Orages désirés

De
Publié par

Ce grand roman de passion amoureuse et d'amitié virile entraîne le lecteur à travers l'Europe, des bords de la Durance à paris, de la plaine lombarde aux steppes russes. Né un peu avant la Révolution, Gilles d'Abriès écrit : "Enfant, j'ai entendu le sourd craquement d'un monde...Officier, j'ai vu un homme incarner l'Etat et régner autant par la parole que par le prestige des armes... J'ai assisté au déplacement de l'antique conflit des riches et des pauvres".
Publié le : lundi 1 mars 2010
Lecture(s) : 228
EAN13 : 9782296933552
Nombre de pages : 384
Prix de location à la page : 0,0141€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois
Eygliers, avril 1847 Quelle chienne de vie que la mienne ! Quelle merveilleuse vie ! Délivré depuis longtemps du souci d’être quelqu’un, je la regarde avec sérénité et bois à l’espace nourricier qui m’entoure. Ô ma fidèle, ma mémoire, tu es ma grange, mon saloir, mon outre à vents ; et nombreux soufflèrent dedans, poussant pensées et croyances d’antan. Fidèle ou infidèle à saisir l’ineffable palpitation des âmes et des cœurs ? Quand avec mes amis nous évoquons le passé, nous ne voyons plus tout à fait la même chose! Alors qu’importe si j’invente un peu pour mes petits-enfants. Voici la caverne d’Ali Baba où ils piochent, voici des chants, des cris, des larmes, des couleurs, des odeurs, des paysages de feu et de glace, des hommes braillards et des moines sereins. Pour évoquer ma vie, « mes trois vies » serait plus juste, j’ai peur que les mots me manquent. Je les ai remisés, les mots, sur l’étagère du temps, des mots fatigués, mots éperdus, perdus, et quelques mots magiques à ne pas évoquer, ils peuvent vous ensortiléger, comme ça, sans crier gare. Tant pis. A eux de me retrouver, de me troubler, de m’embarquer. Durance, Montdauphin, Vallouise, Glacier blanc, mots magiques. Je les évoque, je retombe en enfance. Chose courante à mon âge. Pourquoi en avoir honte ? Pour devenir un véritable adulte, ne faut-il pas avoir été un vrai gosse ? Seuls les orgueilleux se désolent de n’être jamais tout à fait sortis de l’enfance.
7
Je suis né en juillet 1780. Mon père, Bruno d’Abriès, était le gouverneur de la forteresse de Montdauphin. Il en imposait à tous, moins par sa prestance que par sa casaque de drap sombre, sans galon ni dorure ni ruban, face à des officiers vêtus comme quarante ans plus tôt à la bataille de Fontenoy.
Rien ne permet mieux de cerner la personnalité d’un homme que son domaine de prédilection. Il s’y échappe dès qu’il peut, le pratique, se frotte à lui, l’épouse pour ainsi dire. Et il reçoit de lui force influx et comme une inflexion de son caractère. Celui de mon père était la philosophie. Il avait de sa fréquentation livresque, outre une légère voussure du dos, un art souverain pour ratiociner. Il maniait avec maestria les a priori, les a fortiori, les contra, ne manquait pas d’ajouter une scolie de son cru au paragraphe de Spinoza qu’il commentait. Aussi Anne, ma mère, ne s’aventurait-elle pas à l’escrime verbale lorsqu’éclatait une querelle domestique. Et ce, d’autant qu’il arrivait à mon père de passer de l’argument rationnel à l’argument « ad hominem » – qu’il conviendrait en la circonstance d’appeler « ad mulierem » – argument qui revenait à placer ma mère dans cette moitié du genre humain dépourvue de logique. Elle le regardait, le buste légèrement incliné, le sourcil levé, parfois la bouche entrouverte comme pour mieux absorber les arguments nourrissants qui s’ajoutaient les uns aux autres, s’éclipsait avec le signe évident de la soumission intellectuelle… et n’en faisait qu’à sa tête. Non qu’elle n’eût pas la capacité d’argumenter sans recours aux œillades et sourires enjôleurs. Elle avait lu les philosophes du siècle. Elle avait pris le parti de Rousseau contre Voltaire. Beaucoup plus tard, lorsque j’eus à affronter l’esprit féminin, ma mère me dit : la logique des hommes est raide, celle des femmes est souple, elle enserre mieux la vérité des êtres et des situations. Son plaisir à elle, c’était le cheval. Il fallait voir comme elle le caressait, le bouchonnait, l’embrassait sur le chanfrein, faisait corps avec lui dans le galop. Il lui donnait probablement des sensations ou des émotions plus fortes que celles éprouvées ailleurs. Son cheval, à voir comment il la reniflait de la tête aux pieds, surtout au retour des promenades, devait aimer la
8
lavande, parfum préféré de ma mère, à moins qu’il ne flairât un effluve plus subtil, perceptible par les seules bêtes sensibles. Où ma mère allait-elle galoper ainsi ? Je ne le sus que plus tard. Elle me passa son goût et du cheval et des échappées dans la nature. Dès ma plus tendre enfance, je résolus de servir dans la cavalerie. Ma mère s’évadait d’une autre façon du ronron de la citadelle - sonnerie du matin, sonnerie du soir, ouverture et fermeture des portes est et ouest, exercices pour la centaine de fantassins et la vingtaine de canonniers - en organisant plusieurs fois l’an des déjeuners ou des dîners où étaient conviées quelques notabilités du coin et parfois le colonel commandant la garnison de Briançon. Bruno, demandait-elle à mon père, voilà longtemps que nous n’avons pas eu le vicaire général ou le notaire de Saint-Clément ou ce bon docteur de Guillestre. Elle savait que mon père ne refuserait pas, tant il adorait démantibuler les arguments de ses convives, quitte à changer de camp entre la poire et le fromage afin de prolonger la joute. L’entretien en bonne forme guerrière de la troupe était confié à deux officiers, l’un chargé des canonniers, le capitaine Joyeux, et l’autre des fantassins, le capitaine Malaure. Joyeux était cultivé, agréable ; ma mère ne dédaignait pas de l’inviter à prendre une tasse de chocolat. Il rêvait d’ajouter une particule à son nom. Il eut un jour le toupet, l’année même où éclata la Révolution, de demander à mon père : j’ai quelques économies, serait-il très coûteux de faire ajouter un nom à mon nom ? Faites ajouter : « de Vivre » répondit mon père, goguenard. J’eus le tort de répéter cette saillie à l’Assuré, notre serviteur, qui la répéta à… qui la répéta à… Bref, toute la garnison en rit. Et tous de l’appeler entre eux : Capitaine Joyeux de Vivre. Trop fin pour réagir en supérieur offusqué, il finit par en rire. Malaure était un butor peu fréquentable ; la voix dont il commandait l’exercice suffisait à décourager toute approche. Pourquoi je m’appelle Gilles d’Abriès ? ai-je demandé à Julie ma grand-mère paternelle dès que je sus lire et écrire. Ce « d » apostrophe, séparé du reste du nom, me tourmentait, je le trouvais ridicule. C’est une particule, répondit-elle, tu dois avoir un ancêtre baron, marquis ou comte. Elle était très forte, Julie, sur les particules. Je n’en avais guère, comme je le constatais plus tard : ni le Queyras, où se situe le bourg Abriès, ni le Briançonnais, ni Oulx, ni Névache n’ont connu de phénomène nobiliaire. Ces petites républiques se 9
géraient et se défendaient toutes seules depuis le quatorzième siècle. Mais la particule faisait son effet en province. J’ai souhaité la supprimer en 1793, à l’âge de treize ans, quand j’appris qu’on tuait un peu partout les nobles. Quelques années plus tard, elle me fut utile et je méditai sur la vitesse à laquelle les modes et les idées se succèdent et reviennent comme portées par une roue. De quoi tournebouler les esprits systématiques. Bâtie sur un vaste plateau, la forteresse domine de près de deux cents mètres les gorges du Guil et l’étroite plaine de la Durance. Vauban y a si bien agencé glacis, courtines, saillants, fossés, et contre-gardes, qu’elle n’a jamais été prise. Symphorien, dit l’Assuré, homme à tout faire de la maison, eut le tort de m’initier aux arcanes de la forteresse : chemin de ronde, souterrains, redoutes. Il était fort en forteresse l’Assuré, il ne confondait pas une demi-lune et un ravelin. Initié par l’Assuré, je n’eus qu’une idée, faire partager ma connaissance des lieux à mes petits camarades et même, horrible trahison, à ceux du dehors. J’en acquis un prestige indéniable et devint le chef de la bande du dedans. Je dois aux jeux de mon enfance force, endurance, ruse, imagination, capacité de souffrir. Jeux de « grands » : la guerre, l’embuscade, les prisonniers rançonnés, le concours en tout domaine, qui court le plus vite, pisse le plus loin, monte le plus haut, fait toucher le sol aux épaules de l’adversaire. Et je te carillonne sur les oreilles, te dague d’avant, t’estoque de côté, t’étrille, te ratiboise. Nous échangions des gnons en toute amitié, nous revenions couverts de bleus et de blessures – une cicatrice sous mon œil droit en témoigne – sales, les tabliers déchirés, parfois sans le béret, pris par l’adversaire, la honte. Avant la bataille, nous arrosions l’adversaire d’injures : gueux, valets d’armes, faces plates, galeux, trouillards, cafards, lèche-culs, avortons. Nous utilisâmes même cocus pour l’avoir entendu dans la bouche d’un soldat, sans en savoir le sens, adjectif dont je sus par la suite qu’à défaut d’être le plus utilisé de la langue française il convenait à un nombre considérable de nos concitoyens. Les Grecs pratiquaient le jeu des injures avant le combat. Et j’ai découvert que le jeu est omniprésent dans nos pensées et nos pratiques. Jeux de cartes, d’échecs, jeux de hasard, attention aux dessous du jeu qui fait du jeu d’argent un jeu de dupes, jeux de mots, jeux d’adresse, jeux de miroir, jeu des acteurs, jeux de scène, jeux 10
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.