On m'appelait Ascension Férié

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Après un séjour en Europe, le maire d'une petite ville perdue dans la forêt équatoriale africaine se donne comme objectif d'y instaurer à sa manière la civilisation. S'ensuivent des situations extravagantes : port permanent d'une cravate, interdiction du recours aux fétiches, obligation d'assister aux meetings politiques et d'adhérer au Parti unique, etc. Une farouche rivalité oppose le maire qui s'arroge tous les pouvoirs et le directeur du protocole. Ascension Férié, prénommée ainsi parce qu'elle est née le jour de l'Ascension nous rapporte ces péripéties avec humour et malice.
Publié le : dimanche 1 octobre 2006
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EAN13 : 9782336264813
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On In' appelait Ascension Férié

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DIBAKANA MANKESSI

On m'appelait Ascension Férié

roman

L 'HARMATTAN

(Ç)

L'HARMATTAN,

2006

5-7, rue de l'École polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, L'HARMATTAN L'HARMATTAN ITALIA s.r.1. HONGRIE BURKINA FASO

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino Konyvesbolt; KossuthL. u. 14-16 ; 1053 Budapest 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12
ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA

Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives

BP243, KIN XI ; Universitéde Kinshasa - RDC
http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo. fr

ISBN: 2-296-00934-4 EAN : 9782296009349

A Eloïse- Laînée, A E. Mahongna S. Mâ Louya, tu étais là lorsque tout a commencé. Marna Niangui, Tata Mankessi, Bâ Ngoumba, matondo.

l On m'appelait Ascension Férié. C'est mon prénom. Mon patronyme est simplement imprononçable pour qui ne parle pas le patois de chez nous, au risque de se fourcher la glotte. Oui notre parler est une succession de tons qui nécessite une langue qu'il ne faut pas avoir souple, mais épaissie par la graisse épicée de notre plat favori fait de petits pois, de pâte d'arachide, de viande de pangolin ou d'antilope fumée, de feuilles de manioc pilées, et de tubercules d'igname ou de manioc parfois longtemps macérés et rouis. Cette lourdeur de la langue qui, au fil du temps, finit par s'immiscer dans les gènes, se transmet indiciblement à travers les âges. Chez moi, chacun a cette façon traînante de parler qui confère une sorte de noblesse et de magnificence à chaque mot, cette façon de parler qu'on ne rencontre que chez les amoureux alanguis de cette tendresse paisible. Et puis, nos habitudes culinaires ne nous donnaient pas seulement la langue lourde, pâteuse et le discours traînant, elles nous rendaient aussi le corps chaud, le bras rembourré, le tronc musclé, la fesse cambrée, la marche lente et une grâce sensuelle certaine dans toutes les manières d'être. Oui. Une précision: mon expression est faite d'aspérités; vous savez, lorsqu'on fusionne certains éléments, qu'ils soient de forces égales ou pas, on

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obtient parfois de curieux emboîtements. Aucun des composants n'acceptant de se dissoudre totalement dans l'autre, même s'il est censé être de force inférieure. Comme nous le révèle le mélange de I'huile et de l'eau. Mm ! Chez moi lorsqu'on parle, il n'est toujours pas aisé de déterminer la langue utilisée. Tout se mélange, les mots, les interjections, le rythme. Ne m'en voulez pas. Je vous en prie kô ! Je m'efforcerais de m'exprimer le mieux possible dans un langage conventionnel, mais ah ! chez moi on dit qu'un morceau de bois qui a séjourné longtemps dans la rivière ne finit pas pour autant par se transformer en crocodile. Mm ! Ascension Férié, c'est mon prénom. Ma meilleure copine se prénomme Annonciation, mon premier fiancé Fête du travail Férié, ma jeune tante Toussaint Férié. Je connais aussi Sainte Madeleine, Fête nat., Saint Philippe, Epiphanie, Présentation, Sainte Salomé, Saint Serge, Notre Dame du Lourdes, Mardi-gras, Sainte Liliane, Visitation, Avent, Christ-roi, Pentecôte, Sainte Dolorès, Pâques, Sainte Julienne, Noël, Sainte Louise, Immaculée conception, etc. Je les connais bien tous parce que la ville où j'habite n'est pas bien grande. Nous fréquentons les mêmes rues si droites que l'on reconnaît autrui à des kilomètres, parfois à partir d'infimes détails: la façon de marcher, d'attacher le foulard ou le pagne, de porter l'enfant à califourchon sur le dos. Nous nous croisons aussi au marché, à l'église Saint Louis que maman préfère appeler la mission, «je vais à la mission» signifie pour elle «je vais à l'église ». Je n'ai jamais compris pourquoi cette dénomination. Un jour je lui ai dis:

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« La mission, quelle appellation étrange pour désigner la maison de Dieu! » Maman n'a rien répondu, elle a juste souri. Et comme le sourire est bien plus qu'une simple grimace du visage, j'ai interprété celui -ci comme: «tiens mais c'est vrai, je n'y avais jamais pensé ». Avec mes copains, nous nous croisons aussi dans la cour de l'école, sur les sentiers tortueux et souvent boueux des plantations où nous accueillent toujours les munnures lointains des oiseaux qui filent à notre approche; ils se font des signes, ils ont un guetteur. Attention ils arrivent, on file! Parfois une de leurs plumes vertes et roses nous tombe dessus avec douceur, comme un morceau de nuage. Je me surprends souvent à contempler ces oiseaux majestueux du ciel en m'imaginant à leur place à regarder la terre d'en haut. Beau et vertigineux certainement. Je connaissais l'arrière-grand-père d'Armistice Férié, un vieillard loquace, inlassablement jovial, qui traînait sous ses goyaviers aux trop grandes branches touffues qui souvent allaient caresser le ciel. Il affinnait que ces arbres lui appartenaient. C'était semble-t-il vrai. On l'avait vu planter celui-ci un soir, juste après que le cri d'un bébé ait transpercé le silence de la nuit sombre: un fils lui était né. Les pères de nos pères plantaient un arbre lorsque accouchait leur femme. Personne ne m'a jamais expliqué pourquoi. Je sais seulement qu'ensuite ils disaient en haussant le menton: «cet arbre a le même âge que ma fille ». Personne ne le fait plus, on n'en parle même plus qu'en chuchotant puisque la Révolution l'a interdit, puisque la Révolution veut

Il

pénétrer notre sang, contrôler nos âmes, guider nos vies. Est-il donc si facile d'effacer la mémoire? Ah ! Le vieillard riait et se désolait en même temps de ces gens d'aujourd'hui qui ne faisaient plus rien lorsque naissait leur enfant. Un véritable sacrilège, pestait-il. Sirotant un nsambal cendré forcément acide, le vieillard qui n'avait plus aucune dent contait sans arrêt de sa voix qui zézayait des histoires certainement pittoresques au vu de leur effet sur l'assistance, malheureusement souvent alambiquées et parfaitement incompréhensibles pour nous autres. Il y avait en permanence un nombre impressionnant de gens autour de lui à l'écouter avec une attention soutenue, riant parfois tellement fort que les poules, les chèvres et les chiens qui, assoupis, traînaient à leurs pieds, bondissaient comme des ressorts et allaient caqueter, bêler ou aboyer loin d'eux, avant de lorgner dans leur direction des regards craintifs d'abord, interrogateurs ensuite lorsqu'ils constataient que ces humains restaient assis à s'écouter et ne leur voulaient visiblement aucun mal. Quelques chèvres impertinentes reprenaient très vite à mâchonner les feuilles des arbustes de l'enclos et les chiens à se lécher l'entrejambe pour se redonner confiance. Le vieillard prolixe est mort avant-hier au matin. La veillée funèbre a encore lieu. Le mort est emmailloté dans un linceul de coton blanc et repose sur un vieux lit en bambou dans le mousampa qui a été monté dès l'annonce du décès, une sorte de petite paillote faite de tiges entrecroisées couvertes de
1 Vin de palme.

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feuilles de palmiers superposées. Ses plus proches parents sont assis tout autour du lit, des femmes en sanglot parmi lesquelles on reconnaît les veuves par leur collier de veuvage; elles dodelinent de la tête à droite puis à gauche, en haut puis en bas, en récitant des paroles que je n'entends pas. Je suis trop loin. Les gens de mon âge n'ont pas le droit de voir les morts de trop près. On nous tient à distance. Je vois mieux les femmes qui sont à l'extérieur du mousampa. Elles sont parées de vêtements de deuil. Elles ont le visage grimé de blanc par endroit. Elles dansent, chantent et pleurent. Avec des pagnes aux couleurs chatoyantes attachés autour des reins et sur la tête. Elles vont et viennent, lentement d'abord, puis elles trottinent, s'arrêtent, se penchent en avant en zigzaguant le buste de façon rythmée jusqu'à le tenir à l'horizontal, observent attentivement le sol comme si elles y cherchaient le visage du défunt. Elles se relèvent ensuite, se penchent en arrière, regardent le ciel pour y déceler l'ombre des génies, se redressent, frappent des mains, lèvent les bras, se tiennent la tête, retrottinent, s'arrêtent, secouent la tête, tapent des pieds, repartent, se tiennent les hanches, croisent les bras, s'arrêtent, se roulent par teITe, se rasseyent, se relèvent, trottinent. Ah ! Les hommes ont ces visages graves et fermés des jours tristes, ils ne pleurent, ne dansent, ni ne chantent. Ils sont là-bas loin des femmes, assis sur de longs bancs, sur des chaises ou par terre, en train de murmurer entre eux. Certains fument des pipes bien étranges. Les fumées grises montent vers un ciel déjà assombrit par la tristesse du jour. Tous les habitants du quartier sont là, il s'en trouve également

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qui viennent d'ailleurs, d'autres quartiers, d'autres villes. Nous sommes tous là, parce que l'arrièregrand-père d'Armistice Férié est mort avant-hier au matin. Je le connaissais. Le grand-père d'Armistice Férié, le fils aîné du disparu, je l'aperçois là-bas au milieu des hommes. Comme son père, le vieil homme est exubérant et a l'humour attachant. La seule différence est que lui a le discours plus clair. On avait tous compris que son thème favori était sa guerre d'Indochine qu'il racontait à qui voulait l'entendre avec une sorte de frénésie incantatoire. Il parlait aussi, la voix frémissante d'admiration, d'un vieux général Blanc que personne n'avait jamais vu à part lui. Celui qui venait de voir son dernier Dieu devait exprimer une allégresse similaire. Il nous reconnaissait au premier regard: «tiens, mais tu as grandi toi. J'ai appris à déchiffrer l'aube à ton père... Lorsque je suis revenu de guerre, ta mère n'avait pas encore tous ses seins... Ta grand-mère que j'ai bien connue avait le charme fougueux.. .», et tout et tout. Oui. Il avait toujours le bon mot pour chacun. Ces petites phrases nous permettaient souvent de construire, comme avec les pièces d'un puzzle, les fragments de notre histoire, et participaient ainsi à la quête de nos origines. Son père nous manquera à tous, mais encore plus à son fils aîné puisque souvent il s'asseyait à ses côtés et marmonnait des commentaires à l'évocation de chaque souvenir; lorsque c'était au tour du père de tenir conférence, le fils s'esclaffait de bon coeur et nous étions un peu désolés de ne pas saisir ce qui le faisait tant rire. Tous ces anciens n'avaient pas les mêmes types de prénom que nous, beaucoup d'entre eux

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n'avaient même pas de prénom. Je me demandais comment ils faisaient pour vivre comme ça sans prénom. Et, nous riions bien d'eux à les voir s'essouffler à prononcer les nôtres, sans pour autant y parvenir. A leur bouche, Fête nat. devenait Fétina, Madeleine: Mandilani, Mathieu: Matahi, Albertine: Lubetine, Antoinette: Yureti, Alphonse: Lufonsi, Pierre: Petelo, Louise: Loi"sa, Jean: Yohani, Zacharie: Zakayi, Prosper, Poroso, etc. Souvent d'ailleurs, certains ne s'y risquaient pas, nous préférant les appellations du type « la fille de..., le fils de ... » C'est la sœur aînée de Visitation qui se prénommait Jour de l'An Férié, elle était partie pour la capitale voici quelques années. On entendait dire qu'elle avait changé de prénom, et qu'il avait fallu un jugement, une longue procédure qui débuta devant le juge de chez nous, le père de Pentecôte, qui, bien que chacun le sût déjà, aimait rappeler à tous que c'était bien lui le premier juriste de la région. Il n'hésitait d'ailleurs pas à descendre au marché faire ses courses drapé dans sa soutane rouge ou noire de magistrat (la couleur dépendait de son humeur, disait-on) avec un foulard blanc noué autour du cou. On s'écartait sur son passage,« tata zuzi mboté yo ! »2 lui disaient les anciens avec déférence en pliant un genou. Il n'habitait pas vraiment notre ville, bien qu'il y travailla régulièrement, mais la ville voisine, chef-lieu de la région qui abritait justement la plus haute juridiction. Après un examen attentif de la requête de Jour de l' An Férié, son tribunal affirma que le changement de prénom ne
2 «Bonjour monsieur le juge !»

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relevait pas de ses compétences. L'affaire fut confiée à une juridiction de la capitale du pays. Après divers explications, tergiversations, éclaircissements et longues enquêtes, les juges de la capitale donnèrent une suite favorable au désir de Jour de l'An Férié: elle se prénommait désormais Jourdelan Férré et enseignait à la faculté là-bas dans la capitale. On disait qu'il avait fallu, entre autres, qu'elle apporta la preuve que lorsqu'elle allait représenter l'université dans les congrès internationaux se tenant dans les lointains pays des Blancs, une sorte de gros chuchotis traversait toujours la salle juste après qu'elle se fût présentée. A la longue, elle finit par comprendre que c'est son prénom qui en était l'origine. Un jour, une gentille dame blanche, elle aussi universitaire et congressiste, répondant au doux nom d'Angélique Cacremaillère Sacremaitre de la Rombromunière lui fit comprendre que c'est la longueur de son prénom qui posait problème. Seulement la longueur, «c'est un peu long », avait-elle insisté. «Voyez-vous, nous autres CUF (congressistes, universitaires et femmes) sommes comme les journalistes, écrivains ou artistes célèbres, il nous faut des patronymes courts, chantants et faciles à retenir... » Ces mots ne tombèrent pas dans des oreilles de sourde. C'est à partir de ce moment-là que germa chez notre sœur l'idée de changer de prénom. Le doyen de la faculté où elle enseignait, et qui, semblet-il, lui faisait assidûment la cour, fit de son mieux pour l'aider à apporter les preuves que réclamaient les juges. On fournit des films, des cassettes vidéo où l'on voyait effectivement un remue-ménage

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soudain dès que la congressiste de chez nous, prête à présenter un exposé ou simplement à prendre la parole, déclinait son identité. Beaucoup de vieilles têtes grisonnantes et chauves, mais aussi plus jeunes et touffues quittaient les lunettes de leurs yeux et reculaient ostensiblement pour mieux la découvrir. Aussitôt, on les apercevait en train de se munnurer des choses à l'oreille. Surtout, on voyait bien que tout cela faisait perdre ses moyens à notre représentante. Heureusement, elle avait quelque chose dans la caboche: ne laissant pas le trouble qui s'installait en elle l'envahir, elle reprenait vite le dessus sur l'assemblée. C'est la raison nationale qui prima dans cette affaire: cette brillante dame n'allait-elle pas représenter notre pays dans ces congrès? Si ? Alors il fallait lui faciliter la tâche; ce n'est pas à cause d'un malheureux prénom que notre pays va prendre le risque de faire continuellement perdre ses moyens à une si valeureuse ambassadrice dans l'intelligentsia internationale! ne cessait de tonner Saint Gédéon Mahi, le tonitruant avocat que le doyen de la faculté avait sollicité pour défendre la sœur aînée de Visitation. Une fille intelligente. Nous en étions tous fiers à Kuzakobé, à commencer par son frère qui ne cessait d'expliquer comment luimême avait été le premier à apprendre à lire en cachette à sa sœur avant même qu'elle ne soit scolarisée. Des témoins confirmaient. Chez nous, s'il y a des doutes c'est facile: les témoins. Moi, je voulais ressembler à cette fille. Dans mes rêves interminables, je me retrouvais souvent là-bas dans la capitale en train d'enseigner à

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l'université, en train de participer à des congrès de par le monde. Nous nous connaissions tous à Kuzakobé, notre ville si belle avec sa terre poussiéreuse et rouge comme un soleil d'août. Ascension Férié c'était mon prénom que mes parents n'avaient pas choisi. Je ne dis pas que cela leur posait un quelconque problème. A moi non plus. Mon prénom, nos prénoms à tous les Kuzakobiens âgés de zéro à vingt et huit ans étaient la volonté de monsieur le maire. Monsieur le maire! Ah monsieur le maire! Un personnage très bien que le Parti avait nommé depuis la capitale pour gouverner notre ville. Il parlait la langue de chez nous et connaissait tout le monde (tout le monde aussi connaissait bien monsieur le maire). Il connaissait les proverbes, les maximes, les sentences, les allégories, la toponymie, l'étymologie, la prosodie... Chez moi une personne est dite sage lorsqu'il maîtrise tout cela ainsi que toutes les tournures idiomatiques. On disait que c'était le cas de monsieur le maire. Un sage. Ce qui était certain et que chacun avait le loisir de vérifier c'est qu'il connaissait les danses de chez nous, toutes les danses, y compris celles qui venaient d'ailleurs. La polka - chez nous on préférait la polka
piquée -, la rumba, la salsa, la valse, le ndara, le cha-

cha-cha, Ie walla, Ie slow, l'égonza, Ie rock'n'roll, Ie boucher, le muntuta, le jerk, etc., aucune danse n'avait de secret pour lui. Dans les fêtes, aussi bien officielles qu'il organisait lui-même à l'occasion de la date anniversaire du maréchal président fondateur du Parti ou encore celle de l'indépendance par exemple,

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que dans les fêtes privées où il n'était pas toujours convié - monsieur le maire n'a pas besoin d'invitation, il doit aller partout, disait-il en insistant bien sur le doit -, on voyait monsieur le maire danser avec une surprenante élégance. Son ventre qui débordait lourdement ne le gênait plus, son corps gras ne fatiguait plus ses traits souvent si lourds et si peu méditatifs. Il laissait plutôt errer sur ses lèvres un sourire béat et content, comme l'homme repu qui se satisfait d'une bonne oeuvre. On le voyait descendre sur la piste de danse prendre les dames des bras de leur époux de façon plutôt cavalière, tel un forban. On ne comprenait pas bien s'il s'agissait d'ordre ou d'invitation. Il prenait les dames des bras de leur époux comme ça, sans crier gare. Il s'approchait d'un couple enlacé en train de danser, il tendait la main, le couple s'arrêtait de danser, et le cavalier, à la fois surpris et charmé par l'attention que lui portait monsieur le maire, tendait un bras vers lui. Et ce dernier, tout bonnement, au lieu de serrer la main du bonhomme qui le saluait, l'ignorait, saisissait plutôt le bras de sa cavalière, l'attirait vers lui et engageait la danse sans un regard ni un mot d'excuse pour l'homme qui restait là debout, les traits figés, sans trop comprendre ce qui lui arrivait, avant que, couvert de honte ou d'autres sentiments, il ne s'éclipse de la piste de danse comme un voleur. La dame se perdait dans les pas, aussi interloquée que son cavalier. Au départ, c'était vraiment terrible les réactions des gens. Les vieillards étaient outrés et marmonnaient entre les dents quelques jurons bien de chez nous. Les plus jeunes raidissaient leur corps,

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crispaient leurs traits et serraient les poings. Aujourd'hui, chacun s'était habitué. Quelle que soit la nature de la fête où il était présent, autant dire toutes les fêtes se tenant à Kuzakobé, monsieur le maire n'avait pas changé: il arrachait toujours les femmes des bras de leur époux sur les pistes de danse. Comme à son habitude, il choisissait d'agir ainsi lors des danses où I'homme serre la femme contre lui. Et comme toujours, il serrait alors les dames trop fort, sans aucune retenue. Sans vergogne, murmurait-on excédé. Il est vrai que certaines danses de chez nous se dansent comme ça, très serré l'un contre l'autre, en mimant parfois ces actes d'intimité que l'homme et la femme ne font qu'après avoir éteint les lampes lucioles et s'être assurés que tous les enfants sont plongés dans le sommeille plus profond sur les nattes alentours ou dans les chambres voisines lorsqu'elles existent. Soit, mais on ne danse pas comme ça avec tout le monde, il ne faut pas croire! Mais oui; on se serre moins lorsqu'on ne danse pas avec son intime. Mais oui, certains, les plus prudes, évitent même que leurs ventres ne se touchent lorsqu'ils ne vivent rien d'intime hors de la piste de danse. Mais oui... Seulement, monsieur le maire se fichait de tout cela. Il se comportait semblablement avec toutes les femmes. Et c'est en faisant la gueule que les époux le guettaient au loin presser le corps de leur femme contre le sien, les lèvres tremblant de colère, mais silencieux et feignant plutôt d'esquisser une amabilité creuse et des sourires de chèvre: ces sourires qui montrent trop de dents tout en gardant

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des lueurs très froides dans les yeux. Si les rayons de colère qu'émettent les yeux tuaient comme les balles de kalachnikov de nos braves miliciens, on aurait certainement enterré monsieur le maire depuis longtemps. A côté des époux irrités et jaloux, il en existait un autre genre; ceux-là arquaient le corps d'orgueil, réellement heureux et fiers de voir leur épouse danser avec le premier citoyen. Peu importait la façon dont les choses avaient été engagées, ni comment elles se déroulaient. Monsieur le maire leur avait arraché leur femme en pleine piste de danse pendant qu'elle était blottie contre eux? Ce n'est pas grave! Il la serrait maintenant trop fort contre lui comme s'il en était l'époux? Ce n'est pas grave.! Ce qui comptait c'est que l'épouse était entre les bras de monsieur le maire. Monsieur le maire! Quel honneur! Quel bonheur! Du côté des femmes, c'était pareil. Alors que certaines étaient complètement glacées rien qu'à l'idée de danser avec lui, mieux: après avoir été arrachées des bras de leur époux, d'autres entretenaient secrètement ce souhait et vivaient ce moment de danse dans l'euphorie: monsieur le maire les avait choisies! elles étaient dans les bras de monsieur le maire! c'était bien lui qui serrait leur corps-là! Elles! Ah ! Ce petit homme replet, tout le monde l'aimait. Tous nous l'aimions. Tous le respectaient. Nous le respections tous. Avant d'être nommé maire de Kuzakobé par le Parti depuis la capitale, l'homme avait été instituteur. Aujourd'hui encore lorsqu'un instituteur de l'école A, de l'école B ou encore de

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l'école C, les trois écoles de la ville, était absent, monsieur le maire débarquait dans la classe sans prévenir et faisait le cours à la place de l'enseignant absent. Chaque directeur d'école avait obligation d'envoyer un messager à la villa où habitait monsieur le maire lui apporter l'information. L'homme était toujours debout et prêt. Il était informé de l'absence de l'instituteur avant l'inspecteur d'Académie. Parfois, il était déjà dans la classe alors que l'enseignant avait seulement un très léger retard. En arrivant, ce dernier, prévenu par quelque collègue de la présence de monsieur le maire dans sa classe, se cachait immédiatement et rebroussait chemin en changeant de rue plusieurs fois: il était préférable d'être absent et de dire qu'on était malade après avoir obtenu d'un frère-soeurcousin-cousine-copain -copine-amant -maîtresse infirmier, médecin, sage-femme, puéricultrice, garçon ou fille de salle, un justificatif de certificat médical que d'arriver dans sa classe après monsieur le maire. Certains avaient déjà passé des mois en prison pour s'être permis d'arriver une minute après monsieur le maire devant leurs élèves. C'étaient là des Contre-révolutionnaires qui sapaient l'éducation des pionniers. Nous, Elèves, étions des Pionniers. C'est comme cela qu'on nous appelle depuis la Révolution. Des vrais Pionniers, je vous le dis, avec des uniformes et tout. C'est au cours d'une de ses tournées dans les écoles que j'ai eu la chance de voir de près monsieur le maire pour la première fois. Notre instituteur qu'on appelait «Chef»: oui depuis la Révolution chez nous, on ne disait plus «monsieur» en

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