Nouvelles du Père Lachaise

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Au cimetière du Père Lachaise, les morts célèbres parlent entre eux et parfois, avec les vivants.



30 auteurs de nouvelles, drôles ou poignants, toujours imaginatifs... Comment ont-ils abordé une telle situation ?




Autant d’approches du mystère, de la poésie, de la culture et de l’aventure post-mortem, que nous livre un recueil de nouvelles hors normes.

Publié le : lundi 27 avril 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782361270438
Nombre de pages : 151
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NOUVELLES DU PÈRE-LACHAISE

 

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Saison 1

 

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ISBN : 978-2-36127-043-8

 

 

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Table des matières

LES RÊVES DE JAD

E.-ÉPISTOLAIRE

LE CHEVALIER BAYARD

L’INFATIGABLE

UN LOCATAIRE INDÉLICAT

ET APRÈS ?

MARIE 1883 — 1900

QUAND ON EST MORT, C’EST POUR LA VIE

CASE 5011 CONVERSATION DOUCES-AMÈRES POUR OCCUPER L’ÉTERNITÉ

ERRANCE NOCTURNE

LETTRE À ABÉLARD

DES ESPRITS FACÉTIEUX

SOIRÉE ENTRE DÉFUNTS

DES VOISINS GÊNANTS

LE PROMENEUR

TA SŒUR

LA MORT À BOUT DE BRAS

JOURNAL DE MADAME TOUT LE MONDE, DÉCÉDÉE

ENTRE DEUX CHAISES

PEAU DE CHAGRIN ET DORIAN GRAY

LA PENSÉE POSITIVE

NECROPHORUS HUMATOR

CI—GÎT PARIS

LE MYSTÈRE DE LACHAISE PERCÉ !

POST MORTEM

LA MORT VIDE SON SAC

THE PÈRE—LACHAISE DEAD BAND

L’OPÉRA D’OUTRE-TOMBE, EN QUATRE ACTES INTEMPORELS

ÉLISABETH

LA PARTIE DE CARTES

L’AMOUR S’EN EST ALLÉ

DISCOURS (PROBABLEMENT APOCRYPHES) DES DEUX MÉTHODES

UNE CHOSE SAINTE ET SUBLIME

LE CHANSONNIER DU PÈRE-LACHAISE

BIOGRAPHIE DES AUTEURS

 

LES RÊVES DE JAD

Gaëlle Chevet

 

Les relations entre les morts et les vivants sont complexes. C’est à travers les rêves qu’ils peuvent entrer en contact. Et seuls les vivants sensibles au surnaturel peuvent communiquer avec les morts. Car les morts doivent trouver la faille dans l’inconscient des vivants, leur propension à croire à l’irréel, pour s’y glisser et discuter avec eux, dans leurs rêves.

Je ne m’étais jamais intéressé à ce lien avec les vivants, contrairement à mon voisin de cercueil, Bernard. Lui est très disposé à faire des rencontres. Surtout des femmes. Il scrute à longueur de journée les promeneuses du bas de sa tombe, il jauge leur inconscient et, à la moindre ouverture, il leur rend visite la nuit. Rêver n’est pas tromper. Alors ses nuits sont souvent colorées, si vous voyez ce que je veux dire. Moi, je n’avais jamais cherché à parler aux vivants. Lorsque j’étais en vie, j’avais eu des enfants que j’avais aimés sincèrement, tendrement. Je les avais cachés aux yeux du monde pour leur garantir une vie tranquille. Tandis que mon nom avait donné naissance à une expression liée à ma passion pour la musique, l’Histoire les avait oubliés. Mais pas moi. Jamais. Même quand ils s’étaient détournés de moi, parce que j’étais trop absent, parce que je ne les avais pas reconnus, j’avais veillé sur eux du mieux que je le pouvais. Mais j’avais perdu la trace de ma descendance après ma mort. Je préférais ruminer sur mon sort, sur la brièveté de ma vie, pourtant longue, sur ce que je n’avais pas pu faire, sur mon amertume et l’injustice du comportement des êtres qui nous sont chers. Mais tout a changé il y a quelques mois.

 

C’était un beau matin de mai. La vie se réveillait doucement au cimetière du Père-Lachaise. La rosée chatouillait les branches des arbres. Les boutons de fleurs se tendaient vers un soleil printanier. Les senteurs du renouveau de la nature s’envolaient au gré du vent. Les oiseaux célébraient l’apparition de l’astre du jour. Comme d’habitude, je regardais avec passivité les promeneurs du matin, mon esprit tout occupé à ressasser encore et toujours mes vieux souvenirs et mes rêves perdus.

J’aperçus alors un petit garçon, sans doute de six ou sept ans, jouant seul dans les allées serpentant autour des tombes. Il semblait tout à son jeu, tout à l’univers que son imagination avait créé ce jour-là. Mais quand il arriva au pied de ma tombe, il s’arrêta net. Il fixait le petit buste me représentant. Et il se mit à rire. Un petit rire cristallin et innocent, un chant musical et léger que seule la pureté de l’enfance peut restituer. Je sentis soudain mon cœur cogner dans ma poitrine. Enfin, c’est l’impression que j’eus et, si je n’avais pas été mort, c’est ce qui se serait produit. Les enfants étaient rares au cimetière et cet enfant-là, et aucun autre, s’était arrêté devant ma pierre tombale et avait ri de moi ! Mon visage, pourtant si austère sur cette statue, l’avait amusé ! Les souvenirs affluaient dans ma mémoire. Mes enfants chéris, qui se gaussaient toujours de ma tête clownesque. Les blagues que je leur faisais, surtout dans les moments difficiles, pour voir leur visage s’éclairer de bonheur, entendre leur rire, le son de leur voix criant « Encore ! ». La tendresse et le bonheur réchauffèrent mon cœur mort depuis si longtemps. Cent quarante-sept ans pour être exact.

Je tendis alors mon âme vers ce petit être et touchai son inconscient, joyeux, chaleureux et vif. Une sensation oubliée depuis si longtemps. Je gardai en mémoire ce sentiment de jeunesse et de vigueur, mêlé de malice et d’un soupçon d’espièglerie.

Le soir venu, je décidai de ne pas laisser s’échapper ce nouvel intérêt pour la vie. J’attendis avec impatience que le dernier rayon de soleil disparaisse enfin et que vienne l’heure des morts. Car ce n’est que lorsque les ténèbres s’abattent sur la terre que les morts peuvent agir et discuter entre eux, fantômes invisibles aux yeux des hommes, mais qui animent notre beau cimetière sous la clarté lunaire. Je demandai donc à mon voisin, expert en la matière, de m’indiquer comment entrer en contact avec la personne rencontrée aujourd’hui. Il me fit un petit sourire coquin et me demanda :

« Une femme a réussi à susciter ton intérêt ! Elle doit être fabuleuse ! Me permettrais-tu de lui rendre visite dans quelques nuits ? Faut faire profiter les copains, hein ! D’ailleurs, j’en connais une qui…

— Ça suffit, Bernard. Ce n’est pas du tout ce que tu crois. Il s’agit d’un petit garçon, et non d’une femme. Il me rappelle mes enfants, je veux juste en savoir un peu plus sur lui.

— Oh, je vois ! C’est le petit qui s’est moqué de ta tronche ce matin. Il a l’air sympa. Ben, c’est pas compliqué. T’as touché son inconscient ce matin ?

— Oui.

— Et t’as bien enregistré ce que t’as ressenti à ce moment-là, hein ! Eh ben, cette sensation est unique. T’as plus qu’à parcourir le monde pour la rechercher. Et quand tu l’auras trouvée, tu auras trouvé ton petit garçon. Tu dois aussi attendre que son esprit glisse dans les rêves pour entrer en contact avec lui. Tiens, ça me rappelle…

— Mais le monde est immense ! grommelai-je, découragé.

— Bon sang ! JAD, t’es vraiment jamais sorti de ton cercueil !? Les morts se déplacent à la vitesse de l’éclair. Tu peux parcourir le monde en un rien de temps. Et le système solaire ne te prendrait que quelques heures ! Vu que ton petit garçon habite sûrement la planète Terre, tu devrais le trouver en quelques minutes.

— Et c’est tout ? Pas de formule magique nécromancienne, pas de gestes mystiques ? »

Bernard secoua la tête en signe de négation. Je le remerciai et m’élançai aussitôt, enthousiaste. Un peu trop, peut-être. Ma vitesse me surprit au début et je tentai de freiner pour ne pas heurter le mur d’enceinte du cimetière. Je ne fus pas assez réactif et ne pus éviter le choc. Mais, à ma grande surprise, je passai au travers. J’avais complètement oublié, enfermé dans ma sépulture, que je ne faisais plus physiquement partie de ce monde. Je commençai alors mes investigations, fouillant de fond en comble la ville de Paris. Je ne m’encombrai pas de contourner les obstacles et observai tout ce qui s’offrait à moi. Le monde avait beaucoup changé depuis mon décès. Des voitures à l’aspect étrange stationnaient le long des trottoirs. Des éclairages multicolores jaillissaient dans chaque vitrine, à chaque carrefour. Des panneaux publicitaires géants envahissaient le paysage. Des tours vitrées immenses s’élevaient jusqu’à toucher les étoiles. Je croisai des femmes aux vêtements qui laissaient voir leurs jambes et une partie de leur poitrine, des jeunes avec des trous dans leurs chemises modernes, des pantalons moulants et des coiffures improbables. De mon temps, ça ne se faisait pas, mais je fus agréablement surpris de voir que les gens étaient bien plus libres qu’à mon époque, dans leur tenue vestimentaire, dans leur coupe de cheveux, mais aussi dans leur fréquentation. À un coin de rue, je vis un vieil homme noir plaisanter en compagnie d’un jeune homme asiatique. Plus loin, une jeune femme métisse dansait au son des djembés d’un trio d’hommes blancs. Quel plaisir de voir ce brassage des identités et des couleurs ! La société avait beaucoup changé, et c’était pour le mieux.

Je filais à toute allure dans la nuit quand soudain je m’arrêtai net. Quelque chose avait retenu mon attention. Tout à mes réflexions sur ce nouveau monde, j’avais oublié pendant un temps la raison de mon errance nocturne. Mais mon inconscient m’avait rappelé à mon objectif et m’avait stoppé quand il avait perçu l’émotion que je recherchais. Le petit garçon n’était pas loin. J’entrai dans la maison d’où se manifestait cette sensation si particulière : jeunesse, vigueur, malice et une pointe d’espièglerie. Tous les ingrédients étaient réunis et leurs arômes me guidèrent directement à une petite chambre aux murs jaunes. Le garçon dormait à poings fermés. Je m’approchai de lui et contemplai son jeune visage : un petit blond à la bouche souriante et aux yeux rieurs et malicieux, même dans son sommeil. Ses traits avaient la rondeur de l’enfance. Je le vis s’agiter légèrement dans son sommeil. Il rêvait. Je tendis mon esprit vers son inconscient, cherchai la petite porte d’entrée, ce petit grain de folie, cette capacité à croire en l’impossible. Et chez cet enfant, c’était comme le portail du château de Versailles ! Il ne manquait plus que les trompettes et les gens de la cour ! Les enfants sont vraiment merveilleux.

J’entrai donc dans son rêve. Il se promenait dans le cimetière du Père-Lachaise à bord d’un petit avion adapté à sa taille. L’avion répondait à chacun de ses ordres, il pouvait le commander par la voix. Quand l’enfant me vit, il fit atterrir son avion, en descendit et vint à ma rencontre.

« T’es le monsieur de ce matin ! Monsieur Ingres, c’est ça ? Comme le violon d’Ingres ?

— Oui, jeune homme, c’est bien moi. Tu connais cette expression ?

— Oui, mes parents me l’ont apprise après la ballade au cimetière. T’as une tête encore plus marrante en vrai, s’exclama-t-il, hilare. »

Je souhaitais donner l’image de la figure paternelle, mais ne pus m’empêcher de sourire en réponse à l’amusement du gamin, qui rit de plus belle. Je lui demandai son prénom.

« Alexandre, me répondit-il.

— Enchanté, Alexandre. Je suis Jean Auguste Dominique Ingres. Mais mes amis les morts m’appellent JAD.

— Jade ? Mais c’est un prénom de fille !

— Et ça amuse beaucoup mes colocataires, ajoutai-je avec réjouissance. Alors Alexandre, que faisais-tu ?

— J’étais en train d’explorer le royaume des morts à bord de mon avion le Destructor ! Il y a le grand méchant Skeletor qui y est caché. Tu viens m’aider à le chercher ? Tu fais un super espion avec ta tête de clown. Personne ne pensera que tu es avec moi.

— D’accord. Mais il me faut une autre tenue pour être plus crédible. »

Et je fis apparaître un costume de clown bariolé à la place de mon éternel costume trois-pièces, ainsi qu’un maquillage de rouge et de blanc pour mon visage.

« Comment fais-tu ça, s’écria Alexandre.

— C’est un rêve ! Tu peux faire absolument tout ce que tu veux !

— Ouais ! »

Alexandre se mit alors à grandir jusqu’à atteindre trois mètres et ses vêtements étaient ceux d’un super-héros appelé Thor, comme il me l’expliqua par la suite. Ma nuit fut riche en aventures : je combattis Skeletor le grand méchant, je traversai les souterrains des Ténèbres pour débusquer ses complices, je trouvai une carte mystérieuse et suivis un chemin plein d’embuches pour parvenir à son trésor. Je devins tour à tour un clown, une machine de guerre, un ver de terre et une boule puante. Une nuit inoubliable. Lorsque le rêve d’Alexandre prit fin, je lui promis de venir le voir la nuit suivante. De retour à mon cercueil, je n’attendais plus qu’une seule chose : le prochain crépuscule.

Nous nous vîmes presque toutes les nuits avec Alexandre. Et il vint parfois me voir le week-end, en journée, pour me parler, sachant que je pouvais l’entendre, et profiter de la fraicheur qu’offraient les pierres et les arbres du cimetière. D’ailleurs, nos intrigues avaient souvent lieu au Père-Lachaise, grande source d’inspiration pour le petit Alexandre. En général, nous choisissions une tombe avec une statue ou une épitaphe particulière, ou un nom sur les pierres tombales qui attirait notre attention, et nous inventions la vie et les péripéties qu’avait pu connaître cette personne. Et nous les revivions grâce à nos imaginaires débordant d’idées. Bernard, enthousiasmé par mes récits d’aventures, demanda à rencontrer mon petit protégé et délaissa ses dames certaines nuits pour partager nos histoires. Au fil du temps, Alexandre et moi apprîmes à nous connaître et nos relations devinrent plus approfondies : je lui enseignai la peinture et le violon, et lui me fit découvrir son époque. Grâce aux rêves, nous pouvions faire apparaître tout ce que nous voulions. J’appris ainsi à me servir d’un ordinateur, je jouai à des jeux vidéo, je m’informai de l’actualité grâce à Internet. Les informations allaient si vite maintenant. Quand un événement se produisait au Japon le midi, l’Amérique en était informée dès son réveil ! Par contre, je ne comprenais toujours pas ce Twitter ! Alexandre me dit que c’était parce que j’étais trop vieux…

Ce garçon était très intelligent. Il apprit très vite le violon. Il me raconta une nuit que, dans la journée, ses parents et lui étaient passés devant un SDF jouant du violon. Le petit s’était approché de lui, contre l’avis de ses parents, et lui avait demandé s’il pouvait essayer, car il n’avait joué que dans ses rêves, jamais dans la réalité. L’homme avait accepté, étonné par les propos de l’enfant, et Alexandre s’était mis à jouer. Les gens autour étaient bouleversés, et lui avaient donné une petite fortune — qu’il avait laissée au SDF, bien sûr. Mais ses parents étaient abasourdis, convaincus qu’ils avaient engendré un génie du violon ! Ça m’a beaucoup fait rire quand Alexandre m’a raconté cette anecdote. Je l’ai félicité et lui ai exprimé mon immense fierté.

 

Et me voilà aujourd’hui, plus vivant que jamais depuis ma mort, grâce à Alexandre. Ce soir, je lui rends de nouveau visite. C’est un petit garçon vraiment curieux. Nous explorons régulièrement l’univers grâce à ma condition de fantôme, qui me permet de parcourir le système solaire aussi vite qu’une étoile filante. Les rêves me permettent d’emmener Alexandre avec moi. Et cette nuit, je lui ai promis d’aller voir le soleil ! L’obscurité recouvre lentement Paris. À la nuit noire, je me rue chez Alexandre et attends avec impatience le moment où il entrera au pays des songes. Vers deux heures du matin, je peux enfin le rejoindre dans son rêve.

« Je veux être explorateur, comme mon arrière-arrière-grand-père ! S’exclame—t—il avec ferveur.

— Comme ton arrière-arrière-grand-père ! Un grand homme, sans doute.

— Oh oui ! Auguste Legrand l’explorateur ! C’est son nom ! »

Mon cœur rate un battement. Du moins, c’est mon impression — un mort n’oublie jamais ses sensations de vivant. Je reste muet d’émotion. Des larmes apparaissent au coin de mes yeux, restés secs si longtemps. Je ne savais même pas qu’un mort pouvait pleurer.

« Qu’est-ce qu’il t’arrive, me questionne Alexandre. Pourquoi tu pleures ? J’ai fait quelque chose de mal ?

— Non, mon petit. Bien sûr que non. Tu viens de me procurer la plus grande joie et la plus grande fierté qu’un homme puisse connaître. Car Auguste Legrand l’explorateur est mon arrière-petit-fils. Ce qui fait de toi mon descendant. Et j’en suis le plus heureux des hommes. Tu m’as redonné goût à la vie, tu fais honneur à mes talents. J’avais perdu la trace de mes héritiers et aujourd’hui, tu m’apprends que tu en fais partie. Garde toujours en toi cette innocence, cette capacité de croire à l’irréel. C’est ce que mes enfants et moi avions perdu, cette part de rêve qui autorise l’impossible, qui pardonne l’impardonnable. Je t’aime, petit bonhomme, et j’espère que tu m’ouvriras tes rêves à jamais.

— Je te le promets, JAD. »

E.-ÉPISTOLAIRE

O’Scaryne

 

Mademoiselle,

Quelle belle idée ont eue les vivants de créer pour nous un espace sur « la toile » à travers lequel nous pouvons désormais correspondre !

Je souhaite que, comme moi, vous ayez trouvé le moyen d’accéder à votre boite aux lettres « virtuelle » dans laquelle j’ose déposer ce message pour vous ouvrir mon cœur… troublé.

Car je vous admire, Mademoiselle. Depuis longtemps… Maintes fois, j’ai entendu, marchant seul dans le silence de la nuit, votre voix chanter ce que fut votre vie. Chaque fois j’ai été tenté de vous approcher afin de sentir le souffle de vos mots, de frôler votre esprit, de vous dire, simplement : bravo !

Mais vous m’impressionnez Mademoiselle…

Je n’espère rien d’autre qu’une réponse à ce message que je ne signerai pas. J’aime à penser que vous chercherez à qui appartient l’étrange adresse codée qui apparaît en première ligne.

Sûrement suis-je bien prétentieux d’imaginer que vous vous donnerez cette peine pour la pauvre âme perdue de que je suis…

Bien à vous, Mademoiselle.

 

 

Cher Admirateur,

Ce n’est certes pas modeste de vous nommer ainsi, mais rien d’autre ne me vient à l’esprit.

Votre message m’honore et m’intrigue…

Curieuse par nature, je choisis pourtant de garder le plaisir d’apprendre à vous connaître peu à peu plutôt que de vous chercher d’après votre adresse, dont je sais — des amis me l’ont dit — qu’elle correspond au code de l’emplacement de votre tombe.

J’ai dû passer devant lors de mes promenades sous le ciel étoilé ; peut-être ai-je lu votre nom et inventé une chanson dans laquelle vous étiez l’un de mes héros… Car si je chante ma vie passée (trop vite d’ailleurs), j’aime aussi improviser, m’inventer d’autres histoires.

La prochaine fois que vous m’entendrez, approchez, venez à moi, je ne vais pas vous manger !

Comme c’est bon d’écrire !

Merci et au plaisir de vous lire, cher inconnu.

Votre Demoiselle.

PS : Ne sommes-nous pas tous, en ce lieu, des âmes perdues ?

 

 

Chère Demoiselle,

Vos amis sont des personnes modernes et averties. Je ne peux que m’en réjouir puisque j’ai eu, grâce à eux, le bonheur de recevoir quinze lignes de votre main. Oui : je les ai comptées ! Vous devez penser que je suis un pauvre idiot qui n’a rien de mieux à faire.

Je suis seul, chère Demoiselle. Durant ma courte vie (bien assez longue), je n’ai jamais trouvé très agréable la compagnie des autres. Et les autres ne m’ont jamais compris… Peut-être que ce serait différent avec vous ?

Mais voici que je vous montre mon côté sombre. Comment pourriez-vous, après cela, avoir envie de poursuivre notre correspondance ?

À bientôt, de vous lire néanmoins.

 

 

Sombre inconnu,

En vous dévoilant, vous m’accordez une belle confiance qui me flatte.

Savez-vous qu’en ce lieu « les autres » sont des esprits, des spectres qui apprécient de pouvoir encore exister à défaut de vivre ? Les liens que nous tissons sont plus réels que toutes les liaisons amicales ou amoureuses vécues auparavant.

Vous devriez tenter des rencontres : nous sommes suffisamment nombreux en ce lieu singulier pour que vous trouviez des compagnons à la mesure de vos espérances.

Il y a moi, bien sûr, me disiez-vous…

Attendons encore un peu, laissez-moi vous deviner, vous espérer…

J’ignore depuis combien de temps vous êtes ici, seul, cloitré sous votre pierre tombale, dans votre mausolée ou votre chapelle ? Mais, bon sang : sortez de votre réclusion, vous avez pour vous l’éternité ! La mort n’existe pas, c’est le commencement de quelque chose ; je le vis pleinement et vous engage à en faire autant.

Je veux, la prochaine fois, lire votre joie d’être sorti, d’avoir croisé un quidam, de lui avoir parlé. C’est à cette seule condition que je vous répondrais.

Je vous quitte, sombre inconnu, j’ai rendez-vous avec des amis dans un bien bel endroit où nous mêlons, le temps d’une nuit, nos voix, nos chants, notre musique. Peut-être un jour vous inviterai-je à venir nous entendre…

Votre Demoiselle

PS : Votre vie a-t-elle été aussi courte que la mienne ?

 

 

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