//img.uscri.be/pth/7396b7c957dacf2c23ea6eb7cb62d07fa771de5f
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

On n'avait pas demandé à y aller

De
215 pages
Après la mort de son père durant la Grande Guerre et le départ de son frère aîné sous les drapeaux en 39, Marc, un garçon de la campagne, requis en 1943 pour le Service du Travail Obligatoire en Allemagne, se résigne à partir. S'ensuivent deux années dans une ferme de la Sarre, au contact de la population allemande et de travailleurs de diverses nationalités, dans l'attente de l'arrivée des Alliés, malgré le désarroi provoqué par les bombardements.
Voir plus Voir moins

MariePaule Dessaivre

On n’avait pas
demandé à y aller
Roman

collection
Amarante
































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02421Ȭ9

EAN : 9782343024219

On nȇavait pas demandé à y aller



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvresde fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le sitewww.harmattan.fr




MarieȬPaule Dessaivre

On n’avait pas demandé à y aller

roman


















L’Harmattan

Du même auteur :

Du givre en mai, éd. Milan, 1992
La dame de marbre, éd. Milan, 1997
Un juge de paix enquête, éd. Oskar jeunesse, 2011

à mon père

« La contrainte et la violence continuelles,
directes ou masquées, sont le fondement du totalitarisme.
L’homme ne renonce pas de son plein gré à la liberté. »
Vassili Grossman, Vie et destin

Chapitre 1

Mars 1939, France,
un village des DeuxȬSèvres

Ils sont debout autour de la cheminée, Marc, ses deux
frères et leur mère, accablés. Marc est le plus jeune des trois
garçons, c’est l’année de ses dixȬsept ans. Il partage le siȬ
lence des autres. Il sait ce que les autres ruminent, comme
lui.
Au mois de novembre, quand son aîné, Raymond, est
revenu du service militaire, ils ont cru que les années les
plus dures étaient derrière eux. Depuis la mort de leur
père, –huit ans déjà ! – ils ont fait tourner la ferme tant bien
que mal. En 1936, au départ de Raymond pour le service
militaire, Gilbert avait seize ans et lui, Marc, quatorze : ils
avaient dû travailler comme des hommes. L’expérience en
moins, la force en moins aussi parfois, surtout pour lui.
Le retour du grand frère avait sonné l’ère du renouȬ
veau : leur mère avait loué un peu de terres en plus, acheté
une pouliche qu’il faudrait dresser, pour ne plus avoir à
atteler deux vaches. Elle avait placé Gilbert comme valet
dans une ferme, qu’exploitait Grégoire, son plus jeune
frère à elle. Cela rapporterait un peu d’argent.

11

Mais voilà : les gendarmes sortent de chez eux. Ils sont
venus apporter sa feuille de route à Raymond : il est mobiȬ
lisé à nouveau, il doit partir dans les Ardennes. C’est que
ce fou de Hitler a envahi la Tchécoslovaquie. Les gouverȬ
nants se méfient de ce qu’il peut inventer encore… Tout le
monde le sait, que ça va mal. Oui mais eux, là, dans leur
petit village, dans leur petite ferme, comment vontȬils s’en
sortir ? Marc se rend bien compte qu’il ne pourra faire face
tout seul. Et leur mère est trop faible pour de nombreuses
tâches.
Elle dit : « Je vais aller voir Grégoire pour lui en parler. »
Raymond donne un coup de sabot dans un banc qui se
trouve devant lui : « Mais bon sang de bon sang ! »
Marc se tait, baisse la tête. Gilbert hausse les épaules et
sort.
Quand leur mère revient de discuter avec son frère, qui
n’est qu’à un petit kilomètre de chez eux, elle annonce :
« On s’est arrangés. Gilbert n’ira que trois jours par seȬ
maine chez Grégoire. »
Marc en déduit qu’il devra se débrouiller par ses
propres moyens ces joursȬlà.
Il ne se doute pas, et les autres non plus, que ce malheuȬ
reux jour n’est qu’un prélude.

12

Chapitre 2

1er septembre 1939, Pologne, Elzbietow

Un petit village dans la plaine de Posnanie. Des forêts. Des
paysans. Une fille de treize ans : Beata.
Kalisz, cité importante sur la route de l’ambre, n’est pas
très loin.
Ce jourȬlà, c’est bien autre chose que de l’ambre qu’elle
charrie, la fameuse route.
Vrombissement des Stuka dans le ciel, bombes qui tomȬ
bent, explosent. Non, pas ici, dans leur village reculé, mais
Beata voit, entend, pas très loin.
Les hommes sont partis, ou, pour d’autres, sur le point
de partir, prêts à la guerre, autant que l’on puisse être prêt
à cela. Le père de Beata, ainsi que ses frères, embrasse la
famille.

France, village des DeuxȬSèvres.

L’attaque de la Pologne, Marc l’apprend vite. C’est
Firmin, le voisin, un cousin de sa mère, qui est venu l’anȬ
noncer à la maison : il a la radio, lui. Marc l’a vu arriver à
la porte, le corps tout raide, les traits tendus, les mâchoires

13

serrées. Cela annonçait une catastrophe.
« Vous aurez qu’à venir ce soir écouter les informaȬ
tions, » leur aȬtȬil dit. Ils sont plantés là, Marc, son frère et
sa mère. Pétrifiés.
La guerre, Firmin sait ce que c’est. Il était au Chemin des
Dames, lors de celle d’avant. Tout son corps s’est durci
comme une carapace à l’idée que cela puisse recommencer.
Personne n’ignore que, depuis quelques jours, en cette
fin de mois d’août, le ton monte. Hitler veut Dantzig et un
passage vers ce port.
Donc, c’est ainsi, il peut même envahir un pays sans lui
avoir déclaré la guerre !
La Pologne est une alliée. La France va devoir s’engager
à ses côtés.

« Bon, allonsȬy, dit Gilbert. Il y a du travail à faire. » Bien
sûr, les champs et les vaches sont toujours là.

14

Chapitre 3

Dimanche 3 septembre 1939

Marc va voir son oncle et sa tante qui habitent dans le
bourg, comme d’habitude quand il va à la grand messe. Il
les appelle tonton Lucien et tante Célestine. Il a passé pluȬ
sieurs mois chez eux quand il était enfant, après la mort de
son père, quand sa mère était tellement hébétée qu’elle ne
pouvait pas s’occuper de lui. Vu les événements, il aimerait
discuter avec son oncle.
« Ah, mon pauvre drôle ! » Tonton Lucien ne peut pas
lui dire autre chose. Il arpente le rezȬdeȬchaussée de sa maiȬ
son en silence, parfois il va faire un tour dans le jardin, puis
il revient, s’arrête de temps en temps devant Marc en répéȬ
tant cette simple phrase. Pour marcher, il plante ses deux
béquilles, s’appuie sur ses bras, avance son pilon de bois
qui remplace sa jambe droite, puis sa jambe gauche dont le
genou est bloqué. Il a été blessé et mutilé à la fin de 14Ȭ18.
Le voir se déplacer ainsi avec nervosité, avec rage même,
remplace tous les discours. Son regard semble égaré.
Quelles scènes indescriptibles aȬtȬil en tête ? Marc comȬ
prend combien il lui est insupportable d’entendre parler
d’une nouvelle guerre.

15

En ce dimanche 3 septembre 1939, à onze heures et deȬ
mie, rien n’est encore définitivement fait. Mais depuis deux
jours, on sait que c’est imminent. Personne ne croit que
Hitler tiendra compte de l’ultimatum lancé par la France et
l’Angleterre s’il ne retire pas ses troupes. Marc a entendu
les informations à la TSF chez son voisin, et toutes vont
dans le même sens. D’ailleurs l’ordre de mobilisation géȬ
nérale est déjà affiché.
L’émotion de son oncle, si violente en dépit de sa reteȬ
nue, lui apporte une confirmation sans équivoque. Bien
sûr, lui, Marc, il n’a que dixȬsept ans, mais son frère Gilbert
en a dixȬneuf. Et surtout, Raymond est dans les Ardennes.
Tante Célestine sert au comptoir les hommes des vilȬ
lages qui viennent acheter leur tabac de la semaine. Ce buȬ
reau de tabac a été accordé prioritairement à Lucien, pour
l’aider à subvenir aux besoins de sa famille, en plus de sa
pension d’invalidité. Ce jourȬlà, Tonton Lucien évite les
hommes, Marc le voit qui se hâte de se réfugier dans la cuiȬ
sine pour ne pas avoir à leur parler. Alors lui aussi se tait,
il respecte cette douleur provoquée par le seul mot de
« guerre ». D’ailleurs, ce mot lui rappelle sa propre soufȬ
france intime : son père n’estȬil pas mort à cause du paluȬ
disme, qu’il avait attrapé aux armées d’Orient où il avait
été envoyé en 1917 ? Non, il n’est pas mort làȬbas, il a eu le
temps de traîner sa maladie avant d’y passer ! Jusqu’en
31…
Sa mère est venue le rejoindre après un passage par
l’épicerie.
— Lucien, qu’estȬce qui va se passer ? demandeȬtȬelle.
Elle est livide.
— Ah, ma pauvre Honorine ! est la seule réponse qu’elle
reçoit.

16

Comme il n’y a plus de clients, tante Célestine leur offre
un café. Ils s’assoient autour de la table ronde. Les deux
sœurs parlent de l’ordre de mobilisation générale, n’osant
évoquer celui de 14. « Ce pauvre Raymond qui est làȬbas,
lui… » se lamente l’une ou l’autre. A plusieurs reprises,
Tonton Lucien change ses cannes de place sans raison et ne
desserre pas les dents, le regard égaré loin de là.
A l’heure de rentrer au village, pour Marc et sa mère,
« Enfin, si monsieur le curé sonne le tocsin… » ose dire la
tante.
— Pourquoi elle a parlé du tocsin ? demande Marc sur
le chemin du retour.
— Parce que c’est l’habitude. Quand on déclare la
guerre, on sonne le tocsin. Dire qu’il faut voir ça encore une
fois !
— Mais attends avant de dire ça !
— C’est comme si c’était fait, mon pauvre gars.
Ils arrivent presque chez eux. Firmin s’avance pour leur
parler :
— La TSF vient d’annoncer que l’Angleterre a déclaré la
guerre.
— Et nous ?
— Pour l’instant, ils ont encore rien dit.

Tandis que sa mère reste assise dans la maison, Marc va
aider son frère à finir de traire les vaches. Gilbert éloigne
sa tête du flanc de la vache dont il est en train de s’occuper
pour demander :
— Comment elle est, maman ?
— Pas bien, répond Marc, ça m’inquiète.

Et si elle allait retomber aussi mal qu’après la mort de
leur père ? Et si Raymond était blessé ou tué à la guerre ?

17

Et si Gilbert devait partir aussi bientôt ?

Ils sont soulagés de constater qu’elle leur a préparé le
repas du tantôt.
Dans l’aprèsȬmidi, un peu après cinq heures, le tocsin
résonne partout.
Le soir, la soupe est prête et leur mère a les yeux rouges.

Le lendemain, Marc se lève avec un goût amer dans la
bouche. Il prend un café avant d’aller traire les vaches. Ce
jourȬlà, il est le seul homme à la ferme. Gilbert est chez leur
oncle. Sa mère vient l’aider pour la traite ; elle a mauvaise
mine.
Le laitier passe avec sa charrette tirée par un cheval, il
donne les dernières nouvelles glanées ici et là. Les hommes
continuent à partir, il va manquer des bras dans la camȬ
pagne. Les voisins apportent eux aussi leurs seaux de lait.
— Et toi, Firmin, asȬtu reçu quelque chose ? demande le
laitier.
— Pas encore, mais je me doute bien que je vais en être.
— Ah dis pas ça, Firmin ! s’exclame Sidonie, sa femme.
Qu’estȬce que je vais faire, moi toute seule avec mon drôle
si tu t’en vas ?
Firmin hausse les épaules. Il regarde Marc. Une colère
de désespoir est perceptible dans ses yeux. Il a quaranteȬ
trois ans. Mais il sait qu’il va être concerné par la mobilisaȬ
tion générale, n’ayant qu’un enfant. Sa feuille de route va
sûrement arriver d’un jour à l’autre.
Un gendarme l’apporte en effet vers midi, et Firmin
vient immédiatement en informer Marc et sa mère. HeuȬ
reusement, il ne part pas loin, à Thouars seulement. Il doit
s’y rendre dès le surlendemain. Il ira à bicyclette, ce qui lui
permettra de revenir facilement, il n’y a après tout qu’une

18

vingtaine de kilomètres. Mais il faut trouver des solutions
pour certains travaux de la ferme qui sont auȬdessus des
forces de Sidonie.
— Marc, tu pourrais peutȬêtre venir en journées de
temps en temps ?
— Oui, sûrement, mais je suis tout seul là, la moitié du
temps, alors c’est pareil…
Ils savent tous que la petite paye que ramène Gilbert est
bienvenue à la maison. Et puis, il est gagé pour l’année, on
ne revient pas comme ça sur la parole donnée.
« Je vais aller en parler à Lucien et Célestine, dit
Honorine. Il y a Pierre, leur gars, qui a fini l’école mainteȬ
nant, il pourrait peutȬêtre venir aider chez nous quand
Marc irait chez toi. Il n’a que douze ans, mais il pourrait
quand même donner un coup de main. »
C’est d’accord. Tous les hommes dans la force de l’âge
sont mobilisés, il faut bien se débrouiller. Chacun trime,
dans l’angoisse de l’avenir.
Tous les soirs, Marc, sa mère, ainsi que Gilbert et Pierre
quand ils sont là, vont se mettre en rond chez Firmin auȬ
tour de la TSF. L’armée française n’attaque pas, à part
quelques incursions dans la Sarre. Raymond écrit qu’il ne
se passe rien de nouveau pour lui, il a toujours sa chambre
particulière, privilège qu’il doit à son rôle de sonneur de
clairon, qui l’oblige cependant à se lever le premier pour
réveiller les autres.
La Pologne se défend comme elle peut, puis, finalement,
ne peut plus rien.

19