//img.uscri.be/pth/e553185b858ca0bc6b36c936ba138f9bc1cb8c1c
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Noura

De
286 pages
Tiraillé entre deux cultures, le destin de Noura, née de père algérien et de mère française, épouse les failles sociales provoquées par l'intégration ratée des migrants dans la France d'aujourd'hui : délabrement des lieux de vie, esclavage moderne, prostitution, drogue, fanatisme religieux. En proposant ce récit, l'auteur veut témoigner à sa manière sur la crise profonde que connaissent nos sociétés, dans l'incapacité de trouver des modèles durables de coexistence apaisée.
Voir plus Voir moins
Marc AndrChargu raud
NOURA Une migre dans la tourmente Alger Paris
Noura Une émigrée dans la tourmente Alger, 1969 - Paris, 1991
DU MÊME AUTEURLes témoins de la Shoah(4 volumes) Tous coupables ? Les démocraties occidentales et les communautés religieuses face à la détresse juive, 1933-1940 Labor et Fides / Cerf, 1998 Silences meurtriers ! Les Alliés, les Neutres et l’Holocauste, 1940-1945 Labor et Fides / Cerf, 2001 Survivre. Français,Belges, Hollandais et Danois face à la Shoah Labor et Fides / Cerf, 2006 Le martyre des survivants de la Shoah, 1945-1952Labor et Fides, 2009 L’Etoile Jaune et la Croix-Rouge. Le Comité international de la Croix-Rouge et l’Holocauste, 1939-1945Labor et Fides / Ed. du Cerf, 1999 La Suisse présumée coupable L’Age d’Homme, 2001 Les Papes, Hitler et la Shoah. 1932-1945 Labor et Fides, 2002 Le Banquier américain de Hitler Labor et Fides, 2004 La Suisse lynchée par l’Amérique Lettre ouverte au juge Korman, 1998-2004 Labor et Fides, 2005 Cinquante idées reçues sur la Shoah Tome premier : De ACCUEIL à JOINT Labor et Fides, 2012 Tome second : De « J » à XÉNOPHOBIE Labor et Fides, 2013
MARC-ANDRÉCHARGUÉRAUD
NOURA
Une émigrée dans la tourmente
Alger, 1969 - Paris, 1991
© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-03479-9 EAN : 9782343034799
Prologue Albert Le jeudi 4 avril 1991, j’écoute d’une oreille distraite les informations de 7h du matin de France Inter. En fin de journal vers 7h15, le journaliste donne une information qui vient de tomber :« NouraAggadoub, une jeune fille d’une vingtaine d’années, a été trouvée ce matin assassinée dans le trois-pièces 1 qu’elle occupait dans un HLMde Nanterre. Un voisin voyant la porte ouverte est entré et a découvert le corps. Noura Aggadoub, poursuit le journaliste sur un ton monocorde, était d’origine maghrébine. La police enquête et procède à des examens pour déterminer si, avant son décès, la jeune fille n’a pas subi de violences sexuelles. » Je sursaute. Je connais très bien Noura. Aucune information supplémentaire sur France Informations. Manifestement, les journalistes ont été pris de court. Ils ont simplement lu le communiqué de la police sans faire le rapprochement avec tout ce qui a été publié sur Noura depuis deux mois. Dans les heures et les jours qui suivent, radio, télévision, journaux, magazines donnent à ce fait-divers une dimension nationale. Peu de détails factuels sont donnés par les enquêteurs. La porte n’a pas été forcée. Les assassins avaient-ils la clef ou ont-ils crocheté la serrure assez simple de la porte d’entrée? La mort a été rapide : un seul coup de couteau qui a atteint le cœur. Aucune trace de lutte. Le décès remonte à la veille en fin de 1 Habitation à loyer modéré.
7
soirée. La presse rappelle que quarante-huit heures plus tôt, Jeanne, la jeune femme qui partageait l’appartement de Noura, est morte avec son ami Pierre dans un accident de voiture suspect. Un camion a écrasé leur véhicule et a pris la fuite. Curieuse coïncidence. Les médias reprennent les événements récents concernant Noura. Rapprochant ceux-ci des quelques renseignements qu’ils possèdent sur le meurtre, ils élaborent des hypothèses, inventent des scénarios possibles. Meurtre crapuleux? Peu probable: Noura ne possédait pratiquement rien. Attaque sexuelle? Les examens se révèlent négatifs. Vengeance peut-être, mais fondée sur quoi ? Jalousie d’un succès médiatique : le prix payé semble disproportionné. Alors on imagine une exécution liée à la politique, au racket, à la drogue. Chacun veut avoir une longueur d’avance sur le voisin. L’affaire Noura est traitée à la manière des grands jeux, des feuilletons radiophoniques où l’on crée un suspense renouvelé pour tenir l’auditeur en haleine. Les images ne manquent pas. Les événements des dernières semaines ont été filmés. On les passe et les repasse. Noura est le symbole d’une immigrée qui a réussi. Elle est l’héroïne qui évite l’affrontement entre les forces de l’ordre et les jeunes déchaînés par la mort de l’un des leurs, l’apôtre de l’intégration des communautés immigrées dans la société française. Ne l’a-t-on pas vue il y a une quinzaine de jours discuter avec le préfet de région ?Ajoutez à cela que Noura était belle, très belle même. D’une vive intelligence, elle a passé son baccalauréat à 17ans avec mention bien. J’ai suivi tout ce qui a été publié sur la disparition de Noura. J’en ai été profondément affecté. Noura a été mon élève pendant deux années, les années scolaires 1984/1985 et 1985/1986 pour être précis. Elle avait alors 15 et 16 ans. Lorsqu’à l’automne 1984 elle est arrivée au Lycée Saint-James, je me suis demandé pourquoi elle avait été affectée à cet établissement situé à Neuilly. Elle habitait dans l’un de ces immeubles délabrés que l’on trouvait encore à Puteaux, à quelques centaines de mètres du centre futuriste d’affaires de La Défense. Ces logements étaient d’autant plus décrépis qu’ils
8
étaient promis à la destruction pour faire place à des résidences haut de gamme dominant la Seine et le bois de Boulogne. On est ainsi passé en quelques années du plus sordide au plus luxueux. Noura vivait avec sa mère dans deux pièces meublées. Quand elle est entrée en classe le premier matin, je l’ai tout de suite remarquée. Elle semblait égarée parmi les trente-cinq élèves de la classe. On dit que le jeans et le polo ont uniformisé les vêtements du lycéen, effaçant les différences sociales comme naguère la blouse beige obligatoire à Saint-James. Ce n’est vrai que pour l’observateur ignorant. Il y a jeans et jeans, une veste Chevignon n’est pas un blouson Benetton. Le lycéen dès son plus jeune âge sait distinguer l’origine, le prix et l’année de l’achat de vêtements soi-disant standard. La coupe, la couleur, la marque lui permettent une évaluation facile et immédiate. Il classe ses condisciples suivant ce qu’ils portent, et il n’est pas tendre. Sur ce chapitre Noura détonne. Son jeans et son débardeur sont certes usés comme il se doit, mais d’un modèle qui date affreusement. Son anorak chaud et confortable aurait dû être remplacé par une veste de cuir. Ses baskets blanches d’une marque inconnue que l’on ne trouve que dans les grandes surfaces font un peu pitié. Le mot est lancé. Je le retire tout de suite, car au-delà de l’apparence, il y a la personnalité. A 15 ans, Noura est une belle adolescente. Grande, avec la silhouette longiligne chère aux générations de femmes Art déco qui jouent aux adolescentes éternelles. Le corps est formé, mais le bassin reste fluide. Ses traits sont purs et fins. Ses cheveux châtains et très légèrement crêpés suggèrent un certain exotisme. Son teint est mat, mais la peau reste claire. L’expression de ses yeux sombres brille d’intelligence, de soif de savoir, je dirais même de gourmandise pour la vie. On peut y lire tout ce qu’elle ressent, ils sont transparents. Dès notre première rencontre, j’ai été séduit par la beauté de Noura. Une beauté que l’on trouve chez les Brésiliennes de sang mêlé et chez les Eurasiennes. Je suis sûr qu’un Arabe lui aurait trouvé un air européen prononcé. Pour nous, ses ascendances maghrébines sont évidentes.
9