ORANGES SAUVAGES

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Ramenées de plusieurs voyages dans le pays, les nouvelles proposées dans ce recueil sont un hommage à tous les Malgaches : Maheno, joueur de tambour croisé sur la place d'un marché villageois, Albert le gendarme de Tana; François le jardinier, Tantély, l'enfant abandonné, Volona la brodeuse d'Andravoahangy et tous les autres… D'un texte à l'autre, enfin débarrassé des clichés, le lecteur rejoint le Tropique du Capricorne, sa moiteur et ses parfums violents : son âme en reviendra-t-elle totalement indemne ?
Publié le : samedi 1 février 2003
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EAN13 : 9782296312821
Nombre de pages : 171
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LES ORANGES

SAUVAGES

Nouvelles de Madagascar

Collection Écritures dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions BOURREL Anne, Contrebandes, 2002. SCHEMOUL Eric, Trois maîtres, autour de Carthage, 2002. BENATTAR Gabriel, Tunis 1942-1952, chronique de trois jeunes filles juives tunisiennes face à leur destinée, 2002. CROS Edmond, Ariane, ma sœur, 2002. GOULET Lise, Une vie à trois temps, 2002. SARREY Colette, Tango, 2002. BANJOUT-PEYRET Séverine, Elle comme livre, 2002. OLINDO- WEBER Silvana, Les chiens noirs de San Vito, 2002. MOURRE Alexis, Francesco Pucci, Hérétique, 2002. CASAMBY Claire, L'Aube rouge, 2002. MENTHA Jean-Pierre, le Pied du mur, 2002. MERLIER Philippe, L'oublieux, 2002. MONTEIL Pierre-Olivier, Ce train ne prend pas de voyageurs, 2002. RUGGIERO Giovanni, Je le jure, sans ironie, 2002. LABBE Michelle, L'Endurance du Voyageur, 2002. COHEN Jacob, Moi, Latifa S., 2002. CHRISTOPHE Francine, Un Coup de Téléphone, 2002. ADAM Michaël, Le névrose et autres nouvelles, 2002. SOUSSEN Gilbert, L'histoire d'Ysabé et autres nouvelles, 2002. AGEL Geneviève, La vie est fantastique, 2002. De PORET Pierre, Les chemins de Virginie, 2002. HAINSWORTH Michael, Evora, 2002. COHEN Olivia-Jeanne, Effraction, 2002. SCHLESSER Gilles, Contes et légendes de la publicité, 2002. COHEN Olivia-Jeanne, Et le ciel si bleu, tellement bleu, 2002. HOSSELET Martine, A la première personne, 2002. AURICOSTE Marianne, La Promesse précédée d'Autres Nouvelles, 2002. SENED Yonat et Alexandre SENED, Terre habitée, 2003. KORCHIA Sened, Le cœur à l'envers, 2003. LACOMBE Bernard Germain, La saison opaline, 2003. VILLAIN Jean-Claude, Aissawiya, 2003. MILES John, Un silence hallucinant, 2003. VILLEFRANQUE Josette, L'Otage dans la forêt, 2003. MICKOVIK Slobodan, Alexandre et la mort, 2003.

Marie- Elisabeth Crépin

LES ORANGES SAUVAGES
Nouvelles de Madagascar

L'Harmattan

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE
L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Q L'Harmattan, ISBN:

2003 2-7475-3893-1

Où il est question d'un peuple refoulé au bout des mondes et du rêve... Pline, VI-30 A Gérard, Mi-Jo et Myriam A Tinah

Nouvelles du Pays des Merina
"Ceux des hautes terres"

Le lac dr.Andralklba

La surface du lac Andraikiba frémit à peine sous une légère brise. Les clapotis scintillant sous le soleil blanc viennent mourir mollement contre le béton du Club Nautic désormais abandonné aux lézards et aux herbes folles. Agrippés à l'antique plongeoir dévoré par la rouille, quelques enfants piailleurs se lancent dans l'eau opaque. Les gerbes qu'ils font naître au fur et à mesure de leurs jeux réveillent les souvenirs de ces lointaines après-midi où de belles européennes, alanguies sur des transats, attendaient le retour de leurs amants, tout en sirotant des whiskies-soda apportés par des boys en livrée. Installées le long des berges, des femmes interpellent les touristes à peine sortis de leurs voitures et tentent déjà de vendre tourmalines, saphirs d'eau et émeraudes. Avec plus ou moins de talent, certains achètent. D'autres préfèrent jouer l'enchère, cherchant à séduire le vendeur avec force chaussures et tee-shirts usagés en échange de belles améthystes. Le marchandage va bon train, chacun mêlant le verbe, l'ingéniosité à la comédie dans le seul but de remporter une partie aussi inégale que poignante. Pour les uns, il en résultera la satisfaction d'acquérir la pierre la plus admirable à moindre prix. Pour les autres, ce sera davantage de riz pendant un jour ou deux, tout simplement. Ce manège n'altère pourtant en rien la qualité du silence environnant. Nulle part ailleurs que sur les rives du lac Andraikiba, il n'est de silence semblable.

On le dirait tissé de soie fme et de vents lointains. Pardelà l'agitation des hommes, il garde intacts les sortilèges, les incantations et la magie enfouie depuis la nuit des temps. On le dirait de marbre. TI est chair. Il vibre et se tord parfois. Puissant comme mille guerriers, il charrie en son sein toutes les senteurs du monde, terres brûlées aux lisières des forêts d'eucalyptus, délicatesse de la fleur fragile du frangipanier, oranges sauvages... Certains jours, il réveille d'étranges légendes, de prince et de mort. Alors, ces jours-là, les enfants se taisent et écoutent le silence. Sur les rives du Lac Andraikiba, certains jours, les enfants racontent l'histoire de ce prince qui, amoureux de deux femmes ne parvenait pas à choisir son épouse. Toutes deux avaient la peau fine et parfumée, la voix douce et sereine. Chacune aimait le prince et le désirait mais aucune ne tentait de le ravir à l'autre. Un jour, il les réunit et les défia; la mariée serait celle qui, à la nage, atteindrait l'autre berge du lac profond. Sous son regard attentif, rune et l'autre se glissèrent dans l'eau immobile et entamèrent la traversée. Nul ne sait si la course dura longtemps ni le nom des nageuses dont le bonheur dépendait des remous et de l'écume. Epuisée ou victime d'une crampe, l'une d'elles se débattit-elle ou appela-t-elle à l'aide? La légende raconte seulement qu'elle coula à pic. Le prince pleura-t-il en apprenant qu'elle attendait de lui un noble fus? Nul ne s'en sou,rient plus.

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Accoudée à la rambarde de ciment, le visage inondé de soleil, les yeux mi-clos, une européenne respirait toute la nostalgie et le calme étrange de l'endroit. A sa peau encore trop pâle, à ses gestes, elle laissait deviner une arrivée récente comme l'émotion rare qui parfois s'empare de certains voyageurs venus à la rencontre de Madagascar. Dès leurs premiers pas sur l'île, ceux-là voient tout avec le regard limpide des jeunes enfants et discrètement se fondent dans les paysages. Ils vont parmi la boue, la poussière, les vastes étendues brûlées de soif et de chaleur moite, les villages exsangues et les ruelles engorgées d'ordures pestilentielles, sans être rebutés. TIs côtoient mille destins, des enfants aux cheveux décolorés par la faim, des femmes décharnées, vieilles avant l'âge, des tireurs de pousse titubant de fatigue. Ils ne craignent rien, de la gale, des poux, de toutes les misères car en silence, ils savent quel en est le poids. Ceux-là continuent de marcher à travers les paysages et accompagnent partout ces destins auxquels personne n'aspire, bien après leur départ de l'île. Rien ne peut plus les en séparer. C'est inexplicable. C'est ainsi. La vie durant. Ils souffrent de la séparation quelquefois et n'osent rien en dire, de peur de n'être pas compris ou pire, que d'autres arrivés par charters entiers, curieux, malpropres et bruyants ne viennent à les imiter un jour et souillent le temps d'un séjour exotique, une terre si forte et si fragile.

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Sur les berges du Lac Andraikiba, les enfants intrigués avaient brièvement suspendu leurs criailleries et leurs plongeons, le temps de quelques commentaires acérés concernant la vOiflho appuyée contre la barrière du ponton. Ils s'amusaient à l'observer, se moquant de ses membres trop blancs, trop longs, vaguement étonnés par le silence qu'elle semblait opposer à leurs rires et à leurs interpellations insistantes: "Vazaha, vazaha...! ". Tout à coup une fillette maigrichonne se dégagea du lot et le temps de quelques brasses toucha presque l'ombre projetée au-dessus d'elle. La première, elle hasarda un " Bonjour vazaha... " Comme à regrets, avec lenteur, l'ombre sembla sortir de son immobilité et répondit d'une voix jeune et franche à ce salut joyeux. Il y eut même un petit signe de la main, mille fois répercuté par les reflets brillants de l'eau. A fleur d'ombre et de plein soleil naquit l'ébauche d'un sourire. Alors rassurés, les enfants s'éclaboussèrent de rires et de lumière en l'honneur de cette femme blanche et inconnue qui ne les avait pas méprisés.

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Assise depuis un long moment, adossée à un pilier de briques crues de ce qui avait été naguère la terrasse du Nautic-Club, l'étrangère n'entendit rien des pas mouillés d'une fillette trop maigre, derrière elle. L'étrangère était penchée. Par-dessus l'épaule, la fillette entrevit avec peine, un bloc et les mouvements calmes d'un crayon. Décidément, cette l}azaha n'était pas comme les autres! Pour quelles raisons, ne s'agitait-elle pas devant les tables des vendeurs de 14

pierres et ne déballait-elle pas ces montagnes de chaussures dont chacun ici rêvait ou ces tee-shirts usés qui se revendaient un bon prix dans les arrière-boutiques et même au zoma ? Depuis une heure, elle demeurait à l'écart, se levant parfois pour aller jusqu'au bastingage. Parfois, à l'inclinaison de sa tête, on devinait qu'elle fiXait le ciel, l'eau, quelquefois les enfants et quelquefois ailleurs, sans savoir quoi. Voilà qui avait de quoi intriguer une fillette maigrichonne qui, décidée à en savoir plus, était fmalement sortie de l'eau fraîche et avait gagné la terrasse du Nautie.. Son pas d'abord ferme avait ralenti au fur et à mesure qu'elle approchait de cette drôle de femme. Les derniers mètres qui la séparaient du but ftrent surgir progressivement en elle une sorte d'angoisse, en tous cas l'envie furieuse de rebrousser chemin et de rejoindre ses compagnons de jeux. Toutefois, qu'il serait difficile de ne pas perdre la face devant eux, en cas de retour intempestif! Prenant sa respiration comme au moment de se jeter du haut du plongeoir, la fillette s'approcha encore et comme mue par un ressort intérieur, lança un nouveau Bonjour vazaha . L'étrangère sursauta vivement et laissa échapper un petit cri aigu. La surprise lui fit raturer la page ouverte devant elle, d'un geste ample et nerveux. L'enfant se mit à rire, sans plus de protocole. En retrait, les enfants commentaient la scène. Qui aurait cru Voahirama la maigrichonne, capable d'un tel toupet? Que fait-elle donc en compagnie de cette femme blanche, arrivée en début d'après-midi avec des résidents? Les langues allaient bon train. 15

Pour les enfants du lac Andraikiba, il y avait dans cet événement comme une saveur interdite, quelque chose de choquant à nouer conversation avec un blanc. Epiant leur camarade, sans comprendre véritablement, ils sentaient bien qu'elle outrepassait les règles habituelles. Son attitude n'était pas fady, toutefois elle les tourmentait en cela qu'elle paraissait annoncer les choses taboues. D'ordinaire les contacts avec les Blancs se limitent aux visites chez les sœurs pour guérir les bobos et les fièvres, ou aux affaires et au commerce, choses auxquelles tiennent particulièrement les parents. Pour les aider un peu dans ces tâches quotidiennes qui réclament beaucoup de temps et d'habileté, on peut interpeller le badaud, à l'aide de formules sincères. Selon la réaction ou l'accent de celui-ci, on engage la conversation à l'aide de trois mots français, anglais ou italiens, des mots volés bien sûr à la bouche même de ces gens qui toujours exhibent leurs peaux blanches ou rougies, leurs belles chaussures et ces liasses épaisses d'ariory qui font rêver. Il arrive quelquefois qu'on reçoive des cadeaux inattendus, stylos ou jouets multicolores en plastique. Alors c'est" bonne année ", davantage qu'une récompense, une sorte de distinction et lorsque cela arrive, on est souvent apeurés. C'est un peu idiot, les stylos, surtout quand on ne va pas à l'école! En revanche, passés les disputes ou les coups, au moment du partage, les petits jouets, c'est de la magie et puis cela change des pneus récupérés derrière le passage des Taxis-Bé, des cerceaux de fortune que l'on manie avec une simple baguette le long des routes, en suivant le troupeau de zébus... 16

" Voahirama, ne reviens pas ! " " Que fait donc Voahirama ? " " Que va dire son grand-père? " Voahirama a oublié l'eau fraîche et la baignade, les jelLx et les rires. Elle est assise et face à la femme blanche, immobile comme le caméléon, elle sourit. " Appelle-la l " " Tu es son frère, va la chercher! " " Mais que fait-elle donc depuis tout ce temps? " Depuis la berge, un appel résonna soudain, brisant le silence parfait des bords du lac Andraikiba. Les 1Jozahos faisaient des signes en direction de la femme blanche, l'invitant à les rejoindre. Doucement, sans heurt et sans hâte, elle se releva et la fillette, aussi. Comme enveloppées ou protégées par le calme de l'endroit, elles restèrent un instant face à face. A l'horizon, le soleil déclinait déjà. Dans une heure la nuit noierait tout, les cabanes des vendeurs, le ponton, les eucalyptus, le chemin ramenant à Antsirabé. Dans les rues de la ville, les hommes brisés de fatigue allumeraient les lanternes de leurs pousse-pousse, dans l'espoir d'un dernier client. La longue plainte des paysages et des destins sans nom pourrait alors s'élever dans la moiteur de l'air.

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Comme la gazelle, V oahirama détala. De loin, le groupe des enfants sortis de l'eau grise la virent courir dans leur direction, brandissant une feuille de papier blanc. V oahirama courait à perdie haleine. Jamais, elle n'aurait cru ça ; il fallait qu'elle 17

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