OMBRES BLEUES ROMAN

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Quels secrets recèle ce tableau préféré de mon grand-père? Et voilà que se mêlent les destins de deux familles, l'une implantée en Moselle, l'autre en Allemagne, depuis la guerre de 1914 jusqu'à la disparition du rideau de fer. Difficile d'être artiste quand le nazisme condamne la peinture moderne ...
Publié le : jeudi 1 septembre 2011
Lecture(s) : 77
EAN13 : 9782296468177
Nombre de pages : 162
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Ombres bleues Annette Philipp





Ombres bleues























L’HARMATTAN



























© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56196-0
EAN : 9782296561960

















À Maria, ma mère

À Catherine, Claudine et François





















Remerciements


Merci à Laurence, ma première lectrice, qui m’encourage depuis
bien longtemps.
Merci à Marie, qui a relu et patiemment corrigé ce texte.












Petits tableaux


I



Mars 1980


Claudine empilait soigneusement ses petits cubes et
construisait un château entouré de maisonnettes. Catherine
abandonna son livre et regarda une fois de plus le jardin
détrempé de pluie. Non, décidément, le printemps n’arrivait
pas. Il pleuvait trop fort pour sortir, et même chaussées de
grosses bottes et emmitouflées dans leurs anoraks, mes filles
auraient vite froid et se lasseraient de marcher dans la gadoue.
« On va dessiner, proposa ma mère.
– Oh oui, Mamie ! répondirent les deux petites, je vais
dessiner un cheval, tu vas voir comme il sera beau ! »
On tira les rallonges de la table de la cuisine, et on sortit du
placard des gobelets pour l’eau, les petits godets de gouache, les
pinceaux. Je cherchai ma boîte d’aquarelles, celle que je laissai
sur l’étagère du placard, puisque c’était toujours ici, dans la
cuisine de Mamie, que je trouvai le temps de peindre. Nous
nous installâmes toutes les quatre autour de la table. Je
commençai le dessin d’une rue – ce serait le troisième de cette
série – une rue avec des devantures, des passants, des arbres,
des fleurs.
« Dessine-moi un chat, demanda Claudine. Je veux un chat
bleu ! »
Catherine, elle, s’appliquait déjà ; toute concentrée, elle tirait
le bout de sa langue tout en guidant le crayon sur sa feuille.

Nos après-midi de peinture étaient un vrai bonheur. Les
fillettes étaient ravies de mélanger les couleurs, de laver les
pinceaux dans l’eau devenue bleue ou verte. Leurs dessins
seraient accrochés sur le mur de leur chambre et elles en étaient
très fières.
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Claudine barbouillait son chat de rouge. Catherine avait déjà
bien du talent. À huit ans, elle soignait son dessin, imaginait les
plus petits détails. Elle représentait des animaux, des
personnages et donnait à chacun une originalité propre.
« Je voudrais apprendre vraiment la perspective pour
représenter une rue en pente. Là, chaque fois, on dirait que les
maisons vont tomber dans un gouffre ! Tu n’aurais pas un
modèle ? », ai-je demandé à ma mère.
Elle réfléchit.
« Tu te rappelles le tout petit tableau qu’aimait tant mon
père ? Il représente une rue, l'atmosphère est assez sombre : on
dirait la nuit. Il y a quelques lumières et l'on distingue des
façades en perspective… »
Mais cette description ne m’inspirait aucun souvenir. Un
tout petit tableau ? Mais où est-il ?
« Oui, il est vraiment tout petit, à peine la taille d’une carte
postale. Il se trouve dans l’entrée de notre maison de vacances,
posé sur la commode. »
Non, je ne me souvenais pas. Ma mère disait pourtant que
l'on n'oubliait jamais un tableau que l'on a vu. Et, de plus, c’était
un souvenir de mon grand-père. Non, tout cela ne me disait
rien.
«Je le rapporterai, la prochaine fois que nous irons là-bas »,
dit encore ma mère.

Le dessin de Claudine était terminé. Eclatant de couleur. Elle
avait rajouté à son chat rouge un ciel d’un bleu très vif et de
l’herbe presque jaune. Elle rinça son pinceau et s’amusait de la
couleur étrange de l’eau.
Catherine voulait encore dessiner. Je repris mon aquarelle et
Mamie raconta aux petites filles l’histoire d’un chat rouge qui
voulait voler comme les oiseaux.

II



Juin 1980


Bien sûr ! Je le reconnus au premier coup d’œil, le petit
tableau que ma mère venait de ramener ! Mon grand-père l’avait
accroché près de son lit dans la petite chambre située au-dessus
de l’atelier. C’était un objet vraiment minuscule, la peinture
devait être plus petite encore qu’une carte postale. Mon
grand-père l’avait encadrée d’une belle baguette assez large,
dorée à la feuille, qui lui donnait beaucoup de profondeur et
contrastait avec ses couleurs très sombres.
La teinte dominante était un vert émeraude étonnant. Des
lignes verticales, des taches jaunes et rouges très brillantes
attachaient le regard. On reconnaissait alors une série de
façades, légèrement en perspective, de nuit ; certaines fenêtres
étaient illuminées. De longues ombres bleu foncé suggéraient
un rythme régulier. Figuratif ? Abstrait ? Je pensai
immédiatement aux tableaux de Soutine représentant les rues
tortueuses de Cagnes. En regardant attentivement, on pouvait
lire la signature : A.W.
« Il faudrait le nettoyer ! »
Ma mère avait appris les gestes d’encadreur dans l’atelier de
son père. Sans hésiter, elle fit sauter les clous et dégagea le
cadre. Le carton protecteur qui servait de fond tomba ; restait
dans ses mains le petit tableau, qui paraissait tout nu, orphelin.
La peinture avait été exécutée au dos d’un carton d’assez
mauvaise qualité : L'envers était jauni, râpeux, et l'on pouvait y
déchiffrer : « Ramstein, 1915 » tracé d’une écriture fine mais
ferme et très anguleuse.
Maman expliqua alors :
« Mon père avait été infirmier durant la guerre 14-18. Il se
trouvait sur le front des Ardennes. Je crois qu’un de ses
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camarades lui a offert cette peinture à ce moment-là et il l’a
toujours gardée précieusement. »

Mon grand-père - nous l'appelions Opa - était relieur
encadreur. Il tenait aussi à côté de son atelier une librairie ; on y
vendait aussi de la papeterie, du matériel de bureau et des
articles religieux. Quand j’étais petite, mon oncle Ernest avait
pris en charge la librairie et mon grand-père continuait d’exercer
son métier d’encadreur.
Son atelier me paraissait très grand. On passait par le
magasin et on arrivait dans cette immense pièce donnant sur un
jardin exigu, une courette plutôt, pavée de gris, délimitée par
quelques buissons bas. De grandes verrières laissaient de ce
côté-là entrer un flot de lumière.
L’atelier sentait la colle, une odeur particulière, pas
désagréable. Du matin au soir un bain-marie maintenait au
chaud un récipient contenant de la colle à l’os. C’était doré et
visqueux comme du miel. De grandes machines occupaient
l’espace central : un massicot géant dont Opa actionnait le long
levier en levant très haut les bras. Une presse aussi, il fallait
tourner la vis à l’aide d’un volant : je regardai l’hélice tourner de
plus en plus vite, et à la fin, il fallait freiner le volant avant qu’il
ne s’immobilise, emprisonnant sous le plateau un livre, des
cartons, des liasses de papier.
Au fond, devant les grandes fenêtres un établi occupait toute
la largeur. Opa y rangeait dans un ordre immuable mètres,
ciseaux et crayons, et à l’une des extrémités, il y avait posé le
matériel de reliure : une petite presse et une sorte de petit
métier à tisser sur lequel on cousait les feuillets de papier. Juste
à côté, le matériel pour la dorure : agate dure et lisse – comme
j’aimais ce contact dans mes petites mains ! – pincettes,
tampons.
Contre le mur, à droite était stocké tout un assortiment de
baguettes, de la plus banale en bois brut à la large baguette
sculptée et dorée.
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