Nos ancêtres les Baobabs

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Suite à "Bogam Woup" (1980) et à "L'homme de la rue" (1987) qui achève une trilogie romanesque sur le Cameroun contemporain.

Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296279612
Nombre de pages : 206
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NOS ANCÊTRES LES BAOBABS
(Roman)

DU MÊME

AUTEUR

Récits pour Jeunes
Un enfant comme les autres, Éd. CLÉ, Yaoundé. Tel père quel fils, EDICEF, Paris Père inconnu, EDICEF, Paris.

1972 1984 1985

Théâtre Innocente Assimba, CLÉ-THÉATRE, Yaoundé La guerre des calebasses, Éd. Le Rambeau, Yaoundé
Le philosophe et le sorcier, CEPER, Yaoundé Un totem de plus, inédit Le substitut, CEPER, Yaoundé. Le communiqué, inédit

1971 1973 1992 1986 1992 1990

Romans
Bogam Woup, Éd. CLÉ, Yaoundé Remue ménage, inédit. L'homme de la rue, HATlER, Paris.

1980 1982 1987

Essais
Ngaoundere, la cité où il fait bon vivre, inédit Canleroun, La crise de nlodernité, en chantier.

1991

@ L'Harmattan,

1994 ISBN: 2-7384-2006-0

Pabé MONGO

NOS ANCÊTRES

LES BAOBABS

(Roman)

Éditions L'Hannattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 PARIS

Pour GADIMA NDO EMMANUEL, dit Eman's dit Manu, dit Gadim's, dit Vieux-Frère, dit le Disparu. . .

UNE TRILOGIE... TROIS GÉNÉRATIONS

Nos Ancêtres, les Baobabs achève une trilogie dont les deux premiers volumes sont Bogam Woup (CLE, Yaoundé, 1980) et L'homme de la rue (Hatier, Paris, 1987). Dix ans pour trois romans. Que l'on se rassure cependant: cette longue durée ne provient pas d'un excès d'application, j'ai fait autre chose dans les intervalles. Mon projet romanesque avait pour objectif premier de bâtir une fresque historico-sociale d'un pays d'Afrique. Dans Boganz Woup, je traite de la première décennie de l'indépendance. Les personnages sont 9

des paysans en butte à des problèmes de sorcellerie et de sous-développement. Le cadre est la campagne. Dans L'homme de la rue, j'aborde la transition entre la première et la seconde République, transition vue par le petit peuple des villes africaines qui se venge de sa marginalisation par l'humour caustique et un bon sens pragmatique qui lui tiennent lieu de philosophie. Avec Nos Ancêtres, les Baobabs, je plonge dans l'actualité ,de l'année 1989, caractérisée par la mondialisation du souffle de la perestroïka. Ce n'était pas encore le raz-de-marée des conférences nationales souveraines (C.N.S.), mais quel frémissement déjà! La scène se déroule en ville et en province. Chacun de ces livres se lit indépendamment. Mais, par-delà la fresque historico-sociale, cette trilogie m'a permis, au plan de l'écriture, non seulement d'exploiter, avec mes ressources propres, les deux mouvements littéraires créés par les générations passées, mais aussi d'esquisser la voie nouvelle qu'impose l'évolution actuelle de l'Afrique. Des mille aspects esthétiques qui concourent à l'élaboration d'une œuvre romanesque, je ne voudrais m'appuyer ici, pour cause d'espace, que sur la typologie du héros pour distinguer les époques littéraires. La première génération littéraire africaine - faut-il le rappeler? - est celle de la négritude. 10

La situation coloniale avait provoqué la naissance de l'Africain nationaliste, engagé dans la défense de son identité et de ses valeurs. Ce dernier se fit Prométhée, à l'instar de Samba Diallo (héros de L'Aventure ambiguë), pour aller en Europe "voler" « l'art de vaincre sans avoir raison », ou encore « l'art de lier le bois au bois pour faire des édifices de bois ». Samba Diallo est un héros au sens fort du terme, c'està-dire un champion. Il porte les problèmes de la communauté plus que la communauté ne porte ses problèmes. Bogam, le héros de Bogam Woup est de cette étoffe-là. La seconde génération est celle des indépendances. Depuis Kourouma, nous savons que les indépendances ont engendré des partis uniques, qui ont engendré des dictatures, qui ont engendré le paupérisme et la bâtardise. Opprimé et muselé, le peuple est réduit à la lutte pour la survie, tous rêves éteints. Même si le cœur continue de battre pour certains idéaux, on n'a plus le temps de lever le nez de sa misère personnelle pour s'occuper des causes générales. Le prototype littéraire de cet "homo indepedantus" est plus un débrouillard qu'un héros proprement dit. C'est pour cela que Mann Bulu, le narrateur de L'honlnle de la rue, a beau jeu de bâtir le portrait de Wamakoul, héros du même livre, par

opposition au héros de la négritude.
Il

«

Que dire en

définitive de Wamakou ? Qu'il n'est pas un véritable

héros, dans la mesure où il n'est porteur d'aucune ambition humanitaire, d'aucun message pour "son peuple", comme ce fut souvent le cas pour les héros de la négritude et, par héritage, pour tous les protagonistes de la "bonne" littérature nègre, condamnés à combattre la colonisation ou les indépendances. Wamakou, lui, ne combat rien, il ne fait que se débattre, tout comme des milliers de ses congénères dont il est parfaitement représentatif, sans en être le représentant. Notre héroïsme aujourd'hui

consiste à vivre (...). » (pp. 163-164).
Avec le vent de la libéralisation qui souffle sur l'Afrique depuis l'année 1989, s'ouvre, à mon avis, une troisième ère que d'aucuns qualifient de deuxième décolonisation. De nouveau on peut lever la tête, mais en groupe. Il faut s'associer par diverses affinités pour oser espérer l'amélioration des conditions d'existence. Finie l'époque du héros solitaire, capable de résoudre, par une actioll personnelle, les problèmes de la société; passée l'ère de la débrouillardise individuelle, plus propice à conduire au désespoir qu'au bonheur; place au pluralisme complémentaire. Nos Ancêtres, les Baobabs met en scène une foule de jeunes gens de diverses conditions, diverses origines, divers talents, mais animés d'une même ambition pour l'avenir, et dont runique chance de réussite se trouve dans la complémentarité. Durant presque toute la période de sa rédaction, ce roman s'est appelé Vacances dans la belle-famille. 12

Car Mouameka, l'un des principaux protagonistes, arrive à Bertoua par une idylle, avant de découvrir que son beau-père est un baobab, et d'être amené, par conviction et par solidarité d'âge, à contribuer à sa chute. Il est fort regrettable que les romans ne puissent porter qu'un seul titre. Celui-ci mériterait d'en porter deux: le titre scriptural, qui a conduit son écriture et qui détient les clés de sa poétique, et le titre éditorial, qui conduira le livre dans la société et qui porte davantage sur le sens de l'œuvre. L'auteur était placé devant le dilemme draconien d'avoir à choisir entre l'aventure captivante, mais individuelle, de Mouameka et l'aventure de la collectivité mutante. Vous avez le résultat. P.M.

13

W
r

AMAKOUL avait juré de faire entrer son fils à l'université. Ce serait sa revanche sur la vie. Son pied de nez au destin. Son croc-en-jambe aux inégalités sociales. Il s'épuisa tellement à la poursuite de son idéal qu'il mourut l'année même où le jeune homme obtint son baccalauréat. De sorte que Mouameka, qui avait perdu sa mère de longue date, entra à la faculté, dépouillé de tout lien familial. Il noua bientôt des relations avec une lycéenne dont le père était le maire d'une importante ville de province. Complètement saisi par l'extraordinaire beauté de la fille, il la surnomma Bijou et conçut le projet secret de l'épouser, comptant sur le temps pour transformer la copine en fiancée et la fiancée en épouse. Le calcul s'avéra juste car, à la fin de l'année Bijou invita son ami à passer les vacances chez ses parents. 15

"Formidable l" Se félicita Mouameka. "Voila l'occasion rêvée pour obtenir la main de celle que j'adore!". Du plus profond de son être, il sentait monter une puissante lame d'optimisme. Une pulsion conquérante capable de dompter la belle-mère la plus acariâtre, de dérider le beau-père le plus sourcilleux. A Bertoua, cependant, la conquête n'eut pas lieu, faute de résistance. Sa future belle-mère brillait par son absence. Elle avait quitté le foyer conjugal depuis dix ans. Manu, l'unique frère de Bijou, avait aussi abandonné les honneurs de la maison paternelle pour se mettre au service d'un "minable boulanger". Le maire passait sa vie en comp.agnie d'une sorte de bonne à tout faire du nom de Doro et sa fille naturelle Lédeurine, une adolescente d'environ seize ans, noir charbon, gonflée comme une mascotte Michelin. "Belle-famille disloquée, beau-fils peinard", constata le jeune homme émerveillé par la chaleur de l'accueil. Plus que l'ami de sa fille, le père de Bijou vit en lui le garçon qui lui manquait. Il l'installa carrément dans la chambre de "l'avorton déserteur" et l'exhorta à se sentir chez lui. Recommandation dont l'étudiant eut sans doute usé allégrement s'il n'avait découvert, en lisant certains parchemins accrochés aux murs, que son futur beau-père cumulait ses fonctions de maire de la ville, avec celles de député et président de la section locale du parti unique. Il était donc de ceux que la vindicte populaire désignait du titre de Baobab, à cause de leur insatiabilité. On disait 16

que la cupidité de "ces gens-là" surpassait celle de l'hyène. Que leur ambition était de toucher la voûte céleste en grimpant sur leur montagne d'or. Qu'ils auraient souhaité boire toute l'eau de l'océan, confisquer tout l'oxygène de l'air. Pour eux le corps social était composé de trois catégories de personnes: leurs serviteurs, leurs ennemis et le tiers- peuple. Tels sont les parages où une admirable passion amoureuse entraîna un jeune homme de vingt ans vers la fin du vingtième siècle.

*** Doro s'était retirée dans sa cuisine, en compagnie de sa fille Lédeurine. Mais les deux femmes ne se disaient mot. Brigitta, une visiteuse nocturne, dut frapper par deux fois avant de recevoir l'invitation à entrer. - C'est toi, Bri? Demanda Doro en guise de salutation. - Moi-même, répondit la visiteuse en s'asseyant sur un banc près de la porte. - Apporte la marmite, Lédeurine, ordonna Doro. L'adolescente aux grosses lèvres plaça devant la visiteuse une marmite en aluminium, noircie par l'usage. Brigitta l'ouvrit et se mit à se laver le visage dans le liquide qu'elle contenait. Elle agissait 17

méticuleusement, veillant à ce qu'aucune goutte ne tombât à côté du vase. Puis elle referma la marmite et posa un billet de mille francs sur le couvercle. Je crains de parler trop vite, Sita, dit-elle, mais ce qui m'arrive est vraiment trop fort pour que je le taise. Figure-toi que, pour la première fois depuis des mois, mon maître est rentré hier avant la tombée de la nuit! Je n'ose pas y croire. Elle claqua les mains et resta songeuse comme si l'événement se déroulait encore.

-

- Et ce n'est pas tout, Sita, poursuivit-elle. Il m'a
prise! Tu entends? Toute la nuit, avec une vigueur de taureau. Il y a bien longtemps que je n'ai pas été emportée si loin. Encore un petit silence extasié. - Est-ce que ça va durer? J'ai envie à présent, non plus de me laver la figure, mais de me baigner entièrement dans ton eau. Regardant Doro dans les yeux: "Le bonheur que je te dois est sans prix" acheva-t-elle. - Tu ne me dois rien, Bri, protesta Doro. Cette affaire-là c'est ta chance. Dans ma tribu toutes les femmes apprennent à user de charmes, car les hommes sont difficiles à apprivoiser. Le sujet était clos. Mais au lieu de s'en aller Brigitta conforta sa position en s'adossant au mur. - Il m'a semblé tout à l'heure, voisine, que tu avais de la visite? Interrogea-t-elle sur le style du commérage. 18

Doro : Oh, oui, ma belle-fille est arrivée pour les vacances. Brigitta: La petite Alexandrine? J'ai toujours admiré votre bonne entente. Car ça aurait pu se passer autrement. Doro: Je sais que la plupart des marâtres malmènent leurs belles-filles. Mais tel n'est pas mon cas. Comment pourrais-je nuire à une créature aussi adorable? Ce n'est pas moi qui ai chassé sa mère. Je ne la connais même pas. Je suis venue ici bien des années après son départ. Brigitta: Mais, dis-moi, voisine, de qui est-ce que la jolie Alexandrine est accompagnée? Doro : Ah, Bri, laisse-moi. Tu me poses là une question à laquelle je ne peux pas répondre. Et si mon humeur est un peu sombre ce soir, c'est bien parce que je ne peux pas encore répondre à cette question. Brigitta: Je ne vois pas l'objet de ton inquiétude. Elle voyait très bien pourtant, mais elle poussait sa commère dans ses retranchements secrets. Question de voir s'il n'y avait pas une lézarde dans son édifice de bonheur. Cela pourrait être une consolation.

Doro : Non,

t:u

ne peux pas voir, Bri. Tu es mal

placée pour voir que dans ce château on a besoin d'un mâle pour assurer la succession. L'unique fils du seigneur est un irrécupérable taré. Donc l'héritage appartient au premier gendre. Or ma nullarde de Lédeurine est là à traîner partout ses joues pompées 19

età se faire culbuter dans les champs sans ferrer définitivement un homme. Lédeurine : Oh, maman!... Doro : Tu dis oh maman? Non seulement tu as abandonné l'école, mais tu ne réussis pas à trouver un mari. Voilà que tu vas être devancée par ta sœur qui n'est pas plus âgée que toi. Brigitta: Veux-tu me faire croire, voisine, que le mari de ta fille serait le gendre de sa seigneurie le président-député-maire? Doro : C'est ma visée. Brigitta: Tu n'es pas la femme du Grand que je sache? Doro : Non. Brigitta: Adoptée? Ta fille a-t-elle été reconnue par lui?

Doro : Non plus. Cependant le Grand a un besoin pressant d'héritier. Un homme aussi profondément déçu est capable d'actes imprévisibles. Brigitta: Surtout si sa servante truffe son matelas de grigris, verse des philtres dans sa boisson, mélange sa nourriture avec des poudres. Doro : L'occasion fait le larron, ma chère voisine. A quoi peut rêver une pauvre paysanne parachutée dans un château où elle occupe le lit abandonné par la châtelaine?

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Brigitta: Ton rêve est légitime, voisine. Et à portée de ta main. Pourquoi te renfrogner, alors qu'il te suffit de laver le visage de ta fille... Doro : J'ai déjà tout essayé sur Lédeurine. Ce qui couvre le visage de mon enfant ce n'est pas la malchance, c'est un bouclier. Brigitta: Tu le briseras, voisine. Tu le briseras. Il n'y a pas de bouclier qui résiste à ta magie. Quand elle sortit, le firmament était constellé de myriades d'étoiles d'or.

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