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On m'appelle Sacha

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192 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296210240
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ON M'APPELLE SACHA
Sous le masque de java

Dans la même collection:

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M. Drzl ou les nuits d'Amsterdam, Le parza, Pierre Jérosme.

Henk Breuker.

Du cruel au chaste, Dorita Nouhaud. A l'écoute infinie de la nuit, Jacqueline Baldran et Claude Bochurberg.

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@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0673-4

Jacques SUANT

ON

M'APPELLE

SACHA

Sous le masque de Java

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Je tiens à remercier chaleureusement Madame Jaucourt-Perroy pour les conseils qui m'ont permis de construire et d'achever ce livre

Je suis venue au monde pour goûter à l'eau de la vie. j'ai grandi pour marcher sur les pas de l'homme, entendre sa parole, lui offrir l'amour qui est en moi, et croire que je n'exÙte pas en vain. MaÙ les vents ont effacé les empreintes, et les oÙeaux noirs barrent tous les chemins. La terre qui me portait s'est ensevelie. Il n'en reste plus qu'une larme.

* * *

Connaissez-vous le gouladjava, ces grosses galettes rondes de sucre malais? Le lait de coco, les croquettes de maïs, les pousses de bambou? Les goyaves, les papayes, les cacahuètes, et les mangoustans? Les dourians, les doukous, les bananes et les ramboutans? Avez-vous admiré les étalages bariolés, les Malais dans leurs sarongs, les femmes aux fleurs dans les cheveux? Les plumes d'oiseaux, les cacatoès, les perroquets, les poissons verts, et jaunes, et bleus, dans les bocaux? Avez-vous humé la saumure séchée qui sent si fort? Touché du doigt le baume de tigre qui guérit de tous les maux? Caressé de la main les brocarts de Chine déballés par le colporteur? Circulé en bétiak tiré par le cycliste qui pousse, de ses jambes nues, si fort sur les pédales? Ou bien en dokkar secoué par le trot du cheval ruisselant de sueur? Franchi la porte de la grande maison au toit courbe de Monsieur Li, le Chinois, qui sourit au-dessus de son gros ventre, vous laissant contempler les dragons des abat-jour, et les meubles alourdis de leurs reliefs torsadés? Pénétré dans l'une ou l'autre des paillotes où les Malais, 9

accroupis sur les talons, vous souhaitent la bienvenue, et vous font asseoir à terre parmi eux, en vous offrant le riz épicé si délicieux à prendre avec les doigts? Pour activer le feu au charbon de bois, ils agitent les kipas comme des éventails. Ils allument des fils à étincelles qui grésillent et jettent une incandescence à chasser les moustiques. Ils vous racontent d'étranges et terribles histoires....... Celle du singe louac qui grappille et mâchonne les grains de café. Celle du baya, le crocodile, qui se cache dans les hautes herbes, le alang-alang, ou sommeille d'un œil au bord du Khali, le fleuve houleux qui pousse ses eaux troubles entre une double bordure de forêt luxuriante. Les méfaits de Momo, la sorcière, qui surgit à la tombée de la nuit, et vous enferre dans ses griffes pour mieux vous dévorer. La tête pleine de leurs histoires, avez-vous tiré Sumo par le bras jusqu'au Khali, pour contempler, en frissonnant, les tortues géantes emportées par le courant jaune, et le monstre à écailles qui fait toujours semblant de dormir? Après la sieste, dans les journées chaudes, avez-vous couru pieds nus, avec les enfants malais du Kampong ? Chassé les papillons, les salamandres, et les takœs, ces lézards à grosse tête, jusqu'au fond du parc, aux abords de l'herbe à serpents? Ecouté le cri des chauves-souris accrochées aux branches des kapokiers, tout en vous couvrant les cheveux des deux mains pour échapper à leurs grandes ailes noires? Les soirs de fête au kampong, avez-vous assisté aux danses du passer-malan au rythme du gamelan, et vu, jaillis de l'ombre, les masques mimer le combat du bon et du méchant ? Avez-vous raconté à Sumo tous les hauts faits de la journée, et demandé qu'elle vous chantonne une dernière fois, avant de vous endormir, la chanson de la vieille Néné qui n'a plus que deux dents, et du perroquet qui l'observe par la fenêtre ? Ah ! Vous ne connaissez pas Sumo? 10

Qui, croyez-vous, quand je rentre du kampong, m'enfile ma paire de spatous en cachette de Mamouka ? Qui ramasse bien vite la viande que je viens de jeter sous la table? Qui fait disparaître, sans rien dire, le gouladjava dont j'ai plein les poches? Qui me console après la fessée reçue pour avoir posé les coudes sur la table, trop longtemps mastiqué la rhubarbe, tapé rageusement du pied, ou répondu par une de ces expressions ordurières de la rue qui ont le don de mettre Mamouka en fureur? Si vous n'avez pas la réponse, c'est que vous ignorez combien les Malais sont les complices naturels des enfants, des leurs, de ces anaks qui ne connaissent pas d'interdits, flânant et jouant d'une ruelle à l'autre du kampong, et plus encore de nous, les bambins des familles de blancs où ils viennent dans la journée comme serviteurs. Dans tout Surabaya, il n'y a pas un cuisinier, un marmiton, ou un boy, pour dénoncer l'enfant de totoc qui traîne autour des fourneaux, rentre tard de la rue, ou s'aventure trop loin dans le alang-alang. Au pire, ils vous prennent par la main, et vous glissent à l'oreille: Nonja mara ! Patronne va gronder! Et Patronne ne gronde pas, car Patronne ne sait jamais! Tous les domestiques de Mamouka savent que je préfère le gouladjava du kampong aux plats de la salle à manger, et ils m'ont tous entendue chanter: «Tida bisa ! Je ne peux pas! Tida tao! Je ne sais pas! Tida sœka ! Je n'aime pas! Tida mao ! Je ne veux pas! Avec moi, ils tambourinent sur la vaisselle: Koko tjœtji piring. Le cuisinier lave les bols. Djongos tjœtji glas. Le marmiton lave les verres. Djongos topi miring. Avec son chapeau de traviole. Nonja mara kras. 11

Patronne va être en colère. »
Ou bien, armés, qui, d'une casserole et d'une cuiller, qui, de la poêle et du rouleau à gâteaux, et quelque bonnet fiché sur l'oreille, nous déclenchons notre petit tintamarre habituel : « Si tu aimes bien ta patronne. Tu aimes bien ce qu'elle donne... Elle n'aime pas que tu la voles... Tu aimes bien ce qui s'envole... L'huile et le sucre, et la cannelle. Et un morceau de caramel! Mais si tu as bonne patronne. Elle crie fort, et te pardonne! » Mais c'est Sumo toute seule qui me console de ma fessée! Elle me met au lit. Mamouka vient m'embrasser. Elle est très belle, Mamouka, surtout quand elle sort avec Vim. Je voudrais la garder près de moi, mais Vim est Impatlent : - Nous serons en retard chez le gouverneur. - Alors, demain, tu ne sortiras pas, Mamouka ? Le lendemain, elle sort avec Vim. - Nous serons en retard chez le général. - Bonne soirée, Mamouka! Non, je n'aime pas Vim, et je sais comment le montrer. - Bonne soirée, MoutÏ ! Mamouka se retourne. - Appelle-moi « Mamouka » comme les Hongrois, si tu veux, ou plutôt « Mammie » comme les Hollandais! Tu sais bien que Vim est hollandais! - Oui, mais mon Pam est allemand! - Hélas! dit Mamouka. Mon Pam, c'est mon Pam, et je n'aime pas Vim. Sumo baisse les yeux et ne dit rien. Vim donne le bras à Mamouka, et je les entends se hâter sous la véranda. Sumo déroule sa natte le long de mon lit, pose, en bout, un oreiller brodé, cadeau de grand-mère, et s'apprête à écouter mon babillage de chaque soir. Ménageant mes effets, je lui annonce le plus tranquillement du monde: 12

- Sais-tu, Sumo, j'ai vu le serpent dans le alang-alang. Il a dressé une grosse tête ronde et s'est sauvé à travers les herbes. - Oh ! c'est le cobra! Il est très méchant. Il ne faut pas aller de ce côté là. Sinon je le dirai à Patronne. Je ris. Sumo ne dira rien, mais pour lui faire plaisir, je promets tout. J'ajoute de mon air le plus modeste. - Je n'ai pas eu peur, pas couru ! Sumo sourit. - Oh ! raconte, raconte, Sumo, l'histoire du baya qui protège le kampong, et n'entraîne sous les eaux que les mauvais hommes. Oh ! raconte, raconte, Sumo, comment la sorcière Mama punit les enfants qui s'égarent dans la forêt. Oh ! raconte, raconte, Sumo! Elle m'insuffle ce rien de frayeur dont j'ai besoin pour me sentir à l'abri sous la moustiquaire. Un takœ qui strie l'air sous la véranda me fait me pelotonner un peu plus au fond de ma couche. Les tchichiaks, ces lézards maigrichons et blafards du plafond qui échappent à toutes mes chasses avec une incroyable vélocité, m'observent comme une vieille connaissance. Quand je tape des mains, ils s'immobilisent. Dès que je tourne la tête, ils se remettent a courir. Je me sens protégée par tous ceux qui m'aiment, Sumo sur la natte, tout près de moi, le cuisinier et le marmiton qui dorment dans la paillote du jardin, Mamouka qui va bientôt rentrer et ne rejoindra sa chambre qu'après avoir jeté un coup d'œil à travers la moustiquaire, et même Vim, qui est très grand et très fort. Je sais que grand-mère m'aime aussi beaucoup, ma petite grand-mère qui me parle tant de la Hongrie en brodant ses coussins. Comme grand-père qui joue avec moi quand nous lui rendons visite dans sa clinique, bien loin, et me désigne alors à ses infirmiers comme la plus jolie fillette d'Indonésie! Certaine que mon Pam, lui aussi, pense à moi! Il est loin, à l'autre bout de Java, dit Mamouka. Je ne comprends pas pourquoi il est parti, mais je vois bien que Vim a pris sa place. Quand mon Pam reviendra, je sauterai de joie, et nous irons visiter tous les deux le jardin zoologique. Nous 13

y observerons les orang-outans, et les énormes dragons, si méchants d'après Mamouka, qu'ils pourraient bien manger leurs petits. J'aurai tellement peur que je mettrai ma main dans la tienne, mon Pam! Je tiendrai peut-être en même temps celle de Mamouka. Si tu étais encore à la maison, mon Pam, tu aurais une enfant tout à fait heureuse... Je vais m'endormir en pensant à toi. Entends-tu Sumo fredonner la berceuse? « Bœreng kakatœa. Le perroquet surveille. Dœdœk di djendéla. Au rebord de l'auvent. Néné sœda tœa. Une petite vieille. Gigi tjœma doa.

Qui n'a plus que deux dents... »
Sumo s'en va dans les rêves, avec mon Pam et Mamouka, la vieille Néné, le perroquet à la fenêtre, les singes de la forêt, le baya compatissant, et un gros, gros morceau de gouladjava. * Je m'amuse à la vue du Chinois debout derrière ses fioles et ses bocaux. Il a le même rictUs figé du lever au coucher du soleil. Je me moque du gros Hollandais allongé dans le bétiak, qui nous croise ou dépasse, le cigare aux lèvres et le chapeau sur le nez. Mais je tire en vain la manche de Sumo vers les marchands ambulants de sucreries... J'arrive à l'école, le sac à la main. Je me mets au premier rang, à côté de Véra et de Inge. Derrière moi, il y a Steffi, mon cousin, et deux autres garçons. Dès que Madame Janssens donne le signal, nous chantons en chœur à la gloire de Piet Hein le marin, qui a vaincu la flotte d'argent du roi d'Espagne. Nous faisons les jambages, les lettres et les mots, puis la leçon de choses des oiseaux et des arbres, des rivières et des pêcheurs. Madame Janssens nous parle de la Hollande, 14

des chalands qui glissent à travers les prés, et des jolies maisons de briques peintes pour être réfléchies au long des canaux. Je lui demande s'il y a des cacatoès et des perroquets. Les garçons se moquent de moi, et à Steffi qui continue de ricaner, je donne un bon coup de pied sous la table. Je questionne encore pour savoir s'il y a des buffles dans les rizières, comme chez nous, en Indonésie. Railleries répétées des garçons. Véra lève le doigt. Elle fait la fière parce qu'elle est allée en Hollande, avec ses parents. Elle raconte qu'elle a vu des vaches dans les prés, et s'en est tellement approchée, qu'elle a caressé le dos de l'une d'elles, qui était blanche avec des taches noires. Madame Janssens nous explique comment les vaches donnent du lait et du bon fromage. Le riz de Hollande s'appelle du blé. Le pays est couvert de champs verts, et plats comme des plans d'eau. Les Hollandais ont de gros bateaux à moteur pour aller pêcher le hareng, loin dans la mer. Véra, qui fait toujours la fière, prétend avoir vu tourner les grandes ailes des moulins à vent. Elle nous décrit les parterres rouges des tulipes, les marchés aux fleurs, les orgues de Barbarie qui chantent dans les rues. Je lui réponds en évoquant le parc de grand-père, les flamboyants autour de la clinique, les hibiscus des allées, les lotus sur l'étang, les oiseaux aux teintes vives, et toutes les bêtes de la forêt. Madame Janssens sourit : - Il n'y a pas de plus beau pays que celui où l'on est enfant... Et savez-vous pourquoi les Hollandais sont venus en Indonésie? - Pour civiliser les Malais! dit un garçon. - Pour les christianiser! dit une fille. - Pour gagner de l'argent! articule Steffi en gardant la bouche ouverte. - Pour couper le bois, et faire des bateaux! - Pour ne plus avoir froid! affirme une bécasse au dernier rang. Toute la classe s'esclaffe. - Pour faire des collections de papillons! hasarde le bigleux à lunettes à côté de Steffi. Cette fois, c'est du délire. - Les Hollandais sont des navigateurs et des commerçants, reprend Madame Janssens. Ils sont venus en Indoné15

sie apporter le fruit de leur travail, échanger des tissus, des faïences, de la bimbeloterie, contre des épices qu'ils revendaient aux Pays-Bas et en Europe. Qui peut me dire ce que sont les épices? C'est Véra qui répond la première. - Du poivre Madame! - Et encore? Véra ne sait pas. Moi, je devine. - De la cannelle, du beurre de muscade, des noix de cajou! - Bravo! fait Madame Janssens, et quoi encore? J'essaie de me souvenir de ce que je chipe, en compagnie de mes amis malais, les cathiongs, ceux que Mamouka appelle des garnements ou des vauriens dans les coins de jardins, aux abords du kampong. - Des haricots verts et des épis de maïs. - Si l'on veut! Et encore! Qu'ont-ils pu découvrir, ces Hollandais navigateurs? - Des blimbings ! - Cette espèce de cornichon si acide et si âpre qu'il emporte la bouche! Quelle horreur! Jamais aucun Hollandais n'a dû pouvoir en manger. - Moi, si ! Je le dis avec une insolente fierté. Les cathiongs en raffolent. Ils m'en ont fait goûter depuis longtemps, et c'est très amusant de déguster ce qui fait fuir les totocs. - Les cannaris ? - Sur des arbustes, de grosses noix de couleur mauve si dures à casser. Et encore ? - Les djeerœk Bali! - Les oranges de Bali. Des pamplemousses très sucrés, gros comme des citrouilles. - Elles sont pendues aux branches. On les fait tomber avec des bâtons. Et les noix de coco [ On grimpe avec une corde dans le dos, qui fait le tour de l'arbre. - Oui! dit Madame Janssens. Le dos se cale sur la corde. On relève les pieds. On prend appui sur les genoux, et on redresse le buste. On raccroche la corde une main au-dessus, 16

et ainsi de suite jusqu'en haut. Est-ce bien cela? Tu as l'air de t'y connaître! T'es-tu déjà juchée en haut des cocotiers? Je rougis un peu en pensant à Mamouka qui me l'a bien interdit, mais la fierté l'emporte. - Oh, oui! Je grimpe mieux que Steffi ! Steffi reste une fois de plus pantois, la bouche ouverte. - Fais-tu aussi bien que les cathiongs qui s'agrippent comme des singes, et font tomber à la machette des noix grosses comme des têtes d'hommes? - Non, pas encore! Elle se met à rire, comme si venait de s'établir une complicité entre nous deux. Je la sens m'observer quand je pars, le cartable à la main. Sumo m'attend à la sortie. Je redécouvre les totocs calés dans les bétiaks. Ils s'éventent le visage de leur chapeau à larges bords. Je réussis à tirer Sumo de côté, jusqu'à nous engager dans une ruelle encombrée d'étalages, de pousses, de femmes à croupetons devant leurs paniers, de tapis chinois déroulés à terre, et de gœdas qui remuent l'oreille quand les mouches viennent s'y poser. Au détour d'une venelle, je retrouve des cathiongs qui m'ont enseigné à ouvrir une noix muscade, boire le lait de coco, faire une flûte d'un bambou, ou attraper une salamandre par la queue. Je les envie d'errer jour et nuit dans le kampong, d'en connaître tous les secrets, d'en flairer tous les bons tours. Me voici en quête d'une rapine, d'une farce de mauvais goût, ou d'une insolence toute gratuite, et mon idée jaillit à la vue d'un marchand de soupes chinoises. Je sais qu'il a remarqué de loin mes cheveux blonds. Son sempiternel contentement au coin des lèvres, il m'attend derrière un alignement de boîtes de conserve, sa collection de fioles et de bocaux, et sa marmite où cuit la soupe de chien et de serpent d'eau. Je m'approche fort aimablement: « Renifle bien ta bonne affaire, mon gaillard! » Cela, je ne fais pourtant que le penser. De mon air le plus innocent, battant des mains, et me balançant sur les jambes, je lui chantonne: 17

« Bami lima cent. Les pâtes chinoises. Pake telor ajam. Coûtent cinq centimes. Kalœ tida sœka. Si tu n'en veux pas. Pake tjœka. Tu prends du soja. » Un chinois qui rit est sonore comme un tambourin. C'est le moment d'entonner très fort:
« China Loleng.

Chinois à natte. Babi goreng ! Cochon tout cuit! » Et je détale... Rien ne fait tant se tordre les Malais que d'observer un Chinois empêtré dans son fer blanc, ses casseroles, ses gamelles et ses baguettes à riz, secouer tout son attirail, et se mettre à gesticuler, piétiner, menacer, injurier... Les cathiongs me rejoignent au coin de la ruelle. Il ne faut qu'un signe pour que notre chorale de garnements lance à la cantonade: «Une banane, je la vole. Survient un sot de paysan... Du bananier, je dégringole. Et me sauve alors en courant. Chez mon bon oncle qui me claque... C'est pourtant moi qui me bidonne... Tonton a le pied dans la flaque.

La plus sale et la plus cochonne! »
Nous continuons avec encore plus d'énergie. «Mange du cochon, Chinois. Et ton ventre poussera. Mange du Chinois, cochon. Tu seras aussi tout rond! » Sumo morigène les cathiongs, me prend par la main, et répète au long du chemin « Patronne va gronder, Patronne va... ». Elle me fait me faufiler à travers le parc, si bien que 18

me voici sans encombre chez moi, au cabanon-cuisine, avec mes amis, les domestiques de Mamouka... Ce n'est que le ventre plein de la soupe chinoise du marmiton, gonflé du riz malais pris à pleine main dans le plat préparé pour les patrons, et barbouillé d'un énorme morceau de gouladjava, que je me mets à table. - Je n'ai pas faim. L'œil de Mamouka se réveille d'un coup. - Mange. Pourquoi faut-il qu'à ce moment précis, alors que je me prépare à faire un effort, Vim pose la main sur l'épaule de Mamouka, et se mêle, lui aussi, de me faire ingurgiter le potage officiel ? Je n'y tiens plus. « China Loleng. Babi goreng ! L'oncle a le pied dans la flaque.

La plus merdeuse du kampong ! »
Vim prend un air faussement ingénu. - Qui pourrait bien être l'oncle? - Moi, je sais, répond Mamouka, et je vois où tu as traîné, ajoute-t-elle à mon adresse. Le temps pour Mamouka de saisir le martinet, et je suis déjà dans ma chambre, cachée sous le lit. Le martinet m'y rattrape, les lanières cinglent mes fesses, et je me retrouve dans le gœdang, le débarras où il fait tout noir. Je crie, je hurle, j'invective. - Comment oses-tu, Mamouka ? - ]' oserai encore, et encore! Je sens les bestioles ramper au sol, glisser sur les murs, mordiller les pieds, et Momo qui avance ses griffes dans l'obscurité. - Mamouka! Mamouka! ]' ai bien travaillé avec Madame Janssens... Elle m'a donné un bon point. Il n'y a que Véra devant moi. Je ne me suis pas battue avec les garçons! Mamouka ! Mamouka! La porte finit par s'entrouvrir, et l'impitoyable visage d'une Mamouka toute courroucée apparaît pour me jeter: 19