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Noire Mer

De
428 pages

Un cataclysme a dévasté le royaume insulaire d'Isulgaar.

Quarante-quatre années plus tard, le Nord de l’île rayonne grâce à son nouveau roi orchestrant l’alliance entre locaux et exilés, alors que le Sud se reconstruit suite à l’investiture d’anciens pillards. Entre eux, le centre de l’île se développe avec l’exploitation de la tourbe.

Tandis qu’au Sud, de mystérieux navigateurs aux motivations obscures accostent, au Nord se trame une machination diabolique dans une seigneurie côtière. Mais ni le Nord ni le Sud ne se doutent que les visions de mer noire du prince héritier pourraient révéler l’avenir d’Isulgaar... ou plutôt sa disparition.


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ISBN : 978-3-95858-137-1 Première édition - Juin 2017
Tous droits réservés
Noire Mer Nicolas Skinner
Extrait
Prologue La mer, toute noire, s’étalait jusqu’à l’horizon. Accoudé au bastingage duMarwen, Hélonas balayait les flots sombres de son regard méfiant. Le faible bruit du remous sur la poupe berçait ses pensées vagabondes, tandis qu’une fraîche brise diffusait l’air du large sur son visage taciturne. Devant lui, l’immensité liquide scintillait, tel un miroir obscur reflétant la demi-lune et les étoiles qui perçaient la voûte céleste. La ligne de séparation entre eau et ciel se dessinait, nette, comme si les deux entités s’accordaient une trêve passagère. En dessous, la mer est noire. Au-dessus, le ciel est noir. On n’est bien que sur terre, songea Hélonas. Si le galion naviguait paisiblement en cette nuit silencieuse, Hélonas gardait à l’esprit la lutte déchaînée des éléments qui avait ponctué son voyage à de multiples reprises. Un orage sur le plancher des vaches pouvait certes s’avérer ravageur, mais paraissait presque mignon en comparaison d’une tempête subie sur les flots. Pour lui qui n’était pas marin dans l’âme, ces instants de chaos se rapprochaient fortement de l’idée qu’il se faisait de la fin du monde. Des instants qui s’étalaient parfois sur une journée entière, et durant lesquels l’envie d’en finir l’emportait presque sur son instinct de survie. Pas cette nuit, heureusement. Non, cette nuit apparaissait même comme la plus paisible de leur traversée interminable, qui avait dépassé les quarante-cinq jours. À se demander s’ils n’avaient pas raté leur lieu d’arrivée. Cette rumeur courait le long du navire depuis quelque temps et commençait à ronger l’équipage comme une gangrène insidieuse, ce qui ne plaisait pas à Hélonas. Après tout, cette expédition ambitieuse était son idée, ou plus précisément celle que son défunt père lui avait transmise. Hélonas se concentra sur les flots noirs qui le cernaient de toutes parts, comme pour tenter de fuir ses préoccupations lugubres. Malgré son appréhension pour toute étendue d’eau qui dépassait la taille d’un lac, il ne pouvait nier son attirance pour la mer. L’infini apparent de l’océan l’oppressait autant qu’il l’apaisait. Il s’avouait aussi effrayé que fasciné à l’idée de monstres aquatiques se cachant sous la surface, à l’affût, prêts à surgir si quiconque s’approchait de trop près. Le léger clapotis des vagues l’hypnotisait, tel le doux fredonnement d’une sirène malicieuse. Et puis, il fallait le reconnaître, les nombreux récits de légendes marines qu’il avait pu glaner titillaient son imagination, exorcisaient ses hantises, nourrissaient ses rêves. Soudain, un détail attira son attention. À mi-chemin entre l’horizon et le navire, il crut percevoir une forme se détacher de l’étendue liquide. Une forme… humaine, qui se mouvait dans sa direction. Plus l’étrange être se rapprochait de lui, mieux il le distinguait. On dirait un enfant… Hélonas plissa ses yeux. La silhouette se précisa. Pas de doute, il s’agissait d’un gamin. Un gamin qui nageait à une vitesse défiant l’entendement. Il arpentait les flots si rapidement qu’il rebondissait presque sur la surface, comme une pierre effectuant des ricochets. Hélonas recula d’un pas et cligna des paupières. L’enfant se rapprochait, toujours plus vite. Bientôt, il fut tout près du navire. Il plongea dans l’eau. Mais qu’est-ce que… ? Confus, Hélonas observa un instant la surface, mais ne vit que l’onde de l’immersion brutale se répandre en vagues circulaires. Ce fut alors que le gamin surgit des flots, tel un dauphin maléfique. Il jaillit si haut qu’il dépassa le niveau du pont supérieur, puis fondit sur Hélonas, qui restait pétrifié, les yeux écarquillés. L’enfant allait le percuter de plein fouet. Effrayé, Hélonasbaissa la tête et dressa ses bras devant lui. Il patienta un bref instant, attendant l’impact qui allait probablement le pulvériser.
Rien. Aucun choc, aucun bruit. La respiration hachée et le palpitant affolé, il rouvrit doucement ses paupières tremblantes, qui battaient comme les ailes d’une libellule. Le gamin avait disparu. Hélonas scruta les alentours. Rien. Il se pencha par-dessus le bastingage, mais la mer n’arborait aucune vague suspecte sur sa surface d’encre. Hélonas prit une grande inspiration, tâchant de calmer la frayeur qui s’était emparée de lui. Il regarda encore autour de lui, chercha dans les recoins sombres, mais l’enfant maléfique semblait bel et bien s’être volatilisé. Hélonas soupira. Je divague complètement, moi… Je ferais mieux d’aller me pieuter. Il quitta le pont pour le château de poupe et regagna sa loge. Cette nuit-là, il rêva de flots noirs et de môme démoniaque.
1 Afin d’éviter de se faire éblouir par le soleil, Hélonas plaça sa main droite au-dessus de ses yeux, puis il scruta loin devant lui. De l’eau, encore de l’eau. À perte de vue, les vagues bleues moutonnaient, portées par un vent doux et continu, tandis que de petits nuages cotonneux jaillissaient du large. Pas la moindre forme à l’horizon pour indiquer une hypothétique terre en vue. De la flotte, rien que de la flotte, accompagnée des cris de ces agaçants dauphins, qui ouvraient la voie devant la proue, comme s’ils exécutaient un ballet marin savamment chorégraphié. Avant cette expédition, Hélonas trouvait ces animaux pour le moins intéressants. Ils semblaient dotés d’une intelligence supérieure, et les témoignages de dauphins guidant les bateaux égarés dans la tempête ou sauvant les naufragés n’étaient pas rares. On raconte même qu’un pêcheur les utilisait autrefois afin de diriger les poissons vers ses filets. Voilà quelques jours que les dauphins précédaient leur embarcation, et Hélonas avait changé d’avis sur eux. En fin de compte, leur bouche rieuse paraissait plutôt esquisser un rictus railleur, agrémenté de leurs sifflements qui se rapprochaient décidément de persiflages impertinents. Un peu comme s’ils se moquaient de lui et de sa quête, qui ne pouvait se solder que par un échec. Hélonas bâilla. Cela faisait quatre jours qu’il avait cru voir cet enfant démoniaque jaillir d’une mer noire. Depuis, son sommeil était hanté de cauchemars récurrents, qui le réveillaient en sursaut plusieurs fois par nuit. « Hélonas. » La voix avait retenti derrière lui d’un ton grave et appuyé, accompagné d’une pointe de douceur mesurée. Son propriétaire ne faisait aucun doute : il s’agissait forcément du capitaine Rocmar. Hélonas se retourna. L’homme qui se dressait face à lui imposait le respect dès la première impression. Grand, de carrure robuste mais pas excessive, il observait toujours ses interlocuteurs d’un regard franc et intense. Son haut front reposait sur ses sourcils roux hérissés et inflexibles, tandis que ses longs cheveux lâchement attachés encadraient son visage buriné, tels deux rideaux de théâtre. Rocmar esquissa un signe de tête à Hélonas, l’invitant à le suivre, puis se dirigea vers la poupe. Alors qu’il progressait sur le pont supérieur, le capitaine leva ses yeux vers le hunier du mât avant, sur lequel s’activaient plusieurs hommes. « Miniar, réduis la voilure ! — Bien, mon capitaine ! » En équilibre sur les marchepieds de vergue, le gabier et ses collègues s’affairèrent sur le gréement pour exécuter la requête de Rocmar. Un ordre direct du capitaine, c’était plutôt rare, valait mieux pas traîner. La misaine commença à s’affaisser, sous l’œil circonspect d’Hélonas. « C’est vous le chef, et je ne suis pas expert, mais je pense qu’il faudrait au contraire profiter de ce vent de travers qui nous propulse efficacement… — Suis-moi », se contenta de répondre Rocmar sans se retourner. Hélonas emboîta le pas au capitaine, dont la chemise en toile blanche flottait sous la brise. Ses bottes pourpres claquaient sur le pont en chêne massif, comme une amorce de rythme qui tenterait de cadencer le sifflement du vent, les braillements des matelots, le tumulte des vagues et les jacassements des dauphins. Hélonas se demandait toujours pourquoi Rocmar persistait à porter ces chausses clinquantes d’une nuance d’écarlate foncée. D’aucuns racontaient qu’il avait trempé ses bottes, alors blanches, dans le sang d’un de ses pires ennemis qu’il aurait battu en duel. Certains affirmaient qu’il s’agissait juste de donner la réplique à sa chevelure rousse. D’autres prétendaient que Rocmar souhaitait que ses adversaires voient rouge, au sens propre, lorsqu’ils l’affrontaient : d’abord en fixant sa tête, puis ses bottes une fois vaincus. Le capitaine
prenait un malin plaisir à ne jamais confirmer ni réfuter les hypothèses avancées. Sur son passage, Rocmar réitéra son ordre de réduire la voilure aux gabiers des trois autres mâts duMarwen. Petit à petit, le galion commença à perdre de la vitesse. Hélonas faillit de nouveau objecter et demander des explications, mais il se retint, de peur de paraître impertinent auprès de Rocmar. Les deux hommes arrivèrent devant le château de poupe et y pénétrèrent. La pénombre ambiante soulagea aussitôt les yeux d’Hélonas. Ils passèrent dans quelques couloirs, descendirent d’un étage puis atteignirent finalement la salle du conseil. S’y trouvait tout le commandement du navire, à savoir quatre personnes, qui fixèrent Hélonas d’un air peu avenant lorsqu’il entra dans la pièce. Ils étaient installés autour d’une table, sur laquelle étaient disposés plusieurs livres ouverts, cartes maritimes et autres attirails auxquels Hélonas n’entendait rien. « Nous avons tenu une assemblée, amorça Rocmar en se retournant vers Hélonas. — Je vois ça. Et sans m’y avoir convié, il semblerait. — À ta place, j’éviterais de fanfaronner. » C’était Mathos, le second du capitaine, qui avait prononcé ces mots peu engageants de son habituel ton sarcastique. Perdus dans un faciès rond dévoré par une courte barbe grise, ses yeux plus noirs qu’une nuit sans lune soutenaient le regard d’Hélonas d’un air provocateur. « Nous allons rentrer, annonça Mathos. — Comment ? Mais… nous ne sommes pas arrivés à destination ! — C’est bien ça le problème : on est de moins en moins sûr qu’elle existe, ta destination », lâcha Bameth. Hélonas se tourna vers le maître calfat. Bameth le fixait de ses yeux gris, même si les traits de son visage angélique demeuraient neutres, comme à son habitude. Seuls ses cheveux blonds négligés et la cicatrice qui zébrait sa joue droite tendaient à lui donner un air quelque peu troublant. « Je suis pourtant certain qu’elle existe, rétorqua Hélonas. Feu mon père en est la preuve. — Peut-être s’est-il trompé dans ses estimations ? » avança Tostan. La voix douce du maître pilote, qui continuait de surprendre Hélonas tant elle tranchait avec sa corpulence, lui fit l’effet d’une gifle. Comment osait-il douter de son géniteur ? Pourtant, à l’instar de Mathos et Bameth, Tostan soutenait son regard, de ses petits yeux noyés dans sa face adipeuse, qui s’engouffrait dans son foulard rouge sans daigner donner signe de vie d’un hypothétique menton. « Nous sommes partis depuis près de cinquante jours, précisa Tostan de sa voix fluette. Nous avons passé les limites du monde marin cartographié et connu depuis près de vingt jours maintenant. Je me suis assuré de garder le cap que tu nous as fourni. J’ai calculé la distance, nous aurions dû atteindre notre destination depuis plusieurs jours déjà. — Peut-être que les estimations de mon père ont été faussées par la fatigue et les perturbations, mais il m’a assuré avoir conservé le même cap. Nous sommes donc forcément dans la bonne direction. — Peut-être. Ou peut-être pas », nuança Varus. Le maître d’équipage, comme à son habitude, arborait un sourire narquois sur ses fines lèvres, qui donnaient la réplique à son long nez pointu. Ses yeux bleus brillaient de désinvolture à travers ses mèches brunes. « Mes gars commencent à se poser des questions, poursuivit Varus. On raconte que ce territoire est damné, puisqu’aucun marin n’en est jamais revenu. Et le coq commence à compter ses quantités de nourriture. Si nous rentrons maintenant, le stock sera déjà trop juste et il faudra nous rationner. Il m’a aussi affirmé ne pas avoir assez de jus de citron pour le retour, il est donc possible que le scorbut sévisse. Certains gabiers commencent à rechigner à la tâche, et quelques bagarres ont éclaté ces derniers jours. — C’est ton boulot de maintenir l’ordre dans l’équipage, rétorqua Hélonas. Et c’est pour ça que je vous paie. — Justement… » amorça Rocmar. Hélonas se tourna vers le capitaine, imaginant ce qu’il allait dire. « …pas assez, c’est ça ? La somme que vous allez recevoir couvre largement tous vos frais, même en tenant compte de ce petit contretemps. Sans compter ce que vous allez trouver sur place.
— Si jamais nous arrivons un jour », trancha Rocmar. Le capitaine balaya l’assemblée de son regard inflexible. « Très bien, je pense qu’il nous faut envisager tous les différents choix possibles. Nous allons voter à main levée. La voix de chacun d’entre nous comptera pour un. — Mais je suis votre commanditaire ! s’offusqua Hélonas. — Et moi le capitaine de ce navire. Bien, qui est pour continuer cette traversée ? » Tous fixèrent Hélonas sans bouger. Las, il leva la main, seul contre tous. Varus continuait d’afficher son sourire satisfait. « Bien, poursuivit Rocmar. Qui est pour rentrer au bercail ? » Cette fois-ci, tous brandirent leur main droite sauf Hélonas, qui baissa la sienne. Tostan frotta ses bajoues de sa paluche gauche et détourna ses petits yeux, visiblement gêné. « Bon, j’ai compris, j’augmente la somme promise de dix pour cent. — L’argent n’achète pas tout, répliqua Rocmar. Mais tu as le droit de proposer. Qui serait prêt à poursuivre dans ces conditions ? » Hélonas dressa sa main, tandis que Rocmar, Bameth et Tostan baissèrent la leur. Mathos gratta sa courte barbe grise comme s’il hésitait, mais suivit ses collègues. Seul Varus garda un instant le bras levé, mais son regard azur affichait la déception de dire adieu à cette somme supplémentaire. « Deux contre quatre, conclut Rocmar. — Bon, écoutez, il me reste la moitié de la somme à vous verser, somme que je vous ai promise au retour. Si nous rentrons maintenant, vous pouvez lui dire adieu. — Qu’est-ce qui nous empêche, nous, de rançonner ta famille à ton retour, pour récupérer cette somme ? » éructa Mathos. On devinait une expression caustique sous la barbe drue du second. « Voire, de leur soutirer bien plus encore ? » poursuivit Varus. Le maître d’équipage accentua son sourire sarcastique. Hélonas se souvint alors que, sous leurs airs de marins intègres dirigés par le grand capitaine Rocmar, il s’agissait d’une bande d’anciens flibustiers, pour la moitié forbans avérés, qui tentaient de se reconvertir dans le commerce. Malheureusement pour lui, ils étaient les seuls à avoir accepté cette mission. Hélonas se tourna vers Rocmar. « Ils plaisantent, n’est-ce pas ? » dit-il en ébauchant un sourire pour se donner de la contenance. Le capitaine se contenta de lui adresser un regard énigmatique. Puis il lâcha, de son habituelle voix envoûtante : « Il faut, je pense, prendre en considération toutes les possibilités, comme je le disais. Si tu refuses de nous payer ce qui nous est dû de plein droit, c’est une éventualité que j’envisagerais. — Mais c’est une mascarade ! — Du calme, fit Mathos. Tu voudrais pas croupir en geôle durant tout le voyage du retour, si ? — Espèce de… — Du calme, on t’a dit », assena Varus. Hélonas se tut, à court d’arguments. La mission confiée par son défunt père virait à l’échec. Toute sa vie de labeur, toute cette fortune amassée n’avait servi à rien. Il n’aurait jamais les ressources nécessaires pour financer une seconde expédition. Soudain, un cri retentit depuis le pont supérieur. Un cri qui faisait languir Hélonas. Un cri qu’il avait déjà rêvé d’entendre depuis bien longtemps. Un cri qui signifiait qu’Isulgaar n’était pas une chimère délirée par son père. Un cri synonyme de délivrance. « Terre ! »
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