduire sur une planète lointaine… Il contacta tout d’abord
le pleoplane, puis composa le numéro de son caméraman. Brice
était tout comme Mickael effaré par les propos relatés sur les
radios ou à la télévision Baroudeur depuis son plus jeune âge, il
accepta sans rechigner, cette aventure. Ils devaient se rejoindre
à l’aéroport en fin de matinée. Mickael avait réservé deux
places sur le vol 3423, à destination de la capitale de l’îlot treize.
Le plane décollerait à 11 h 50. Il raccrocha, convaincu d’avoir
107 pris la bonne décision. Un pincement au cœur vint lui rappeler
qu’il allait abandonner son fils et sa femme pour une durée
indéterminée. Il ne savait pas s’il pourrait supporter cette
séparation. Isidor avait besoin de son papa et Noémie ne
comprendrait pas son choix. Il baissa la tête et se mit à pleurer.
* * *
Lors de l’assemblée réunissant les membres les plus
influents de l’organisation, les sourires étaient sur tous les
visages. Maurice Hosch, Vivien Planque et Bruno Salonique
avaient tenu leur promesse. Les Nicoriens présents sur Terre ne
constituaient plus une menace, bien au contraire. Ils allaient
permettre à l’Alliance d’ériger son plan et de renforcer son
poids à travers les États. Léonard Amisse se présenta peu de
temps après sur le podium pour analyser la situation.
— Les citoyens sont en état de choc ! Nous devons faire vite
et profiter de ce climat de terreur pour agir !
Quelques applaudissements timides accompagnèrent sa
déclaration, mais la majorité des membres préférèrent, rester digne
et ne pas manifester leur joie, face à ces événements
dramatiques. Des dizaines de personnes avaient perdu la vie et ils ne
pouvaient décemment applaudir. Les représentants du bureau
exécutif se succédèrent sur l’estrade et firent part de la stratégie
à adopter. Les partisans de l’Alliance, présents dans les
différents gouvernements, devaient convaincre leurs semblables de
créer une cellule anti-extraterrestre internationale. Maurice
Hosch avança les arguments devant permettre à l’organisation
de gagner la confiance de tous. En attendant le ralliement du
plus grand nombre, il annonça que d’autres attentats devaient se
produire. Ils se dérouleraient dans les États sous-développés.
Ainsi, toutes les couches de la population seraient touchées.
Quelques voix s’élevèrent, mais Bruno Solonique ne les laissa
pas se propager.
— C’est malheureusement le prix à payer pour établir le
nouvel ordre mondial dont nous rêvons tous…
La séance fut levée. Des planes privés furent affrétés dans le
plus grand secret et les membres de l’Alliance regagnèrent leurs
États respectifs et se mirent immédiatement au travail.
* * *
108 Mickael n’avait pas eu le courage de mettre au courant
Noémie de vive voix. Il lui avait écrit une lettre et l’avait
déposé sur son drap pendant qu’elle dormait. Il avait auparavant
embrassé Isidor, en lui glissant dans un coin de son berceau une
petite peluche accompagnée d’un mot rempli de tendresse.
Lorsque Noémie décacheta l’enveloppe, il était arrivé à
l’aéroport. Il ne répondit pas quand elle l’appela sur son
portable. Pourtant, sa femme et son fils lui manquaient déjà,
malheureusement, l’enjeu était trop important pour faire marche
arrière. Il était convaincu d’éviter l’extermination des peuples
Nicoriens, en rapportant un reportage prouvant la présence
terrienne sur cette planète. Cela permettrait de porter un coup fatal
à l’Alliance… Son Isidor pourrait grandir dans un monde libre,
avec ses inconvénients et ses injustices, mais avec la possibilité
de choisir ce qui est bien ou mal ! Il essuya ses larmes et but un
troisième café. Bruce le rejoignit peu de temps après et ils
évoquèrent les grandes lignes de leur voyage…
* * *
Noémie pleurait. Elle tenait son fils contre sa poitrine et
attendait les infirmières pour qu’elle lui donne son premier bain.
Elle était perdue. Personne de sa famille n’était arrivé. La mère
de Mickael n’allait pas tarder, mais elle n’avait pas envie de la
voir. Elle trouverait une fois encore des circonstances
atténuantes à Mickaël… Elle lui parlerait de son mari et des nombreuses
fois où il avait dû s’absenter alors qu’elle réclamait sa
présence… Noémie ne voulait pas entendre cette énième plaidoirie
et préférait rester seule à pleurer. Pour la première fois depuis
qu’elle était mariée, elle avait peur. Au bout de quelques
minutes, elle arrêta de s’apitoyer sur son sort. Elle venait de saisir ce
qui le poussait à agir de la sorte. La question n’était pas de
savoir s’il avait raison, mais s’il reviendrait un jour… Elle avait
toujours admiré la passion de Mickael pour son métier. Quand
les autres journalistes se contentaient de réciter les textes
défilant sur un prompteur, son mari les faisait vivre. Elle ne pouvait
aujourd’hui aller à l’encontre de son professionnalisme et si
cela devait le conduire sur une planète lointaine, elle le
comprenait. C’était cela qu’elle voulait lui dire au téléphone. Le petit
Isidor avait de la chance de posséder un papa si courageux. Elle
109 souhaitait simplement lui apporter son soutien et lui annoncer
qu’ils attendraient son retour avec impatience et qu’ils étaient
fiers de lui…
* * *
Le plane avait décollé et Mickael ne pouvait plus faire
demitour. Il semblait comme libéré à cette idée. Sa voix retrouvait de
l’assurance et la conversation avec Bruce battait son plein. Ils
imaginaient Narcor et les nombreuses aventures qu’ils allaient
vivre, en commençant bien entendu par le voyage dans l’espace.
— Vous rendez-vous compte, Mickael, combien de
personnes ont rêvé d’un tel voyage ?
— Je le sais bien, je regrette simplement de ne pas pouvoir
partager cette expérience avec ma femme.
— Ne vous inquiétez pas, nous reviendrons et votre fils sera
fier de votre reportage.
— De notre reportage, sans vous, je n’aurai pu avoir le
courage de partir ! Nous sommes associés dans ce projet. Je tiens à
vous remercier de ne pas avoir hésité un instant ! À présent,
parlons un peu de notre petit génie…
Ils discutèrent alors de David. Mickael impressionné par les
capacités de l’adolescent, proposa de le présenter à un ami
exerçant une fonction importante au sein de la firme
informatique la plus réputée de l’État. Il était convaincu qu’il pourrait lui
trouver une occupation liée à sa passion. Cette petite
conversation les mena jusqu’au déjeuner. Après s’être légèrement
restaurés, les deux compères entreprirent de faire une sieste. Ils
ne se réveillèrent qu’au moment où l’hôtesse annonça que le
plane amorçait sa descente. Vingt minutes plus tard, l’appareil
se posait sur la piste. Lorsqu’ils rejoignirent le hall du
pleoplane, ils purent se rendre compte de la chaleur suffocante
régnant sur la capitale de l’îlot treize. Mickael observa par
l’immense baie vitrée la mer et la magnifique plage de sable fin
courant le long du rivage. Il sourit et se retourna vers son ami.
— Il faudra que j’emmène Noémie et Isidor par ici, ce
paysage est fantastique… Si ce n’est pas un paradis terrestre, cela
lui ressemble étrangement, non ? Bon assez rêvé, nous devons
téléphoner à Axel et le retrouver avant que les Nicoriens ne
repartent…
110 Bruce s’était éloigné et regardait les unes des journaux. Il se
retourna vers Mickael en affichant un large sourire.
— Je crois que l’on voyage plus vite que les informations. Il
n’y a pas la moindre photo sur les attentats, ni même un titre sur
les Nicoriens.
Mickael s’approcha en courant, feuilleta plusieurs quotidiens
et se gratta la tête.
— Réfléchissons, les premiers messages sont passés sur les
antennes à vingt-trois heures trente. Ce qui veut dire dix-sept
heures ici. C’est étrange qu’aucun journal ne parle de tout cela.
Venez, on va essayer de trouver une télévision.
Ils en aperçurent une au niveau de la cafétéria, s’activèrent
pour en rejoindre l’entrée et constatèrent qu’on retransmettait
un match de base-ball et qu’aucun télex ne défilait en bas de
l’écran. Mickael se retourna alors vers Bruce très contrarié.
— Je veux bien que les médias ne soient pas à la pointe de la
technologie, par ici, mais ils doivent tout de même être reliés à
l’Atlas et…
Mickael arrêta de parler quand un message qu’il ne
comprenait pas fut diffusé dans le pleoplane. La panique, des personnes
autour d’eux, lui laissa supposer qu’on venait d’annoncer
quelque chose de terrible. Bruce s’était avancé à la rencontre d’une
hôtesse de l’air pour lui demander de lui traduire le
communiqué. Mickael le rejoignit au moment où la jeune femme
commençait à s’exprimer.
— Je ne parle pas très bien votre langue, mais je peux tout
de même vous expliquer les propos dans les grandes lignes. Le
pleoplane et fermé jusqu’à nouvel ordre et tous les vols au
départ de l’îlot treize sont supprimés. Je dois à présent vous laisser
et me rendre à la réunion du personnel navigant…
Mickael et son caméraman se regardèrent et hochèrent en
même temps la tête.
— À partir de maintenant, c’est clair, plus personne ne peut
rentrer ou sortir de l’îlot treize. Nous avons eu de la chance de
pouvoir atterrir…
— Et nous ne pouvons plus faire marche arrière…
* * *
111 Dans sa chambre de la maternité, Noémie répondait aux
questions du colonel Marien.
— Vous comprenez Madame Adebayor, nous devons lui
parler ! Il ne peut pas continuer à faire le jeu de ses
extraterrestres ! Les conséquences pourraient être dramatiques !
Qu’adviendrait-il si certains de nos concitoyens soutenaient
les terroristes et décidaient de se joindre à leurs actions ? Votre
mari en serait tenu responsable… Dites-moi où il est…
Noémie écoutait attentivement le réquisitoire du colonel et
reconnaissait qu’il y avait un risque d’escalade, toutefois, elle
connaissait Mickaël et savait qu’il ne se lancerait pas dans un
tel combat sans être sûr de lui. Elle regarda l’officier, chercha à
paraître le plus crédible possible.
— Comme tous les nouveaux papas, il a certainement eu
besoin de prendre un verre, pour se faire à l’idée ! Je suis certaine
qu’il ne tardera pas à revenir. Maintenant si vous voulez bien
me laisser, je suis extrêmement fatiguée et dans moins de trois
heures, mon petit Isidor va manger…
Le colonel Marien fixa un long moment la jeune maman
avant de sortir. Il posta six hommes à l’entrée de la clinique et
quitta les lieux. Le lieutenant Rest ne comprenait pas pour
quelle raison, ils ne restaient pas.
— Je connais assez les femmes pour me rendre compte
lorsqu’elles mentent ! Il ne viendra pas et vous savez pourquoi ?
Parce qu’il n’est même plus dans notre État ! Cette femme a les
yeux rougis par un trop plein de larmes ! Vous connaissez
beaucoup de nouvelle maman qui se retrouve seule, en milieu
de matinée ? J’ai eu trois enfants et pour chacun d’entre eux j’ai
été présent à l’accouchement… Il est parti. Avec de la chance, il
a été refoulé à l’aéroplane. Sinon il est déjà sur l’îlot treize et il
nous faut le trouver à tout prix !
* * *
Les journées passèrent et les attentats se multiplièrent. Les
agents de l’association ne lésinèrent pas sur les moyens utilisés
et les conséquences furent dramatiques. Le nombre des victimes
approchait les mille et les blessés dépassaient les deux mille
cinq cents. Les membres les plus affectés par cette escalade,
112 murmuraient du bout des lèvres leur désaccord. Une fois de
plus, Bruno Salonique justifia ces actes.
— Tous les jours, dans les régions sous-développées, des
dizaines de personnes meurent. La malnutrition, le manque de
médicaments et les épidémies en sont la cause. Notre nouvel
ordre mondial palliera toutes ces carences…
Cette déclaration eut me mérite de faire déculpabiliser
l’assemblée et plus aucune protestation ne se fit entendre. Dès
la fin de la journée, l’état d’urgence fut déclaré sur plus de
quatre-vingt-cinq États. Les mesures de sécurité misent en place par
les gouvernements étaient impressionnantes. L’armée était
déployée dans toutes les cités et des couvre-feux instaurés. Les
citoyens ne protestaient pas, bien au contraire, l’arrivée des
troupes militaires était accueillie par des applaudissements et
sous les vivats de la foule. Les populations semblaient habitées
par un élan de patriotisme sans précédent… L’Alliance avait
réussi la première partie de son plan. Elle avait convaincu les
peuples de la culpabilité des Nicoriens. Les membres présents
dans les divers gouvernements devaient à présent enfoncer le
clou et demander la création de cette cellule indispensable à la
suite de leur stratagème.
Le 17 novembre, la création du comité de défense des
terriens vu le jour et était constitué de quatre-vingt-cinq personnes.
70 % des représentants faisaient partie de l’Alliance. La
machine était alors lancée…
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Chapitre 10.
Les Nicoriens s’éloignent de leur valeur



Les soldats regroupés devant le quartier général, monté aux
abords du lac mineur, se devaient de rester vigilants. La crainte
de voir de nouveaux navires ennemis se présenter par la mer ou
traverser le ciel pour bombarder une fois de plus les
agglomérations était omniprésente. À ces sujets d’inquiétudes s’étaient
ajoutées les mauvaises nouvelles en provenance d’Errev, mais
aussi les rumeurs de nombreuses échauffourées à l’entrée des
autres villes. Seul Anakeme semblait épargnée par cette vague
de violence. Le commandant Rez, chef des armées se voulait
catégorique.
— Il n’y a qu’une façon de mettre un terme à ces opérations
indignes de nos peuples ! Il faut répondre par la force et
contraindre les fauteurs de trouble à se rendre ! Aucun compromis
ne peut être envisagé ! Ils ont bafoué les lois ! Nous devons tous
les arrêter et les juger !
Les officiers Yetis et Calanes cherchaient à calmer ses
ardeurs.
— Commandant, ses hommes et ses femmes ont combattu à
nos côtés et sans eux, il n’aurait pas été possible de repousser
l’ennemi.
— … Les conflits ont éclaté suite aux mesures prises
concernant l’épidémie. Les familles ont peur… Elles souhaitent
rester ensemble et ne veulent pas laisser l’un des leurs à
l’extérieur d’une ville. Nous n’avons pas mesuré le risque que
pourrait entraîner le blocus à l’entrée des agglomérations…
L’épidémie court et nous devons trouver un antidote. En
attendant, nous ne pouvons parquer nos concitoyens dans des
mouroirs…
Le commandant ne prêtait pas attention à leurs propos, il
avait pris son telomètre et conversait avec l’officier ayant sous
son commandement la défense d’Errev.
115 — Vous devez annihiler toute rébellion et reprendre le
contrôle de la ville ! Nous ne tolérerons pas qu’une poignée
d’individus sème la pagaille et entraîne les citadins dans une
véritable guérilla contre les forces militaires…
Les deux officiers écoutaient désespérés. Ils étaient contre
ses ordres et Yetis chercha à convaincre les autres généraux de
ne pas suivre leur supérieur dans son escalade de violence.
— Nous ne pouvons accepter de tirer sur des civiles ! Je
doute que le général Erg ou les présidents approuvent vos
agissements ! L’armée doit tenter d’apaiser les choses et non pas
envenimer la situation. Comment croyez-vous que la population
va réagir face à cette escalade militaire ? Ne nous écartons pas
des principes de notre société…
Le commandant s’emporta.
— De ce côté de la Decorde, je suis le chef. Personne ne sait
où se trouvent les présidents et le général, ni même s’ils sont
encore vivants ! C’est à nous de maintenir l’ordre et c’est grâce
à la discipline que nous pourrons rebâtir les villes et retrouver
une vie paisible ! N’avez-vous pas vu le comportement des
envahisseurs ? Ils n’arrivaient même plus à tenir leurs troupes !
Ne nous montrons pas aussi faibles ! Le général Erg nous a
confié une mission, celle de prendre soin des peuples
Nicoriens ! Nous devons les remettre sur le droit chemin ! Même si
cela nous contraint à tirer sur nos semblables ! C’est l’unique
solution pour permettre à la société de retrouver sa sérénité et
son pouvoir !
Les officiers se regardèrent septiques, pourtant, personne
n’osa contredire le commandant et chacun regagna son unité.
En moins de trois jours, des centaines de Nicoriens furent
arrêtées et emprisonnés dans des camps. Les personnes contaminées
se voyaient traitées comme du bétail et parquées dans des
enclos. L’armée avait repris le contrôle de toutes les villes, mais le
mécontentement des civiles continuait de s’accentuer…
* * *
Le capitaine Jack et ses associés ne se trouvaient plus très
loin de Barbalac. La traversée s’était déroulée sans encombre, si
ce n’est leur combat avec trois ratcats cachés sur le navire.
Pendant trois jours, ces monstres semèrent la terreur et il fallut toute
116 l’ingéniosité de Jack pour s’en débarrasser. Il fit placer des
appâts sur un chemin bien tracé et obligea ainsi les prédateurs à
sortir des cales. Une fois sur le pont, ils devinrent des cibles
faciles et finirent leur existence au fond de la Decorde… Le
passage des eaux aimantées fut délicat, mais le niveau de la
mer, étrangement bas, permit au navigateur de déceler les récifs
et de les contourner. Deux jours plus tard, le navire jeta l’ancre
à quelque mille des côtes de Barbalac. Jack voulait attendre la
nuit pour débarquer et éviter ainsi d’être repéré.
Les soldats terriens, guettant depuis sept jours leur venue,
furent soulagés de recevoir un message radio et réussirent non
sans mal à se faufiler entre les lignes Nicoriennes pour partir à
leur rencontre, à bord d’un zodiac. Ils profitèrent d’un
flottement entre les différentes relèves Nicoriennes postées à
quelques mètres de la crique, pour s’éloigner des côtes sans être
vus. Peu de temps après, les unités Nicoriennes chargées de
surveiller cette partie de la Decorde regagnèrent le port et
délaissèrent momentanément leur poste. La voie était donc libre
pour le débarquement du Bakir.
Plusieurs voyages furent nécessaires, pour transporter les
jerricanes. Les compagnons de Jack écoutaient attentivement le
récit des éclaireurs. L’armée extraterrestre était présentée
comme invulnérable et très bien organisée. Il ne s’en était fallu
d’un rien qu’elle ne réussisse à détruire la flotte terrienne. Le
capitaine ne s’en souciait pas, pris de bouffées de chaleur, il
souhaitait quitter au plus vite cette planète.
Le jour commençait à se lever et le plus dur pour les terriens
restait de transporter les nombreux bidons de Bakir entreposés
en bas de la crique, jusqu’au sous-bois où se trouvait le
transporteur, car les troupes Nicoriennes surveillaient de nouveau la
zone. Jack n’était pas pour autant prêt à renoncer à une partie de
son butin, toutefois, devant le compte-rendu des éclaireurs et le
déploiement de l’ennemi, il dut revoir ses ambitions à la baisse
et décida de procéder qu’à un seul passage. Durant leur trajet à
découvert, les tirs du vaisseau terrien devaient couvrir leur fuite,
mais les soldats ne disposeraient que de très peu de temps, pour
parcourir la distance. Ils ne pourraient emporter avec eux qu’un
jerricane par personne… Cela signifiait qu’une grande quantité
de Bakir allait être abandonnée. Malheureusement, c’était
l’unique solution pour quitter Narcor sans encombre. Jack
cal117 cula rapidement la perte et se promit de trouver le moyen
d’éliminer une partie de ses associés, pendant le voyage… Il
demanda aux hommes de se tenir prêt et envoya les éclaireurs
prévenir le vaisseau. Une dizaine de minutes plus tard, les
premières rafales arrosèrent le champ. Les troupes Nicoriennes
coururent se mettre à couvert et les compagnons de Jack
commencèrent leur parcours du combattant. Les gardes Mégolatiens
ne tardèrent pas à se rendre compte de la manœuvre ennemie et
décidèrent de répondre aux tirs, sans qu’aucun ordre ne soit
donné. Des soldats terriens tombèrent, d’autres abandonnèrent
les jerricanes pour tenter de rejoindre plus vite le sous-bois. Le
capitaine Jack était en furie. Il transpirait à grosses gouttes et
tenait fermement son baril de Bakir en hurlant à ses associés de
ne pas lâcher leur précieux bagage… Seulement dix-neuf
hommes réussirent à atteindre le vaisseau. Sept d’entre eux y étaient
arrivés les mains vides… Le pilote décolla aussitôt les portes
verrouillées. Les soldats voulurent s’excuser d’avoir abandonné
le Bakir, mais Jack coupa court à toute discussion en annonçant
qu’il ne partagerait pas de façon équitable le maigre butin. Il
méritait un dédommagement supplémentaire pour ses maux qui
le rongeaient jour et nuit. Il sortit une grenade de sa poche et
menaça de la dégoupiller si quelqu’un lui contestait ce droit. En
voyant dans quel état de transe il se trouvait, aucun militaire ne
protesta. La vie valait beaucoup plus qu’une infime partie de cet
or liquide. Ils venaient tous d’échapper à la mort et ne
souhaitaient plus qu’une seule chose, retourner sain et sauf sur Terre.
* * *
Le commandant Rez était contrarié par l’évasion des
terriens. Leur capture aurait été d’une grande utilité. Elle aurait
permis de les interroger sur les combats se déroulant dans le
désert. Maintenant, comment savoir ce qui se passait là-bas ?
Les bidons de Bakir trouvés en bas de la crique ou sur le champ
de bataille, laissaient à penser que ces soldats étaient des
déserteurs et qu’ils avaient volé leur armée. Cela ne voulait pas dire
pour autant qu’ils étaient les derniers représentants terriens sur
la planète. D’autres navires allaient peut-être se présenter et il
faudrait faire face… Après avoir mis aux arrêts les gardes ayant
pris l’initiative de riposter sans en avoir reçu l’autorisation, Le
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