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Résumé
Mais qu’est-ce qui peut bien motiver Laurent Pinori à se lancer dans l’écriture de nouvelles, un exercice, ceci étant dit, dans lequel il excelle ? Il n’y a pas de réponse toute faite. En tout cas, il n’y a pas une réponse, mais des réponses. Une chose est certaine, l’auteur de L’homme-glaïeul, deCap sur la joieet deL’origine du monde(Éditions Numeriklivres), qu’il écrive des romans ou des nouvelles, ne se gêne pas avec son écriture à la fois fluide et tranchante à dresser un portrait sans concession de notre société contemporaine. Les nouvelles inédites qui composent ce recueil mettent en scène des personnages peu recommandables et des histoires… sanglantes. Un régal !
DU MÊME AUTEUR Cap sur la joie, format papier et numérique, Éditions Numeriklivres, 2016. L'origine du monde, format papier et numérique, Éditions Numeriklivres, 2015. L'homme-glaïeul, format papier et numérique, Éditions Numeriklivres, 2015.
Laurent Pinori
NUIT CANINE
Nouvelles
editionsNL.com
Pour Adrien et Léa
Nuit canine
Karine est restée dans le parc de Sceaux jusqu'à ce que retentissent les sifflets des gardiens au coucher du soleil, à l'heure où les corbeaux s'approprient les pelouses. Elle a refermé son livre, replié sa couverture, et pris la direction de la station de RER. Retour intra muros. Station de métro Denfert Rochereau. Un type joue de la guitare dans un couloir.Nono cry woman . Un gros dégueulasse, assis sur un strapontin, se caresse le paquet en la regardant. Écœurée, elle se réfugie à l'extrémité du wagon. Un « incident voyageurs » l'empêche de prendre sa correspondance. Elle décide de faire le reste du chemin à pied. Elle repense à son père. La culpabilité n'a de cesse de revenir à la charge. C'était son anniversaire aujou rd'hui. Pas n'importe lequel, cinquante ans ! Ils auraient dû se retrouver, c'éta it bien le minimum. Et puisque sa mère, Oriane, n'en aurait jamais pris l'initiative, c'était à elle, l'aînée, de s'en occuper. Mais, elle n'avait rien fait de tel, se contentant d'un simple SMS. Son estomac se vrilla. Il n'était pas trop tard après tout, rien n'empêchait d'organiser un dîner au restaurant ce week-end. Tous les quatre, pour une fois, comme ava nt. Elle harcèlerait Oriane dès demain pour qu'elle accepte, arracherait par la force son frère de ses jeux vidéo. Son père, Serge, ne vivait plus avec eux depuis cinq ans. Quant à Karine, elle avait quitté l'appartement familial l'année dernière, aussitôt après avoir trouvé un job et été en mesure de s'acquitter d'un loyer. Les derniers mois de présence de Serge sous le toit familial avaient été épouvantables. La déchéance progressive du père idolâtré, puis sa destitution, avaient eu un effet brutal sur Karine qui, pour surmonter s a peine, avait été acculée à développer du mépris. Ce fut la seule solution pour ne pas sombrer avec lui. À présent qu'elle a un travail, s'est endurcie et frottée au désarroi de ses contemporains, elle se dit qu'elle aurait pu réagir autrement et continuer à témoigner son affection à son père, à défaut de l'admirer. La société qu'il avait créée et développée avait dé posé le bilan. À quarante-quatre ans, Serge aurait pu rebondir sans difficulté, pas forcément au point de bâtir une nouvelle affaire, mais il lui aurait suffi d'accepter une des propositions de son réseau de connaissances, essentiellement des postes de commerciaux du fait de sa prestance et de son habileté dialectique. L'opportunité la plus originale émanait d'un partenaire du club de tennis qui lui avait offert de diriger une usine d'embouteillage en Champagne. Serge déclina ces offres sans réellement prendre la peine de les étudier. Comme il ne répondait plus au téléphone, les coups de fil ce ssèrent. Il put embrasser la vie à laquelle il semblait aspirer et qui reposait sur de ux solides piliers : désœuvrement et solitude. Le matin il descendait au café, s'arrêtait parfois pour acheter des journaux. Parviz avait ouvert son kiosque depuis plusieurs heures, m ême en hiver, alors que la température est négative et qu'il fait encore nuit. Il n'a qu'un petit radiateur à ses pieds pour se réchauffer. Des hommes en manteau de cachemire s'arrêtent pour acheterLes Échos. Parviz vient en bus de La Hay les Roses. Il vit en France depuis trente ans. Il a un diplôme en urbanisme de l'université de Téhéran mais n'a jamais réussi à exercer son métier à Paris. Après plusieurs petits boulots, il a obtenu de la mairie la gestion
d'un kiosque à journaux. C'est un travail usant. Il en bave mais n'est pas du genre à se plaindre. Il picole pas mal pour tenir. Il est marié avec une femme à la beauté orientale un peu empâtée. Son fils est sorti d'affaires, il a eu son bac et a intégré une école de commerce. Quand Serge achetait tous les journaux, Parviz se réjouissait : « Ça faisait longtemps ! C'est le retour de la fringale de news ? » Serge se demandait d'où il tirait la force d'être heureux. La réponse l'aurait intéressé au plus haut point à un moment où il se demandait s'il parviendrait à sortir de sa dépression. Après s'être abreuvé au rire de Parviz, Serge s'installait au café pour lire la rub rique des faits divers. Les crimes les plus sordides, les malheurs les plus aigus irradiaient une anti-lumière qui embellissait sa propre situation. La recherche d'une comparaison flatteuse, d'un avilissement plus grand que le sien l'avait également transformé en t éléspectateur assidu du journal télévisé d'Astrid, prophétesse de l'apocalypse quot idienne et reine incontestée de l'audimat. Astrid catalysait la haine d'Oriane contre le cynis me des puissants. Astrid était la putain du Diable, il aurait fallu lui trancher la gorge sur la place de la Bastille et entamer le procès du journalisme, coupable selon Oriane d'entretenir une narration quotidienne permettant de stabiliser l'individu au niveau idéal de déprime : assez vaillant pour travailler mais assez abattu pour ne pas songer à se révolter. Quand elle apercevait le tronc ciselé d'Astrid sur l'écran, son visage deven ait rouge. La colère l'entraînait loin dans la violence verbale et parfois physique - elle avait crevé un écran plasma d'un coup de talon aiguille. On comprend que Karine ait conservé fort longtemps un amour teinté de terreur pour sa mère. À cette époque, Karine venait d'entrer à la fac. Elle avait enfin réussi à apaiser son rapport à Oriane en scindant la génitrice du gourou. Mais à peine se libérait-elle de l'emprise de la pasionaria de l'anti-cynisme qu'elle devenait un satellite de la dépression de son père. Il était d'autant plus difficile d'y é chapper qu'elle passait plus de temps à bûcher à la maison que dans les amphis. Elle rentrait de la fac par le bus 58. Quelle que soit l'heure, prendre un bain était sa priorité des priorités. Le bruit de cascade de l'antique plomberie haussmannienne, l'eau chaude, les vapeurs de savon, l'aidaient à revivre en de merveilleux raccourcis, dépouillés de leur navrante contingence, les scènes excitantes de sa nouvelle vie. Une heure plus tard, elle ressortait de la salle de bains, l'esprit saturé d'une longue rêverie nerveusement éprouvante, qu'il s'agissait de dissiper dans le travail, puisque de la réussite de ses études dépendait ce sans quoi le s rêves n'étaient que chimères : indépendance, salaire, appartement. En passant devant le bureau de Serge, elle devait u n peu se faire violence pour échanger quelques mots. Elle redoutait que le Pater en pleine déglingue brise l'agréable construction minutieusement élaborée dans son bain. Elle s'assurait que son peignoir était correctement fermé avant de toquer. Parfois, Serge ne répondait pas, absorbé dans une de ces longues siestes qui étaient moins un repos qu'une anesthésie générale pour éviter la douleur d'un morne après-mi di. Le plus souvent, il lisait les journaux ou - cela arrachait le cœur de Karine - faisait les mots croisés. Son regard était moins perçant qu'autrefois, et jusqu'à la couleur des yeux était modifiée : ce n'était plus la Méditerranée dans le golfe de Juans-les-Pins, c'était la mer à Dieppe et le vent glacé qui s'engouffre entre les baraques à frites. Si Karine était désemparée par l'avachissement de S erge, il en était autrement
d'Oriane qui avait aussitôt interprété la transform ation de son mari comme une manœuvre dirigée contre elle. Oriane avait un avis tranché là où la plupart des gens tâtonnent pour établir une notion du bien et du mal. Obtenir un critère général auquel se référer en toutes circonstances semble hors de p ortée du cerveau humain. C'est probablement une limite inatteignable de l'intelligence. On se contente de se prononcer au cas par cas. Et encore, il arrive de buter sur des actes que l'on est bien en peine de classer dans l'une ou l'autre catégorie. Mais, pour Oriane, il n'y avait aucun doute : le mal portait le nom de cynisme. Elle devait cette révélation à son père, haut dirigeant à présent retiré des affaires, et qui avait, comme sa fille, une conception binaire du monde mais selon un plan de coupe différent : l'hum anité est divisée entre maîtres et esclaves. Rien de plus simple pour les reconnaître : les maîtres sont riches, les esclaves sont pauvres. Le père d'Oriane n'admettait aucune nuance dans ce jugement cruel et grossier. « Prouve-moi le contraire ! » la nçait-il à sa fille quand, adolescente, elle s'insurgeait contre ce discours. Après s'être familiarisée avec le cynisme des maîtres au contact de son père, Oriane apprit à reconnaître le cynisme des esclaves, cette forme de pensée qui consiste à salir, à rabaisser tout, y compris soi-même, dans u n ricanement de satisfaction qui recouvre la musique de la vie. Oriane était à l'internat de médecine quand elle eu t cette seconde révélation. Elle décida de se spécialiser en psychiatrie et de devenir psychothérapeute puisque c'était la meilleure position pour combattre le mal. Enfin, elle fonderait une famille au plus tôt, et se servirait de cette société en miniature comme d'un bouclier contre les assauts du cynisme. Quand ils s'étaient rencontrés pour la première foi s, Serge venait de créer une entreprise. Il avait abandonné ses études pour développer un logiciel de gestion dédié aux hôpitaux. Même s'il employait déjà une dizaine d'informaticiens, ce fut lui qui se chargea d'installer le logiciel au CHU où Oriane te rminait son internat. Elle fut immédiatement séduite par le charisme de Serge et l es ondes anti-cyniques qui émanaient de lui. Il était dans le flux vital, il était une de ses composantes. Ils se marièrent quelques mois plus tard. Aux claus es du contrat standard, ils ajoutèrent celle-ci : que leur union et la famille résultante soient - dans le meilleur comme dans le pire - une échappée loin du cynisme moderne. Aussi, lorsque Serge contracta l'infection du cynis me de l'esclave, Oriane se détourna-t-elle de lui sans apitoiement. Il ne méri tait pas d'être aidé mais condamné pour le plaisir qu'il s'offrait à se prélasser dans le mépris de soi et du monde. Il n'y a pas d'équivalent dans le monde laïc à un p ersonnage tel qu'Oriane. Farouchement athée, elle ne disposait d'aucun modèl e pour la guider. Elle se construisait par opposition. Chronologiquement, le premier anti-modèle fut son père, il y en eut ensuite beaucoup d'autres : les gens qu'elle rencontrait, ainsi que les personnages appartenant à la culture de masse dont l'attitude et les convictions nous parviennent par les canaux médiatiques. Quand cette ribambelle d'épouvantails ne lui était d'aucune aide pour construire sa foi, seconde après seconde, mais risquait au contra ire de la contaminer, elle avait coutume de se rendre au bois de Boulogne pour courir. Sa vie prit ainsi un nouvel envol un jour d'automne. Elle sortait d'une séance éprouv ante avec son patient le plus dangereux par sa toxicité, et elle avait grand besoin d'un footing. C'est dans une allée
du bois de Boulogne qu'elle rencontra celui qui allait devenir le successeur de Serge et son nouvel allié dans sa guerre contre le cynisme. Il s'appelait Tony et dirigeait une concession de motos sur l'avenue de la Grande Armée. Tony allait de l'avant, avait un rire franc, était entouré de motards passionnés, comme lui. Une passion simple, c'était si rare, si précieux, c'était une défense immunitai re contre le cynisme. Oriane devint l'égérie de cette bande de motards fans de la marque Triumph.
***
Karine a marché près d'une heure quand elle arrive chez elle. Elle a attrapé un coup de soleil au parc de Sceaux. Elle se dirige vers la salle de bains pour chercher le tube de Biafine. « Noé, tu dors déjà ? » Le chien est ét endu sur le parquet. Pas comme d'habitude. Elle ne réalise pas tout de suite que le vieux berger allemand est mort. C'était le chien de son père. Elle l'avait emmené p our se sentir moins seule et faciliter son acclimatation hors du cocon familial. Le chien avait treize ans. Karine songea qu'elle en avait seulement douze lorsque Serge ramena le chiot à la maison. Un pan de sa vie, qui lui sembla immense, venait de disparaître et elle se mit à pleurer. Séchant ses larmes, elle téléphona à son père pour lui annoncer la triste nouvelle et, accessoirement, obtenir quelques conseils pratiques pour procéder à l'évacuation de Noé. Elle tomba sur la messagerie et raccrocha.
ISBN : 978-2-37733-045-4 (ebook)
ISBN : 978-2-37733-044-7 (papier)
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Tous droits réservés
LAURENT PINORI
et NUMERIKLIVRES, Paris, France 2017
Crédit photo couverture :
Jean-François Sigrist
eBook design :Studio Numeriklivres Nous joindre :numeriklivres@gmail.com
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