No woman no cry

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296370029
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« Polars Noirs»

Dans la même collection 1 - A.J. NZAU: Traite au Zaïre. 2 - EVINA ABOSSOLO : Cameroun-Gabon, le DASS, monte à l'attaque.

@ L'Harmattan, 1986 ISBN: 2-858-02695-5

ASSE GUEYE

NO WOMAN NO CRY

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur, à paraître:
Negerkuss (éditions Autrement)

Autant en emporte le ventre L'art d'enfoncer un clou
Sociologie politique du Sénégal

A WINNIE

« L'Ironie, c'est de savoi,. que les îles ne sont pas des continents, ni les lacs des océans... L'Ironie est une pudeur qui se sert, pour tamiser le secret, d'un rideau de plaisanteries. Elle est encore plus sérieuse que le sérieux» V.J,

I

Disons le tout de suite sans tourner autour du pot, je me trouve à Dakar depuis deux semaines pour espionner, écouter, renifler, traquer. Pour le
compte de qui? Nous y reviendrons plus tard.
.

Deux semaines donc que je fais équipe avec un dénommé Francis Morrecone dans ce mini-bus Honda d'apparence extérieure tout à fait normale, mais dont l'intérieur est, en fait, un laboratoire d'écoute aux performances absolument hors de proportion avec tout ce que l'espionnage moderne a connu jusqu'à nos jours. Et là, je parle en connaissance de cause car, toujours pour appeler un chat un chat, je suis un espion professionnel depuis 1942 alors que j'intégrais à dixhuit ans les rangs des Forces Françaises Libres sous l'ombre du képi du Général de Gaulle. Il faut croire que je suis né pour faire ce métier. D'après les témoignages de mon propre père Dieu ait son âme - je n'avais pas trois ans quand je pris l'habitude de regarder par les trous des serrures, d'écouter aux portes et de fouiller dans les poches des visiteurs qui venaient à la maison, au moment où ils n'y prenaient pas garde. J'avais alors, toujours selon mon père, une prédilection pour les sacs à main des femmes. Et puis plus tard, quand je sus lire, je me délectais du courrier des autres. Des missives que j'arrivais à recacheter après lecture sans que nul n'y pût voir quelque subterfuge. Inconscience ou perversion naturelle? Peut-être les deux à la fois. Toujours est-il que je ne me suis jamais embarrassé de scrupules ni de remords. Au contraire, cela me conférait une supériorité sur mon 7

entourage. Et je dirai même plus. Cela me conférait une stature d'arbitre voire de juge qui appréciait en toute connaissance de cause après s'être imprégné des tenants, des aboutissants et surtout des dessous de toute chose. Ce n'est que beaucoup plus tard, alors que j'officiais à Londres durant la Deuxième Guerre quand j'ai eu à travailler dans l'abstracthm avec de l'intouchable, que j'ai commencé à me poser certaines questions. Entendre par intouchable la psychologie, l'esprit humain. Parmi ces questions, il en est une que le lecteur se sera certainement posée dès les premières lignes de ce récit: comment peut-on déjà si jeune avoir de telles prédispositions pour percer, posséder et maîtriser les secrets de ses contemporains? La réponse s'est dessinée peu à peu pour très vite, telle la plus cruelle des évidences, venir me crever les yeux. Peu importe comment elle m'est apparue d'ailleurs, l'essentiel, c'est de savoir que je suis venu au monde d'un accouchement très laborieux qui a coûté la vie à ma mère. Mon père ne s'est pas remarié. Par contre, il y avait un défilé incessant de maîtresses à lui à la maison. Peut-être cherchait-il en chacune d'elles une partie du tout que lui apportait son épouse défunte. Cette hypothèse m'a du reste été confIrmée très tôt par tous les témoignages dont celui de mes grands-parents. Mon père a même voulu se tuer six mois après la disparition de ma mère. Et, toujours d'après Grand-mère, il a été sauvé in extremis dans un hôpital de Rouen après un coma de plus de quarantehuit heures. Barbituriques plus calvados. Cette tentativede suicide m'a échappé pour des raisons évidentes. Et si nous revenions à ce défilé de femelles parfumées qui venaient succomber là, sous mes pieds de nourrisson alerte, au charme incontesté et à la fortune non moins incontestée de mon père.
Nous descendons d'une grande famille normande.

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Des plus riches de l'Hexagone jusqu'à ce que le Führer ne daigne se mêler de la destinée du monde et que cette guerre vint nous appauvrir. Une précision tout de même: ma mère était Picarde et sans fortune personnelle. Ceci atteste que mon père l'avait épousée par amour. Mais ne nous éloignons pas de notre propos. Ces femmes donc. Puis mon Père. Et moi. Moi, au seuil de ma cinquième année. Moi qui ai été jalousement nourri, nettoyé, bichonné et soigné par mon père lui-même. Il mettait un point d'honneur à ne laisser personne me toucher. Notre bataillon de domestiques, mes grands-parents, ses maîtresses. Personne! C'est vous dire à quel point j'ai perçu l'incursion. L'envahissement de notre espace vital. Car voilà qu'après près de trois années de chaste deuil, mon père se lança dans la recherche effrénée de ma mère. Il faut croire qu'elles s'y entendaient pour nous investir. Pouvait-on trouver meilleur parti que Monsieur Jean-François de Carouet - car tel était le nom de mon père - dans toute le Normandie? De ces conqr-êtes, la valse était étourdissante. Quand bien même mes souvenirs de cet âge-là furent quasi inexistants, les témoignages de ma grand-mère et surtout les lettres que j'ai pu lire un peu plus tard m'ont confirmé le côté éphémère de ces liaisons. Il y en avait certes de plus tenaces que d'autres, mais vous savez comme le répétait volontiers ma grand-mère: «les femmes sont comme Napoléon, el/es pensent toujours réussir là où tout le monde a échoué». Si je vous raconte tout cela, c'est pour que vous compreniez mieux comment je suis devenu à l'âge de six ans un véritable apprenti-espion. Combien de fois n'ai-je pas, par le trou de lâ serrure assisté aux tendres combats que livrait ce fougueux jeune homme qu'était mon père à l'une ou l'autre de ses partenaires. Je connaissais certaines d'entre elles bien avant que mon Père ne me les présentât pour avoir simplement pris la délicate précau9

tion de fouiller dans leur sac à main. Une certaine expertise dans le choix du moment, la manière de remettre en place les objets déplacés à l'intérieur du sac, de remettre le sac à sa place exacte sur un meuble ou sur le rebord d'une fenêtre, m'assurait une totale impunité. A l'âge de huit ans, je maîtrisais parfaitement les échanges épistolaires entre mon père et ses maîtresses. En ce temps, le téléphone n'avait pas encore entamé cette mine de chef-d'œuvres que renfermait ce mode de communication. Mon père était le roi de la métaphore, des allégories, mais surtout de l'hypocrisie. Quand j'ai eu seize ans, mon père ne s'était toujours pas remarié mais avait au fil des ans appris à aimer une seule et unique maîtresse: sa bouteille de calvados. Je le connaissais mieux que lui-même ne se connaissait. Mieux que sa propre mère qui l'avait mis au monde. J'avais une force sur lui. Je le dominais. Je connaissais ses points faibles. Je pouvais le manipuler, le tourmenter, le piéger. A mes dix-huit ans, le calvados acheva son travail et le vieil homme mourut dans mes bras en me laissant un goût d'indifférence totale. J'étais un espion confirmé. * * * Une brillante carrière d'espion. Rien à envier au Diable. J'ai conscience d'avoir presque atteint la perfection en la matière bien que l'on ait toujours quelque chose à apprendre dans ce métier ne fusse qu'au regard des progrès techniques qui continuent de nous surprendre comme, ce minibus Hondo signé Hitachi où je termine ma bière en compagnie de Morrecone. Francis Morrecone est de ces êtres dont on dit parfois dans un excès d'admiration: « je crois que s'il n'avait pas existé, je l'aurais inventé ». Il a trente-cinq ans et j'en ai exactement soixante.

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Mais il me faudrait chercher longtemps dans mes souvenirs pour trouver un être aussi fascinant. Blond, cheveux longs, yeux bleus, barbe et moustaches. Une silhouette mince et musclée. Jésus-Christ ou tout au moins un innocent auquel on donnerait le bon dieu sans confession. Et pourtant, Monsieur Morrecone - car je suis tenté de l'appeler Monsieur tant son côté diabolique
est fascinant est loin d'être un novice. Cet indi-

vidu est un produit tout à fait nouveau de notre siècle. Je n'hésiterai même pas à parler de spécimen. Pouvez-vous imaginér une seconde qu'il puisse exister un homme sur terre qui sache tout, tout mais absolument tout sur tout. Monsieur Morrecone est né avec l'ère de l'électronique. Il est sorti des mêmes cuisses qu'un ordinateur révolutionnaire. Un des tout premiers computers à voix synthétique inventé par Madame Margaret Morrecone, une des têtes pensantes du M.LT. Papa Morrecone, quant à lui, n'est ni plus ni moins que le gourou, le maître de cérémonie, le Pape, l'âme, le créateur de tout ce qui vole, virevolte, explose et qui a de préférence une forme de suppositoire, dans le but de protéger les Etats-Unis puis tous ceux qui n'ont d'autre recours que de se mettre sous l'aile protectrice de l'oncle Sam. Evidemment tout cela a un rapport avec ce Monsieur qui me sourit de façon si distante mais toujours courtoise en finissant sa bière dans ce pays chaud où nous sommes venus espionner. Lui, des Etats-Unis. Moi, de France. Pour simplifier, sachez tout bonnement que Monsieur est un savant ou plutôt un ordinateur. L'électronique, la biologie, les langues - il en parle vingtsix - la philosophie, la littérature, rien n'a plus de secret pour lui. Quant au sport, il se permet ce qu'il veut à commencer par la natation où il excelle tout en refusant toute compétition. L'athlétisme où il se spécialise dans les courses de demi-fond. Selon sa fiche technique que nous possédons à la DOSE, Monsieur a fait récemment deux minutes et quinze 11

secondes aux mille mètres, en courant seul. Puis il yale tennis, la planche à voile, l'équitation, mais surtout les motos dont il raffole. Je passe sur les sports de combat. En outre il a un jet personnel qu'il a acquis en vendant successivement à des multinationales alors qu'il n'avait que dix-sept ans, trois brevets d'invention dont celui d'un computer-game. Transactions qui lui ont rapporté des millions de dollars. C'est d'ailleurs ce jet qu'il pilote personnellement depuis l'âge de dix-huit ans qui lui permet de se présenter au gré de son humeur dans tous les coins du monde où il entend apprendre le dialecte local. Il faut dire que s'il apprend si vite les langues, c'est bien entendu grâce à sa mémoire prodigieuse mais aussi aux jeunes filles natives des endroits où il lui plaît d'atterrir. Illes foudroie littéralement dès le premier abord et en fait, pour quelques délicatesses, ses professeurs attitrés pour la durée de son séjour. A l'heure actuelle, le Pentagone dans toute son étendue ne jure que par Monsieur. Tous les services spéciaux des forces de « l'Atlantique» et d'ailleurs considèrent Monsieur comme leur nouveau modèle d'espion. Dans le bureau de l'Ambassadeur des Etats-Unis au Sénégal où je le rencontrais pour la première fois voici deux semaines, Morrecone m'a tout de suite sidéré. Il m'a démontré avec une naturelle désinvolture qui frise le culot que ma vie n'avait aucun secret pour lui. Nous nous étions serrés la main puis installés dans le petit salon du bureau de l'Ambassadeur face à une grande baie vitrée. Après de brèves présentations, notre hôte, conscient d'avoir dit l'essentiel, se mit à nous observer tous les deux sans ajouter un mot de plus. Il faut croire que, se sachant en compagnie de Satan et de Lucifer, il ne pouvait pas penser à meilleur recours que de se réfugier dans un mutisme

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ces boiseries qui nous entourent sont absolument identiques à celles de votre appartement de la rue Cardinal à Aix-en-Provence? J'ai encaissé le choc sans broncher car pour avoir ce qu'on appelle du métier, je ne laisse jamais transparaître mon émotion quel que soit l'effet de surprise qui pourrait m'y contraindre. Cependant, Francis, comme s'il captait mes réactions à travers un flux invisible émanant de ma personne, poursuivit sa petite sortie qui tenait plutôt de l'exhibitionnisme car, de toute évidence, il voulait m'en mettre plein la vue. - Mais, en vendant votre appartement de la rue Stanislas Girardin à Rouen pour acheter celui que vous occupez en ce moment à Aix-en-Provence depuis quatre mois, c'est parce que vous comptez y prendre votre retraite bientôt, n'est-ce-pas? Bravo la C.I.A. ! Là vraiment chapeau! Quand je pense que la DGSE ne m'a fourni sur ce type qu'une fiche ridicule avec quelques vagues renseignements alors que ce Monsieur, et là je me remets à l'appeler Monsieur, venait de me faire comprendre avec ce « tact» propre aux Anglo-Saxons, qu'il savait tout de moi, qu'il connaissait ma vie sur le bout des doigts. Mes habitudes, mes penchants, mes! transactions, tout, absolument tout. D'ailleurs, Monsieur ne semblait attendre aucune

monacal tout en se disant: « Avec ces deux-là, moins on en dit, mieux ça vaux ». Un silence qui semblait durer l'éternité. Moi, n'ouvrant pas la bouche. Toujours fidèle à mon habitude de ne parler si possible qu'en dernier lieu dans une assemblée fût-elle restreinte. Morrecone, quant à lui, s'était enfoncé dans son fauteuil comme un chat endormi. Il semblait perdu dans sa contemplation du Marine U.S. qu'on voyait à travers la baie vitrée et qui, adossé à un des cocotiers du jardin, sifflotait « Strangers in the night ». Puis, d'un coup, Morrecone tourna la tête vers moi avec un sourire et un air devenu subitement jovial, presque familier, pour me lancer: - Monsieur Jacques de Camuet, savez-vous que

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réponse de ma part et j'eus le bon goût de juger tout à fait inutile de desserrer les dents ni même de bouger un sourcil. Aussi s'enfonça-t-il derechef dans son fauteuil pour savourer le fait de s'être si bien fait comprendre en si peu de mots. Je notais au passage le regard devenu tout d'un coup pétillant de l'Ambassadeur US à Dakar et je savais qu'il n'était pas loin de penser: « Ha ! Ha ! Il vient de t'en foutre un coup, le gamin! Hein? Nous, on n'est pas des bricoleurs aux States )}. Et moi, je me disais: « Pourvu qu'il ne me parle pas du débarquement de Normandie car là, maîtrise de

soi ou pas, je ne répondrai plus de rien

)}.

Comme personne ne disait plus un mot, on n'entendait plus que le Marine-chanteur qui venait d'enchaîner avec l'air de « Let it be ». Je contemplais Morrecone, ce félin « comateux» aux boucles blondes qui lui tombaient dans les yeux. On aurait juré qu'il s'était endormi. Et là, je ne sais pas pourquoi. Il y a eu un déclic chez moi. Je me mis à l'admirer ce phénomène qui, de toute évidence, entend les « affaires », je veux dire l'espionnage de la même façon que je l'ai toujours appréhendé depuis le berceau. Tout savoir sur tout le monde fussent-ils ses supérieurs, ses amis ou que sais-je encore, dans le but de dominer, piéger et traquer. Oui, c'est là que j'ai commencé à avoir plus que de la sympathie mais du respect pour Morrecone. Car en dehors de son pouvoir de séduction irrésistible, il venait de se révéler à mes yeux comme étant encore plus diabolique que le Malin lui-même. Parmi les deux trousseaux de clés qui nous ont été remis à l'Ambassade de France où nous fûmes reçus en fin de journée, il y avait celui de la villa qui nous a été affectée et aussi celui de notre minibus Honda rectifié Hitachi. A peine avons-nous mis les pieds à l'intérieur de ce nid d'ordinateurs, perle de la technologie d'avant-garde made in Japan, Morrecone s'est mis à tripoter les centaines de boutons des divers tableaux de bord avec une rapidité et une 14

précision qui m'ont coupé le souffle. J'étais ébahi par le luxe et la sophistication quasi irréelle de cet outil démentiel qui, selon les propres terme du patron de la DOSE, va pulvériser l'espionnage moderne à des années-lumière de tout ce que nous connaissons jusqu'à présent. J'ai même souvenance d'avoir entendu le mot « renaissance» de la bouche d'un homme à képi qui renchérissait. Nous étions alors en train de mettre la dernière touche à cette opération dans le grand bureau ovale où siégeait ce jour-là tout le braintrust du contre-espionnage français. Je dois reconnaître qu'ils n'étaient pas loin de la vérité si on en croit les écrans des computers qui s'animèrent simultanément sous les doigts de fée d'un Morrecone tout à fait dans son élément. Un foisonnement d'ordinateurs qui, à partir de ce petit bus, sont reliés par satellites à toutes les capitales des pays membres de l'OCDE. Ils se mirent en fête et, de leurs assortiments d'écrans, nous transmettaient qui des images, qui des chiffres, qui des textes. Après un tour d'horizon, Morrecone coupa un à un les circuits des computers sauf celui qui était relié à l'Agence Reuter et dont les dépêches semblaient accrocher son attention. Au bout de cinq minutes, il appuya d'un doigt distrait sur un bouton et interrompit la liaison avec Reuter. Puis il se tourna vers moi pour dire sur un ton presque paternel: « Maintenant Monsieur de Carouet, venez que je vous montre le fonctionnement de la table de mixage ». Je le suivis docilement des yeux sans rien dire. Morrecone s'installa confortablement dans un fauteuil en face d'un pupitre boutonneux. Un millier au bas mot avec des manettes, de petits leviers, des touches et un écran tout en longueur où dansaient des lignes tantôt hyperboliques tantôt hélicoïdales qui parfois se rejoignaient en une droite puis, elle-même, la droite devenait pointillée comme sur un électrocardiogramme, selon le bon vouloir de Morrecone. Il passait d'un bouton à l'autre en accrochant une manette de-ci de-là avec les gestes fréné15

tiques d'un chef d'orchestre sous l'emprise de ]a démence. De ]a sonorisation nous parvenaient des bruits bizarres. Morrecone, tout en se mordillant ]a lèvre, secouait ]a tête au rythme de je ne sais que] tempo imaginaire faisant ainsi voler ses cheveux dont les boucles blondes venaient par à-coups frapper dans un mouvement perpétue] ses yeux hagards. Tout à coup, il arrêta ]e tout comme par enchantement en tirant sur une manette. Le silence était maintenant revenu et dans ]e même temps Morrecone avait repris son air de chat endormi pour me dire négligemment: « Voilà Monsieur Jacques de Camuet, ça y est. Je viens de composer avec ]e mixeur une chanson de Neil Diamond avec des sons totalement synthétiques. Maintenant je vais appuyer sur ce bouton et /vous allez entendre ]e fruit de mon travail ». Effectivement c'était ]a voix de Neil Diamond dans je ne sais plus quelle chanson. Pas une note ne manquait à ]a musique. Tous les instruments étaient fidèlement reproduits, ]e tout plus vrai que nature. Visiblement Morrecone se délectait de mon ahurissement et me dit d'un air amusé: « Vous savez, Monsieur Jacques de Camuet, avec cet engin, je peux vous composer un discours avec ]a voix de n'importe quel chef d'Etat au monde dans sa langue d'origine. Et si ]a C.I.A. le désire je peux à partir de ce bus transmettre ]e discours par satellite afin qu'il passe aux informations des chaînes comme N.B.C., B.B.C., TF1 ou autres suivant ]a cible que nous vouIons atteindre. Vous imaginez ]e nombre de révolutions et de bouleversements politiques que nous pouvons provoquer sans compter les répercussions possibles sur les cours des matières premières, des monnaies, sur ]e marché des armes, etc. »

Curieusement quand Morrecone me parlait, il ne semblait pas attendre de ma part une quelconque réplique. Au contraire, mon mutisme paraissait tout à fait à son goût. Que cela ]e confortât dans son
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rôle du papa qui fait visiter Disneyland à son bambin, j'eusse été sot d'en douter une seule seconde. Cependant, je me complaisais de façon tout à fait paradoxale dans la situation du père qui a plaisir à apprendre de son enfant et qui en est si fier. En effet, j'étais fier de Morrecone comme si c'était moi qui l'avait façonné. A certains moments, je me disais: « Voilà l'enfant que j'ai toujours voulu et que je n'ai jamais eu ». La chanson de Neil Diamond terminée, Morrecone pivota sur son fauteuil pour faire face à la table de mixage qui s'allumait à nouveau sous ses doigts. Cette fois, la sono émettait des sons stridents qui vous auraient troué les tympans pendant que les lignes, dans un affolement total, s'entrecroisaient sur l'écran longiligne du mixeur. A chacun de ces miaulements apocalyptiques, Morrecone attirait mon attention sur les variantes qui les différenciaient. Il m'expliquait qu'il était en train de reproduire un à un des solos de guitare. Il s'agissait selon ses propres termes des « coups de patte» des grands maîtres de la Pop Music. Morrecone, à trente-cinq ans, fait partie de ce qu'il convient d'appeler la Rock and Roll Generation. C'est ainsi que j'ai eu droit pour la plus grande déconfiture de mes trompes d'Eustache aux illustrations sonores du « coup de patte» d'un certain Brian Jones. « Et maintenant, disait Morrecone, vous allez entendre, Monsieur Jacques de Camuet, le solo de Pete Townsend des « Who »... Là, vous avez le coup de patte de Eric Clapton. Maintenant c'est Jimmy Hendrix ». Puis pour finir, le soliste le plus difficile à imiter selon lui car il était « tout en finesse ». Il s'agissait de Mark Knoppfler. Rien que pour ce dernier, il lui a fallu d'interminables minutes pour en retrouver le « coup de patte» définitif.
C'est donc un « papa» comblé qui laisse son « rejeton» à ses plaisirs pour se retirer dans la quiétude du salon feutré de notre villa de rêve. Morrecone est tellement hors du commun que j'ai

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eu un pressentiment dès le départ. Dès que je me suis trouvé en présence de ce phénomène, j'ai compris que l'aventure que nous allions vivre n'aurait aucune commune mesure avec tout ce que j'ai vécu durant ma carrière d'espion. Les intrigues qui vont suivre sont tellement extraordinaires que j'ai l'impression de n'avoir rien vécu ou plutôt d'avoir été abusé par moi-même quand je croyais vivre l'Histoire avec un grand H. Oui, au regard des événements à venir - et je le reconnais volontiers - ma carrière que je croyais si brillante et diabolique à souhait ne fut qu'une série de péripéties, de tribulations innocentes telles celles qui peuplaient les journées de Madame de Sévigné. Il faut croire qu'au Pentagone, on ne sous-estime pas non plus mes qualités personnelles. Car pour exiger de la DOSE que je fasse équipe avec Monsieur, et cela toutes affaires cessantes, il y a tout de même quelques raisons qu'il convient d'élucider brièvement. Je vous ai déjà dit, toute modestie mise à part, que je n'ai rien à envier au Diable. Quand j'ai été admis à Londres aux services secrets des Forces Alliées, toute l'équipée de nouvelles recrues que nous étions à l'époque devait suivre pendant quelques mois des cours intensifs de psychologie en vue de prévoir les réactions de l'ennemi pour mieux le manipuler. Au bout de six mois, je suis passé Professeur moi-même et me délectais de la cocasserie de ce revirement. R.evirement que mes anciens instructeurs portèrent à son paroxysme quand, au bout d'une année de collaboration, ils n'hésitèrent pas à m'appeler « Maître ». Ensuite, les choses suivirent leur cours et ma réputation ne tarda pas à dépasser le cadre des Forees Alliées pour devenir, n'ayons pas peur de le dire, carrément universelle. J'étais devenu, selon l'expression même des plus grands manipulateurs de ce monde: « le maître à penser de l'arme psychologique ».

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Donc, mission à Dakar avec la complicité du Pentagone, des Services Secrets français et une collaboration non moins désintéressée des Japonais sur lesquels nous reviendrons plus tard. Rappelez"vous simplement que Monsieur et moi sommes dans un véhicule Honda revu et corrigé par Hitachi. Notre cible du moment est un homme d'une soixantaine d'années et de race noire. Cette opération qui doit durer trois semaines entre dans le cadre de la première phase de notre action. J'ai moi-même fait le découpage et établi les plans de cette mission. Mes qualités de grand Manitou de l'arme psychologique obligent. Quel est donc l'objet de cette mission? Quelle est l'hypothèse de départ qu'il vous faut savoir afin d'essayer, je dis bien essayer, d'en suivre le fil conducteur que la tournure même des événements ne manqueront pas de vous faire lâcher; tant les antagonistes de cette sombre histoire sont tous aussi déroutants les uns que les autres. Et je dois reconnaître que je ne sors pas du lot. Nous sommes chargés par le monde occidental, et comme vous le savez, à travers ses services compétents, de retrouver ni plus ni moins que son ennemi public numéro un. Pour étonnant que cela puisse paraître, cet être qui empêche les dirigeants occidentaux de dormir n'est autre qu'un Sénégalais de trente-cinq ans qui, en ce moment selon toutes les sources d'informations dont nous disposons, se trouve en Afrique du Sud. Son nom: Bassirou Beye. Imaginez donc l'air dérouté qu'avaient mes mandataires quand je leur ai dit que pour retrouver BB, il faut d'abord que Monsieur et moi allions passer trois semaines à Dakar avec notre laboratoire Hitachi. Cela s'appelle prendre le contre-pied de l'évidence. Mais pour y voir plus clair, voyons un peu quel est ce BB qui, je vous le répète, à lui tout seul fait trembler le monde occidental dont le système risque de s'effondrer comme un château de cartes si cet 19

autre spécimen n'est pas « neutralisé dans les meilleurs délais ». Ce sont les termes mêmes du Président de la République des Etats-Unis d'Amérique. BB, vous l'aurez deviné, car le mot « spécimen» que je viens de lui attribuer vous aura mis la puce à l'oreille, n'est ni plus ni moins que la copie conforme de Francis Morrecone mis à part bien évidemment le côté morphologique. Etudes primaires au Sénégal. Secondaires en France. Bac C à seize ans avec mention Très bien. Centrale: Major de sa promotion. Agrégation en Sciences Physiques. Séjour dans plusieurs temples de la haute science en Europe, aux Etats-Unis et même en Inde. Rejette à deux reprises des propositions de Hitachi après avoir séjourné trois mois au sein de la firme nipponne. Paradoxalement, il passe très peu de temps à travailler comme on aurait pu l'imaginer. Au contraire d'après ce que nous savons sur lui, il donne toujours l'impression de n'avoir rien à faire. Par contre, il ne s'ennuie pas du tout. Et c'est peut-être là que se trouve le secret de son équilibre. BB aime le luxe, hôtels cinq étoiles, voitures de sport, jolies femmes, etc., charme électrifiant, spirituel, rit beaucoup et fait rire autour de lui. Mais là c'est moi qui vous fais sans doute rire en vous décrivant cet homme idéal comme étant l'ennemi public numéro un du monde occidental. Seulement rappelez-vous, je vous ai bien dit qu'il était en Afrique du Sud. Qu'y fait-il? Nous y reviendrons plus tard. Une seule chose est sûre. Si nous n'arrivons pas à l'empêcher d'accomplir ce qu'il prépare, c'est toute la face du monde qui risque d'être bouleversée.

Cet être exceptionnel que nous sommes chargés de retrouver coûte que coûte est en Afrique du Sud depuis bientôt cinq ans hormis quelques déplacements rapides çà et là à travers le monde. Et vous allez avoir un aperçu de sa capacité à dérouter lui aussi quand vous saurez que BB a pris la précaution d'envoyer son propre sosie dans la gueule du loup. Sosie qui a été abattu par des agents de la C.I.A.. 20

Il a pu une année durant faire croire à sa mort à tous ceux qui l'avaient dans leur colimateur. Ainsi il a pu avoir les coudées franches pour continuer son travail diabolique. Pourtant la C.I.A. avait des doutes quant au sosie. On s'est souvenu d'une altercation il y a deux ans entre deux agents qui le pistaient. L'un prétendait l'avoir vu assister à une représentation du « Carmen» de Peter Brook dans une usine de gaz désaffectée à Copenhague. Quant au second, il disait l'avoir vu assister le même soir à un concert de Joan Armatrading à l'Olympia. Il disait même, pour appuyez ses affirmations: «BB était assis au deuxième rang à côté de Georges Moustaki. Vous n'avez qu'à interroger ce dernier, il vous le confirmera» . Un an donc pour que la duperie éclate au grand jour et que l'Occident décide de jouer sa dernière carte avant qu'il ne soit trop tard en me demandant de faire équipe avec Francis Morrecone. * * * Cela fait bientôt dix ans que je n'ai pas remis les pieds dans la capitale sénégalaise. Et pourtant, malgré les gratte-ciel qui y poussent comme des champignons, Dakar garde jalousement son petit côté provincial. Morrecone et moi occupons depuis notre arrivée une villa au point E non loin de l'ellipse. Tout a été arrangé par l'Ambassade de France suivant des instructions bien précises venues de Paris. Officiellement, nous sommes des experts du PNUD. Mais ici, nous n'avons pas besoin de tant de couverture car à Dakar nous sommes encore chez nous. Il nous a fallu une semaine pour mettre le dispositif en place et devenir opérationnels. Dès notre arrivée, je me suis collé comme une sangsue à notre fameux sexagénaire qui à lui tout seul justifie notre présence ici. Cet homme n'est autre que le père de BB. Son nom: Mantu Bèye. Veuf 21

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