Nouvelles Célestes

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Dans ces trente et une nouvelles inspirées par la lecture de la Bible et des Evangiles, l'auteur malmène avec humour l'histoire vraie ou supposée telle, en réinventant les faits ou en introduisant une chute inattendue. Ce livre est destiné à tous ceux qui ont encore le sens de la dérision malicieuse.
Publié le : dimanche 5 avril 2015
Lecture(s) : 9
EAN13 : 9782336375663
Nombre de pages : 292
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Pierre Schuster
NOUVELLES CÉLESTES
(Caté-schisme)
Dans ces trente et une nouvelles inspirées par la lecture
de la Bible et des Évangiles, l’auteur malmène avec humour
l’histoire vraie ou supposée telle, en réinventant les faits ou
en introduisant une chute inattendue. Ce livre est destiné à
ceux qui ont encore le sens de la dérision malicieuse.
Pierre Schuster, après avoir exercé la profession de
chirurgien orthopédiste, consacre sa vie à sa passion
de l’Art, son amour pour Venise et à l’écriture. Il a une
prédilection pour la nouvelle, dont c’est ici le troisième NOUVELLES
recueil publié.
CÉLESTES
(Caté-schisme)
Illustration de couverture : Calvaire à Centuri (Haute-Corse)
photo de Helena Vaz Miranda.
ISBN : 978-2-343-05929-7
24€
Pierre Schuster
NOUVELLES CÉLESTESNOUVELLES CÉLESTES
(Caté-schisme)Pierre Schuster
NOUVELLES CÉLESTES
(Caté-schisme)Du même auteur
, Editoria Universitaria, Venezia, 2006
Rapport d’étape, Venezia, 2008
, L’Harmattan, Paris, 2011
, L’Harmattan, Paris, 2013
L’Harmattan, Paris, 2014
, L’Harmattan,
Paris, 2014
© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
difusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05929-7
EAN : 9782343059297
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VS/ JDPM " JDF " PJOFEst-ce qu’il y a un Dieu ? Oui, bien sûr ! Mais pas encore…
(Pensée ashkénaze citée par George Steiner).Originaire de l’un des trois départements français
FT EB , pour lesquels l’annexion prussienne en 1871, après le
désastre de Sedan, a empêché l’application de la loi de
séparation des Églises et de l’État (9 décembre 1905), toujours soumis
de ce fait, et ce malgré la réintégration dans le giron français en
1919, au Concordat signé entre Bonaparte et Pie VII (15
juillet 1801), j’ai bénéfcié tout au long de ma scolarité, dans des
lycées d’État, d’un enseignement religieux, catéchisme
catholique en l’occurrence. Il en était de même pour mes amis juifs
et protestants.
Doit-on s’en ofusquer ? À mon avis, non. D’abord, parce
que les cours n’avaient aucun caractère contraignant et que
les parents libres-penseurs pouvaient, d’un simple trait de
plume, bifer la rubrique s’ils le
souhaitaient. Ensuite, parce que l’instruction était prodiguée par
de débonnaires prêtres ensoutanés, ou de charmantes dames
patronnesses. Ici point de férule mais des images pieuses en
guise de Ce fut l’occasion, pour moi et mes petits
camarades, de faire connaissance, mine de rien, avec un des
grands textes mythologiques de notre histoire, la Bible,
l’ouvrage imprimé en plus grand nombre sur la planète, clef
9
TQFFTUFYSVSBNJOMOF
PJOUCPO
JHJF TFJH OU
DPODPSindispensable pour qui s’intéresse un tant soit peu à l’art ancien.
Que peut-on comprendre à la peinture occidentale jusqu’au
eXVII siècle si l’on n’a pas quelques notions religieuses, même
sommaires ? À quoi pensent les Chinois qui embouteillent la
chapelle Sixtine ?
J’ai voulu, dans ces quelques historiettes, qui restent
globalement fdèles au texte et qui parfois le citent abondamment,
introduire une rupture inattendue à la fn, ce que l’on appelle
une uchronie. Que se serait-il passé, par exemple, si Grouchy
était arrivé avant Blücher ?
En cette période crispée, j’espère en tout cas n’ofenser
personne, sauf bien sûr les fanatiques encagoulés, et les
descendants de l’Inquisition qui en ont brûlé pour moins que cela.
N.B. Sauf quelques rares exceptions faciles à identifer, tous
les passages en italique sont des citations littérales de la Bible.
10Introduction
Si l’on étudie l’édition française de la Bible de Jérusalem
(Éditions du Cerf), on voit que la Genèse commence page 37,
après une longue introduction explicative. Sont alors contés la
création de l’Univers et de l’homme, sa chute, le premier crime
de l’histoire humaine, au bout de quatre pages, déjà. Suivent
deux pages de généalogie,
. EO : J
vécut huit cent trente ans et il engendra des fls et des flles.
Toute la durée de la vie de
Jusqu’à Noé. Au total, dix
générations, soit trois cents ans de nos vies, mais en ces temps
bibliques jusqu’à près de huit mille ans. Les patriarches étaient
solides !
Page 45, soit huit minuscules pages après le début, et neuf
mille ans plus tard, il est écrit ceci :
U
Et c’est le célèbre épisode du
Déluge, où toute la surface du globe fut anéantie, à l’exception
de la famille de Noé, et des couples d’animaux. Quelles étaient
les raisons du divin courroux ? Mystère…
11
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NPVSVU M QVJ OHRVJO[
RVBUIVSFJU VU.B
TPJBOUFRVBOEUJOPage 60, soit quinze pages plus loin, Dieu détruit, par le feu,
Sodome et Gomorrhe. Là, les raisons sont plus claires.
Page 63, enfn, au bout de dix-huit pages, Yahvé exige
d’Abraham, qui a pourtant éprouvé les pires difcultés pour
avoir de sa vieille femme Sara (D E D B
), un enfant, son seul et unique fls, celui qui
seul aura la possibilité de perpétuer le peuple d’Israël, l’Être
Suprême, donc, lui demande tout bonnement de le sacrifer…
Le récit biblique vient à peine de démarrer que la terre a déjà
été anéantie deux fois et que l’unique représentant du Peuple
Élu a failli être poignardé par son propre père !
Le récit évangélique, beaucoup plus court, raconte la vie
d’un seul homme, et rapporte son message fait d’amour, de
pardon et d’espérance. Mais, dans l’histoire de l’humanité, le
destin des hommes de paix est de mourir, presque toujours,
tragiquement…
12
T4BFSTWFWMTJUSOPPB?VTRUByBJF
GFNNFAdam
(Gen. 1)
Adam et Ève ?... une erreur de Genèse !
(Boris Vian).
Depuis la nuit des temps, ou plutôt… comment dire, puisque
la nuit, ni le jour d’ailleurs, n’existaient ?... depuis… toujours
précisément… une éternité donc… Dieu, le Père Éternel, le
Démiurge… mais il ne l’était pas encore… le Créateur en
devenir plutôt… bref, le futur Grand Architecte s’ennuyait ferme.
Son Esprit, dilué dans une immensité dont on n’a pas idée,
l’œil fxé sur la ligne noire du Néant, puisqu’il n’y avait rien,
rigoureusement rien (à voir… à faire… à détruire…), ni
personne, absolument personne (à terroriser… à commander…
à humilier…) commençait à s’emmerder mortellement. Et s’il
y avait bien quelque chose qui pût donner une idée de l’Infni,
c’était bien l’interminable et insondable ennui divin !
C’est ainsi, on n’ose pas dire un beau jour, qu’il y eut cette
étincelle primordiale, ce choc initial, cet éternuement cosmique
qui, à partir du rien, accoucha, sinon d’un tout, du moins de
beaucoup, puisque jusqu’à présent, malgré nos gigantesques
13télescopes, et nos Very Large Collisionneurs, on n’en a toujours
pas saisi les limites, ni fait le tour. L’Univers, donc.
Le Big Bang, c’est cette formidable explosion qui, à partir du
néant, ft surgir un mélange de matière et d’antimatière,
disposées de telle façon que la matière l’emportât légèrement sur
sa concurrente. Sinon il n’y aurait rien eu . Comme une
sorte de gros pétard mouillé.
Ne
nous arrêtons pas à cette petite incohérence, la présence
incongrue de l’eau dans cette immensité vide, et poursuivons le récit.
Il fallait d’abord installer l’éclairage. Et Dieu ft jaillir la
lumière de la nuit, le soleil,
, avec l’alternance que l’on connaît. ZFV
Puis il ordonna aux océans, cette bouillie
magmatique primordiale, de reculer et la terre apparut.
, hormis le murmure des vents et le clapotis
des vagues. Dieu ordonna donc aux plantes de pousser, MB
et parsema la voûte céleste d’une
profusion d’étoiles, de planètes et de la seule lune,
. Le cadre était dressé, mais d’une
absolue vacuité. À quoi sert un décor sans acteurs ?
Alors le Créateur ft prospérer les animaux marins dans les
océans, les lacs et les rivières,
EW , de la plus insignifante ablette aux plus
volumineux cachalots. Mais aussi les requins cannibales et les
méduses urticantes et les raies venimeuses et les torpilles
électriques. Et Dieu, qui a un ego surdimensionné, ne l’oublions
jamais (c’est lui le Chef après tout !), WJ C? , pas
mal en tout cas, pour un commencement.
Il commanda ensuite aux animaux terrestres
d’apparaître, les gros pachydermes
14
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PV BJFO U?O?CS T BHVF FU JEF UBJ 6 ST
JOOFdébonnaires, et les puissants félins, mais aussi les petites
souris, les mutines abeilles, les agaçantes mouches, les oiseaux
dans le ciel, et les taupes sous la terre, les répugnants reptiles,
les venimeuses araignées, les singes moqueurs dans les arbres,
et les chats et les chiens, les vaches et les moutons, animaux qui
ne demandaient qu’à être domestiqués. Car tous avaient leurs
rôles sur terre, selon les desseins cachés du Grand Architecte.
Les carnivores avaient vocation de chasser, les herbivores de
brouter, et l’herbe de pousser. Les feurs étaient là uniquement
pour faire joli et attirer les charmants papillons…
Dieu observa tout cela et se dit : pas mal ! Car Dieu, même
si c’est le plus fort, s’il sait tout, il lui arrive, comme à tout un
chacun d’entre nous, d’avoir des doutes, de procéder à tâtons,
de manière empirique. Il s’octroya donc une petite pause. Mais
une fois rassasié de la beauté des sites, après avoir fait sur son
cumulus rose le tour de la terre, considéré la faune et la fore,
contemplé un nombre incalculable de fois la fulgurance des
couchers de soleil sur le granit rose des calanques de Piana,
parcouru du regard la nuée vaporeuse des chutes du Zambèze,
admiré l’immensité du canyon du Colorado, fxé la banquise,
Dieu, au fond, se trouvait, si l’on ose dire, gros Jean comme
devant, même si ce prénom n’existait pas encore. Il était
toujours et encore désespérément seul.
Et le Créateur se dit, tout ça c’est bien joli, mais je n’ai
toujours personne à qui parler ! Et c’est là que lui vint cette idée de
génie, réaliser la plus belle des créatures, quelqu’un à son image,
intelligent, charmeur, doué d’un grand esprit de raisonnement,
d’une insatiable curiosité, d’un peu de méchanceté aussi, il
fallait bien mettre une pincée de piment. Et puis d’une
créature béni-oui-oui, Dieu avait peur de se lasser à la fn. Ce fut
donc l’Homme… Merci, mon Dieu, grâce à cette géniale idée,
j’existe !
15Il ramassa donc un peu de terre, de la bonne glaise, bien
malléable, lui donna vaguement une forme humaine, celle que
nous connaissons, en s’inspirant bien évidemment de Lui, un
modèle réduit en quelque sorte, soufa dans les narines,
prononça les paroles sacramentelles  !... et l’Homme
s’anima en s’étirant, comme après un long sommeil. Il était
superbe, cet homme, et Dieu lui donna le nom d’Adam, ce qui
dans le volapuk qui était parlé à l’époque signifait
le bouseux en quelque sorte ! De belle taille, six
pieds trois pouces (le système métrique n’avait pas encore été
inventé), il était tout nu, et Dieu put admirer, d’un coup d’œil
discret sous la ceinture, qu’il ne lui manquait rien… Peu velu, il
arborait une belle barbe, bien taillée, que le Créateur trouva très
seyante, et qu’il adopta pour lui-même, et lorsqu’il se regardait
dans le miroir des ondes calmes, il trouvait que cela lui allait
bien.
Dieu et sa créature s’entendirent tout de suite très bien.
L’Homme, toujours à poser des questions, comme un enfant :
- Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi
l’univers est-il si vaste ? Et toi, tu étais où avant ? Pourquoi as-tu
imaginé le bien et le mal, la bonté et la cruauté, le plaisir et la
soufrance ? Pourquoi devrai-je mourir un jour ? Hein, mon
Dieu, oui pourquoi ?
Et Dieu, dans son infnie patience, même si Adam poussait
parfois le bouchon un peu trop loin, et lui cassait ses Célestes
Pieds, Dieu, donc, répondait alternativement, parce que c’est
comme ça ou bien parce que c’est moi le chef ! C’est vrai, à la
fn, qu’auriez-vous répondu à sa place ?
Ils passaient ainsi de longs moments ensemble, comme un
père et un fls, le Grand Barbu dans sa tunique de lumière,
les mains croisées dans le dos, la silhouette un peu voûtée…
16
FSTRSBBCFSEVVFU
UF GBJU
DFM JJ
BDBEB CSl’éternité ça fnit par peser, et sa créature à poil(s), trottinant à
côté de lui et l’assommant de ses questions.
Un jour, en voyant un couple d’éléphants se lutiner à
quelques mètres d’eux, dans un rafut impressionnant, jusqu’à
ce que la femelle se laisse enfn couvrir, que le mâle sorte une
sorte d’énorme pieu d’entre ses pattes de derrière, qu’il le lui
introduise… vous devinez où… et que le couple, après quelques
va-et-vient bruyants, se sépare enfn, l’Homme eut cette
question confondante :
- Mais qu’est-ce qu’ils font ces deux-là ?
Et le Créateur d’expliquer à sa créature, en rosissant un peu,
car, vous l’avez remarqué, les histoires de sexe, Dieu n’aime
pas beaucoup cela, d’exposer donc, la reproduction sexuée
avec d’infnies précautions. Les choux d’abord, puis les roses,
les papillons et enfn les cigognes. Mais comme l’Homme ne
paraissait pas convaincu, il ajouta, un peu agacé tout de même :
- Tu vois, Adam mon fls, le papa éléphant aime beaucoup la
maman éléphante, et comme preuve de leur amour l’un pour
l’autre, il lui introduit la petite graine dans le ventre, qui va
prospérer et former un joli éléphanteau ! C’est comme lorsque
tu plantes un grain de blé dans la terre, il produit un épi.
Et alors l’Homme eut cette réplique imparable :
- Oui, d’accord, mais il fait beaucoup moins de bruit, le
grain de blé !
Le Grand Barbu comprit alors qu’il était temps pour Adam
de connaître les joies de la paternité, et pour Lui de lui donner
une compagne.
- Ça te plairait d’avoir une petite copine, comme l’éléphant ?,
lui demanda Dieu benoîtement.
- Oh oui, alors ! J’aimerais si c’est possible qu’elle soit blonde,
qu’elle soit un tout petit peu plus petite que moi, parce que j’étais
17là avant elle, avec un joli cul et une belle paire de nichons ! …
s’enthousiasma Adam.
- Dis donc, Adam, un peu de tenue, s’il te plaît ! Je ne t’ai pas
demandé la messe en latin !
Le Créateur, un peu surpris, se demandait, mais où est-il allé
chercher tout ça ? Un beau petit cul, et puis quoi encore ? Je te
demande un peu…
Vint le jour fatidique. Adam était bien à jeun, comment
avant toute anesthésie générale. Il s’allongea sur le sol, Dieu lui
ft alors une passe magnétique devant les yeux, et Adam
plongea instantanément dans un profond sommeil. Il y avait encore
très peu de microbes à l’époque, et Dieu n’avait pas encore
inventé les infections nosocomiales. Il ne prit donc pas de gants
avec son patient. En un tour de main la côte était extraite, et par
un savant tour de passe-passe, dans lequel intervenait la
réplication de l’ADN, mais ça, c’est un peu compliqué à expliquer,
d’autant plus qu’il fallait supprimer au passage le chromosome
Y pour le remplacer par un X, en un clin d’œil donc, la côte
donna naissance à une femme, pourvue de tous les accessoires
nécessaires tels qu’imaginés par le futur fancé.
- Tu t’appelleras Ève, ce qui signife la Vie. Tu seras la
compagne d’Adam, ici présent, qui ne va pas tarder à se
réveiller, et tu seras la mère de ses enfants. Comme ce sera écrit
plus tard dans la Bible, que je n’ai pas encore lue, croissez et
multipliez-vous !
Alors Adam, soudain réveillé et en bonne forme, il avait
parfaitement surmonté l’opération, se trouva face à sa compagne,
elle aussi, nue comme un ver, QIMJO
. Après l’avoir longuement examinée, la faisant
tourner sur elle-même pour apprécier le côté face, le côté pile et
le profl, il eut ce cri d’horreur :
18
VBBUUMTTUFOBNTFBEBOOJVWFMUJPO
SFWB- Mais elle est épouvantablement laide ! J’avais dit un peu
plus petite que moi, je n’avais pas précisé un pot à tabac ! Et puis
une jolie poitrine, de délicieux tétins, des boutons de roses, pas
ces espèces de sacs fétris qui pendouillent !
Adam lui ft exécuter une nouvelle virevolte :
- Et puis vous avez vu ces fesses, plates comme un cul de
Japonaise !
Et Dieu de s’agacer, un cul de Japonaise ! Mais d’où sort-il
des trucs pareils ? Et d’abord, il n’en a jamais vu, forcément, je
n’ai pas encore créé la Japonaise !
Mais Adam n’en démordait pas. Puisqu’Il se prétendait
omnipotent et omniscient, le Créateur n’avait qu’à faire un petit
efort, et recommencer le travail. Après tout, ce n’était pas les
côtes qui lui manquaient !
Alors Dieu piqua sa première Sainte Colère !
- Adam, tu commences à me casser mes Augustes Pieds
avec tes exigences ! C’est ça ou rien ! Je vous ai créés, Ève et toi,
afn que vous prospériez, pas pour vous lutiner, tu vois ce que
je veux dire et, si tu ne comprends pas, retourne voir l’éléphant
de l’autre jour, moins délicat que toi, celui-là ! Tu as vu le
postérieur de sa femelle ? Et revenez me voir quand vous aurez un
bébé !
Et Dieu disparut d’un seul coup derrière son gros cumulus
favescent.
Adam se retrouva tout couillon avec sa femme qui le
regardait gentiment. Pour la première fois, il n’avait plus son terrible
compagnon à côté de lui, ce Dieu qui l’avait créé et qui avait
réponse à tout. Cette fois-ci, c’était à lui, Adam, d’assumer
son rôle d’aîné en quelque sorte, de faire visiter les lieux,
d’apprendre à sa compagne comment tout fonctionnait, ce que l’on
pouvait manger, ce qu’il fallait éviter, l’eau potable, le feu, les
19animaux dangereux, les recettes de cuisine, grimper aux arbres
pour cueillir les fruits, courir pour attraper le gibier,
moissonner le blé des prairies. Tout, quoi !
Et Ève se comportait très bien, ma foi ! Attentive, bonne
élève, pigeant vite, elle secondait parfaitement et même
au-delà son compagnon. Tout semblait aller pour le mieux dans le
meilleur des mondes. Tout ? Non, hélas !
Car, le soir venu, surgissait invariablement le même
problème. Malgré les fulgurants couchers de soleil, le délicieux
clapotis des vagues tièdes, le murmure de la brise dans les
palmes des cocotiers, malgré tous les eforts d’Ève, lingerie
coquine, mets aphrodisiaques, yeux aguicheurs, mains
audacieuses, jamais Adam ne trouva l’envie ni la force de reproduire
ce qu’il avait vu faire à l’éléphante par l’éléphant. Jamais il ne
connut cette douce chaleur montante qui aurait dû lui saisir
l’entrejambe, cette espèce de désir irrépressible qui amidonne la
fanelle. Pour faire simple, jamais il ne connut l’envie.
Parfois Dieu venait aux nouvelles :
- Alors, Adam, tu vas bien ? Tu t’entends bien avec Ève ?
Et Adam lui répondait invariablement :
- Pour aller ça va ! Mais pour le truc que vous nous avez
demandé, le truc de l’éléphant et de la petite graine,
im-po-ssible, avait-il martelé.
- Mais comment cela, impossible, se demandait Dieu,
complètement interdit ?, Lui à qui tout avait si bien réussi.
Alors Adam avait eu cette réponse imparable :
- Mais bon sang, Père Éternel, vous avez vu comme elle est
repoussante ?
À vrai dire, non, ça ne lui avait pas sauté aux yeux à Dieu, et
puis la beauté, ça passe, il reste la tendresse… Et Adam,
remonté comme une horloge qui restait à inventer, d’asséner :
20- Vous vous débrouillez comme vous voulez, mais moi, avec
elle, c’est impossible. J’en veux une autre !
Dieu ft mine de l’écouter et d’exaucer son caprice, mais il
était exaspéré. D’un index impérieux, il ordonna, désignant le
sol :
- Allonge-toi là, je vais voir ce que je peux faire !
Et Adam, ravi d’avoir eu gain de cause si vite, de s’exécuter.
Mais ce brave Adam aurait dû se méfer. L’apparente docilité du
Tout-Puissant cachait une traîtrise. C’était la première, ce ne
serait pas la dernière.
Devant Ève ravie, qui lui servait d’assistante opératoire, il se
saisit d’une deuxième côte et en ft jaillir un … autre homme !
- Ah, Ève ne te plaît pas ! Ah, tu en voudrais une autre, avec
des seins comme ci, et un petit postérieur comme ça (Dieu était
bien élevé et ne disait pas de gros mots) ! Et tu crois que Papa
Créateur va se laisser reprendre et se laisser commander par un
misérable vermisseau comme toi ? Eh bien, gageons que
celuici fera moins le difcile. Quant à toi, Adam, tu pourras toujours
aller te brosser ! Mais attention, pas de péché d’Onan !
(Celuici, comme vous le savez, ami lecteur, serait pour un peu plus
tard !)
Et Ève, ravie, prit son nouveau fancé par la main et
l’emmena dans un fourré en lui disant :
- Tu t’appelleras Gérard ! Ce qui signife lance puissante,
mon chéri !
Tout un programme ! C’était un jeune homme superbe,
glabre, à la musculature bien découplée, des yeux pers
magnifques, une jolie chevelure blonde tombant en cascade sur les
épaules. Praxitèle aurait aimé l’avoir pour modèle.
Quelques mois plus tard, alors qu’Adam traînait son ennui
comme un pauvre malheureux, à l’autre bout de la terre, Ève
21s’en vint voir Dieu, tirant son Gérard par la main, qui freinait
des quatre fers.
- Pardonnez-moi, mon Dieu, mais ça ne va pas du tout. Avec
Gérard on s’entend bien, de ce côté-là, rien à dire, mais quand
arrive le moment de… comment dire, de…
Dieu l’interrompit, agacé :
- Ça va, j’ai compris, inutile d’insister, abrège !
Et Ève de conclure en larmes :
- C’est comme avec l’autre, comment s’appelle-t-il déjà ?
Ah oui, Adam ! C’est comme avec Adam, rien, que dalle, une
nouille ! Et pourtant j’ai tout essayé, les baisers, les caresses, la
turl…
Mais Dieu l’interrompit, agacé :
- Ça va, Ève, épargne-moi les détails, veux-tu ?
Alors Dieu piqua sa seconde colère, et la création tout entière
comprit que ça n’était pas le moment de rigoler.
- Adam, Gérard, venez vous présenter à moi, tout de suite,
bande d’imbéciles !
Ces deux-là ne se le frent pas répéter trois fois et, en quelques
secondes, ils étaient là, plantés au garde-à-vous, le petit doigt à
la place de la future couture du pantalon, le regard perdu dans
la ligne bleue des Vosges.
- Mais quel est le problème, tonna Dieu, elle ne vous plaît
pas, cette pauvre Ève ?
Et les deux de répondre à l’unisson :
- Ce n’est pas ça, ô notre Père Tout-Puissant, elle est bonne,
gentille, brave, courageuse au travail, pas pénible, et à vrai dire
même pas casse-c…
22Et Dieu d’interrompre le gros mot :
- Mais alors, bande d’empotés, quel est le problème, nom de
moi-même ?
Alors Adam et Gérard se dévisagèrent l’un l’autre, et
ajoutèrent d’une seule voix, piteuse :
- Mais Seigneur, vous avez vu comme elle est vilaine ?
Dieu resta sans voix, cette fois-ci, anéanti par cette
révélation. Ève, un laideron, une maritorne, une mocheté ? Qu’est-ce
que c’était que cette histoire ? Elle était très bien cette petite,
elle avait, et même ces deux grands dadais le reconnaissaient,
beaucoup de qualités, et en plus, vertu rare, elle n’était pas
casse-c… Dieu se mordit les divines lèvres pour ne pas
prononcer le mot fatidique.
Pendant qu’il réféchissait aux moyens de se sortir de cette
situation ridicule, sans perdre sa Sainte Face, Adam et Gérard,
qui se connaissaient à peine, prenaient conscience l’un de
l’autre. À la dérobée d’abord puis de plus en plus efrontément,
ils se jaugeaient, admiraient leurs galbes respectifs, leurs biceps,
leurs fessiers, leurs pectoraux. Ils étaient également beaux, avec
leurs cheveux longs qui leur tombaient sur les épaules, leurs
jeunes barbes, leurs yeux de biche. L’émotion gonfait leurs
poitrines. Ils échangèrent quelques soupirs furtifs, quelques
œillades, et puis, soudain, proftant de ce que Dieu était perdu
dans ses inefables pensées, là-haut sur son joli cumulus mauve,
ils se prirent par la main et s’enfuirent à toute vitesse vers le
premier buisson venu.
23Déluge
(Gen. 6)
En avant, arche ! (Jacques Prévert).
Dieu, l’Immanent, le Créateur de toute chose, décidément
d’humeur mutine ce matin-là, avait décidé d’anéantir son
imparfaite et turbulente créature par l’eau. La raison ? Même
une lecture approfondie du Livre n’apporte pas de réponse bien
claire :

Ce serait donc un déluge, quarante jours et quarante nuits
d’une pluie torrentielle ininterrompue, des trombes d’eau, une
cataracte de mousson, pas un de ces ridicules crachins bretons
tout juste bons à mouiller le gazon et à gâcher les vacances.
L’origine de son courroux ? L’assassinat, entre autres, d’Abel
par son frère Caïn le jaloux ? Des histoires de cocufage qui ne
lui plaisaient pas ? De vol de bétail, peut-être ? D’impiété, sans
doute ? Mais s’il voulait voir perdurer l’espèce humaine, pour
pouvoir continuer à s’amuser avec elle, il fallait bien en sauver
quelques-uns, ainsi que les animaux de son auguste création,
innocents de tout crime, eux.
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? URV F ODFU?PNNF?UBJ U BOE VSAprès avoir longuement recherché qui méritait d’être sauvé,
Dieu jeta son dévolu sur Noé et sa famille, femme, descendance
mariée, flles et fls.
Bref, une famille
de chameliers honnête, pieuse et besogneuse. Le Très Haut ne
connaissait pas encore la propension de Noé à la boisson, sinon
ce n’est pas si sûr qu’il l’eût épargné lui non plus.
De sa voix céleste, il convoqua donc Noé, prosterné, le front
dans la poussière :
- Parle, ô mon Seigneur Tout-Puissant ! Ta vile Créature
t’écoute…
- Noé ! Écoute l’Éternel !
MFSMCE
UDE7G.UDDQ
GQ?VMIFM
DFGVF?U .
Quand tout sera achevé, tu y feras monter, un à un, tous les
couples d’animaux de toutes les espèces, mâle et femelle, à part
les hermaphrodites, et ceux, les idiots, qui pratiquent la
reproduction asexuée. Quand tout sera prêt, à ton signal, je
déchaînerai l’eau du ciel. Six semaines durant, la pluie frappera la terre
qui sera engloutie. Totalement. Rien ni personne ne survivra.
Fais vite, car ma patience a des limites. C’est d’ailleurs chez
Moi, qui donne plutôt dans l’Infni, la seule chose qui en a.
- Qui en a quoi, ô Seigneur ?, demanda Noé qui avait du mal
à suivre.
- Mais des limites, pardi ! Tu le fais exprès d’être idiot ?
- Pardonne-moi ô mon Dieu, mais je me fais vieux ! (Noé
avait tout de même six cents ans et commençait à être dur de la
feuille…)
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JOU?HQBSUPNNFFUFVOBJU- Allez, disparais de ma vue, et hâte-toi !
- Mais, Seigneur, comment ferai-je ? Je n’ai pas fait les études
requises. Je suis un homme de déserts, la chose aquatique
m’est inconnue ! Diriger une caravane de camélidés, oui ! Mais
m’aventurer sur les fots déchaînés…
- Ne t’inquiète pas, Je suis là, J’ai tout prévu. Je vais t’envoyer
les plans du bateau par porteur spécial, ce ne sera pas long. Et
maintenant, fle !
Noé reçut donc les plans comme convenu, par oiseau
spécial, sorte de psittacidé (le Saint-Esprit
n’existait pas encore…), et s’attaqua bientôt à l’ouvrage, aidé en cela
par toute sa famille. Il lui en fallut du temps pour abattre les
arbres, surtout en plein désert, débiter les planches, tailler les
mâts, tondre les moutons, fler la laine, tisser les voiles, tordre
le chanvre pour faire des cordes, monter l’ensemble selon les
plans fournis par le Très-Haut ! Mais pas plus difcile,
fnalement, que de monter une armoire Ikea, il sufsait de suivre la
notice muette, sans commentaire, mais agrémentée de
nombreux pictogrammes. Car, ne l’oublions pas, Noé n’était jamais
allé à l’école.
Pendant que Noé et les siens sciaient, taillaient, rabotaient,
calfataient, les rares passants, curieux et narquois, se moquaient
d’eux :
- Un bateau en plein désert ! Noé, tu as pris un coup de
chaud ? Tu ne viendrais pas plutôt boire un petit coup avec
nous ?
Mais Noé, insensible aux railleries, se hâtait. Il connaissait
l’humeur versatile du Créateur, la force de son courroux, inutile
d’en rajouter et d’éprouver son improbable miséricorde.
Et c’est ainsi qu’au beau milieu de l’immensité désolée,
sablonneuse et rocailleuse de la Judée, succession d’ergs et de
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JOJ.JN
%P DJTTJregs, comme disent les cruciverbistes, on vit apparaître petit à
petit la forme d’un immense navire, la coque, consolidée par les
nervures, les poutres maîtresses, le pont, les mâts, et une petite
superstructure pour loger Noé et sa famille, de quoi dormir et
se sustenter. Dans la cale, suivant en cela les Divines
instructions, Noé aménagea boxes, étables, cages, écuries, grenier à
foin, et entrepôts à viande pour nourrir les carnassiers.
Après avoir durement trimé avec toute sa famille, quand il
se sentit enfn prêt, Noé appela le Très-Saint :
- Je suis prêt, ô Seigneur !
- C’est bien ! Fixe maintenant la passerelle entre le pont et
la terre, et fais entrer les animaux par paires, dans l’ordre que
je vais t’indiquer, les carnivores d’abord, puis les herbivores et
les insectivores. Tu comprends pourquoi, ou as-tu besoin d’un
autre dessin ? Installe-les ensuite dans leurs enclos respectifs,
nuisibles à fond de cale, dangereux au milieu et utiles sur le
pont supérieur.
- Même les porcs ?
- Je te rappelle, idiot, que je n’ai pas encore fxé les règles de
la cashrout !
- C’est vrai…
- File !
Et Noé vit apparaître, comme par enchantement, d’aussi
loin que le regard pouvait porter, sur ordre de leur Créateur,
une longue cohorte d’animaux, mâles et femelles, côte à côte,
sans ordre autre que celui imposé, pour d’évidentes raisons de
sécurité, par le Seigneur. Les éléphants, les lions et les souris, les
chats et les chiens, mais aussi les escargots, et les oiseaux du ciel.
Les poissons et les cétacés, quant à eux, resteraient dans leur
élément naturel. Par respect pour sa famille, et faisant preuve
d’une admirable abnégation, Noé se chargea personnellement
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