Ne brûlez pas les sorciers...

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Après avoir mené une vie sentimentalement désordonnée et sexuellement bien remplie, Lopo tombe gravement malade. Son destin se trouve alors balloté entre d'une part les décisions de sa pieuse épouse qui pense que la prière peut guérir son ami, d'autre part les croyances ancestrales de sa "famille" pour qui le salut ne peut venir que des "esprits". Ce roman a pour cadre un pays imaginaire sous les tropiques où le sida continue d'être considéré comme une maladie de la honte et où l'on pense encore que cette pandémie peut être transmise par les mauvais esprits.
Publié le : jeudi 1 février 2007
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EAN13 : 9782336252568
Nombre de pages : 208
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Ne brûlez pas les sorciers…

© L'HARMATTAN,2007
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ISBN :978-2-296-02538-7
EAN :9782296025387

Donatien Baka

Nebrûlez pas les sorciers…

Roman

L’Harmattan

Encres Noires
Collection dirigée par MaguyAlbet

N°283, Hélène KAZIENDÉ,Aydia, 2006.
N°282,DIBAKANAMANKESSI,On m’appelaitAscension Férié,
2006.
N°281,ABANDAàDjèm,Á contre-courant, 2006.
N°280, Semou MaMaDIOP,Le dépositaire,2006.
N°279, Jacques SOM,Diké, 2006.
N°278, MarieAngeEVINDISSI,LesexilésdeDouma,2006.
N°277,Assitou NDINGA,Lesmarchandsdudéveloppementdurable,
2006.
N°276,Dominique M’FOUILOU,Le mythe d’Ange, 2006.
N°275,Guy V.AMOU,L’hyène etl’orfraie, 2006.
N°274,Bona MANGANGU,Kinshasa.Carnetsnomades,2006.
N°273,Eric JoëlBEKALE,Le cheminementdeNgniamoto,2006.
N°272, Justin KpakpoAKUE,Lescanonsde SikuMimondjan, 2006.
N°271, N’DOCISSE,Boomerangpourlesexorcistes, 2006.
N°270,FrançoisBIKINDOU,Des rires sur une larme, 2005.
N°269,BaliDe Yeimbérein,le «Baya »,2005.
N°268,Benoît KONGBO,Sousles tropiquesdu paysbafoué, 2005.
N°267,FrédéricFENKAM,Safari au paradisnoir, 2005.
N°266,FriedaEKOTTO,Chuchotepas trop, 2005.
N°265,Eric JoëlBEKALE,Le mystère deNguema.Nouvelles, 2005.
N°264,Bathie Ngoye THIAM,Nouvellesfantastiques sénégalaises, 2005.
N°263, Marcel KEMADJOU NJANKE,La chambre deCrayonne, 2005.
N°262,Bathie NGOYETHIAM,Leparricide, 2005.
N°261,Guy V.AMOU,MurmuresduMono, 2005.
N° 260,AlexisALLAH,L’oeil duMarigot, 2005.
N° 259, Sylvestre Simon SAMB,Dièse à la clef, 2005.
N° 258 Semaan KFOURY,L’Egyptien blanc, 2004.
N° 257Emmanuel MATATEYOU,Danslescouloirsdulabyrinthe, 2004.
N° 256 Yacoub Ould Mohamed KHATARI,Les résignés, 2004.
N°255Dakoumi SIANGOU,La République deschiens.Roman, 2004.
N°254AdamaCoumbaCISSE,La grande mutation. Roman, 2004.
N° 253Armand Joseph KABORE,Lepari de la nuit,2004.
N° 252Babba NOUHOU,Les troiscousines, 2004.
N° 251CalixteBANIAFOUNA,Matalena ouLa colombe endiablée, 2004.
N° 250 SambaDIOP,À Bandowé, leslueursde l’aube, 2004.
N° 249Auguy MAKEY,Brazza, capitale de laForce libre, 2004.

Àma famille

Àmesamis

À tousceux qui m’ontencouragé
danscette initiative

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Le soleil couchant projetait ses rayons sur la masse
océanique donnant des reflets argentés et dorés qui
semblaient retarder la tombée de la nuit que l’on attendait
avec avidité après une journée torride. Des hauteurs de la
ville on apercevait la boule rougeoyante progresser
lentement comme si elle voulait s’engloutir dans
l’immense onde pour se rafraîchir. Lentement,
inexorablement, la ville commençait à sombrer dans son
sommeil quotidien.
La capitale de l’aFric était bâtie sur une plaine donnant
sur une large baie aux eaux profondes où avaient mouillé
les premiers navires des explorateurs européens auxquels
le pays doit son nom. Il avait été ainsi baptisé parce que
ces derniers, après maintes incursions exploratoires qui les
avaient conduits jusque dans les coins les plus reculés,
avaient estimé qu’il était dépourvu de fric : aFric, pays
sans fric, avec ses habitants les aFriqués et sa monnaie le
Fric.
Citoyen de l’aFric, Lopo était un haut cadre d’une
grande société de la capitale, succursale d’une
multinationale.Après une longue journée de travail, il
rejoignait son domicile au volant de sa rutilante Toyota
tout terrain qu’il venait de s’offrir, il y avait à peine
quelques mois. L’acquisition de ce véhicule venait
couronner une brillante carrière qu’il avait débutée quinze

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ans auparavant. Lopo se souvenait encore, comme si
c’était hier, de l’angoisse qu’il avait ressentie les jours qui
suivirent la séance des tests de recrutement qu’il avait
passés quelques temps après son retour d’Europe; cela
d’autant plus que, contrairement à ce qu’il attendait, ces
tests n’avaient aucun rapport avec sa formation ni avec
l’activité pour laquelle il postulait. Il était incapable de
savoir si les réponses qu’il avait données aux questions
parfois contradictoires posées au cours de ces tests avaient
été bonnes ou pas.Ce qui ajoutait à son angoisse.
Heureusement pour lui, le suspense n’avait pas duré
longtemps ;car peu de temps après, il avait été convoqué
auprès du service administratif pour un entretien.Àl’issue
de celui-ci, le chef de service qui l’avait reçu, un expatrié,
après lui avoir annoncé qu’il avait satisfait aux tests et
qu’il était recruté comme cadre du service comptable,
n’avait pas manqué de le mettre en garde contre le culte du
diplôme. “Ici cheznous, ce nesontpas les diplômes qui
comptent”, avait-il martelé, cachant mal sa contrariété.
Lopo s’était lancé dans ses fonctions avec
l’enthousiasme du jeune intellectuel frais émoulu des
universités européennes et qui voulait prouver ce dont il
était capable. Que de sacrifices n’avait-il pas consenti, à
ses débuts, pour espérer bénéficier de l’estime de sa
hiérarchie ? Il était allé jusqu’à sacrifier son repos
hebdomadaire que tous ses collègues observaient
rigoureusement. Mais quelques temps après, Lopo avait
constaté avec amertume que tous ses efforts n’avaient
suscité, chez ses chefs, aucun sentiment de satisfaction.
Au contraire, son contrat de travail n’avait dû être signé
que plusieurs mois plus tard, passant de période d’essai à
période d’essai contrairement à la réglementation du
travail en vigueur dans le pays. Il se rappelait le calvaire
qu’avait constitué cette période faite de brimades de toutes
sortes : d’une part celles de la direction qui refusait de lui

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accorder certains droits et avantages en subordonnant tout
privilège à la signature du contrat définitif retardée à
dessein, d’autre part celles de certains compatriotes,
anciens de la boîte, qui le regardaient comme un intrus
venu leur faire ombrage. La voiture de Lopo entra dans un
de ces gros nids-de-poule dont les routes de la capitale
étaient parsemées. La brusque secousse tira Lopo de ses
rêveries. Il passa la main sur son visage comme pour
chasser de son esprit ce qui n’était plus que de tristes
souvenirs ; car de son point de vue, les choses ne s’étaient
pas si mal passées. Et puis, pouvait-il ailleurs, trouver
mieux que ce que lui avait offert sa société ? pensait-il au
fond de lui-même. Il reconnaissait certes avoir connu, dans
l’exercice de ses fonctions, quelques cas de frustration
telle que la présence dans son service et sous ses ordres,
d’un agent expatrié qui bien que moins gradé et moins
compétent que lui, était toujours mieux écouté par la
direction. Très souvent, pour faire répercuter toute
directive dans le service de Lopo, le management passait
par l’expatrié, ignorant Lopo qui en était pourtant le
responsable. Mais il avait été réconforté quand il avait
appris que c’était là une pratique courante dans beaucoup
d’autres sociétés de la place qui abusaient de leur
influence dans la vie économique du pays pour imposer à
leurs employés locaux leur bon vouloir. De toute façon,
Lopo estimait malgré tout avoir eu une brillante carrière,
synonyme de réussite sociale dont les effets étaient là : il
s’était fait construire une luxueuse villa dans un quartier
huppé de la capitale et venait d’acheter ce rutilant véhicule
4 x 4. Il était en train de faire ce bilan lorsque le véhicule
s’arrêta devant la grande villa gardée 24 heures sur 24 par
un personnel qui se relayait à cause de l’insécurité qui
s’était amplifiée dans des proportions inquiétantes suite à
la guerre.

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-Bonsoir patron ! Hurla le gardien de nuit en ouvrant
péniblement les deux battants du portail métallique.
- Madame est rentrée ? Interrogea Lopo en laissant
paraître sa fatigue.
- Oui patron, elle a déjà garé sa Mercédes, patron.
- Je ne rentre pas la Toyota au garage, il faut y veiller la
nuit !
- Oui patron, je ne dormirai pas patron.
Lopo n’avait pas attendu la réplique du gardien et s’était
déjà précipité dans la villa.Dans le salon, Mado était
assise sur le divan, sans prêter attention à la télévision que
les enfants avaient laissée allumée.En apercevant Lopo,
elle se leva et courut s’agripper à son cou.
-Bonsoir chéri, tu rentres bien tôt aujourd’hui !
- Oui, aujourd’hui j’ai dit merde au travail, reprit-il en
l’embrassant sur le front.
- Les enfants sont déjà couchés ?
- Ils viennent à peine de suivre leur feuilleton
préféré «Fje crois qu’ils doivent être» ;atals mensonges
en train de travailler dans leurs chambres. Puis-je te servir
quelque chose, chéri ?
- Oui merci ! Sers-moi un verre de bière, il fait tellement
chaud.
- Joli prétexte ! Répliqua Mado en se dirigeant vers la
cuisine d’où elle revint quelques temps après avec une
bouteille et un verre sur un plateau.Elle le servit et alla
préparer le dîner.
Lopo avait épousé Mado alors qu’il était encore étudiant.
Elle venait de terminer sa formation d’institutrice au
moment où lui finissait sa maîtrise en sciences
économiques. Lopo avait alors bénéficié d’une bourse
d’études pour aller continuer sa formation enEurope. Le
mariage avait dû être précipité pour permettre aux deux
époux de voyager ensemble.

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Pendant le séjour à l’étranger était né Tomy, leur
premier garçon âgé de seize ans. Le deuxième, Dyno, âgé
de douze ans est né quelques années après le retour au
pays.
Mado avait gardé un bon souvenir des années passées en
Europe. Là-bas en effet, malgré sa situation d’étudiant,
tiraillé entre les cours et les petits boulots pour arrondir les
fins de mois et acheter l’équipement du retour, Lopo était
toujours à ses côtés et trouvait chaque fois le temps
nécessaire à consacrer à sa famille. Il lui arrivait souvent
de l’aider même dans les travaux ménagers. Mais depuis le
retour au pays, les choses avaient totalement changé. La
vie affective du ménage avait pris un coup. Les petits
gestes d’affection et d’attention auxquels Lopo avait
habitué sa femme avaient fait place à une indifférence
coupable sans compter les absences prolongées et répétées
que Lopo justifiait par le travail qui selon ses dires,
l’accaparait énormément. Mado n’avait pas toujours cru à
ces explications d’autant plus que certaines personnes de
« bonnevolonté »lui rapportaient de précieuses
informations sur l’emploi du temps et les fréquentations de
son mari.Ces informations tendaient toutes à dévoiler la
vie sentimentale sécrète de Lopo.Cn’yependant Mado
avait accordé que peu de crédit, estimant que ses
informateurs étaient mal intentionnés et espérant surtout
que Lopo se ressaisirait et reprendrait une vie de couple
normale. Mais cela n’arrivait pas et Mado allait de
déception en frustration.Elle enrageait non seulement à la
pensée de voir son ménage s’écrouler mais aussi parce que
Lopo l’avait réduite au rôle de ménagère, chargée de
s’occuper de ses parents.En effet, en dehors de leurs deux
garçons, Tomy etDyno, Lopo avait fait appel auprès de lui
à plusieurs parents dont la présence non seulement rompait
l’intimité de la vie familiale mais aussi avait apporté un

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surplus de travail malgré la présence d’un personnel de
maison.
Emy fut la première personne à s’adjoindre à la famille.
Fille de Lopo, elle était née alors que celui-ci était encore
élève au lycée. Il s’était lié d’amitié avec une élève de son
établissement etEmy était le résultat de cette liaison
clandestine.Avec un air de fierté qui énervait Mado, Lopo
aimait toujours répéter : “Emyestle fruitde mespremiers
pas dans lavie”. Lopo avait parlé d’elle à Mado quand ils
étaient encore à l’étranger et d’un commun accord, la
décision avait été prise de récupérerEmy dès leur retour
au pays. Mado avait alors pensé que Tomy allait tirer
grand profit de la présence d’une grande soeur à ses côtés.
Malheureusement le couple avait dû constater avec regret
que cette expérience était négative.En effetEmy s’était
révélée comme une enfant à problèmes qui ne supportait
pas les reproches de la part de la femme de son père
qu’elle n’avait jamais voulu considérer comme une
maman.Àchaque plainte de sa femme face au mauvais
comportement de sa fille, Lopo trouvait toujours une
excuse pour disculper l’enfant; évoquant souvent la
mauvaise éducation reçue chez les grands-parents qui
l’avaient élevée jusqu’à l’âge de quinze ans.Cela
constituait, à son avis, une circonstance atténuante pour
Emy.
Jodi le petit frère de Lopo était arrivé du village où il
avait vécu avec ses parents. Lopo lui avait fait appel pour
lui permettre de poursuivre ses études au lycée.Car ce
type d’établissement scolaire n’existait qu’en ville et les
enfants du village qui après le collège ne pouvaient être
accueillis par un parent en ville étaient condamnés à
abandonner les études.Dans le passé, les internats des
lycées avaient soulagé de nombreuses familles en
accueillant les enfants, notamment ceux provenant de
l’intérieur et qui n’avaient pas de tuteur en ville. Mais à

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présent les choses allaient tout autrement, le système des
internats ayant fait faillite au même titre que le système
éducatif proprement dit.C’est donc tout à fait
naturellement que Lopo avait appelé auprès de lui son
jeune frère.
Pachio faisait chambre commune avec Jodi. Les deux
jeunes gens étaient arrivés chez Lopo presque à la même
époque. Pachio était le neveu de Lopo.Depuis que celui-ci
était rentré d’Europe, sa sœur Tita n’avait cessé de le
harceler en le suppliant de prendre avec lui son neveu.
“Pachio faitpreuve de bonnevolonté danslesétudes”, lui
répétait-elle, “Etdesurcroît, ces résultats scolaires sont
toujours satisfaisants ;ilserait regrettablequ’il
abandonne lesétudesfaute de moyens” ajoutait-elle.. Tita
avouait que l’enfant ne pouvait plus compter sur son père
qui faisait partie de ceux que l’on appelait, avec un
humour noir, “les maltraités” pour désigner les retraités.
C’est le traitement que l’État réservait à cette catégorie
sociale qui justifiait cette appellation; les retraités ne
percevaient leur pension qu’après plusieurs mois, voire
après des années et l’on imaginait facilement leurs
difficultés à joindre les deux bouts.Àforce d’entendre les
lamentations de sa sœur, Lopo avait fini par accéder aux
vœux de celle-ci, un peu par compassion pour la vie
misérable qu’elle menait, un peu par gratitude, car il se
souvenait que sa sœur lui était venue financièrement en
aide plusieurs fois alors qu’il était lui-même encore élève.
M’Belé était l’unique personne arrivée chez Lopo sans en
éprouver le besoin.Celui-ci lui avait personnellement fait
appel par esprit de reconnaissance.Depuis l’université,
Lopo avait toujours pensé exprimer sa reconnaissance et
sa gratitude à son oncle Mata par une action d’éclat.En
effet, bien qu’ayant bénéficié des bourses d’études de
l’état, Lopo n’avait jamais oublié l’importance du rôle
joué par son oncle dans le financement de ses études.En

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reconnaissance de cette aide qui en certains moments fut
très déterminante dans la poursuite de ses études, il avait
demandé à son oncle Mata de lui accorder la tutelle de sa
fille M’Belé afin qu’il l’élève jusqu’à un âge assez avancé.
L’oncle avait accepté cette offre avec d’autant plus
d’enthousiasme qu’il avait noté que le coût des études de
sa fille commençait à devenir insupportable pour ses
maigres revenus d’agent de la municipalité qui ne touchait
plus qu’un salaire tous les trois, voire tous les quatre mois.
De son côté Lopo avait accueilli M’Belé chez lui avec un
plaisir qui n’avait été démenti ni par le bon comportement
de la jeune fille ni par ses performances scolaires.
Bien qu’à chacune de ses décisions, Lopo ait informé sa
femme, celle-ci reconnaissait que c’était un peu la mort
dans l’âme qu’elle avait donné son accord à l’arrivée de ce
monde à la maison, partagée qu’elle était entre la peur de
contrarier son mari et la crainte de voir violée l’intimité de
sa vie conjugale.Et pour faire bonne joueuse, elle avait
décidé de considérer les parents de son mari exactement
comme ses deux garçons, Tomy etDyno.D’ailleurs elle
les appelait indifféremment “les enfants” et ceux-ci lui
rendaient la politesse en l’appelant tous <maman>.Mado
éprouvait mêmeun peudesympathiepourcertainsd’entre
eux tels que JodietM’Beléqui semontraient poliset
respectueuxenverselle.Et puis, detoutefaçonelle
bénéficiait,pour tenir lamaison, del’appréciable concours
deAfia,la bonne etdeGnognonvi,lejardinier, coursieret
homme àtout faire.
Afia était unenièce éloignée de Mado.Elle étaitarrivée
du village àla demande de celle-ci.Âgée d’environ seize
ans, carelle était unevraie“sans-papier”,Afia était une
petitefillemaigrichonne et ratatinéequi neparaissait pas
sonâge.Les traits remarquablesdeson visageinexpressif
étaient lesdeux joues qui s’endétachaientà cause de deux
grossesbalafres plaquées sur l’une et l’autre et qui la

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faisaient ressembler à une statuette. Ce physique hors du
commun était l’objet de railleries que personne dans la
maison n’hésitait à lui flanquer en plein visage. Véritable
bête de somme, Afia était la victime non déclarée de ce
type d’esclavage moderne qu’exerçaient de nombreux
aFréveillée, elle ne retournait sur la natteriqués. Première
qui lui servait de lit que quand tout le monde avait déjà
dormi la moitié du sommeil. Tous les travaux ménagers lui
étaient dévolus et rien ne lui était dû.Elle commençait la
journée par le balayage de la cour dès cinq heures. Puis
elle passait au petit déjeuner des enfants après avoir fait la
toilette du benjamin. Puis commençait pour elle la vraie
journée de travail répartie entre le ménage, la lessive, la
cuisson des aliments, le repassage de vêtements, tout ce
qu’il y avait à faire dans la maison et il fallait toujours
qu’il y eût à faire.Car dès que la petite fille était surprise à
ne rien faire, on lui demandait de trouver une occupation.
Par ailleurs, elle ne devait manquer de respect à personne
dans la maison.Au réveil de sa tante qui semblait être sa
bête noire, elle allait à sa rencontre et disait timidement :
“Matante peut-elle me permettre de la saluer?” ou “Ma
tante peut-elle me permettre de lui demander si elle a
passéune bonne nuit?” Les répliques de la tante étaient
toujours du genre “Tun’aspas encore fait ceci !” ou “Tu
n’aspas encore fait cela !”En contrepartie de tous ces
services,Afia n’avait aucun salaire. Pour manger, elle
devait se contenter des fonds de casseroles ou des restes de
la veille et pour s’habiller des vêtements usagés de sa
tante.Bref, la vie d’Afia pouvait se résumer par ces mots :
« Tout parAfia, rien pourAfia ».
Ce jour-là Mado dût s’occuper du dîner parce que la bonne
était malade et en pareilles circonstances, on s’en
débarrassait en l’envoyant chez une cousine.
Tout en préparant le dîner, Mado se rendit compte
qu’elle s’était, de façon inconsciente, plongée dans des

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rêveries sur lavie deson ménage.Soucieuse depasser une
bonnesoirée encompagnie deson mari, ellejura dene
plus y penseretappelalesenfants pour lui tenir
compagnie et l’aiderainsiàoublierces mauvaises pensées
qui venaient lui saper lemoral.
-Hé!Les filles,EmyetM’Belé,venez m’aideretdites
aux garçonsdemettrele couvert,ordonna-t-elle.
Lesdeux filles furent les premièresàrejoindre Madodans
la cuisine.L’arrivée des garçons fut marquéepar un
“Bonsoirmaman” prononcé enchœuretdont l’écho
retentitdans toutelamaison.
-Que çasentbon lepoisson ! s’exclama Jodien
s’approchantdela casserolequiexhalait un parfum
appétissant.
-Oui,vousallezdéguster undélicieuxbouillonde
poisson queles filleset moi-mêmesommesen trainde
vous mijoter,réponditMado.
-Holà! Encore du poisson,protestaDyno le benjamin
du groupequi ne cachait pas sa déception.
- Detoutefaçon, cen’estcertainement pas pour tefaire
plaisiràtoi Dyno quemamana décidé depréparerdu
poisson,trancha Tomy.Sinon,poursuivit-il, elle aurait
achetéun «big mac»etcelat’aurait suffi pour tesentir
auxanges.
-Cen’est pas pour toi non plus, c’est pour papa,
répliqua Dyno,pasdu toutcontentdelaremarque deson
frère.
-Tomyaraison, Dyno n’aimepas lepoisson,renchérit
Mado.
Les filles semblaientêtre absorbées parcequ’elles
faisaientet neparaissaient pas prêterattentionàla
discussion.Maisaprès quelques instants,Emy finit par se
jeterdans la danse :
-Comment peut-on préférer mangerdelaviande alors
qu’onal’avantage d’avoirdu poisson fraiseten plus pas

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cher du tout ? Sans compter qu’à propos de la fameuse
viande congelée qui nous arrive ici, on n’a jamais su
depuis combien d’années la bête a été abattue et surtout on
n’est pas sûr que depuis le lieu d’abattage jusqu’au point
de vente, la chaîne du froid ait été scrupuleusement
respectée. Il suffit d’aller au marché pour constater que les
morceaux de viande invendus, déjà décongelés, sont
renvoyés dans les chambres frigorifiques pour être
recongelés et remis à la vente le lendemain, et cela
plusieurs fois !
Mado tenta d’interrompre cette envolée d’Emy qui avait
tout du discours d’un militant de la défense des
consommateurs.
-Emy, tu as raison, mais si l’on devait tenir compte de
ces types de considérations, nous nous serions privés de
nombreux produits vendus sur nos marchés et dont nous
savons que le « label qualité » n’est pas toujours garanti.
Tomy qui venait de finir de faire la table s’intéressa lui
aussi à la discussion :
- Mais maman, à propos de viande, peux-tu nous dire
justement pourquoi nous ne faisons qu’importer au lieu de
faire de l’élevage ? Cela nous rend très dépendant de
l’extérieur et nous expose à toutes ces maladies dont on
entend parler : vache folle, poulet à la dioxine.Et en plus,
nos services de contrôle ne sont certainement pas équipés
pour les déceler.
- Voilà un bien grand sujet, dit Mado.D’après les
manuels d’histoire, le problème date de la période
coloniale où les études avaient conclu que
géographiquement, l’aFric se trouvait dans une zone
infestée par la mouche tsé-tsé, hostile à l’élevage bovin.
Rien ne nous dit par contre si par la suite la question avait
été revue après l’indépendance du pays, notamment si
d’autres études avaient montré l’impossibilité d’introduire
dans notre pays des souches résistantà la mouche tsé-tsé.

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Je sais par contre que peu après l’indépendance, des
fermes bovines avaient existé un peu partout sur notre
territoire. Mais faute de suivi, elles avaient été
abandonnées et les bêtes, devenues sauvages, avaient dû
faire le bonheur des chasseurs du coin.
- Mais maman, cela n’empêche pas de pratiquer
l’élevage d’autres bêtes telles que les moutons, les chèvres
ou le poulet ? intervint M’Belé, fière de contribuer à son
tour à ce débat qui devenait de plus en plus intéressant.
- Je ne sais quoi te répondre chéri, avoua Mado qui
tenait sa louche en main et ne s’était pas écartée de la
casserole fumante. Je crois que c’est une question des
pouvoirs publics, se risqua-t-elle, tout en restant vague
dans son explication. Les pouvoirs publics doivent
favoriser les structures de base pour encourager le
développement de certaines activités dans le pays.
Lopo se présenta à la porte de la cuisine, lavé, rasé et
parfumé, dans un ensemble dejogging qui lui servait plus
de pyjama que de tenue de sport. La cuisine fut aussitôt
plongée dans un profond silence que Mado brisa par un
“Ledînerestprêt chéri”.
Le bouillon de poisson fut apprécié par tout le monde
sauf, bien sûr, de Dyno qui s’était contenté d’un sandwich.
Après le dîner, Lopo s’était installé au salon et lisait le
journal. Mado l’y rejoignit et s’assit à ses côtés.
“Il était loin, le temps où nousprofitions des soirées
comme celle-ci pourjouerauxamoureux”, se mit-elle à
penser. La présence de Lopo à la maison à une heure
pareille surprenait Mado et la mettait dans une sorte
d’embarras. Lopo avait en effet habitué sa femme à le voir
rentrer tard. Il était devenu fréquent de voir Lopo rentrer
chez lui à des heures tellement tardives qu’il trouvait
Mado profondément endormie et sans qu’elle ne se rendît
compte du retour de son mari. Mado en avait beaucoup
souffert. Plusieurs fois, elle avait envisagé d’avoir, avec

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