Ombres

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Les personnages de ces nouvelles ne sont pas des zombies qui errent passifs, dans l'hypothétique attente d'un destin quelconque. Ce sont de fortes individualités qui cheminent armées d'une volonté farouche et inébranlable de gravir les montagnes, quitte à en mourir ou en... vivre, renforcées dans leurs principes et leurs convictions. Naviguant entre leur part d'ombre et de lumière, chacun d'eux n'aura qu'un idée fixe : aller jusqu'au bout du chemin.
Publié le : jeudi 1 mars 2012
Lecture(s) : 33
EAN13 : 9782296485303
Nombre de pages : 106
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Tous droits de traduction, de reproduction, d’adaptation
et de représentation
réservés pour tous pays.
© Acoria 2011
ISBN : 978-2-35572-063-5
Email : contact@acoria.fr
Site Web : www.acoria.frOmbres Inter 148x210_Acoria Editions 19/02/2012 19:37 Page 5
Ndongo Mbaye
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NouvellesOmbres Inter 148x210_Acoria Editions 19/02/2012 19:37 Page 6Ombres Inter 148x210_Acoria Editions 19/02/2012 19:37 Page 7
s ur le fil du rasoir de la vie
Adèle était toujours en déphasage avec la vie. Elle voulait
la croquer à pleines dents, mais elle s’enfuyait à son approche,
gorgée de ses odeurs, semblant ainsi choisir la méfiance, la
défiance semblaient penser ses propres amis.
Comme si le destin prenait un malin plaisir à toujours la
placer aux antipodes de la vie, ou à la périphérie, mais jamais
là où il fallait être : au cœur.
« Sais-tu que j’ai été violée à l’âge de 2 ans ? » sort-elle tout
d’un coup à Ismaïla, son ami de cœur. Ce dernier tressauta,
écarquillant les yeux, comme ayant reçu une décharge
électrique. Muet. Aucun mot, aucune parole n’arrivaient à
sortir de sa bouche. En apnée, au plus profond des eaux
glacées de quelque océan meurtrier, il cherchait un brin d’air
qui viendrait titiller ses poumons, pour la ramener à la surface,
au-dessus des flots.
Comment pouvait-elle sortir une telle phrase avec un tel
naturel ? Comme si elle parlait de quelqu’un d’autre. Rien.
Aucune empathie, aucune compassion. Les mots. Juste les
mots à l’état pur, dans leur pire état. Drus. Laboureurs
d’entrailles. À vif.
« Oui, j’ai été violée à l’âge de 2 ans », asséna-t-elle de
nouveau, et comme pour achever Ismaïla déjà moribond, elle
ajoute sans changement de ton : « Ma mère le savait, mais elle
n’a jamais rien fait. Le salaud qui m’a fait cela est un de ses
nombreux cousins. Il était riche et puissant. J’ai été sacrifiée
sur l’autel des liens sacrés du sang, de la famille, du
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déshonneur si cette histoire venait à se savoir. Oui, de
l’omerta. Après un infarctus et un AVC bien mérités, ce salaud
est devenu aujourd’hui une merde, un légume. Encore plus
riche peut-être, mais sans aucun pouvoir à exercer. Et cela,
jusqu’à ce qu’il crève comme un animal malfaisant. Jusqu’à la
fin de sa maudite existence, il dépend des gens qui s’occupent
du moindre de ses actes, et qui le torchent du matin au soir. »
Ismaïla croyait rêver, cauchemarder. Il espérait qu’il
dormait dans son lit, en train de traverser de mauvaises phases
d’un sommeil perturbé.
« Pourquoi ne m’as-tu jamais rien dit ? » arriva-t-il à sortir
péniblement. « Comment as-tu pu garder un tel secret, toute
seule, pendant aussi longtemps ? Nous sommes amis depuis
quand ? » s’interrogea-t-il, comme pour donner encore plus de
poids à leur amitié qui, pour lui, semblait avoir toujours
existé !
« Puis à douze ans, j’ai commencé à être violée par mon
père, jusqu’à l’âge de dix-sept ans… » croyait entendre
Ismaïla, au comble des frontières de l’horreur.
L’écho, fulgurant, rebondit comme une réponse inattendue
à sa question.
Cette fois-ci, il en est sûr : il entendait des voix, de
mauvaises voix qui venaient des profondeurs abyssales des
obscurités malsaines de l’âme humaine.
Oui, il dormait. Tout le monde dormait. Adèle dormait,
détendue. Le sommeil lui-même dormait. Tout le monde savait
que c’est le moment où les forces du mal avaient le plus
d’emprise sur nous. Notre garde baissée, nous devenions de
belles et fragiles proies, livrées aux djinns et aux esprits
terrifiants et destructeurs de la nuit.
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Oui, ces moments allaient bientôt se terminer, et avec eux,
toutes ces maudites terreurs que l’aube salvatrice allait
balayer. La lumière du jour qui se lève vient toujours à bout de
tout, dévoilant les mystères de tous les doutes, toutes les
incertitudes, toutes les mauvaises ondes qui oseraient traverser
les chemins doucereux du Bonheur et de la Félicité.
C’était une journée radieuse, printanière et ensoleillée.
Remplie de promesses. Les couleurs du dehors, en harmonie
avec celles du dedans, bourgeonnaient et partageaient leurs
sourires avec les verts nuancés des arbres disséminés dans la
cour. Le soleil, luminescent, distribuait ses rayons avec cette
générosité dont lui seul avait le secret. Magnifique, la
symbiose s’opérait, prenant tout son temps. Chrysalide
activée, elle égrenait sa poésie sur le monde alentour.
Adèle et Ismaïla étaient affalés sur des chaises à bascule,
sur la terrasse. Les yeux mi-clos, la tête en arrière comme pour
chercher un point d’ancrage, de fixation dans l’espace.
Chacun était plongé dans ses pensées. Adèle encore dans les
confidences qu’elle venait de faire. Ismaïla, dans la peur
effroyable d’ouvrir les yeux, et de rencontrer le regard de celle
qu’il a toujours considérée comme son âme sœur, son alter
ego, sa plus qu’amie.
« Pardonne-moi de t’avoir raconté tout cela… mais j’avais
envie, j’avais besoin de partager tous ces morceaux de vie
brisée avec toi. Et avec personne d’autre. »
Il bégaya presque :« Comment tout cela a-t-il pu arriver
dans une famille aussi pieuse et croyante que la tienne ? Quand
je pense que ta mère est une Adja exemplaire, et que ton père,
ce grand Imam et honorable député respecté, a fait plusieurs
fois le grand pèlerinage à La Mecque ? Qu’il est tant écouté
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par le peuple pour ses différentes prises de position politique
sur la démocratie, l’éducation, l’éthique et la morale, la
corruption et… j’en passe !»
« L’hypocrisie mène le monde. Les pires comportements
peuvent gouverner l’univers, et s’accommoder des traditions,
pourvu qu’ils soient bien cachés, que les scandales soient bien
étouffés. Que les apparences triomphent des vérités ! Que
l’innocence et la vertu passent complaisamment à la rubrique
« pertes et profits » de l’humanité ! Que les grands et les forts
écrasent les petits et les faibles dans le plus grand et bruissant
des silences !»
Adèle entendit des hoquets et comprit qu’Ismaïla était en
train de pleurer de rage. Il tremblait et claquait des dents, et ses
yeux devenus d’un rouge sanglant, expliquaient à quel point il
se sentait lui-même violé, violenté, tarabusté, taraudé, déchiré,
dans son corps et son esprit. Sa rancœur dépassait les limites
du qualifiable. Il avait la haine. La haine contre cette
hypocrisie, contre l’incurie au-dessus des lois divines et
humaines, contre la société entière, si aveugle, ou plutôt qui
préférait se voiler la face et se crever les yeux comme Œdipe,
pour ne pas voir et assister, après ses turpitudes, à sa propre
décrépitude et à son humiliante forfaiture.
La main de Ismaïla chercha tout doucement celle d’Adèle
qui semblait attendre ce geste de fusion. Ils se donnèrent ainsi
des forces dans un abandon total, pendant un long moment où
le temps de lui-même s’était déconnecté et suspendu.
Adèle rentrait tout juste d’un reportage à Madagascar, une
île en pleine tourmente et ébullition politique et sociale.
Malgré les difficultés économiques quotidiennes, elle y
avait assisté à cette solidarité palpable, mais innommable entre
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