Naufrage sur Kriakos

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Loin dans le futur de l’humanité, alors que celle-ci a essaimé sur de multiples mondes et créé un Empire, l'officier Condor embarque dans un patrouilleur pour sa première mission. L’Empire est en guerre. Condor vient de terminer sa formation militaire. Il démarre sa carrière « sur le terrain » en faisant équipe avec un vétéran, à bord d’un biplace fatigué, pour assurer une mission minable. Harald et lui ont ordre de livrer une banale mallette à un officier de haut rang sur le vaisseau amiral de l’armée. Condor se sent voué à l’abandon lorsque son patrouilleur s’écrase sur P609. Ce monde semblable à la Terre, bien que répertorié dans les bases de données, est une planète sans intérêt économique, tombée dans l’oubli depuis plus de cinq mille ans. Seul survivant après le crash, Condor décide de partir à la recherche des descendants des colons qui ont pris pied sur P609 dans le cadre d’un programme d’essaimage très ancien. Il est loin de se douter qu’il va être confronté à une époque que l’humanité a traversée, loin dans son passé. Les moyens militaires de Condor, démesurés, vont jouer un rôle capital dans la guerre que se livrent les rois pour se défendre ou attaquer.
Publié le : mercredi 30 mars 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026204664
Nombre de pages : non-communiqué
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Charles ALBERT
Condor Naufrage sur Kriakos
© Charles ALBERT, 2016
ISBN numérique : 979-10-262-0466-4
Courriel : contact@librinova.com
Internet : www.librinova.com
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ÉPOPÉE DE KRAKEN
I ***
*
Amiral Hurban, je vous fais parvenir au plus tôt, par des moyens discrets, ce que vous savez. Ce que vous attendez, aussi, avec impatience, je n’en doute pas.
Oui, très juste, avec impatience. Hâtez-vous, Baron. Le temps presse.
Je fais au mieux. Vous trouverez ce qu’il vous faut dans la mallette noire que j’ai préparée. Il y a deux fermetures sécurisées. La première est pour vous. Après l’avoir ouverte, la boîte que vous découvrirez à l’intérieur ne peut être déverrouillée que par quelqu’un dont je ne dévoilerai pas le nom pour l’instant, pour des raisons que vous comprenez sans peine. Sachez seulement que je fais en sorte que cette personne soit à bord de votre vaisseau amiral avant l’arrivée du colis.
Assurez-vous de ça. Je n’aime pas attendre. Ce serait malvenu. Et prenez en compte que le Galatée va changer de cap d’ici peu.
Oui, je sais, c’est fait. La mallette va partir d’un instant à l’autre, d’un endroit tenu secret. Je ne vous donne pas plus de détails, par sécurité, mais soyez assuré que c’est imminent.
Sous bonne et puissante escorte, j’espère. Vu son importance...
Ce n’est pas l’option que j’ai choisie. Je ne veux pas attirer l’attention sur l’objet. Je préfère la discrétion. Ce sera un appareil banalisé qui va être chargé du transport. Un appareil identique à des milliers d’autres.
Merci Baron Aterkhan. J’espère que votre choix est le bon. Pour le bien de l’Empire, et pour la sauvegarde de Kraken, son bras armé. À bientôt !
Bonne chance, Amiral Hurban. Et que la bienveillance de Dieu soit sur vous et vos hommes.
Le patrouilleur biplace E127 filait dans l’espace, infime poussière blanche scintillante, traçant sa route invisible dans une zone que l’Empire avait délaissée depuis longtemps. Quelque part dans la constellation d’Orion. À bord, pour Condor, jeune officier qui venait de terminer ses cycles de formation, il s’agissait d’une première mission opérationnelle ; enfin ; il l’avait tant attendue. Les simulateurs et les pseudo-sorties, saut de puces dans le vide sidéral à bord d’engins poussifs et démodés, il en avait ras le bol. Fini.
Il avait été enfin désigné, selon l’usage, comme coéquipier d’un vétéran qui ne comptait pas moins de trente années au service de Kraken, l’armée de l’Empire : l’officier Harald, aussi peu bavard qu’il était costaud ; une véritable armoire à glace, gabarit hors du commun qui ne servait à rien à bord du E127.
Harald ne lui adressait la parole que pour le strict nécessaire ; il n’avait aucune envie de raconter à un bleu ses glorieuses missions, ses victoires, son passé ; il considérait que si le petit jeune était sorti de l’école et jugé apte à assurer une mission, il pouvait fort bien se débrouiller sans aucune aide avec toutes les informations variées qui tapissaient les écrans et la verrière intérieure du cockpit. L’E127, surnommé Falcon par les militaires de l’Empire qui l’utilisaient depuis pas moins de cinquante années terrestres, devait livrer une banale mallette sécurisée à un certain militaire de haut rang – nom inconnu, top secret – qui commandait sur le croiseur Galatée. C’est tout ce qu’ils savaient de leur mission. Ils n’en sauraient pas plus.
Condor considéra que les codes secrets qu’elle devait contenir – ce qu’il supposait – ne pouvaient avoir qu’une importance très secondaire, puisqu’on les confiait à un équipage seul, sans escorte. Avec un bleu à bord. L’E127, outre ses deux pilotes humains en responsabilité de la mission et de la navigation, avait à son bord un droïde militaire modèle D9C, assis derrière Condor. Harald avait mis le D9C en sommeil, conformément au règlement, car il ne servait que dans les phases de combat, ou lors des sorties en milieu hostile, quand l’E127 se posait sur un monde dangereux ou inconnu.
Pour une première, le jeune officier aurait pu s’attendre à mieux et avoir plus de chance, nettement plus de chance. Car elle lui faisait défaut depuis le début de cette mission. Pour des raisons administratives – documents perdus lui avait-on dit – il était parti avec deux mois de retard par rapport à ses collègues de promotion, à la fin de sa formation. Mal classé, il n’avait pas pu choisir sa première affectation, ni le vétéran avec qui il allait faire équipe. Au final, il était tombé sur ce grincheux de Harald, à bord d’un banal patrouilleur un peu dépassé. Beaucoup de ceux qui comptaient parmi amis et collègues de Condor avaient embarqué sur des vaisseaux de combat prestigieux, immenses villes parties sur le théâtre des opérations pour défendre les intérêts de l’Empire. Ils allaient rejoindre des flottes qui croisaient aux quatre coins de l’espace. Quelle dérision. Pour lui, après la première peine que constituaient son souci administratif et son départ retardé, la seconde était Harald. Et la troisième, encore plus grande, était de se voir attribuer une mission de simple livreur : quitter l’astroport en catimini au milieu des heures les plus creuses pour s’en aller s’arrimer au Galatée afin de fournir à un inconnu cette petite mallette de cuir noir, énigmatique objet sans intérêt et sans valeur, et dont la livraison sans danger a priori ne lui procurerait rien. Car il n’y avait aucune once de gloire à tirer en la transportant. L’Empire, en guerre depuis déjà cent seize ans, pouvait réserver bien des surprises, tant les missions étaient nombreuses et diverses. Clairement, ce n’est pas de celle-là qu’il avait rêvé. Il avait été formé et entraîné pour combattre les ennemis de l’Empire, ces Forussiens et tous leurs alliés, fourbes, puissants et insaisissables. Les Forussiens avaient pris le nom de leur grande planète Alpha-Forus, où une colonie humaine très ancienne avait prospéré au point de devenir anormalement riche et influente. Elle avait fait sécession, entraînant avec elle dans son hasardeux destin ses voisins d’abord, puis tous ceux qui rejetaient l’emprise de l’Empire pour une raison ou pour une autre. Cette coalition disparate s’était organisée, armée, et avait trouvé le moyen de faire alliance, sans doute moyennant de juteux financements, avec une race humanoïde issue des confins de la constellation du scorpion. Une race dont on savait peu de choses, si ce n’est qu’elle concevait, fabriquait et fournissait de remarquables vaisseaux. Ils faisaient sa réputation. Des engins de guerre furtifs, rapides, solides, pouvant même être réadaptés pour l’espèce humaine, ce qui permettait à la coalition des Forussiens de tenir tête aux grands moyens que déployait l’Empire depuis tant d’années. Celui-ci tentait de faire rentrer dans le rang tous ces rebelles en leur coupant leurs approvisionnements militaires et commerciaux. Une stratégie visant à les diviser avait lamentablement échoué. La guerre perdurait, les stratégies mises en œuvre se succédant les unes aux autres en fonction de l’évolution de la situation et du rapport de force.
Le lieutenant Condor venait d’entrer dans sa vingt sixième année. Ses parents n’avaient jamais été riches, si bien qu’il était né et avait grandi dans l’une des banlieues les plus pauvres de l’Empire, une de ces cités de l’espace, délabrées, insalubres, sinistres, mal entretenues, errant en orbite autour de la Terre. Il s’y concentrait des populations terriennes qui n’avaient pas les moyens de profiter des quelques espaces naturels vivables qu’il était encore possible de trouver sur la planète bleue. Ces endroits idylliques étaient réservés aux élites, aux gens qui comptaient. Il fallait vraiment gravir les derniers échelons en haut de l’échelle sociale pour s’y tailler une place. Condor pouvait au mieux espérer, s’il atteignait un jour un grade élevé dans les armées de l’Empire, acquérir un petit domaine dans une colonie, sur une planète pacifiée
présentant quelques aspects agréables pour y couler une retraite confortable.
Condor avait très tôt été passionné par l’ethnologie et l’archéologie. Par l’histoire aussi, dans une moindre mesure. Ils les avaient étudiées par ses propres moyens. Les connaissances qu’il avait acquises sur ces sujets durant son adolescence résultaient avant tout d’une autoformation. Mais son projet d’études avait tourné court. Il fallait de l’argent pour exercer de tels métiers. Il lui aurait fallu quitter sa banlieue pourrie pour gagner une de ces stations orbitales réputées pour ses experts techniques ou scientifiques. Eux seuls délivraient les diplômes, et donc le droit de pratiquer certaines activités basées sur le savoir, moyennant finances. Le problème, dans un tel système, n’était pas le niveau de connaissances à acquérir et à maîtriser, mais avant tout d’avoir assez d’argent pour passer l’examen devant un jury d’experts. Compte tenu de sa situation sociale, la voie la plus prometteuse pour lui résidait dans les carrières qu’offraient les armées de l’Empire. Kraken était une dévoreuse d’hommes qui avait besoin de jeunes comme lui. Il n’avait pas hésité longtemps. Il avait signé pour dix ans, comme beaucoup d’autres. Kraken l’avait pris en charge et il lui appartenait, corps et âme, jusqu’à la fin de son engagement.
En plein désert sidéral, l’E127 alluma soudainement deux voyants rouges, et bien que Harald demeurât de marbre en analysant la situation, il comprit en quelques secondes que ça n’annonçait rien de bon. Les ordinateurs de bord lui donnèrent rapidement, oralement via le système de synthèse vocale qui se fit entendre dans le cockpit, tous les détails et précisions dont il pouvait avoir besoin. Le moteur de propulsion principal venait de passer en situation critique, tandis que le moteur secondaire ne pouvait que leur donner un temps de vol limité, alors qu’ils étaient loin de tout. Ni le Galatée ni les bases arrière ne se trouvaient à la portée de cette propulsion secondaire. L’officier supérieur tenta une première action de correction en actionnant une commande de réactivation des paramètres nominaux du moteur qui les lâchait. Il essaya une seconde chose en donnant un ordre oralement, que les ordinateurs de navigation exécutèrent aussitôt. Il intervint une troisième fois en leur donnant un nouvel ordre, quelques instants plus tard. Puis il râla, comme il savait si bien le faire, ne parlant que pour lui-même, comme s’il avait été seul dans le biplace, et seul concerné par les ennuis.
C’est négatif, conclut Harald. Rien à faire. Satanée machine. Je leur avais bien dit qu’elle donnait des signes de fatigue et qu’il était temps de la changer. Le nouveau modèle de patrouilleur est pourtant sorti depuis longtemps. Mais non, voyons, pour ce vieil Harald endurci, un bon vieux E127 rafistolé et hors d’âge fera tout à fait l’affaire ! Il en a vu d’autres ! Ben voyons ! … Foutus administrateurs qui ne voient que les économies à faire, bien assis dans leurs fauteuils, au chaud, dans leurs bases ultras sécurisées.
Il devait être particulièrement contrarié et énervé pour avoir parlé si longtemps, pensa Condor. Harald sembla se souvenir du jeune officier en lui ordonnant de préparer la mise en route de la propulsion secondaire, car le moteur principal se révélait irréparable et aller les lâcher d’un instant à l’autre. L’E127 avait déjà considérablement réduit sa vitesse, à des niveaux bien en dessous de la vitesse de la lumière. Ils se traînaient. Alors que le ralentissement se poursuivait, Harald envoya un premier message de détresse indiquant qu’il ne pourrait pas livrer son colis dans les temps, qu’il passait en propulsion secondaire, et que par conséquent, il allait devoir se poser sur une planète dans le coin, qu’il allait déterminer au plus tôt, et dont les coordonnées seraient communiquées dans un message ultérieur, à suivre. Il ordonna ensuite aux ordinateurs de fournir dans un communiqué purement technique tous les paramètres de vol et de situation du patrouilleur afin de rendre des recherches possibles, au cas où les choses tourneraient mal.
Condor avait fait le nécessaire ; il était prêt. Il en informa Harald qui bascula manuellement en propulsion secondaire, préférant gérer la manœuvre lui-même plutôt que de
laisser le pilotage automatique réaliser cette opération. Ils consultèrent ensuite les bases de données pour savoir ce qui se trouvait dans le coin. Pas grand-chose en réalité. Quelques planètes avaient été référencées, parmi les plus dignes d’intérêt. Deux seulement sortaient du lot, les deux seules à peu près vivables, sans se montrer trop exigeants. P612 et P609. P612 était inhabitée et se trouvait en limite du rayon d’action que pouvait leur donner leur moteur de secours, alors que P609, alias Kepler 712A, était plus proche, la possibilité de s’y poser s’en trouvant facilitée, et leur offrait de surcroît une particularité notable. L’atmosphère y étant aisément respirable, elle avait fait l’objet d’un plan de colonisation ancien. Un programme d’essaimage nommé Arturius, disait l’histoire, avait était mis en œuvre et suivi plusieurs décennies durant, environ cinq mille ans plus tôt. La colonie CLN-719, dans la constellation d’Orion, avait été affectée à cette planète P609, en l’an 3107 du calendrier officiel. Les données historiques disaient que cette colonie avait donné signe de vie et avait été suivie sur Terre par des spécialistes durant cinq cents ans environ, jusqu’en l’an 3630. Mais depuis, plus de nouvelles, le suivi de CLN-719 ayant été abandonné en même temps que beaucoup d’autres. Aucune visite ou contact postérieur à cette date n’avait donné lieu au moindre rapport qui serait venu enrichir l’histoire des gens qui étaient venus là. Six mille familles, trente chiens, autant de chats, deux cents chevaux, trois cents moutons, cent cinquante porcs, divers autres animaux sauvages ou domestiques et des tonnes de matériel avaient constitué cette colonie CLN-719 et avaient été déposés là par le vaisseau cargo Furax-15. Que restait-il de leurs descendants, ceux des hommes et femmes qui avaient été perdus de vue en 3630 ? Comment avaient-ils survécu et évolué ? Mystère. Cette colonie, ou ce qu’il en restait, pour des raisons inconnues, était passée à la marge de l’Empire d’abord, puis en était sorti totalement. L’existence d’une colonie sur P609 pouvait aussi bien constituer un avantage pour les deux hommes, qu’un inconvénient, selon que leur récupération par un vaisseau militaire de secours serait ou non facilitée par les autochtones.
Harald, une fois sa décision prise, sans vraiment demander son avis au petit jeune, envoya un second message de détresse, comme il l’avait annoncé : « ... allons nous poser sur P609 dans Orion, avons pris quelques renseignements, mais beaucoup d’inconnues demeurent concernant ce monde. Le moteur auxiliaire semble fonctionner correctement ; les ordinateurs de bord vont envoyer nos derniers paramètres de vol pour localisation ultérieure ».
Par la sainte mère d’Andromède, on va devoir poiroter combien de temps dans ce trou à rats ? maugréa l’officier supérieur.
Comme souvent, à son intention. Car il n’attendait aucune réponse de la part de son coéquipier, qui se garda bien de fournir un commentaire. Il ne faisait aucun doute que Harald allait se montrer encore plus maussade, voire exécrable. Quelques instants plus tard, l’ordinateur central leur annonça, d’un ton dénué d’humanité et de sentiment, que l’envoi des derniers paramètres de vol et des derniers messages avait échoué. D’autres essais furent tentés, sans succès. Leur localisation ultérieure, s’ils survivaient à l’atterrissage du biplace, ne serait pas simplifiée. Harald serra les dents et tourna son regard vers le plancher, sans le voir, ruminant sur les mauvaises nouvelles qui s’abattaient sur lui sans pitié, les unes après les autres.
Le patrouilleur en perdition filait vers la volumineuse planète qui grossissait à vue d’œil. Deux de ses trois satellites étaient eux aussi visibles, l’un verdâtre, le plus gros, l’autre rougeâtre, nettement plus petit. Les bases informatiques contenaient énormément d’information concernant ce monde, même si quelques données capitales manquaient, et même si elles dataient de près de 5000 ans. Selon les bases de données, le troisième satellite, gris et lunaire, était le plus petit. Un soleil brillait à une distance convenable qui rendait les températures au
sol proches de celles qui avaient permis à l’humanité de prendre son essor sur Terre. P609 était plus grosse, mais moins dense, si bien que la gravité ressentie était semblable à celle de la Terre. Vue de l’espace, elle était multicolore. Un arc en ciel permanent. Les zones occupées par les eaux étaient bien moindres que sur Terre, car de grandes quantités étaient souterraines. Sa surface présentait de vastes zones désertiques, des canyons, des cratères gigantesques, de nombreuses chaînes de montagnes, des forêts très étendues, des endroits colorés où le vert ne dominait pas toujours. D’après les premiers explorateurs, ces zones étaient couvertes d’une végétation luxuriante, alliant d’innombrables espèces de plantes, rappelant l’antique forêt amazonienne presque disparue sur Terre. L’E127 fit bientôt sortir ses boucliers de protection pour la rentrée imminente dans l’atmosphère de P609 qui tournait lentement en dessous d’eux. Le cycle en était de trente heures.
Par précaution, Harald transféra les données nécessaires à leur survie dans la mémoire du droïde. Ils auraient besoin de lui, mais plus tard, lorsque le patrouilleur serait au sol. Il transféra également ces mêmes informations dans les ordinateurs miniaturisés incorporés et connectés à leurs casques, et dans divers autres matériels d’exploration, au cas où. En vieux briscard ayant sillonné l’espace sur d’incommensurables distances, il préférait multiplier les copies des données utiles tant que les ordinateurs centraux étaient opérationnels. On ne pouvait pas exclure qu’ils soient endommagés et rendus inutilisables si le Falcon se posait trop brutalement.
Le biplace avait aussi ouvert toutes ses « oreilles » pour détecter des signaux sur toutes les gammes de fréquences. Les radars fouillaient les spectres, les détecteurs cherchaient tout type de mouvement, d’autres capteurs optiques enregistraient d’éventuelles manifestations lumineuses dues aux communautés humaines. Des centaines de photos du sol furent rapidement prises et analysées par les systèmes d’intelligence artificielle. Rien. Mis à part des amas de pierres statiques qui pouvaient passer pour des constructions en partie démolies. Ou très sommaires. Toutefois, une bonne partie de la surface échappait à leurs recherches, car une épaisse couverture de nuages faisait écran. Il s’agissait bien de nuages, sur une épaisseur incroyable. Le Falcon s’y engouffra. Visibilité nulle tout à coup. Activité électrique intense. Des éclairs puissants fusèrent de toutes parts, que les boucliers de l’avant repoussaient et déviaient. Le pilote automatique contrôlait tous les paramètres. L’angle de descente demeurait bon, la vitesse adaptée. Mais Harald serra les mâchoires, se reprochant sans rien en dire d’avoir laissé le pilotage automatique à la manœuvre pour tenter d’atterrir dans une telle purée orageuse. Un compte à rebours affiché en gros caractères verts sur la paroi intérieure du cockpit indiquait que le sol serait atteint dans une minute et demie environ. Les déflecteurs arrière étant sous-dimensionnés, une charge électrique puissante, ou une boule de foudre, liée à quelque phénomène atmosphérique local, trouva un passage jusqu’au moteur auxiliaire qui toussa, s’enflamma un instant, puis s’arrêta, si bien que le Falcon poursuivit sa trajectoire avec un panache de fumée noire comme s’il avait été touché par l’ennemi. L’alarme se mit à retentir, lancinante, régulière, un clignotement lumineux envahissant l’habitacle d’une lumière rouge sang. « Ce patrouilleur est maudit, et ma première mission aussi », ragea Condor. « On a perdu les deux moteurs en moins de deux heures de temps terrestre. Quelle poisse ! C’est pas possible ! », hurla Harald, hors de lui.
Quelles options leur restait-il à présent ? 58 secondes avant l’impact. Le jeune officier interrogea Harald du regard. Le vétéran décida de laisser les commandes au pilotage automatique jusqu’au bout, afin qu’il fasse au mieux. De toute façon, la visibilité était nulle. Les calculateurs de bord avaient au moins assuré jusque-là d’éviter les mers et les zones de montagne, d’après une cartographie des lieux vieille de cinq mille ans. Toutefois, les inconnues étaient nombreuses, les probabilités d’une mauvaise surprise au moment où la surface serait en vue bien trop grandes. On ne pouvait plus se fier à quoi que ce soit. Ils vivaient peut-être
leurs dernières secondes. Le sol leur apparut enfin. Sous eux, une forêt dense, dont la lisière bien visible se rapprochait un peu trop vite. L’angle de descente n’était pas mauvais. L’espoir les gagna immédiatement : ils pouvaient encore s’en tirer. Le patrouilleur commença à écrêter les grands arbres, des géants de près de deux cents mètres, d’après les données qu’affichaient les écrans et que débitait la voix de synthèse des ordinateurs de bord. Là-bas, après la lisière, s’étendait une zone semi-désertique, avec ici et là quelques touffes de buissons ou de gros rochers, sur une surface de terre nue. À présent, les troncs étaient fauchés à mi-hauteur, le Falcon fortement secoué traçant un sillon qui allait rejoindre la bordure de la forêt, comme un sanglier pouvait le faire dans un champ de blé mûr. Il déboucha à pleine vitesse sur la zone aride, alors que les rétrofusées venaient de s’éteindre, à bout de carburant. Derrière lui, le sillon tracé était en feu, tandis qu’une traînée de fumée noire continuait à suivre la trajectoire rasante de l’appareil en perdition. L’ordinateur de bord modula au mieux la forme du fuselage et le profil des ailes pour atténuer la vitesse, car il ne restait plus que ça à tenter. Les alarmes sonores et visuelles continuaient à emplir le cockpit où les hommes attendaient l’impact final, sanglés sur leurs sièges, casques sur la tête. Un amas rocheux aux arêtes vives leur parut soudain se trouver sur la trajectoire du Falcon qui venait de rebondir sur le sol. Le calculateur de bord avait enregistré l’obstacle, mais ne put calculer ce qui allait se passer. Il afficha « impact imminent probable, à 58 pour cent ». Harald considéra que la malchance les persécutant, l’impact aurait lieu, même si le calcul donnait environ une chance sur deux. Il avait une seconde pour prendre une décision. Il actionna la commande qui propulsa la verrière du cockpit dans les airs. Une seconde après, le mécanisme de son siège éjectable s’enclencha automatiquement, l’extrayant de l’habitacle en quelques fractions de seconde. L’officier supérieur avait raison de penser que la malchance s’acharnait contre lui, car l’éjection de la verrière, défectueuse, manqua de puissance, et donc de vitesse. Elle fut rattrapée par le siège propulsé qui s’écrasa dessus, comme une balle de fusil atteignant une assiette jetée en l’air par le tireur. L’impact, terrible, ne pouvait guère laisser à Harald un espoir d’en réchapper. Condor avait relevé la tête pour suivre l’éjection de son commandant. Il ne put rien voir. Il n’entendit que le son atténué du choc fulgurant, mêlé à d’autres bruits : percussions, sifflements de l’air. Deux secondes plus tard, le fuselage du Falcon rasa les pointes aiguës des rochers, rajoutant leur part de dégâts. Mais le contact ne fut pas suffisant pour faire capoter l’appareil qui les enjamba de justesse, pour aller toucher une dernière fois le sol où il se traîna dans l’axe de sa trajectoire. Harald avait fait le mauvais choix. Condor se rendit compte que malgré les prouesses technologiques dont disposait le biplace, la mort pouvait s’abattre d’un rien, une frontière ténue séparant les deux mondes.
Dès que le patrouilleur se fut immobilisé après sa longue glissade, le lieutenant se libéra vivement de son siège et de ses sangles, sauta sur ce qui restait de l’aile gauche en grande partie arrachée, se laissa tomber à terre sans s’y enfoncer, et courut avec lenteur, entravé par le surplus de la gravité locale. Il parcourut le profond sillon que venait de tracer le Falcon, afin de revenir en arrière, dans la ferme intention de retrouver Harald. Avec un espoir fou. Peut-être avait-il survécu. Peut-être. La médecine faisait des miracles. Il retrouva son coéquipier sans difficulté ; dans une mare de sang. Un simple regard lui confirma que tout espoir était vain. Toute la partie haute de son corps avait était écrasée, méconnaissable. Harald venait de terminer ici sa longue carrière, d’une piteuse façon qui plus est. Il n’irait nulle part ailleurs. Pour lui, rideau. Condor allait devoir consigner tout ça dans son rapport. C’était bien peu glorieux. Il activa à distance le droïde de combat, son seul partenaire. Le robot s’en était tiré intact, tout comme lui. Le D9C se dégagea du siège où il était resté rivé, complètement inerte jusque-là, étranger à la tragédie qui venait de se jouer. Il rejoignit rapidement Condor qui lui ordonna de creuser une tombe là même où Harald avait trouvé la mort, d’y placer le cadavre, de la refermer, et de s’en retourner à sa place dans le Falcon où il devait se remettre en sommeil jusqu’à nouvel ordre, dès que sa tâche serait terminée. L’impressionnante machine
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