Ning

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Ning, la vie en langue bassa, est un recueil de neuf nouvelles à travers lesquelles dans un mélange de réalisme et d'humour, l'auteur nous fait vivre quelques facettes de la société camerounaise. Une société caractérisée par une jeunesse vulnérabilisée et abandonnée à elle-même. Un univers trouble marqué par la disparition progressive des valeurs morales et dans lequel le fossé entre les classes sociales se creuse un peu chaque jour.
Publié le : mardi 1 septembre 2009
Lecture(s) : 31
EAN13 : 9782296678194
Nombre de pages : 154
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LE CLUB
Si je me retrouve aujourd’hui au club des hôtesses, c’est par curiosité.Charlie m’en a tellement parlé et vanté le bien-fondé que je me suis finalement laissé convaincre. Aujourd’hui chez nous, les âges, les aptitudes intellectuelles, les compétences professionnelles se confondent. Les gens sont si miséreux, si démunis que les stades d’évolution de la vie sont intervertis, tronqués. Le gargouillement hargneux des intestins longtemps sevrés se confond au bouillonnement d'un cerveau de génie en action. Tout le monde est chômeur.Chacun est qualifié pour tous les postes et tous les moyens sont efficaces s’ils peuvent apporter quelque rentrée financière. Moi j’ai abandonné l’université après trois années de stagnation au premier niveau.Depuis lors, je vole d’un emploi de subsistance à un autre.De serveuse de bars de sous-quartier, je suis passée par un poste de secrétaire dans un service de communication, d’agent commercial pour un magasin. Il y a quelques mois que je suis rentrée au quartier et me suis installée derrière un call-box. Le paradis en somme. Je ne manque pas encore de pitance quotidienne.Àla maison, j’ai réussi à alléger maman de quelques charges. Sur le loyer, les quittances d’eau et d’électricité… surCharlie.Charlie, ma petite sœur.
Il existe un amalgame de raisons susceptibles de rapprocher des personnes sans tenir compte des liens de parenté. Ma mère et moi aimons toutes deuxCharlie.Elle, parce que c’est le produit de sa chair ; la benjamine de ses deux enfants. Moi, c’est ma petite sœur chérie. Je pense cependant que cet amour est beaucoup plus encré en nous parce queCharlie est belle. Pas seulement de cette beauté qui se limite à un visage adorable, à un corps dispensé
d’imperfections, à une peau qui signerait la perte des parfumeries.Charlie est dotée d’une beauté intérieure.Elle a toujours été si obéissante, si attachante !Elle est une espiègle innée et c’est presque impossible de lui en vouloir.Elle caresse aussi des idéaux très rares de nos jours.Charlie n’appartiendra qu’à un seul homme, son mari.Charlie n’évolue à l’école que grâce à son intelligence.Charlie ne sera riche que si telle est la volonté deDieu. Si telle est sa destinée. Les repris de justice, les pécheurs sont ceux qui ont un besoin constant de rappel à l’ordre.Des cours de morale, d’étude biblique.Charlie vient de fêter ses seize ans.Elle part en classe de seconde et nous sommes en vacances scolaires. Les hommes ne sont pas encore une préoccupation pour ma sœur et elle fréquente Solange, une jeune fille de son âge avec qui elle sort régulièrement. Ma mère et moi trouvons cette amitié bonne, innocente, inoffensive.Et un jour,Charlie et Solange rentrent toutes deux excitées et nous parlent du club des hôtesses. Leur enthousiasme tout puéril est beau à voir. Leurs yeux d’ébène brillent comme des topazes. Ni ma mère, ni moi n’y trouvons à redire.Àce moment, je ne connais pas grand-chose du club.
Le club des hôtesses surclasse de loin toutes les images projetées par mon imagination.Comme les églises qui naissent aujourd’hui jusque dans des salons familiaux, l’association de Joël Olinga n’a pas dérogé à la règle. Le long bâtiment aux murs écaillés qui tient lieu de salle de réunion pourrait convenablement servir de dépotoir à quelques sacs de provende.Des bancs disposés en deux rangées servent de parterre. Le podium est une table bancale toute tachetée de chaux, posée au fond de la salle. Le plus impressionnant ici est la quantité de jeunes filles qui s’y entassent comme des boîtes de conserve depuis notre arrivée.Charlie est belle. Mais aujourd’hui, je ne
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saurais comment la qualifier parmi la panoplie de visages ravissants qui m’entourent. La mode a été conçue pour rendre gloire aux femmes.Et les femmes sont si encastrées dans cette envie maladive de l’épouser qu’elles en deviennent simplement des esclaves.Esclaves dans la tête, asservies dans l’âme, enchaînées toute la durée d’une vie. La femme vit dans l’ombre de la mode. Les fripiers, les tailleurs, l’industrie de l’habillement doivent leur fortune à la femme. Les salons de coiffure, les parfumeries lui sont redevables de leur souffle de vie.Et la femme africaine aujourd’hui est balayée par le vent violent de la mode venant de l’Occident. Vues de si près, toutes ces filles ont dû dépenser leurs derniers avoirs pour venir à cette réunion. Cette pièce sordide est noyée dans un océan de pantalons jeans, de courtes jupes collées à la peau et de petits bustiers assez osés. Les cheveux qui caressent en majorité le creux des reins ont une teinte jaunâtre ou une variance de bordeaux. Les lèvres connaissent de toutes les teintes jusqu’au vert citron.C’est une foule de jeunes filles extravagantes qui attendent avec impatience l’arrivée de monsieur Olinga.Expectative dans le chahut, dans des regards envieux et condescendants.Attente dans des silences hautains. Ce silence qui depuis un certain moment enrobe la salle n’est plus de ceux simulés ou belliqueux.C’est un apaisement vrai. Un calme instauré par le respect et la concentration. Joël Olinga est enfin arrivé et depuis, c’est le sérieux.Ce sont des rappels sur la déontologie du club, sur ses fondements, sur son arbre généalogique dont les racines s’étendraient jusque dans des résidences de ministres. Les filles ne sont plus que sagesse. Pas de murmure, pas de concertation qui pourrait rapprocher des êtres appelés à ne partager que des relations de travail
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précaires. Le respect de la morale, du règlement du club, de la vie privée de chacun ; surtout celle de Joël Olinga pourra produire de nouveaux cadeaux comme ceux remis aujourd’hui à trois filles exemplaires. À côté de moi, Charlie et Solange tremblent de plaisir et de respect. Leurs yeux braqués sur les trois filles sont envieux.De temps à autre, elles jettent le regard sur le président des hôtesses. Dans sa veste trois-pièces et ses chaussures en peau de crocodile, Joël Olinga inspire le respect. Il s’est donné une trentaine d’années. Il s’est présenté comme diplômé de l’université. Mais dans ses cheveux rares artificiellement frisés et gorgés de teinture noire, les débuts de vieillesse réclament leurs droits. Son large front et la commissure de ses lèvres sont ridés comme de vieilles serviettes essorées. Son œil brille pareil à celui d'un inspecteur de police devant un présumé coupable. Son langage est celui des grands discours des personnes ministrables. La peau brunie par les décapants tend les veines sur ses phalanges noires. Ses poignets et son cou portent une panoplie de bijoux mélange d’or et d’argent. Je dois l’avoir regardé fixement car subitement, il lève les yeux sur moi et pour la première fois, m’adresse la parole. — Je ne vous ai jamais vue ici avant.C’est votre première réunion ? Un peu embarrassée, je me lève lentement et je baisse piteusement la tête. — Oui, monsieur. Joël Olinga vient juste de mettre un terme à la réunion.Ce n’est ni trop tôt, ni trop tard. Je ne peux pas dire que je m’y suis ennuyée. Il n’y avait pas matière. J’ai d’abord dû passer une trentaine de minutes à décliner mon
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