//img.uscri.be/pth/b29bdfe409478fc7d15dfbfac0bd336733abb8c9
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Noire Neige

De
195 pages

Un cataclysme a dévasté le royaume insulaire d'Isulgaar.


Trente-et-une années plus tard, le Nord de l'île prospère grâce à un nouveau roi autoritaire, alors que la famine guette le Sud, livré à lui-même. Entre eux, le centre de l'île est devenu une terre de pillards et de hors-la-loi.


Tandis qu'au Sud, la haine de ce roi qui les a délaissés attise les tensions et les velléités de conquête, au Nord se profile un complot machiavélique qui risque de bouleverser l'échiquier politique du royaume. Mais ni le Sud ni le Nord ne se doutent que l'apparition d'une mystérieuse neige noire pourrait bien marquer la renaissance d'Isulgaar... ou plonger l’île dans les ténèbres.



Pénétrez dans l ́univers sombre mais fascinant d ́Isulgaar, raconté par Nicolas Skinner qui nous livre son premier roman.


Noire Neige est le premier tome d ́une épopée Dark Fantasy suivant un peuple qui tente de prendre son destin en main, envers et contre tous...


Pour un public averti, amateur de violence sanglante, de voyages épiques et de conspirations insidieuses.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Noire Neige
Nicolas Skinner
ISBN : 978-3-944812-58-8 Edition Ebook- Novembre 2014 Tous droits réservés
à Sinlust,
Prologue La neige noire se mit à tomber. Saignant de toutes parts, Asphodel la contempla, engourdi. Il parvenait à distinguer les sombres flocons dans le ciel étoilé, grâce à leurs nuances de gris foncé dévoilées par la demi-lune. Leurs lignes hésitantes rayaient les ténèbres, sans aucune brise pour dévier leur chute silencieuse. Ils recouvraient peu à peu le corps du jeune homme, ainsi que la terre poussiéreuse sur laquelle il était agenouillé. Autour de lui, les rares arbres voyaient leurs feuillages se parer d’une noirceur poisseuse. Mais qu’est-ce que je fiche là ? Ne sachant comment réagir, Asphodel restait immobile, comme paralysé. Il n’aurait pu dire s’il trouvait cette étrange neige apaisante ou lugubre. Sans doute un peu des deux. Peu à peu, il se sentit mieux, à sa grande surprise. Au contact des flocons charbonneux, il éprouvait une force inconnue, tant physique que mentale. Toute sensation de douleur disparaissait, laissant place à une puissante sérénité. C’était agréable. Son esprit soudain aiguisé et la nouvelle vigueur qu’il percevait dans ses muscles lui donnèrent l’impression d’être invincible. Le jeune homme se releva. Il ferma les yeux et inspira profondément. Il n’avait jamais ressenti aussi fort le simple sentiment d’être vivant. Pourtant, cette extase s’estompa bien vite. Son visage se crispa. Son regard s’obscurcit. Ses muscles se contractèrent. Des pensées destructrices l’assaillirent. Cette perte de contrôle l’alarma. La neige noire semblait stimuler ses instincts les plus sombres et repousser ses limites contre son gré. Il sentait qu’elle intimait à son corps de laisser cours à une sourde violence, et à son esprit de sombrer dans une démence malsaine. Quel est ce maléfice ?! Asphodel prit peur. Il pensa fuir. Mais pour aller où ? Inexorablement, le tapis d’ébène se déployait autour du jeune homme, ne lui octroyant aucune échappatoire. Il tenta de dominer les effets de l’étrange phénomène. Mais comment lutter contre cette sensation euphorique ? Son corps et son esprit semblaient envoûtés. Soudain, les derniers remparts de sa volonté s’effondrèrent. Asphodel put alors laisser libre cours à sa rage et son désespoir. Puis le chaos, qui… Asphodel se retourna dans son lit. Trempé de sueur, il s’empêtra dans les draps moites. Lorsqu’il se réveillerait le lendemain, il ne se souviendrait pas de ce rêve, comme à chaque fois qu’il hantait ses nuits, c’est-à-dire de plus en plus souvent. Il émergerait de son sommeil en nage, et s’apprêterait à affronter une nouvelle journée armé de son habituelle bonne humeur. Une bonne humeur factice : depuis peu, elle peinait à masquer ses frustrations.
1 Asphodel se retourna vers Kräm. Il cligna des yeux, le visage ébloui par le soleil. « Ne t’inquiète pas, on va la retrouver. — Ça fait déjà un jour qu’on la recherche… Je commence à perdre espoir. — Fais-moi confiance », insista Asphodel de sa voix posée. Kräm cessa d’inspecter les environs de la forêt clairsemée pour considérer un instant son ami d’enfance, non sans une pointe d’admiration. Le regard que lui lançait Asphodel éclairait son visage, franc et harmonieux malgré ses cheveux bruns désordonnés qui retombaient en mèches anarchiques sur son front. Rehaussé de sa barbe de trois jours et de ses premières rides de jeune trentenaire, le sourire qu’il adressait à Kräm respirait la confiance. Ni les vêtements rapiécés d’Asphodel, ni son corps décharné ne parvenaient à ternir son charisme aux yeux de son ami. « D’accord, mais pourquoi continue-t-on à la chercher dans cette direction ? » Kräm souleva un de ses broussailleux sourcils roux. « On s’éloigne, on devrait plutôt rejoindre les autres… — Je pense qu’elle a dû s’aventurer vers les grottes de Procras : c’est un lieu fascinant pour une jeune fille de huit ans. — Mais c’est presque à l’opposé de l’endroit où elle a été vue pour la dernière fois ! — Fais-moi confiance », répéta Asphodel, dont le sourire s’élargit. Sans autre mot, il se dirigea vers les grottes. Kräm grogna, mais se résigna à mettre sa carrure imposante en mouvement vers son ami. Les deux hommes progressaient vite grâce à la faible densité de la forêt, en grande partie composée d’amas épars de végétation méridionale. Les buttes de terre et lits de rivières asséchés ne parvenaient guère à étoffer ce relief monotone, ni à ralentir l’avancée des deux amis. Bien que coutumier de ce lieu, Kräm ne put s’empêcher de soupirer en croisant un des fréquents arbres morts, dont les couleurs ternes renforçaient cette impression de forêt exsangue et flétrie. Seul le ciel bleu azur transpercé d’un soleil implacable venait nuancer cette pauvreté de coloris. Évitant les branches d’un palmier atrophié, Asphodel perçut le bruissement d’un des rares animaux qui n’avait pas encore abandonné cet endroit morne. Ce simple son lui mit un peu de baume au cœur, tant il tranchait avec la quiétude pesante du lieu. La visibilité et le calme de la forêt expliquaient d’ailleurs l’inquiétude de Kräm : la plupart des enfants égarés étaient retrouvés dans les heures qui suivaient leur disparition. Le colosse renifla, ses narines soudain agressées par une odeur d’humus et de terre humide. Tiens, on ne doit plus être loin. Il s’arrêta et tendit l’oreille. Il parvenait en effet à percevoir les premiers gémissements des grottes de Procras. « On se rapproche… », dit-il. Localisé au cœur de la forêt, cet endroit troublait Kräm depuis son enfance. Entremêlés dans les fondations de la colline de Procras, d’innombrables tunnels s’étaient creusés au fil des siècles, sous l’action d’une source tarie qui jaillissait jadis de ses entrailles. Celle-ci avait formé un immense lac qui stagnait à la base de la colline. En grande partie inondé, le réseau caverneux se terminait par une énorme ouverture qui donnait sur le lac. Autour de cette issue principale, la paroi rocheuse était criblée de brèches d’accès aux grottes, dont certaines parsemaient les premières hauteurs de la colline, et d’autres se devinaient sous la surface de l’eau. Le gros orifice et ses trous avoisinants formaient comme la bouche d’un géant variolé qui se serait noyé en tentant de boire cette immensité liquide. Chaque crépuscule à Procras voyait naître un jeu de lumières enchanteur, grâce aux rayons du soleil cramoisi qui se reflétaient sur l’eau du lac et la surface de la base de la colline. En contrepartie, les bourrasques de vent qui hantaient le lieu occasionnaient des sifflements
humides peu rassurants dans les canalisations non totalement gorgées d’eau. Le folklore austriemien s’était inspiré de cet endroit insolite pour donner naissance à plusieurs contes et légendes, qui mettaient en scène des apparitions étranges. Certains craignaient le lieu, tandis que d’autres le trouvaient simplement atypique, voire envoûtant. Kräm faisait partie de la première catégorie, bien qu’il ne l’eût reconnu que sous la torture. De manière plus prosaïque, Procras demeurait avant tout un des rares points d’eau de l’Austriem, la province aride du sud d’Isulgaar. Les Austriemiens n’auraient pu survivre sans sa présence. Depuis le Cataclysme, ils étaient tous regroupés à Riem, la capitale, située à une heure de marche. Constatant que son ami s’était arrêté, Asphodel en profita pour s’octroyer une halte. Après plus d’une demi-journée de recherches infructueuses, l’épuisement les gagnait, aussi bien mentalement que physiquement. Il essaya de détendre un instant l’atmosphère : « Ne me dis pas que Procras effraie un grand gaillard comme toi ! De sacrés peureux ces rouquins… — Crois-moi, le mauvais goût de ton accoutrement est bien plus effrayant ! » répliqua le colosse sur le même ton taquin. Il reprit son sérieux : « On se rapproche des grottes, mais toujours pas de trace de Lucia. Tu es vraiment sûr que… » Il se figea et plissa les yeux. « Qu’est-ce qu’il y a ? — Attends. » Kräm avança de quelques mètres sur le côté. Le costaud compagnon d’Asphodel s’occupait de la formation guerrière au village, mais la chasse constituait son activité principale. Aucun signe, aucun indice ne lui échappait jamais lorsqu’il pourchassait une proie ; même si pour l’heure il ne s’agissait pas d’un sanglier agressif, mais d’une innocente petite fille. Kräm se pencha et ramassa quelque chose entre les herbes jaunies et les cailloux, près des imposantes racines d’un des rares chênes de la forêt. Il se releva puis tendit un petit objet rose à Asphodel. Ce dernier l’examina et se gratta les cheveux, les ébouriffant au passage. « Ma foi, on dirait bien un bouton d’habit pour enfant », dit-il. La forme du bouton rappelait en effet celle d’un cœur. Peu d’Austriemiens pouvaient se permettre l’achat de vêtements fantaisistes pour leurs enfants, mais Agorn, le père de Lucia, tenait la taverne la plus prospère de la province. « Il est propre, il n’est pas là depuis longtemps, affirma Kräm. — Lucia l’aura perdu en courant par ici, supposa Asphodel. Mais pourquoi courait-elle ? Peut-être qu’elle fuyait un danger… Un animal qui la poursuivait ? » Kräm s’accroupit un instant pour inspecter le sol. Il fit glisser son musculeux avant-bras sur son front, afin d’éponger la sueur qui ruisselait sur son visage. Malgré l’actuelle période hivernale, l’Austriem gardait un climat doux, et leur marche soutenue n’arrangeait rien. Kräm leva ensuite la tête pour observer le chêne, puis il se redressa pour examiner les premières branches. « Non, pas de trace de poursuite, mais regarde : un fil de sa chemise sur cette branche. Elle a dû passer un peu trop vite, et la branche a arraché son bouton. — Ce serait bien son genre de gambader avec insouciance comme ça. Continuons ! » Les deux amis accélérèrent le pas vers la colline de Procras. La mélodie inquiétante des grottes se fit plus distincte. Au fur et à mesure de leur progression, la végétation s’étoffait : les acacias et les palmiers devenaient plus nombreux et verdoyants. De même, les deux hommes entendaient davantage le chant de grives et de merles, qui tentaient en vain de masquer la complainte des grottes, à la fois hypnotique et inquiétante. Ultime relique de la verdure luxuriante et pleine de vie qui caractérisait autrefois l’ensemble de la forêt austriemienne, cette recrudescence de vie végétale et animale était due à la présence du lac, le poumon de cette région moribonde. Quand Asphodel et Kräm arrivèrent à Procras, ils ne parvinrent à déceler aucun signe de Lucia. Ils contemplèrent un bref instant l’étendue d’eau. Les trous d’accès aux grottes qui criblaient la base de la colline se reflétaient sur la surface, tel un immense tamis ondulant au gré du vent. Les deux hommes crièrent le nom de la fillette à plusieurs reprises, sans succès. Ils ne
reçurent pour toute réponse que l’écho de leurs voix, étouffé par l’implacable bruit humide des grottes. « Je n’arrive pas à repérer d’autres traces, peut-être qu’elle n’a fait que passer, suggéra Kräm. — Pour aller où ? Il n’y a rien au-delà de Procras. Elle aurait forcément fait demi-tour ensuite pour rentrer, et nous aurions déjà dû la croiser dans ce cas. Elle doit toujours être ici. — J’espère que tu as raison… » Ils se séparèrent pour effectuer le tour du lac. Asphodel contourna le lac vers l’ouest. Il rejoignit une vieille piste qui menait vers les vestiges d’un village abandonné, situé à une bonne journée de marche en dehors de la forêt. Malgré le sourire impérissable que ses lèvres affichaient, il commençait à s’inquiéter de ne toujours pas avoir repéré Lucia. Il se remémora un instant l’image d’Agorn et Azahée en pleurs, complètement abattus, s’imaginant déjà avoir perdu leur fille unique. Il fallait la retrouver. Forgeron de métier, Asphodel comptait parmi ceux qui avaient à cœur d’aider les autres habitants de la province du sud d’Isulgaar, à chaque fois que l’occasion se présentait. Parfois, Kräm trouvait son altruisme quasi viscéral, même si les efforts du forgeron portaient souvent leurs fruits. Asphodel avait bien l’intention que cette fois-ci ne fasse pas exception à la règle. Ne voulant se résoudre à perdre espoir, il continuait d’avancer et observait tout ce qui l’entourait avec attention. De son côté, Kräm faisait le tour de l’étendue d’eau vers l’est. À cet endroit, le sol était particulièrement boueux et glissant à cause de la proximité du lac. En plus de l’inquiétant sifflement des grottes, l’ambiance sonore était saturée par le bruissement d’une multitude d’insectes qui virevoltaient à travers les branchages des arbres. Insectes qui avaient la fâcheuse tendance à bourdonner autour de la tête du chasseur, ce qui commençait sérieusement à l’agacer. Kräm progressait avec prudence, et passait autant de temps à observer les environs qu’il n’en mettait à prendre garde de ne pas tomber. Son regard de chasseur avisé ne parvenait pas à repérer le moindre indice. Asphodel se serait-il trompé ? « Ici ! » cria soudain Asphodel. Surpris par l’appel, Kräm manqua de glisser, mais il se retint de justesse à l’aide d’une branche. Heureusement pour le colosse et son amour-propre, il n’y avait personne pour voir son amorce de culbute. Kräm revint sur ses pas afin de rejoindre Asphodel. La frêle Lucia gisait dans une crevasse peu profonde d’où elle aurait pu s’extirper, si elle ne s’était pas assommée dans sa chute. Au moment où le chasseur arriva, le forgeron était accroupi au fond en train de la prendre délicatement dans ses bras. « Je l’ai rapidement examinée : elle a l’air d’aller bien, le rassura Asphodel en levant la tête. — Eh bien, elle nous aura donné du mal ! — Les escapades forment la jeunesse… — …et fatiguent la vieillesse, héhé. » Le chasseur soupira. « Et dire que je viens tout juste d’être papa… » Kräm se mordit la langue. Se plaindre à ce sujet en face d’Asphodel n’était pas judicieux : cela faisait plus de quatre ans que lui et sa femme Hilda essayaient d’avoir un enfant. Depuis le Cataclysme, les femmes tombaient difficilement enceintes. Le forgeron ne releva pas la remarque. Il se redressa en tenant Lucia dans ses bras pour que Kräm la récupère, puis il escalada le trou. Les deux amis contemplèrent un instant la fillette inconsciente. Elle s’était salie durant son escapade et dans sa chute, mais malgré les coupures maculant sa peau et la terre barbouillant ses cheveux blonds, une beauté angélique rayonnait de son visage endormi. Au même titre que Kräm qui était roux, Lucia se démarquait des autres habitants de la province : les Austriemiens possédaient presque tous des cheveux bruns ou châtains. « Elle est blessée », constata le colosse en observant sa jambe. À demi cachée par de la terre agglutinée dessus, une profonde plaie lui ouvrait la peau du genou. « Une belle entaille ! Gageons que Shaäl lui concoctera un traitement sur mesure, dit Asphodel. Ne traînons d’ailleurs pas trop à la lui apporter, ça risque de s’infecter. » Pourtant, au lieu de se mettre en mouvement, le forgeron releva lentement la tête, puis fixa le lac d’un air absent. Sa face se rembrunit. Le sourire ornant ses fines lèvres s’effaça. Son regard
d’ordinaire scintillant s’éteignit. « Et dire que cela ne servira sans doute à rien. Elle crèvera sûrement de faim dans quelques années. Comme nous tous. » Cette fois-ci, ce fut Kräm qui ne releva pas la remarque. D’ordinaire enjouée, l’humeur d’Asphodel devenait de plus en plus versatile depuis peu, mais le gaillard ne souhaitait pas froisser son ami à ce sujet. Et surtout, le pire était qu’il avait sans doute raison.
2 « Quel crime a-t-il commis ? interrogea le roi Warkhan du haut de son trône. — Il a tenté de voler un lièvre, répondit l’inquisiteur Hégos. — Hum. Est-il droitier ou gaucher ? — Euh, droitier. Enfin, je crois. » L’inquisiteur royal se retourna vers le criminel, qui acquiesça d’un léger signe de tête. « Qu’on lui coupe la main gauche », décréta Warkhan. À ces mots, le visage du condamné pâlit. Certains yeux s’écarquillèrent dans l’assemblée. Hégos, un peu surpris par le verdict, se tut durant un instant. Malvor, le chambellan du roi, se tenait debout à côté du trône. Ses lèvres charnues esquissèrent un sourire. « Mais sire, hum, voilà une décision quelque peu lourde, pour un crime qu’il n’a pas commis au final », argua finalement l’inquisiteur royal. Silence. Hégos avait pris la voix la plus affable et respectueuse possible. Encadré de sa courte chevelure grisonnante et de son haut col doré, son visage franc et imberbe s’était voilé d’un air appréhensif, mais ses yeux noirs osaient soutenir ceux de son souverain. Warkhan fronça les sourcils, ce qui rendit les traits de sa face griffée de rides encore plus sévères que d’ordinaire. Malvor accentua son sourire et caressa un instant son menton. Le chambellan était curieux de savoir comment Warkhan allait réagir. Il s’agissait de la toute première fois qu’Hégos le contredisait devant une foule. Le roi appréciait de recevoir des avis francs en privé, mais il n’aimait pas être désapprouvé en public. Heureusement pour lui, Warkhan affectionnait son inquisiteur. Il prit donc le temps d’expliquer son verdict, non sans afficher un air contrarié. « Un inquisiteur royal devrait pourtant être parfaitement au fait de la législation en vigueur… Car c’est ce qui est prévu dans les nouvelles tables de la loi norwalienne, édictées au début de mon règne. Il n’est certes pas d’usage d’appliquer ce genre de sanction sévère, mais les vols ou tentatives de vols ont tendance à se multiplier ces derniers mois. Cela fera un exemple dissuasif. — Sire, j’vous en prie ! implora le prisonnier en tremblotant. Ma femme éduque seule notre gamine, et avec une main en moins je pourrai plus travailler, et, ... » Warkhan fixa le condamné d’un air si méprisant qu’il se tut de lui-même. Enchaîné devant les gardes au milieu de la salle, il baissa la tête, sans cesser de trembler. Il savait pertinemment que la quasi-totalité des verdicts de Warkhan était sans appel. Sa plaidoirie n’y changerait rien ; elle risquait même d’aggraver sa situation. Quelques larmes coulèrent le long de ses joues décharnées, puis allèrent s’écraser sur le large tapis rouge qui coupait la salle en deux, du trône vers la haute porte d’entrée. « Estime-toi heureux : la peine maximale est l’amputation de la main dominante », lâcha le roi. Murmures dans l’assemblée. « Bien... Le prévenu aura la main gauche coupée à hauteur du poignet. Exécution de la sentence à prévoir dimanche midi sur la Grand’Place », lança Hégos à l’intention du greffier, qui prenait note. Malvor se tourna vers son souverain, lui signifiant d’un léger signe de tête qu’il approuvait son verdict. « C’était la dernière affaire de la journée, sire, conclut Hégos. — Très bien, vous pouvez disposer », déclara Warkhan d’une voix autoritaire. La petite assemblée commença à se lever, animée de conversations à voix basse. « Avez-vous besoin de moi ? lui demanda Malvor. — Je voudrais être seul quelques instants, répondit le roi d’un ton un peu sec.