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Orgue et clairon

De
478 pages
A l'occasion du service militaire, vers la fin de la guerre d'Algérie, un séminariste passe du confort ouaté de l'institution au tohu-bohu de l'Armée. Tout vacille. Il se met à douter. Et si le choix qu'il croyait le sien, venait des autres? Il ne verra plus les rites du même œil, son regard devient critique. Il garde la foi mais doute de l'institution. Plus rien dès lors pour brider ni son caractère, ni son indépendance. Un voyage intérieur dans la tradition du roman psychologique qui remonte aux sources de l'enfance.
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Robert Cavaillès

Orgue et clairon
Roman

Préface de Mgr Jacques Gaillot





































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02381Ȭ6
EAN : 9782343023816

ORGUE ET CLAIRON

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerfȬvolant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.
Lherbier (Philippe), Ourida, 2013.
Aguessy (Dominique), Les raisins de la mer, 2013.
Pommier (Pierre), Au bout de l’été, 2013.
Oling (Sylviane Sarah), Tes absents tu nommeras, 2013.
LeroyȬCaire (Marjorie), Le marché aux innocents, 2013.
Lebaron (Cécile), Une vie à l’œuvre, 2013.
Meyer (Florent), Maelström, 2013.
Le Guern (JeanȬMarc), Sillages, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Robert Cavaillès

ORGUE ET CLAIRON


roman



Préface de Mgr Jacques Gaillot


















L’Harmattan

Du même auteur :

Le vieux cahier
poèmes, poésies, sculptures (2006)
Les trafiquants du Luberon
Roman scout (2006)
Escapade, petit sentier et blancs cailloux
poésie (2007)
Une terre assoiffée de toi
poèsie (2007)
Rêverie dans le Lauragais des années 50
poésie (2007)
Les valentinades
poésie (2007)
Chemin de chêvres
poèsie (2008)
Jardins d’amour
poèsie (2008)

Un chemin de liberté

Il nȇest pas trop de toute une vie pour devenir un homme libre. Cȇest
un long chemin.
Le droit de chacun à la réalisation de soi, à devenir ce que lȇon a la
possibilité dȇêtre, est une aventure rude et passionnante. Une
aventure qui nous pousse sans cesse en avant, à la rencontre des
autres. Nous sommes en charge de notre avenir. Il est impossible en
effet de devenir soi sans les autres. Je ne deviens moiȬmême que par
la rencontre des autres.
Cȇest ce que lȇauteur montre avec bonheur lors de rencontres au
goût de liberté.

René, séminariste, part faire son service militaire : quatre mois de
classes avant dȇaller normalement se battre en Algérie. Il nȇaime pas
lȇarmée. Cȇest par devoir quȇil se retrouve à la caserne avec de
lȇaversion pour le fusil et le clairon. Quand le général Jacques de
Bollardière prendra le risque de dénoncer la torture en Algérie, René
applaudira des deux mains.
Un soir, au clair de lune, dans la cour déserte de la caserne, un
adjudant hurle des ordres à une jeune recrue chargée de son barda.
On dirait un tortionnaire et son esclave. De la fenêtre de sa chambrée,
René est hors de lui. Dȇune voix forte, il lance une bordée dȇinjures à
lȇadjudant.
Que vaȬtȬil se passer ? Lȇaffaire ne peut en rester là. Des sanctions
vont certainement tomber.
7

Curieusement, les jours passent et il ne se passe rien.

Mais un soir, lȇadjudant et le séminariste se retrouvent.
Une rencontre dȇhomme à homme sur pied dȇégalité. Il nȇy a pas de
rencontre vraie pour celui qui se croit supérieur aux autres. René est
surpris de découvrir en face de lui quelquȇun de très humain, humble
qui en a bavé dans sa vie. Son regard change sur cet homme. Il retire
ses propos injurieux et sent naître de lȇestime à son égard.
La liberté est contagieuse. Ce sont toujours des libertés qui
engendrent dȇautres libertés.

Dans la caserne, lȇaumônier militaire est une figure
incontournable. Le séminariste ne lȇaime pas : il représente lȇarmée, la
collusion de lȇEglise et de lȇarmée, lȇarmée qui torture en Algérie et
qui interdit le journal Témoignage Chrétien dans les casernes. Le
moment est venu de lui dire son fait. Cela promet dȇêtre chaud ! Mais
la guerre nȇaura pas lieu.
Lȇaumônier, homme dȇexpérience et fin psychologue, trouve les
mots que René avait besoin dȇentendre :
« CroisȬmoi, cette coupure du service militaire, cȇest une bénédiction…
Le service militaire est la bonne occasion pour se poser hors influences la
question de sa vocation ! »

De telles rencontres font grandir en humanité. Elles éveillent à la
liberté. La seule attitude qui puisse libérer quelquȇun, cȇest de
reconnaître sa dignité. Plus que jamais, lȇhomme libre, est celui qui
aide les autres à le devenir.



Jacques Gaillot
Evêque de Partenia

8

I
A LA RAGE DES CUIVRES

1
Je hais le clairon strident, le jaillissement brutal et impromptu des
lumières, l’immense et froid dortoir qui vous saute soudain au visage
comme on prend au collet un voleur de pommes, je hais le
brinquebalant troupeau qui, au premier signal, draine tant de savates
sur le plancher ciré jusqu’à l’abreuvoir aux mille jets qui fait office de
salle d’eau. Très peu pour moi la douche froide au sortir du sommeil.
Le pensionnaire que je fus trop tôt et trop longtemps s’est
durablement épris de la douceur du lit et de la quiétude des nuits qui
repoussent dans le noir les morsures du jour. Au séminaire, au petit
comme au grand, toujours j’ai râlé contre les sonneries matinales et
plus encore contre le préposé d’étage qui au premier tintement de
cloche vient toquer à votre porte. Rien de pire cependant que le réveil
à l’armée, un obsédant cauchemar journellement renouvelé !
N’empêche, ici, tous les matins je cours moiȬmême avec le
troupeau comme après un train à ne pas rater, malgré moi, non point
que j’aie le moindre appétit pour cette nouvelle journée militaire dont
m’indiffèrent les ternes péripéties mais parce que, dès le réveil, je
m’accroche à l’espoir d’approcher à petits pas, heure après heure, la
pose vespérale que je déguste toujours à petites gorgées gourmandes
comme on savoure un café chaud par un froid matin dȇhiver. A peine
entamées les matines, j’attends complies. Ma vie, ce qu’il en reste,
commence le soir, l’entre temps n’est qu’un inéluctable et laborieux
préambule, la pâte interminable et trépidante qui estompe les reliefs à
la manière de la neige précoce qui tout autour cerne de loin le triste
casernement où, depuis trois jours, je fais les « classes » au pied de la
citadelle de Briançon.
L’extinction des feux enfin claironnée, pour un bref mais si dense
répit, tête sous couvertures, je reviens à moi. Bienheureuse lampe de
poche, luciole faiblarde et chaleureuse qui ranime le foyer secret et
décongèle à la minute mon âme transie par les frimas de l’automne
montagnard prématuré. Délicieuses minutes de lecture clandestine

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trop nécessaires pour que je songe à regretter les heures dérobées à
un sommeil que mon corps, particulièrement sollicité dans la période,
réclame à grands cris.

Tout à l’heure, vers les vingtȬtrois heures, au moment où mes
paupières trop lourdes me tiraient vers le sommeil, j’en finissais avec
Ȉle thomismeȈdȇEtienne Gilson commencé cinq jours plutôt. Je n’en ai
rien retenu, quelques mots tout au plus, boules de billard lisses et
lustrées qui tournent sur le tapis vert de ma proche somnolence, rien
en tout cas qui justifie cet effort nocturne et prolongé, rien d’autre en
fait que le sentiment béat dȇéchapper au vide de ma nouvelle
existence. Ainsi en aiȬje décidé dès Toulouse, bien avant le départ,
pour conjurer l’angoisse du saut vers l’inconnu. Je nage à contreȬ
courant, je m’accroche au royaume des mots où je me sens chez moi,
au climat que je reconnais pour mon milieu naturel, à un langage
devenu familier et nécessaire, à la couleur spécifique de vie où je me
sens bien. Je me satisfaits de la force que j’y puise, je me délecte de
cette bouffée de plaisir dont je ne veux me priver. Qu’importe si mes
bagages sont plus lourds de quelques ouvrages passés à la trappe
pendant mes études pourvu que mon corps et mon âme ne s’engluent
pas dans la triste réalité qui s’abat brutalement sur moi. Qu’importe si
je n’assimile rien, il ne s’agit pas de combler des lacunes mais de jeter
un pont parȬdessus la cassure de la fin du sursis.

Et même là, sur le point de m’endormir, j’en reste conscient, c’est
une fuite virtuelle, un symbole, un lien, lȇespoir d’ouvrir et refermer
au plus vite sans heurts ni brisures ce que je considère comme une
parenthèse. Et Dieu sait si c’est dur, et ce soir plus que jamais. Je
somnole sur la dernière page, me réveille à chaque fin de ligne, j’ai
beau m’accrocher, ça bloque. Pourquoi soudain sous les couvertures
ce vague sentiment de doute et de découragement ? Il y a comme du
remueȬménage dans la chambrée. Incrédule, comme du fond d’un
cauchemar, je tends l’oreille. Me seraisȬje endormi sans m’en
apercevoir ? Pas de doute, j’entends bien des bruits, lointains et
confus, une sorte de galop, des raclements, une chute pesante, des
éclats de voix, des crissements, des cliquetis. Quelqu’un tapote mon
épaule à travers les couvertures. Surtout ne pas se faire prendre,
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éteindre la lampe, la planquer sous le ventre avec le livre, qu’importe
s’il se froisse. Lentement, il le faut bien, je sors la tête :
— Tu entends ?
Jean, l’ami de quelques jours, se penche vers moi. Il vient de me
flanquer une belle trouille. Les bruits sont nets maintenant, Il se passe
bien quelque chose mais c’est en bas dans la cour.
— Il y a plus dȇun quart dȇheure que ça dure, dit Jean.
Vite, à la fenêtre. Noire, la cour. Depuis l’arrière, la lune plaque au
sol l’ombre des bâtiments, grands rectangles compacts. Au centre, une
tache faiblement argentée glisse des toits pentus, éclabousse au
hasard quelques ardoises et se couche au pied du mât des couleurs.
Quatre rais de clarté crucifient l’aplat noirâtre, vont sȇétrécissant vers
les points cardinaux et fuient par les espaces entre les bâtiments. DeȬ
ci, delà, les bordures chaulées des massifs dessinent quelques plages
moins sombres, comme dans « un cimetière sous la lune ».
Mes yeux s’y font, j’aperçois sur le fond noir une masse en
mouvement qui, à l’occasion d’un virage, vient mordre la bande plus
claire. A intervalles réguliers la forme traverse des faisceaux plus
clairs, prend relief un moment pour se fondre aussitôt dans lȇombre.
Quelqu’un court autour de la pelouse centrale, en treillis, avec sac et
paquetage de marine dont le poids rend son allure pesante et
saccadée.
— Plus vite que ça, nom de Dieu, ça traîne.
La voix éraillée transperce la fenêtre close. Quelques reflets sur les
vitres gênent la vue. J’ouvre. Le parfum glacial de la nuit vient
bousculer le lourd relent des quarante corps endormis dans la
chambrée moite et le couinement du châssis vient se coucher parmi
les ronflements.
— Au sol !
Le cri maintenant nous atteint. Lȇhomme a stoppé au pied du mât,
en pleine clarté. Ecrasé sous le poids, il s’affale dans une flaque striée
de lune dont les contours s’éclaboussent en mille reflets. Le giclement
me fait froid dans le dos.
— Debout !
— Couché !
— GardeȬàȬvous !
— Repos !

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— Debout !
— Couché !
Les ordres sont aussi martelés que les coups de sabots rageurs
dans une fantasia. Automate sans âme sous la pâle clarté, la silhouette
aveugle plonge, se relève en soubresauts désordonnés, oscille sur
place en quête dȇéquilibre, choit à nouveau, se relève encore, tente de
se figer et vacille lentement sous les poussées contradictoires des
deux sacs qui ne glissent jamais du même côté.
ȬQuȇestȬce que cȇest encore que cette pantomime, hurle la voix de
lȇombre. Plus de nerf, nom de Dieu. Ma parole, on dirait un sac de
nouilles ! C’est l’infanterie alpine, ici, nom de dieu ! On n’est pas chez
les enfants de chœur. Mais qui donc mȇa fichu de pareils troufions !
Tu nȇas rien dans les jambes, bordel ! Et qu’estȬce que tu vas faire dans
quelque temps en plein Djurjura, avec des troupeaux de « fellouzes »
tout autour ?
Le ton baisse, il se fait cyniquement mielleux, il faut tendre
lȇoreille :
— Ah, mais suisȬje bête, c’est peutȬêtre aussi la fatigue après ce
petit échauffement. Allons, mon petit, pas de panique, je suis bon
diable quand on me prend par les sentiments ! Tȇinquiète ! On va les
reposer tes jambes ! Elles ne l’ont pas volé !… Aux bras maintenant !
Cinquante pompes, nom de Dieu, tout de suite, et que ça saute !
La fenêtre ouverte, le changement de modulation, j’ai reconnu la
voix. Jean aussi. Nous aurions dû l’identifier plus vite tant elle nous
est devenue familière en moins de deux jours. Le ȈtortionnaireȈcȇest
lȇadjudant Ferronio, notre chef de section.
Un coup au creux de lȇestomac ! Je suis aussi bouleversé que si
j’étais moiȬmême sur la sellette. Lȇhumiliation de ce soldat, c’est la
mienne, cette violence je la prends pour moi, d’instinct, je me
l’approprie, je la ressens physiquement jusque dans mes membres. La
nausée est en moi et, pire, le sentiment de mon impuissance.
— Si le juteux cȇest Fero, dit Jean, la victime est lȇun des nôtres, il
doit manquer quelquȇun dans la chambrée.
Heureux de l’exutoire à tant d’humiliante inaction, je bondis sur
ma lampe et nous y allons pour une tournée silencieuse des lits.
Quelques dormeurs se retournent coup sur coup en faisant gémir les
ressorts. Les grattements de gorge sont plus fréquents, les
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ronflements faiblissent. On est à deux doigts de réveiller la carrée.
Quelques dormeurs sont déjà soulevés sur un coude lorsqu’enfin
nous tombons sur le lit qui n’a pas été défait ce soir. Dire que je
n’avais même pas remarqué que l’un des nôtres ne sȇétait pas couché
en même temps que nous, impossible de l’identifier, nous nous
connaissons encore trop peu.

Retour à la fenêtre nous retrouvons Claude et Louis, les deux
autres sursitaires de la turne qui viennent aux nouvelles. Au dehors,
le bruit sȇest calmé. On distingue maintenant la silhouette courte et
trapue de Ferronio dans la zone faiblement éclairée. La cérémonie des
pompes, lentes et ahanées, suit son cours sur un rythme de plus en
plus lent. La pause entre deux mouvements se fait longue, très
longue, si longue à un moment que plus rien ne bouge. Visiblement
épuisé, le camarade inerte déclare forfait. PeutȬêtre estȬil K.O., il y
aurait de quoi ! Il ne se relève plus.
Ferronio s’élance en aboyant :
— Alors, quoi, cȇest la grève ? Vingt de plus, ajouteȬtȬil hors de lui.
Un coup de brodequin en direction de lȇhomme à terre ponctue
lȇordre. Plus puissant encore, un hurlement fuse aussitôt en duo de
l’étage :
— Salaud !
Sans nous donner le mot Jean et moi avons jeté le même cri, les
deux autres aussi peutȬêtre. L’adjudant a franchi la limite de ce que
nous pouvions supporter. Je comprends ce que veut dire « jeter un
froid », Le film est en mode « pause », silence profond et glacial
jusque dans les moindres recoins du casernement enténébré. Roulé au
bord de la flaque, le camarade inconnu reste couché sur le côté. Le
sousȬofficier a fait volteȬface et, bras ballants, jambes écartées, la tête
tendue vers les étages, il scrute lȇombre tous azimuts balayant
désespérément la façade du regard, s’attardant inutilement sur
chaque fenêtre, toutes noyées dȇombre.
— Nazi ! Quelle honte ! Sale bourreau ! C’est ça l’armée de la
République ?
J’ai peine à le croire mais c’est moi qui viens d’intervenir, moi tout
seul cette fois. Je ne sais d’où m’est venue la force d’un ton aussi posé,
d’une voix aussi forte et distincte. Ce n’était pas que colère, je ne
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pouvais plus contenir le sentiment de mon impuissance, je ne voulais
pas me dérober et rester caché dans l’ombre. Ce n’est plus le cri
instinctif de tout à l’heure, c’est un acte signé.
La lumière jaillit dans notre dos et nous épingle tous quatre dans
la fenêtre illuminée. Pieds nus, un treillis passé en hâte sur ses
vêtements de nuit, le Sergent de service se précipite :
— Au lit, et immédiatement, faitȬil, une fois à quelques mètres.
— Nous nous coucherons quand notre camarade sera remonté.
Je suis calme et déterminé.
— Et de quoi je me mêle, « bleuzaille » ?
— Des droits de lȇhomme et des citoyens, fait Jean, très froid, très
calme lui aussi et que la colère retenue rend inutilement solennel.
— Vous avez trois secondes pour obéir, éructe lȇautre. C’est pas
avec cinq jours dȇarmée que vous allez faire la loi au bataillon. Finie la
Fac, ici c’est l’armée!

Dos à la fenêtre, groupés, nul ne bronche. Claude et Louis arrivés
après la bataille s’affichent solidaires et déterminés.
— Si je comprends bien, vous refusez dȇobéir, fait l’autre à bout
d’arguments.
L’embarras du sergent indiffère les copains, moi pas, j’ai de la
sympathie pour ce jeune gradé, un appelé lui aussi, frais émoulu du
peloton, également sursitaire et qui a pris du galon plus par nécessité
que par conviction. Un jeune marié ne peut pas cracher sur la solde.
Je le connais pour avoir vaguement discuté au cours dȇune pause, la
veille, pendant lȇexercice. Fraîchement adjoint à Ferronio il fait auprès
de lui lȇapprentissage du commandement avant de partir pour
l’Algérie. Il semble naviguer à l’estime tachant d’éviter le plus
possible les remous dans le flot de contradictions qui le tiraillent. Il
s’efforce à lȇindulgence envers son chef direct par souci de durer dans
le poste et de retarder dȇautant le départ. On le sent en permanence
partagé entre la répulsion que lui inspire un Ferronio aux antipodes
de sa sensibilité et de sa culture et la crainte admirative envers un
chef qui sait se faire obéir et dont les recettes l’aideraient.
Je sais, je suis toujours trop facilement empathique, pour un peu,
n’étaient la gravité et l’émotion du moment, je céderais mais j’ai
entrainé si loin les amis que je ne peux faire marche arrière. On
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n’efface pas un tel geste public, au sergent de faire son choix. Il le fait,
il a trouvé sa sortie, change de ton et reprend ses billes :
— Parfait, vous êtes majeurs et vaccinés, ditȬil, plus âgés que vos
camarades, libre à vous de prendre vos responsabilités. Si vous tenez
à passer la nuit sur le balcon, à votre guise, je ne me battrai pas pour
vous en empêcher ! Je prends acte et je rendrai des comptes,
uniquement si lȇon mȇen demande ce qui ne devrait pas manquer !…
Pour ce qui est de la suite … après votre intervention tapageuse … je
nȇose trop y penser. Jȇespère seulement que vous savez ce que vous
faites. Je vous aurai prévenus, jȇaurai même tout fait pour limiter les
dégâts ! Le reste ne me regarde plus, c’est votre affaire. Bonne nuit
tout de même !
En pivotant il voit la chambrée dont il avait oublié lȇexistence. Elle
est éveillée maintenant, interloquée, craintive, en émoi. Même les plus
fatigués n’ont pu préserver leur torpeur de la lumière et des éclats de
voix. Rares sont ceux qui glissent à nouveau sous les couvertures. Les
autres, éberlués, vont par groupes, au hasard du voisinage, par trois
ou quatre, lȇun appuyé sur le coude, un autre assis dans son lit, un
troisième jambes pendantes, quelquesȬuns, plus rares, debout.
Echanges, commentaires, exclamations, on voudrait savoir les raisons
dȇun pareil chambard. Le ton monte.
— Récréation terminée ! Tout le monde au lit !… Silence complet !
Immédiatement !
Le sergent sauve la face. Sans bruit, il gagne la sortie et éteint les
lumières. On ne lȇentend plus, peutȬêtre guetteȬtȬil dans le noir ? En
tout cas, le silence est définitivement rétabli. Dehors, également.
Plus rien ne bouge dans la zone claire, ni bruit, ni mouvement,
plus rien sur l’épaisse obscurité de la cour, aplat sans vie crucifié par
le reflet lunaire. La nuit a repris ses droits. Le frôlement furtif de lȇair
autour du mât central, le murmure lointain de la ville, la respiration
sourde des étages, mille rumeurs assourdies, familières et apaisantes,
rien dȇautre. Classique, si j’étais seul je croirais avoir rêvé.
Nous restons dans le noir près de la fenêtre à débattre, fiévreux et
chuchotant. Et Ferronio où estȬil, comment prendȬtȬil la chose ?
Lȇirruption brutale de la lumière lui a permis de nous repérer, il n’est
pas homme à laisser passer. Il y va de son prestige et de son autorité.
Un sousȬofficier, des insultes publiques, de jeunes recrues, peutȬêtre
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une première au 159° d’infanterie alpine, l’autorité ne peut fermer les
yeux sans se déjuger, surtout en temps de guerre. Et le malheureux
camarade, toujours à ses pompes, ou pire ?
Nous ne savons trop sur quel pied danser, la porte nous en sort, la
porte de la chambrée que pousse lentement, comme en fraude une
ombre lourde et chargée : le camarade rejoint ses quartiers, seul. Moi
devant, lampe en main, nous courons à sa rencontre. C’est un zombie,
le feu croisé de nos questions se perd dans le vide, il nous ignore,
vide ses sacs avec soin, range son armoire avec calme écartant au
passage lȇun ou lȇautre qui le presse de trop près. Nous ne tirons de
lui ni mot, ni signe. AȬtȬil seulement conscience de ce qui s’est passé ?
Il se glisse dans les draps, sans toilette malgré le terrible tutoiement
avec la boue et, aussitôt couché, s’endort. Tout autour, chez ses
proches voisins, feint ou réel, le silence est le même, semblable
l’immobilisme, aussi profond d’apparence le sommeil. Pas un ne fait
mine de nous voir sauf deux mauvais coucheurs dont lȇun menace de
se plaindre au sergent, lȇautre de nous faire immédiatement une tête
au carré.
Nous ramenons dans notre coin une charretée de dépit et de
rancœurs. Ne rien savoir, ni le nom du camarade, ni le motif de la
punition, un comble pour une cause défendue avec éclat. Plus
humiliés que déçus, inquiets aussi pour la suite, nous nous
languissons en chuchotements et murmures. Sans le dire, je m’attends
à quelque brutale irruption de Ferronio venu régler ses comptes à
chaud, dans la manière qui lui est si naturelle. Je sursaute au moindre
craquement dans les étages mais le temps passe et rien ne se produit.
Tout comme sa victime, Ferronio nous ignore, ce nȇest guère
rassurant. La fatigue rend fataliste, au lit, on verra demain !

Les autres, je ne sais, moi, je rumine, pas moyen de mettre la main
sur le sommeil, il joue à la savonnette humide. L’herbe est amère à ma
bouche. Deux jours d’armée à peine et je mets les pieds, mes
camarades avec moi, dans une de ces galères que semblait redouter le
Supérieur du « Grand Séminaire » lorsqu’il m’a reçu juste avant les
vacances. Je mets enfin le doigt sur ce que je n’avais pas compris sur
le moment. Je me vois face à lui, dans l’austère bureau de la rue des
Teinturiers où rien n’évoque notre époque, sinon, dans un coin, le
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téléphone sous un amas de papiers et, près de la fenêtre, une antique
Remington, noirs l’un et l’autre, ça va de soi. Cet homme et moi nous
connaissons bien depuis deux ans et j’ai l’impression de le voir pour
la première fois non que le sulpicien, souriant et bienveillant comme
à l’accoutumée, se soit départi le moins du monde de son affabilité
coutumière, mais parce que, en arrièreȬfond du froid bureau, j’ai senti
planer une ombre d’inquiétude que contredisait la jovialité de façade.
Le Père Brunod en fait toujours trop en tout domaine, alors, là,
pour cacher son inquiétude, il en fit plus que trop… L’apparence
restait cordiale et détendue mais les flèches étaient là, habilement
maquillées à grand renfort de nuances, dont je me sentais la cible.
Jugements enrobés mais blessants, pronostics allusifs proprement
humiliants. Sur le moment je ne voyais trop sauf que j’en retirais
aussitôt la vague intuition dȇune trahison naissante sans comprendre
alors en quoi je pouvais être trahi mais pressentant à quel point je
pouvais l’être. Il semblait tellement ennuyé de ne pouvoir empêcher
mon départ, on aurait dit qu’il s’en faisait grief et se décarcassait pour
n’en rien laisser paraître. Une égratignure ce souvenir, à peine rosie et
que je gratte dans mon lit dont le sommeil ne veut plus.
Habile, il mania d’abord la brosse à reluire, je buvais du petit lait,
je suis sensible à l’odeur d’encens, par malheur les autres le savent
mieux que moi. C’est seulement à l’instant, dans la nuit, que je vois
clair, j’aurais dû faire gaffe car la méthode je la connais, on m’a si
souvent servi le même air depuis la sixième, chaque fois que je
soumettais à l’autorité une idée d’ado, et Dieu sait si j’en avais dans
l’enclos du strict internat ! On m’applaudissait, « Vous avez raison »,
disaitȬon pour ajouter aussitôt qu’avoir raison ne suffit pas, que dans
le cas précis il faut savoir ne pas aller trop loin ni trop vite. « Tant de
clairvoyance, bravo, mais cette qualité impose plus de retenue encore. Pensez
aux autres, adaptezȬvous au rythme général. » On admirait ma foulée et
pour cela on me priait d’y mettre un frein.
Ainsi procéda, quelques années plutôt, en d’autres lieux et en
d’autres circonstances, le supérieur du « Petit Séminaire », après le
premier bac, à qui j’annonçais mon intention de faire ma « terminale »
au collège de Castelnaudary histoire de tâter à d’autres murs et de
voir d’autres gens que ceux fréquentés dans cet internat depuis l’âge
de dix ans. Il écouta imperturbable, déclara pertinente et légitime
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mon idée, s’émerveilla d’abondance de l’étonnante maturité dont je
faisais preuve à mon âge mais à peine commençaisȬje à suçoter avec
délices tant d’éloges qu’il ajoutait « dans un an ou deux, je ne dis pas,
tout de suite, un peu prématuré, plutôt risqué. » Il me laissa partir sans
autre réponse que cette mise en garde. Je suis moiȬmême allé trouver
le Principal du collège qui m’a accueilli les bras ouverts et de luiȬ
même convoqué mes parents qu’il connaissait bien. Eux furent sans
doute surpris mais nous n’en parlâmes jamais.
Le séminaire ne m’a pas pour autant lâché les basques. J’eus la
surprise dès le début de cette terminale d’un jeune prêtre des
environs, je le connaissais seulement de vue, et de ses visites à
domicile aussi assidues qu’inopinées, il résidait à trente kilomètres.
J’étais surpris et embarrassé, un cheveu sur la soupe, pas mécontent
non plus, il était sympa quoiqu’un peu emprunté. Grand naïf, je n’y
vis que du bleu. Je comprends cette nuit qu’il agissait sur ordre. Sa
constance n’avait rien de spontané, il veillait au grain, de l’espace de
liberté que j’avais remporté de haute lutte, on voulait faire un espace
surveillé. En fait, j’avais peutȬêtre mieux compris que je n’ai jamais
voulu le reconnaître et je me demande si cet incident n’est pas pour
beaucoup dans le fait qu’une fois passé le bac, je me suis inscrit en
fac, et même après « propédeutique » plusieurs années encore ce qui
n’était pas dans mes intentions premières.
Trois ans plus tard, revenu au Grand Séminaire, le même
supérieur, le Père Brunod, remet cela, à la louche. Les premières
semaines de cours m’avaient convaincu que ce genre de programmes
ne me demandait pas un effort surhumain. J’ai toujours eu souci de
bien employer mon temps et la hantise d’avoir toujours devant moi
quelque grain à moudre sans parler de la hantise de l’ouvrage
inachevé, je trouvais opportun de suivre quelques cours à la fac pour
entamer une autre licence. J’en parlais au supérieur. Magnifique,
généreux, excellente idée. Il ne doutait pas que j’en avais les capacités,
me félicita pour mon zèle et mon courage mais il sut me dissuader
d’insister. Ce pourrait être insultant pour ceux des confrères, ils sont
nombreux, qui ont du mal à suivre. Il avait une meilleure idée, pour
les études profanes, j’aurais bien le temps plus tard. Je le quittais sans
l’autorisation de m’inscrire à la fac mais avec la charge flatteuse
d’initier au latin et éventuellement au grec les quelques confrères
20

rentrés au séminaire sans le bagage classique utile aux études
bibliques. Tout à la fois déçu et flatté j’avais cédé en apparence ce qui
ne m’a pas empêché grâce à la complicité du concierge de fréquenter
la fac située à moins d’un quart d’heure du grand séminaire par le
pont suspendu derrière « l’HôtelȬDieu ». L’époque heureusement était
encore aux cours magistraux statiques polycopiés par avance !

Plus immobile que bûche, tête sur traversin, les yeux grand
ouverts, la prime aube blafarde, je le sens à la pénombre peu à peu
diluée, se glisse dans la cour bien plus vite que je n’arrive à ruminer
mes soucis. Ni regret, ni crainte à propos de Ferronio, du
soulagement plutôt, de la fierté aussi. Je me reconnais dans l’image
que je me renvoie. Trop violent, il se peut, mais fallaitȬil faire
semblant de ne rien voir, je nȇen aurais d’ailleurs pas été capable. Bon,
d’accord, je paierai, et après ?
A nouveau remonte l’entretien d’adieu, curieuse insistance tout de
même, après tant de stress ce soir, de la part d’une entrevue
emberlificotée si semblable à toutes celles que j’ai eues avec tant de
supérieurs différents. Même service, même nappe, même couvert ! Je
sais bien que Ferronio et l’armée n’auront pas les mêmes subtils
procédés, je préfère. D’accord, je sais, mes « qualités éminentes et
précieuses mais qu’il faut savoir manier avec précaution et discernement
sous peine de causer autour de soi plus de mal que de bien », j’entends
encore l’hypocrite me mettre en garde contre mon enthousiasme et
ma fougue, contre mon idéalisme inné, mon quasi utopisme, alors
qu’il pense à tout autre chose et n’ose le dire. Il va de soi pour lui que
rien n’est vraiment positif si ce n’est filtré à la mode jésuite. Et dire
que j’ai tout écouté sans broncher, comme quoi, tant qu’on n’est pas
sorti de la bulle !
« Je sais, m’aȬtȬil dit plus loin, que vous êtes un lecteur assidu de
« Témoignage Chrétien ,» vous le faites circuler de chambre en chambre,
c’est tout à votre honneur comme c’est l’honneur de l’Eglise qu’un tel
journal existe… » Je n’ai même pas songé à lui dire que ce sont des
protestants qui ont lancé ce journal qu’on ne trouve en vitrine dans
aucune paroisse, « …toutefois ce n’est là qu’une vision partielle des choses,
il ne rapporte qu’un certain type de faits et même si tout ce qu’il dit est vrai,
et je n’ai aucune raison d’en douter a priori, il n’en reste pas moins
21

dangereux d’une part parce que tout n’est pas bon à dire, n’importe où,
n’importe quand et n’importe comment et parce que, d’autre part, il ne
rapporte aucun fait d’une autre nature qui puisse nuancer et éclairer ceux
sur lesquels il se fixe. Le réel n’est pas aussi manichéen. Je ne vois pas
d’inconvénient à ce que vous vous le lisiez car je vous sais capable de faire la
part des choses, mais de grâce, à l’armée, n’en faites pas état, c’est notre
Eglise que vous compromettriez, car, que vous le vouliez ou non aux yeux de
tous, làȬbas, vous serez un curé, et n’oubliez pas qu’il y a beaucoup de
chrétiens parmi les militaires, vous leur feriez du mal, en raison de leurs
convictions, de leurs illusions peutȬêtre aussi, mais en tout cas en raison de
ce que la plupart d’entre eux ont vécu depuis le début des opérations. »
Il m’aura fallu les événements de la nuit et surtout le changement
de milieu pour comprendre. Pour lui la vérité n’est pas bonne pour
tous ! AȬtȬil seulement entendu parler du Général Pâris de
Bollardière, un héros de la Résistance, qui a publiquement dénoncé la
torture, refusé d’appliquer les méthodes de Massu, qui a fait de la
prison pour cela et qui vient de démissionner de l’armée. Je ne sais
pas trop ni ce que je découvre à cette relecture ni où cela me mènera
mais je sens s’élargir une faille dans mon système de références,
auraisȬje moiȬmême confondu Eglise et Evangile ?
« C’est comme l’objection de conscience, avaitȬil dit plus loin,
l’objection de conscience dont, je le sais, vous avez envisagé la possibilité, un
noble idéal certes et, par définition, en tout conforme à l’Evangile. Le Christ
est nonȬviolent, il l’a prouvé, jusqu’au bout. Sans cesse il prêche la paix,
l’amour universel, c’est incontestable. Seulement aucun de nous n’est le
Christ, nous sommes seulement ses modestes, représentants, le ton appuie
sur « modeste ». Lui, pose des principes dans l’absolu, nous nous avons à
les appliquer quotidiennement dans le concret. L’objection de conscience, la
nonȬviolence absolue, oui, bien sûr, mais lorsque le « Royaume sera venu »,
lorsque régnera l’amour universel. En attendant ce sont des idéaux vers quoi
tendre de toutes nos forces et auxquels nous parviendrons peu à peu avec la
grâce de Dieu, entre temps la société doit être en mesure de défendre les
valeurs de la civilisation contre le mal, avec tous les moyens dont elle
dispose, dont l’armée à qui nous ne pouvons dénier ce droit qui est pour elle
un devoir. » De l’art de pratiquer l’Evangile sans nuire à la position
sociale de la Sainte Eglise, c’est dans la nuit briançonnaise que je me
le dis, dans la matinée toulousaine j’écoutais avec respect les sages
22

paroles de mon supérieur.
Il avait également parlé peu après de l’obéissance due à ses chefs,
même à l’armée. Il cita le fameux « esclaves obéissez à vos maîtres » de
saint Paul. « Bien entendu dans la mesure où les ordres sont conformes à la
loi morale, je sais que vous ne l’ignorez pas, attention à n’être pas trop
prompt et à vous croire seul juge de la morale. Je sais que vous savez
discerner et que si l’occasion se présentait, mais fasse le ciel qu’elle ne se
présente pas, vous n’agiriez pas à la légère sans vous entourer de toutes les
précautions nécessaires. Là où je vous mets en garde c’est dans le domaine de
la vie quotidienne, dans la sphère de l’ordinaire qui, dans l’armée est tout de
même très encadrée et sous le signe de la discipline, un peu rude parfois. Je
connais votre côté… je ne dirai pas rebelle… mais pour le moins…
indépendant… je crois même pouvoir dire… farouchement indépendant.
Prenez garde, cela peut vous jouer de très mauvais tours, surtout à l’armée
où la subtilité et les nuances n’étouffent pas le petit personnel
d’encadrement. Vous voyez ce que je veux dire ». Il ne croyait pas si bien
dire, le pauvre, il ne sait encore heureusement rien de la scène de
cette nuit ! SaitȬil seulement que si, après bien des hésitations, j’ai
finalement renoncé à l’objection de conscience c’est par peur de la
prison, ses objurgations feutrées n’y sont pour rien. Le Père Brunod
se trompe, mon idéalisme trouve vite ses limites et mon
enthousiasme ne brave pas les tempêtes.

Ces adieux au « Grand Séminaire » m’obsèdent, je les rapporte de
mémoire mais ma mémoire est bonne et qu’importe si j’y ajoute de ce
que je viens de comprendre ce soir, ils ont les couleurs criardes dȇun
dialogue manqué, le signe avantȬcoureur d’une fêlure que je remâche
encore et dont je finis par me dire, bien que je ne sois pas encore à
même d’en mesurer la gravité, qu’elle ne doit pas dater d’hier
puisque remontant à plusieurs mois ils ont réussi à squatter mon
insomnie au détriment des événements plus brutaux, plus récents et
sans doute plus lourds de conséquences du début de nuit. Je sens le
sommeil enfin venir, je le sens, mon énergie vacillante va s’évaporer
sur ces chaudes pensées quitte à ce qu’elles tournent en boucle dans le
lit au même rythme que mon corps agité. J’ai dû m’endormir, comme
par mégarde. Il était sans doute temps, le jour ne devait pas être si
loin.

23

2
L’effroi soudain, la panique, celle du voyageur qui s’aperçoit trop tard
qu’il s’est trompé de train, le désarroi, celui du randonneur dont la
carte ne sait plus où elle se trouve. Ouvrir les yeux, je veux bien mais
chaque paupière pèse des tonnes. C’était si bon l’oubli dans le
chausson paisible de la nuit. J’entendais les bruits familiers de la
proche campagne, je croyais m’éveiller à une nouvelle journée de
vacances et, non ce n’était pas au loin le chant du coq c’était dans la
cour le clairon éraillé qui joue au coq sous nos fenêtres. Il est six
heures trente, la « carrée » est illuminée, les fenêtres béantes et le vent
court chasser les miasmes de la nuit.
Encore un jour à tirer au 159° régiment dȇinfanterie alpine et ma
carcasse d’abord à tirer du lit. Je retrouve le monde que j’avais si
facilement oublié. Incrédule à moitié, réticent à plein, les muscles
lourds et courbaturés, les yeux gonflés, je cours. Dans ma tête dolente
où peu à peu, hélas, tel le membre meurtri que la nuit bleuit et enfle,
surgit soudain, énorme, disproportionné, insolite et cruel lȇincident
de la veille. Vite, debout, surtout ne pas se faire remarquer, ce n’est
pas le moment, il nȇest plus quȇà quelques mètres le cabot qui, de la
voix tantôt, du geste à l’occasion, vide les paillasses lit après lit.
Claude et Louis ont dû mieux dormir, ils sont debout et jouent aux
bravaches sans entrain, l’un d’une voix pâteuse : « Cȇest aujourdȇhui
que les Athéniens sȇatteignirent », l’autre du bout des dents, « Tu lȇas dit,
bouffi ». Je préfère ne pas entendre, j’ai la langue lourde, le cœur aussi
et puis leur balourdise mȇirrite.
Même Jean à ma gauche est sur pied, je suis bon dernier. Voir Jean
me rassure, nous nous connaissons depuis Aix où nous retournerons
après les quatre mois de « classes », Claude et Louis également
étaient à Aix mais Jean, c’est autre chose, si peu de jours et nous
sommes déjà de vieux amis. Il a vingtȬsix ans, une agrégation
d’anglais décrochée avant le départ, c’est un grand frère, cinq ans à
ces âges c’est beaucoup. Nous avions tout pour nous entendre nous
24

que le hasard a rapprochés. Toulousains, l’un et l’autre, passés par la
même vieille fac de la rue Lautman, pareillement fumeurs de pipe et
amateurs des mêmes tabacs hollandais, « Amsterdamer ou
Shippers », dont nos tenues militaires ont déjà la senteur d’épices
sucrées, lecteurs du « Monde » et de « Témoignage chrétien »,
catholiques de tradition et progressistes par réaction, fascinés par le
marxisme, Jean plus encore et, surtout, pareillement déterminés à
résister au rouleau compresseur de l’armée. Dès le premier abord
nous nous savions proches, ravi chacun et réconforté de trouver en
ces lieux inconnus et secrètement redoutés quelqu’un qui lui
ressemblât. Sans doute sommesȬnous les seuls ici à ne pas foncer les
yeux fermés avec le troupeau de Panurge… Un peu Claude et Louis
aussi, mais, ceuxȬlà, si craintivement que si nous n’étions là, personne
ne s’en apercevrait.
Jean me sourit, avec la réticence de qui a mal dormi, assez pour
que je me sente moins seul. Même en uniforme, il parait si peu
militaire, tellement emprunté, gauche et sombre à la fois, tel l’objet
décoratif que l’on aurait repeint sans goût et qui ferait verrue sur le
meuble que l’on voulait rehausser. Sa seule présence est protestation,
muette et digne. Une chance pour moi qui malgré mes bouffées
d’indépendance et mes grandes idées reste englué dans l’éducation
distillée depuis l’enfance, si souvent partagé et prêt à revenir en
arrière. Il m’est un rappel à l’ordre vivant. Il sera ma bouée de secours
quand je craindrai de céder. A lui j’ai envie de parler :
— Deux ans c’est long, nous tiendrons le coup, tu crois ? Qui sait
ce qui peut encore arriver !
Le sourire de Jean est triste, le sourire sans illusions de qui s’attend
au pire mais ne baissera pas les bras. Pourvu que je l’aie toujours près
de moi qui ne parviens à chasser ni les brumes de la nuit, ni les
miasmes de l’appréhension et qui à tout moment pourrais céder, ne
seraitȬce que par lassitude ou faiblesse et surtout par horreur des
conflits qui durent.

Tous ou presque sont revenus de la toilette, c’est au tour des lits
maintenant, pas si simple de les faire « au carré. »Je dois réagir, il est
grand temps. Trop vive la lumière pour moi, j’ouvre l’armoire à
tâtons, au ralenti, puis, dans l’illusoire espoir de rattraper mon retard,
25

d’un revers de main je pèche sur un fil en dos de porte serviette et
gant, empoigne plus haut rasoir et savonnette, plus bas peigne et
brosse puis pivote vers la salle dȇeau, une gestuelle dont aucun
croupier ne rougirait n’était qu’elle a encore, quoi que j’en veuille, la
lenteur décomposée d’un plan d’Antonioni.
Deux pas à peine et dans mon dos un borborygme sinistre venu
du fond de l’armoire impose la volteȬface, rapide cette fois et pour de
bon. J’évite le pire, de justesse. J’aurais bonne mine pour l’inspection
si mon armoire bourrée s’était répandue au pied du lit ! Rien n’est
gagné, comment retirer le pied gauche qui maintient la porte et tout
ce qui pousse derrière ? Impossible d’enclencher le loquet, un coin de
serviette sale et la manche dȇun treillis sont pris dans l’ouverture. Pas
question de s’éterniser, le temps presse, advienne que pourra, je lâche
tout. Furieux mais soulagé, je regarde le meuble vomir. Un désastre
qui n’en finit pas, une boîte de cirage roule sur lȇétagère, tangue au
bord un moment, hésite, puis plonge se perdre sous les lits, plus
patiente et plus sourde, suit une savonnette qui glisse jusqu’à mes
pieds. C’est fini.

D’un coup, d’un seul, la torpeur s’envole. L’armoire éventrée est
plus efficace que, réunis, le tintamarre du clairon, la violence de
l’éclairage, la morsure de l’air frais et le défilé du troupeau jeté à terre.
Je le sens, je sors enfin de cette nuit si brève, je ne vois plus vraiment
les objets hétéroclites vautrés sur les lattes overdosées de cire. J’en
sors en reculant comme un plongeur qui ferait surface tête en bas,
pieds en haut. Au profond je dois encore sommeiller, je me trouve
dans l’un de ces états de fatigue qui mènent à divaguer, plus enclins
aux images qu’aux concepts, proches du vagabondage et fâchés avec
la logique. Les autres vont et viennent au pas de course et moi je fixe
immobile ce coin de plancher, ce ne sont plus les mêmes objets
disparates que je vois et la poussière autour mais, bien auȬdelà,
comme à travers, une image terne et menaçante dont je croyais avoir
depuis longtemps perdu le souvenir. Elle vient de surgir avec la
virulence et l’émotion d’autrefois. Je me suis réveillé pour mieux
plonger en arrière.
Je devais avoir neuf ans, cȇétait au temps de la vieille école SaintȬ
François, juste avant la sixième, par un triste matin d’hiver. La
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lumière pâle habille les fenêtres du gris morose des mystères et,
comme si souvent, je m’ennuie. Les ampoules jaunâtres du plafonnier
jouent au mur avec le nez en mouvement de Monsieur Barrot qu’elles
poursuivent dans son vol de mouche excitée et quȇelles plaquent
parfois un instant en ombre gigantesque. Le jeu des ombres au mur
est trop répétitif, j’en suis déjà las. Mes pieds pédalent sous la table,
sans conviction j’occupe mes mains avec le manuel d’histoire. Depuis
deux mois les lundis, jour d’histoire, je fripe ce papier jauni, épais et
rugueux, ces pages meurtries crasseuses de plusieurs générations de
doigts, plus austères qu’un missel de trappiste, tellement chiches en
illustrations grisées et mesquines. Les images familières défilent que
je reconnais au passage, il y en a si peu, les manuels scolaires ne sont
pas les livres d’art qu’ils sont devenus par la compétition des éditeurs
et l’élargissement du marché. Je savoure l’odeur de vieille poussière
qui titille les narines et m’émoustille comme quand je monte au
grenier à la maison, j’aimerais bien aller plus vite, ce serait un bon
ventilateur, je n’ose pas à cause du bruit et de Monsieur Barrot.
J’allais finir par somnoler quand m’a soudain sauté au visage une
gravure que, j’en suis sûr, jamais encore je n’avais vue. Elle m’échappe
illico, on n’arrête pas les pages lancées, elles tournent d’ellesȬmêmes
et la cascade avale tout qui n’appartient plus à vos doigts. Vite, retour
en arrière, posément cette fois, il faut en avoir le cœur net. Non, j’y
suis, je n’avais pas rêvé, l’inconnue est là, en haut de la page, à droite,
juste auȬdessus dȇune immense tache dȇencre due à quelque
devancier. Mieux valait la laisser filer. Elle, elle n’a pas hésité,
quelques secondes et la voilà placardée dans ma tête comme font
parfois les affiches d’épouvante que nous guignons en cachette avec
les copains à l’entrée du « Rex » ou du Vox » après l’école.
Elle me revient ce matin, la cruelle, telle qu’elle devait être alors
pour l’enfant que j’étais, terrifiante, horrifique. Une grande pièce
grisâtre, un lit défait dȇoù pendait à grands plis un drap plus blanc
que la mort, des meubles éventrés dȇoù jaillissaient en taches claires
linges et papiers, un sol jonché dȇobjets familiers et désolés, tout un
grouillement autour d’un cadavre livide, gros homme, chemise de
nuit blanche, fripée, maculée, étalée comme un drapeau de mort qui
demande grâce, mais trop tard.
J’ai beau astreindre mes mains réticentes à remettre de l’ordre
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autour du lit, je sens tout le poids d’une vision que je croyais effacée.
La perfide revenante dont j’ignore encore tout n’avait pas besoin de
légende, elle parlait fort. Elle m’a évité le détour des raisonnements et
des explications. J’ai compris sur le champ, l’aiȬje compris en un éclair,
de manière instinctive et spontanée, qu’importe j’ai compris. Les
fusils luisants des soldats en parade, les boutons dorés et les bottes
lustrées mȇattiraient alors. On sortait de la guerre et de la libération,
les parades militaires et patriotiques faisaient florès, je collectionnais
les soldats de plomb, néanmoins, j’ai soudain senti à la simple vue de
cette gravure que ce que j’aimais là c’était « la beauté du diable », ce
fallacieux et chatoyant manteau de lumière jeté sur des myriades de
drames et d’atrocités.
L’aiȬje vraiment compris alors, en tous cas maintenant, c’est sûr. En
réalité, l’enfant a dû absorber et sentir sans comprendre ce à quoi la
scène violente de la veille et mon immersion en milieu militaire ont
servi de révélateur. En tout cas, dès le début, la gravure s’était
imprimée en moi, obstinée, obsessionnelle et rebutante. Elle y fut
pour longtemps chevillée. Elle tournoyait autour comme en dedans,
en classe souvent lorsque je décrochais ou bien le soir, à la maison,
lorsque je faisais mes devoirs. Parfois, à l’époque, je me rêvais oiseau
à voleter dans la sérénité d’une maison peuplée de rires et dȇenfants
et, soudain, sans aucune raison je me surprenais à planer auȬdessus
d’un charnier empuanti et désolé. Puis, à la longue et sans que j’y
prenne garde, vision d’horreur et cauchemars se sont endormis sous
le terreau des souvenirs oubliés. Endormis, c’est ce qui semblait, en
réalité assoupis, à peine, qui ce matin surgissent sans rime ni raison
au spectacle anodin d’une armoire dégorgée. Les auteurs de manuels
devraient prendre garde à l’iconographie, pour l’enfant les légendes
pèsent si peu à côté des images. Qui peut prévoir les détournements
opérés par les sensibilités enfantines ?

Qui a dit que les souvenirs nous tiraient en arrière ? En voilà un
qui, au contraire, me talonne et me pousse en avant. Je m’affale au
bord du lit. Trop lourdes ces angoisses enfantines ressurgies d’un
sommeil de dix ans avec la force originelle, le même impact, les
mêmes relents doux et écœurants. J’y vois un présage, on m’affuble
de la livrée de ceux qui en un tour de main peuvent faire de la plus
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riante demeure une chambre sinistre. J’en ai tant entendu, par
ailleurs, de ces récits d’horreur dont les confrères revenus d’Algérie
peuplaient les promenades du soir sous les tilleuls du grand
séminaire. J’en suis moite, pour un peu mon cœur battrait la
chamade, ce n’est pas le manque de sommeil, c’est la peur, une peur
physique à tordre les boyaux, une peur trop longtemps refoulée. Le
vieux souvenir vient d’ouvrir une brèche. A coup sûr, l’Algérie
m’attend. Moi aussi je puis basculer un jour, un jour peutȬêtre proche,
demain tout aussi bien, pourquoi pas, après ce qui est arrivé cette
nuit.

Claude revient de la toilette, ruisselant :
— Dis donc, tu as vu lȇheure, dans cinq minutes, lȇappel, ce nȇest
pas le moment de caler, quȇestȬce que tu fabriques sur ton lit ?
Un coup de fouet. Je récupère serviette, gant, rasoir et savonnette
et bondis vers la salle dȇeau presque déserte. Pas une minute à perdre,
à supposer qu’il soit encore temps, je manque tellement
d’entraînement en la matière.
Ils sont loin mes levers calmes et sereins des deux dernières
années, loin les légers frôlements contre la porte, loin le confrère de
semaine qui susurrait la pieuse formule du « Benedicamus Domino » à
quoi il fallait répondre par un conventionnel « Deo Gratias », rauque
parfois, mais discret toujours et murmuré, loin la toilette individuelle
aussi paisible que méticuleuse, le petit café confectionné sur place et
paisiblement dégusté, puis, lit ouvert, fenêtre béante, la descente à
pas feutrés par le grand escalier, loin mes précautions pour éviter sur
la solennelle rampe le tintement des boutons de ma large soutane
que, le plus souvent, j’enfilais tout bonnement parȬdessus le pyjama,
bas de pantalon dans chaussettes noires. Loin, loin, loin tout cela et
aussi mon ombre furtive glissant parmi les autres ombres jusqu’à ma
stalle dans la chapelle pour le chant des « Laudes » et la demiȬheure
de méditation silencieuse. Venait ensuite la messe que prolongeait
« une action de grâces intérieure », plus ou moins accentuée selon
lȇhumeur ou le zèle, réel ou affiché, de chacun et, enfin, sous la
grande fresque paisible de la « Sainte Cène » le réfectoire clair et
convivial du petitȬdéjeuner que prolongeait un petit tour dans le parc
sous les grands tilleuls avant de regagner sa chambre et profiter des
29

minutes restantes pour finir le ménage, s’habiller vraiment, préparer
ses documents et réviser éventuellement ses notes avant le début des
cours.

Bientôt sept heures. Les lits sont « au carré » et les coins
individuels finement rangés. Chaque homme se tient au pied du lit,
vêtu, sanglé, bouchonné. Grâce à Dieu, je suis prêt, il y a du miracle
dans l’air ce matin. Lȇappel commence. Le sergent, registre en main,
psalmodie sa litanie dans lȇordre alphabétique. A lȇappel de son nom,
on rectifie la position, on se fige « au gardeȬàȬvous » et l’on répond
présent d’une voix forte et énergique.
— Untel,
— Présent.
— Untel,
— Présent…
La liste monotone défile sans surprise, festonnée par les ruptures
de ton, les trémulations de voix encore froides, les cris énergiques,
plus ou moins bien sortis, de ceux qui, soucieux du règlement,
veulent clairement signifier dès le matin leur présence active et
dynamique au service de la patrie :
— Deniaux,
— Présent.
Le héros du branleȬbas nocturne se nomme Deniaux. Il se tient au
pied du lit, comme si de rien n’était, rutilant, impeccable, un peu pâle,
peutȬêtre, et les yeux légèrement cernés, mais calme et naturel. Il ne
porte pas les stigmates du martyre. Je suis déçu, j’attendais un « Ecce
homo ».
— Tout à lȇheure j’ai pu lui parler dans la salle dȇeau, souffle Louis.
— Et alors, demandent en chœur les trois autres ?
— Rien, il nȇa rien dit, absolument rien, ni pourquoi il a été puni,
ni combien de temps a duré son parcours, ni ce que Ferronio a fait ou
dit après notre intervention, rien, je n’en ai pas tiré un mot, presque
pas un regard, une vraie statue !
— Mais, bon sang il fallait insister ! Il doit tout de même en avoir à
raconter après ce qu’il a vécu, il nous doit bien ça, nom d’une pipe !
— Si tu crois que jȇy suis allé avec le dos de la cuillère. Mais ce
genre de gars on ne leur tire pas les vers du nez aussi facilement. Une
30

mule, je vous dis, une vraie mule. Vous pourrez toujours essayer, il ne
veut rien savoir, personne n’en tirera rien. Tout ce quȇil veut, je l’ai
senti tout de suite, cȇest quȇon lui fiche la paix, pas dȇhistoires, pas de
complications, il ne sȇest rien passé et tout est bien comme ça. Il a sans
doute peur de Ferronio et des autres gradés, de nous aussi.
— De nous, pas possible ?
— Mais si de toute évidence, c’est même de nous qu’il a le plus
peur. Nous sommes des empêcheurs de tourner en rond, nous
bousculons les traditions, nous foutons cul sur tête ses schémas
sociaux, ça l’affole. Il craint le pire de notre part. Essayez de
comprendre, ce savoyard nȇa jamais quitté sa vallée, tout ce qui lui
arrive ici est dans la norme, tout correspond à ce quȇil a entendu des
aînés au village, on doit passer par là pour devenir un homme et je
suis sûr qu’il ne veut pas manquer cette occasion. Il pourra plus tard
se vanter de toutes ces aventures viriles qui le sortent de son
traintrain villageois. Et nous, qu’estȬce que nous venons faire là, petits
bourgeois de la race étudiante, sursis en poche ? A leurs yeux nous
n’avons pas le droit de nous mettre en travers et de déranger le bon
déroulement des rites ancestraux. Oui, j’ai dit à leurs yeux, les autres
pensent comme lui, on le sent, il faut être aveugle pour ne pas s’en
apercevoir. On me fuyait, ma présence à la salle d’eau dérangeait, on
ne supportait pas ma curiosité, on aurait voulu me faire taire et sȇils
avaient osé, ils mȇauraient viré. Ils ont peur, nous sommes un danger
pour eux. Au début ils nous ont ressentis comme différents et
bizarres, maintenant ils commencent à nous en vouloir.
— Ducasse Claude
— Présent
Le sergent marque un léger temps dȇarrêt et, pour la première fois
depuis lȇamorce du rituel, il quitte sa liste et fixe celui qui répond. Il
reproduira le même scénario pour chacun de nous quatre,
interrompant à chaque fois, avec ostentation, le déroulement régulier
des incantations.
— Pour lȇinstant on se contente de nous faire les gros yeux, souffle
Louis, cȇest plutôt bon enfant.

Lȇappel terminé, le dortoir s’éclate en petits groupes. On est en
avance sur lȇhoraire. Après avoir couru, on poireaute, comme
31

toujours. Je sais trop la valeur du temps pour ne point abominer cette
course quotidienne des sections vers des temps morts stériles, une
castration morale que ces pertes de temps à l’âge où l’on rêve de
dévorer le monde, pour moi surtout qui partout, aux offices, aux
cours comme aux repas, déboulais à la dernière minute les poches
bourrées de papiers que je potassais pendant les déplacements ! Je me
souviens de ma surprise cet été lorsque la radio annonça que les
troupes du 14 juillet étaient à pied d’œuvre sur les Champs Elysées
dès cinq heures du matin. Six heures d’avance ! Se décarcasser en
permanence pour mieux perdre son temps, il fallait le trouver.
D’après les anciens qui pourtant nȇen sortent le plus souvent que pour
aller au combat, il n’y a pas pire pour cela que « les classes », le
premier mois surtout. Ils ont sans doute raison, nous sommes dans
l’œil d’un cyclone, il nous emporte aux quatre coins des bâtiments
sinistres et du magnifique pays que nous n’avons guère le cœur
d’admirer malgré, cette annéeȬlà, au loin, un précoce et magnifique
enneigement.
Depuis trois jours, dès le matin, toujours éraillé à cause sans doute
du froid, le caquètement du clairon, torrent d’après orage, brise la
nuit et lance une course qui ne cessera quȇà la tombée du jour. Départ
au sprint, s’éveiller, se lever, se laver, se raser, se vêtir, faire
impeccablement son lit, ranger son coin et son armoire, ajuster ses
kilomètres de lacets, le tout en quelques dizaines de minutes avant
l’impitoyable inspection des lieux, un exploit quotidien ! La suite ?
Courses et galops tous azimuts, allées et venues en tous sens,
marches en groupe et au trot, départs et contre départs, retours et
nouveaux départs, changements de cap impromptus et renouvelés,
zigzags et contre zigzags, gestes qui sȇenchaînent et se chevauchent
dans la plus extrême précipitation. Je sais que, sans le vouloir, ce
matin j’ai pulvérisé le record façon « le lièvre et la tortue. » J’ai même
jeté le bouchon auȬdelà de ce que l’armée croyait possible, espérons
qu’ils ne s’en sont pas aperçus. Il y a peu, un jeune prêtreȬouvrier
manqua se faire écharper par ses compagnons de travail. Son zèle
aveugle de néophyte avait fait augmenter les cadences pour tous.
Résultat, nous attendons sans rien faire. S’ils nous appliquent le
principe du « mouvement perpétuel » pour nous empêcher de
gamberger, avec ces temps morts c’est rappé, s’ils ont transposé aux
32

« classes » le principe de la « vis sans fin » d’Archimède afin de
maintenir les corps surchauffés, c’est gagné, leurs temps morts sont le
nécessaire refroidissement du moteur. Moi, je pencherais plutôt dans
le sens d’une transposition du concept artistique du mobile,
assemblage de pièces qui n’a d’autre but que de les tenir ensemble et
de leur donner un mouvement qui ne sert qu’à faire croire qu’il ne
s’agit pas d’un concept idéel statique. Du trompeȬl’œil. Toutes les
sections sont toujours en avance pour n’être jamais en retard. La note
du chef est en jeu.

Nous quatre discutons à voix basse des événements de la veille.
Jean n’est pas de mon avis :
— Tu as beau dire, René, le comportement de Fero est
inadmissible, y compris aux yeux de lȇarmée.
— Je ne dis pas le contraire, je dis seulement que, règlement ou
pas, la pratique est monnaie courante. Qui s’en inquiète ici ou à
l’extérieur ? Dans ces conditions, c’est un fait, notre intervention était
un peu fort de café, non, limite violente, non ? Nous avons bel et bien
traité lȇadjudant de salaud et de nazi, ça aussi cȇest contraire au
règlement, et c’est moins courant et plus difficile à passer, pas vrai ?
— Parce que d’après toi, ça mérite le respect un adjudant qui titille
un militaire à lȇheure du repos, lȇinvective grossièrement et lui
balance un coup de tatane ?
— Tu déformes mes propos, je dis torts réciproques, un partout,
pat, match nul, rien de plus, rien de moins. Fero a été infect et nous
lȇavons remis à sa place sur le même mode. Logiquement on est
quitte, on devrait en rester là.
— En rester là, tu plaisantes !
Mauvais départ pour moi, j’ai toujours eu horreur des positions
défensives, je me préfère quelques pas devant. « euréka », une idée,
une bonne, cela m’arrive quelquefois, rarement au bon moment, mais
ce coupȬci je crois que je tiens le bon bout. Un camarade rentré
d’Algérie me racontait un soir comment il avait mis fin aux exactions
d’un juteux qui terrorisait la section perdue en plein bled, il avait
demandé un « rapport au capitaine » cantonné à une vingtaine de
kilomètres. Huit jours plus tard le juteux s’écrasait et pour longtemps.
Je n’ai pas cherché à creuser, fanfaronnades du confrère ou réalité,
33

peu importe, j’avais mis l’histoire du « rapport » derrière l’oreille. Je
reprenais la tête du peloton d’un seul coup de pédale :
— Il faut absolument demander le rapport du capitaine, au besoin
du colonel. Il faut pousser lȇaffaire jusqu’au bout. Le match nul nous
protège. S’écraser ce serait lâche et indigne. Il faut les pousser dans
leurs retranchements, les forcer à prendre parti. C’est une occasion
rêvée, quatre témoins dȇun seul coup et pas manchots ! Laissons de
côté la chambrée et le sergent puisqu’ils n’ont rien vu.
— Sûr, Louis intervient enfin, la contreȬattaque il n’y a pas mieux
comme défense et nous sommes en position de nous battre. Les chefs
doivent être aussi emmerdés que nous, on n’aime pas les vagues à
l’armée, surtout en métropole. Dans leurs petits souliers qu’ils se
sentent, ma parole, il faut aller au créneau les premiers, ils
chercheront à nous calmer… D’ailleurs on dirait ce matin qu’ils
ferment déjà la parenthèse.
Mon idée de rapport leur plait, peutȬêtre parce qu’ils ne savent pas
trop ce que c’est, mais quand une porte se présente au fond d’une
impasse… En fait, les uns et les autres n’avons aucune idée de ce qui
pourrait se passer, je ne crois pas outre mesure à mon baratin sur le
match nul mais je me sens responsable d’avoir entraîné Louis et
Claude et poussé Jean plus loin peutȬêtre qu’il n’aurait voulu. Je
voudrais calmer le jeu. En réalité, nous avons tous la trouille.

— Rassemblement, rassemblement !
Sonore, exagérément virile, la voix dȇAndré éclate à lȇautre bout de
la chambrée juste avant le coup de sifflet. Les rassemblements sont
nombreux et souvent imprévisibles mais à chaque fois, depuis deux
jours, André les devance de quelques fractions de secondes. Rien ne
l’oblige à se faire le relais du signal. Par quel prodige parvientȬil à le
devancer et pourquoi mettre tant de soin à ce que personne ne lui
demande ? Communion mystique, dons médiumniques, oreille
ultrasensible, je m’interroge avec tristesse, sans humour.
Lȇautre, comme sorti du manuel du parfait soldat, fonce vers la
porte tête haute, buste cambré, menton au ciel et talons
vigoureusement marteleurs. Songeur, je le regarde s’avancer. Il n’est
pas idiot pourtant, ni insensible, un instituteur de vingtȬsept ans, père
de famille, un minimum de maturité, ne sentȬil pas qu’il renforce le
34

rouleau compresseur qui veut mettre l’uniforme jusque sur nos
esprits, qu’il facilite le travail de la machine à dépersonnaliser dont le
seul but est de nous rendre aptes, le moment venu, à écraser ceux
quȇelle voudra bien désigner pour ennemis. Pas besoin de génie et
d’analyse pour comprendre cela, l’instinct devrait suffire.
Une violente bourrade m’interrompt. André qui vient du fond du
dortoir arrive à ma hauteur, « Allons, tu vas encore arriver en retard ! » Il
me sourit, un sourire engageant plein de tendresse et de compassion,
le sourire des visiteurs d’hôpitaux ou de prisons. Un tel effort sur soi,
tant d’amabilité alors que nous nȇavons rien en commun, un comble.
Ce ne doit pas être facile pour lui d’oser m’adresser la parole devant
tous les autres après ce qui s’est passé cette nuit. Il devait être dans
ses petits souliers. Il est sans doute sincère dans son genre, il doit
apprécier quelque chose chez nous, je me demande quoi. Quoique
j’en veuille, ces « léchages » à la « rantanplan » m’écœurent.
Indifférent ou hostile, passe, mais cette sucrerie de façade… !
La chambrée sȇest vidée. Je m’attarde à savourer un instant le
calme inhabituel puis, oubliant que je devais attendre mes amis
retournés à la salle dȇeau, je quitte la pièce à regret. La cage dȇescalier
vibre sous les clous en dégringolade, loin devant. Qu’importe, j’y vais
posément ainsi que décidé une fois pour toutes le premier jour. Pas
question de rompre mes os pour un rassemblement. Je resterai calme
et civilisé, une façon de résister, comme ma lecture le soir. Je sais, c’est
dérisoire. Le randonneur en péril sur une paroi lisse aȬtȬil d’autre
choix que la racine fragile à laquelle il se pend ?
Main ferme sur la rampe, je prends le temps de défier une à une
les marches de pierre que le passage de tant de générations cloutées
ont rendu plus glissantes que les sentiers alpins du voisinage. Quinze
mètres plus bas le dessus sombre dȇun képi bat la mesure à travers les
barreaux, lȇadjudant contemple depuis le bas la cascade grouillante
qui dégouline des étages. Il éperonne les retardataires et se délecte du
tricotage des dernières jambes parvenues au second étage. Plus bas,
quelqu’un glisse, il tombe. Rire du sousȬofficier et de sa cour. Je vois
parȬdessus la rampe. Lȇaccidenté se relève et court clopinȬclopant vers
la sortie. Encore deux étages entre moi et le groupe balai
qu’apostrophe l’adjudant. Surtout ne pas céder au réflexe de presser
le pas !

35

— Tout ce chambard pour avoir le plaisir d’attendre un quart
dȇheure dans le froid que Monsieur le sousȬlieutenant veuille bien
nous honorer de sa présence !
Jean me rejoint, j’avais oublié les amis.
— Louis et Claude ?
— Pour une fois ils sont devant, André fait école, que veuxȬtu, c’est
son boulot.
Plus que quelques marches avant la sortie. En bas, un caporal
traîne dans l’espoir improbable de quelque retardataire à tancer. Il
n’en revient pas, le spectacle le sidère de ces deux compères sortis
d’un chapeau plusieurs longues minutes après les autres et qui
finissent la descente en discutant, sans plus de trouble qu’à la terrasse
d’un café, sans plus de souci du retard qu’à la sortie d’un cinéma,
calmes et détendus. Un train de sénateurs. Il n’a jamais rien vu de tel
en six mois d’armée. Il va sortir de ses gongs ce qui ne nous émeut
pas, du moins en apparence car pour ma part je n’apprécie pas la
situation. Il en faudrait peu pour que je cède ou, tout au moins, pour
que je fasse semblant dȇaller un tantinet plus vite, par politesse ou
compassion, au point où nous en sommes je n’ai cure des sanctions !
Pauvre petit gradé, notre désinvolture le déconcerte qui, pour exhaler
son courroux, ne trouve rien de mieux qu’une faible apostrophe dans
le style de la maison. Il la beugle dans le couloir vide dans l’espoir de
lui insuffler la vigueur qui manque :
— Alors, ça vient, oui ou merde ?
— Je ne te le fais pas dire !
La réplique de Jean, pure et plate banalité, a le mérite d’être à la
hauteur. Bizarrement elle coupe court à la colère du petit caporal. Il
ne devait guère s’attendre à un coup pareil, surtout de la part de ces
deux, après ce qui sȇest passé cette nuit. Laissant le caporal derrière,
nous franchissons le seuil. Lȇair glacé nous ferait presque reculer.

36

3
La section est au gardeȬàȬvous face à lȇentrée. Au premier rang la
stature altière d’André, tête haute, fait barrage. Le vent glisse sur les
côtés entre les hommes. Trop larges, les treillis clapotent. Le filin du
drapeau cliquette. Les soldats serrent les dents. Je me faufile entre les
rangs pour gagner ma place. Lȇadjudant me regarde, sans insistance.
Pas un mot. Etonnement sur quelques visages, déception sur la
plupart et sur quelquesȬuns, pas si rares, du dépit. Le silence de
lȇadjudant, incongru de sa part et si peu dans ses manières, les prive
de lȇun de ces intermèdes récréatifs qui m’irritent tant et dont tous
semblent raffoler. Les circonstances de la veille et mon retard affiché
laissaient espérer plus grandiose, ils en sont pour leurs frais, pour
l’instant du moins.
Lȇadjudant ne se montre pas à la hauteur, les gars sont déçus, à
quoi bon tant de zèle si les traîneȬsavates s’en sortent aussi bien ? Moi
je suis surtout étonné pour déjà connaître son vocabulaire
scatologique, inutilement obscène, peu varié, toujours aux limites de
l’infâme. Les apostrophes en rafales crépitent du matin au soir. En
deux jours, la voix éraillée, gouailleuse, pontifiante à l’occasion, nous
est devenue tristement familière. En fait nous ne savons pas grandȬ
chose de lui, gueulard et rustre à l’évidence, mais à part ça ? Pas
mauvais bougre du tout, dit la rumeur, capable dȇaimer ses soldats,
laisseȬtȬon entendre, dȇune rudesse toute extérieure penseȬtȬon de ci,
de là. Jean le tient pour un déséquilibré, moi, avant cette nuit agitée et
malgré ma répulsion spontanée, je ne savais que penser, je cherchais
auȬdelà des apparences. Je crains maintenant que l’intérieur ne soit à
l’aune de l’enveloppe, tout rudesse et vulgarité, et, en prime au
milieu, un personnage sournois et rusé, capable de se maîtriser,
quoiquȇil en puisse paraître à première vue, capable aussi de savourer
à long terme une vengeance à froid. En tout cas, le fait qu’il nous ait à
peine regardés malgré notre retard et, surtout, son choix de décevoir
son public et de se priver de l’une des scènes dont on le sait friand,

37

me laissent craindre le pire.

Bientôt le « lever des couleurs », préambule répétitif et immuable
qui chaque jour, après le lever aux forceps, nous rassemble dès l’aube
autour du mât central, oratoire patriotique des casernes, bien avant
que le soleil n’apparaisse parȬdessus les remparts légèrement
mordorés de la vieille citadelle Vauban. Notre section est en avance,
bravo Feronio.
— NȇCȇlonn… Vȇrez !
Sec, sec et fier, ridiculement fier, coup de tonnerre dans un ciel
dȇété, lȇordre casse le vent glacial et prend de front la compagnie.
Aboi solennel et impérieux, vide et pitoyable, hurlement inarticulé
d’une intensité inverse à l’inanité des résidus morphologiques
éructés, cri primal, à la fois alarme et menace. Jacques Dérrida a dû
beaucoup apprendre de ce langage de dresseur lors du service ! Il en
aura fallu des générations pour glisser peu à peu de la parole
humaine à cette signalétique modulatoire déstructurée mais tellement
efficace. Aussitôt reçu le signal, en un seul et intense claquement,
d’un unique et rapide mouvement, la compagnie, groupe de bronze
coulé au milieu de la cour, se fige face au mât des couleurs. Ils y
parviendront à débarrasser nos esprits du superflu, pas besoin de
comprendre, il suffit de sentir ! Déjà nos attitudes répondent à ces
cris, les miennes aussi. Ils sont vite acquis les réflexes simples qui
dissocient en nous action et pensée. Je vitupère intérieurement mais
n’y peux rien, c’est ça, « les classes », des moutons sur un jeu de piste
à la Pavlov.
— Fix !
Les quarante bras retombent dans un son mat et profond. Le vent
sȇest levé subitement et mord cruellement les chairs au travers des
treillis légers.
— RȇVȇnez !
A nouveau quarante bras se dressent. Tantôt gras, tantôt sourds,
tonnants parfois ou éraillés, secs ou traînards, les cris se succèdent
cinq ou six minutes durant. Tels des automates, sans fantaisie ni
variations, les quarante bras suivent le rythme, se dressent, se figent
et retombent pour se dresser encore et tomber à nouveau. Chaque
gradé, dans lȇordre hiérarchique croissant, teste à tour de rôle la
38

docilité de la machine. Quand le moteur semble chaud vient Feronio,
le plus gradé qui, paternel et protecteur, lâche enfin, quasiment douce
après une telle tension, la formule libératrice, qui détend les corps
figés et les coule dans une pose artificiellement désinvolte :
— ‘PO
Pas pour longtemps le repos. Les autres sections gagnent leur
emplacement, à chacune son banc d’œuvre ainsi qu’en une église
rurale du siècle dernier, et tout repart, alignements, chauffes et
surchauffes, psalmodies ou glapissements à coups de « en col’ne…,
c’vrez…, ga’r’vous…, ’rpo… », transmission de la balle de main en
main, au capitaine en dernier qui, pour faire bonne mesure, et puis on
ne sait jamais, reprend « da capo » avec plus ou moins d’insistance
selon lȇhumeur du jour ou de la personne. Jean conclut toujours par,
« triomphe aujourdȇhui, on nous a trissés. »
Le ciel s’est couvert, légèrement. Il a venté toute la nuit, des bribes
de nuages disloqués courent en plusieurs couches qui, houppes
fripées autour de magnifiques trouées dȇazur, se chevauchent, se
poursuivent et se fuient. Je tiens cela de l’école, l’ennui n’a guère de
prise sur moi, s’il montre le nez, je fuis. Le jeu du ciel que je
contemple me rappelle celui de Toulouse, un ciel comme ces ciels
dȇaprèsȬmidi dans l’automne naissant que le soleil vient dorer
discrètement et que triture à pleines mains le vent dȇautan. Je sens
sous mes pieds le pavé luisant de la place Esquirol où traînent les
premières feuilles mortes. Je suis dans la foule, babillarde et dense,
qui ne va nulle part et regarde partout. Je m’y glisse, habile dans le
jeu d’épaules, bourrant ma pipe sans ralentir, le cartable coincé sous
le bras gauche, curieux des inconnus que je croise et qui me sont
vaguement familiers. Ce que j’entends en moiȬmême ce n’est pas le
salut du clairon au drapeau mais le piétinement sourd des passants,
le brouhaha de la rue et le gargarisme des moteurs. Au fond, plus
loin, dans un jaillissement rose et dodu, le PontȬNeuf fait le grand
écart sur la Garonne en vieux sénateur encore sportif mais toujours
imposant. A droite sur lȇeau bourbeuse des lendemains de pluie des
pointes de lumière soulignent, inextricable et monstrueuse ainsi
reflétée par en dessous, la structure métallique du petit pont SaintȬ
Michel. A gauche, bruit la couronne des vieux platanes du Cours
Dillon en flirt doux et permanent avec la prairie des filtres. Je tourne
39

le dos à la modeste rue des Teinturiers et m’apprête à gravir l’antique
escalier de bois qui mène à ma chambre. Pas le temps d’ouvrir, pas
même la main sur la poignée de cuivre, le clairon me ramène à
Briançon.
L’apothéose, enfin, d’autant plus attendue que plus mordant le
froid. Rythmé au vibrato d’un cuivre conquérant, le drapeau, sur
grincement de poulies plus ou moins huilées, grimpe par lentes
saccades au long du mât, se déploie davantage à chaque ressaut, se
cale au sommet puis flotte au vent. Les hommes contemplent en
silence, saluent longuement, le fixent toujours menton pointé vers les
cieux, statues immobiles, silencieuses et sans doute vides, jusquȇau
« rompez les rangs » libérateur dont le beuglement les précipite en
vrac et au galop vers leurs bâtiments respectifs.
L’office matinal est terminé. Jean lit dans mes pensées, « Voilà, faitȬ
il taquin, Ite missa est, c’est terminé, tu peux revenir. » J’étais, hélas, déjà
revenu. Ici les évasions sont toujours brèves mais si revigorantes. De
toute façon le rite ne me dépayse pas, depuis l’enfance mes journées
ont toujours commencé par une messe, alors, hostie ou drapeau, cette
sorte d’élévation…

Fatalistes nous suivons de loin la queue du cyclone, Claude et
Louis sur les talons. Le tableau noir du couloir nous en veut, « corvée
de chiottes », tous quatre. Nous ne l’avions pas remarqué en
descendant.
— Ah, ce Fero, rage Louis, mesquin le gaillard, comme coup bas,
chapeau !
Je doute de son objectivité. Nous avions jusqu’ici échappé à la
corvée, tout le monde y passe un jour ou l’autre. « Tous les quatre en
même temps, curieux insiste Louis. » Jean réplique :
— Pourquoi pas si la liste est établie en fonction des places
occupées dans la chambrée ?
Effectivement nous sommes voisins de lit. Arrivés les derniers
nous avons pris ce qui restait, au fond, près des fenêtres, comme nous
ne serons plus là l’hiver… C’est bien l’ordre des lits que suit le
tableau. Rassurés, nous entamons la première ascension de la journée.
— Et dire que dans dix minutes, fulmine Claude très las ce matin,
on va se taper encore les trois étages dans lȇautre sens pour le petitȬ
40

déjeuner ! Mais, bon Dieu, pourquoi toutes ces allées et venues ?

Ces escaliers on commence à les connaître ! « Deux mille sept cent
deux marches en deux jours » fait Claude. Il préfère le prendre sous
l’angle sportif et les statistiques l’occupent. Moi je préfère me laisser
tirer la manche par les souvenirs qui, de toute manière, ne me
demandent pas mon avis. Le lever des couleurs m’envoie sur le tapis
rouge de la table du séjour familial. Cela remonte loin, avant l’image
du massacre. Je joue aux soldats de plomb, j’en avais, vers les huit
ans, une imposante collection, hétéroclite et colorée et qui ne cessait
de grossir. Il m’en venait de partout au moment des fêtes et pour
compléter, toute l’année j’amassais les centimes à l’occasion des
courses et des fonctions d’enfant de chœur. Souvent, après l’école, je
passais par la vitrine de la Mère Adrien contempler une pièce
convoitée, quelque soldat pimpant et bigarré de préférence, un
zouave, un spahi, un méhariste, un officier de marine. Grades, états
de service, bravoure et exploits, je savais tout de mes soldats,
individuellement, jusqu’à leur intime qu’ils tenaient de mon
imagination. Pas besoin de retourner la figurine pour savoir que le
lieutenant de spahis, celui qui a fait sauter un train de vivres
allemand, a une éraflure dans le dos de son burnous bleu. Comme
presque tous les soirs, accroupi sous la table, je contemple la brillante
et solennelle phalange qui s’enroule autour des pieds ouvrés. « Cȇest
comme au Quatorze Juillet, » murmure Carlo le camarade invité ce jourȬ
là. La phrase, je l’entends vraiment, là, dans ce rude escalier, la
jubilation et la fierté d’antan, je les ressens à nouveau.
L’adulte garde longtemps en bouche le goût des nourritures de
l’enfance, surtout celles de l’esprit, plus tenaces, la preuve. A quelle
loi obéit donc la résurgence des souvenirs ? Certainement pas à la
logique, le présent souvenir vient tellement à contre temps, tellement
incongru, si rutilant, tellement dépoussiéré que j’en éclate de rire.
Intrigué, Jean se retourne. Un peu gêné, j’explique, j’essaie :
— C’était l’époque, tu dois t’en souvenir toi, tu étais plus grand,
défilés, processions, cérémonies commémoratives, messes
patriotiques… J’aurais cru que la sixième m’en aurait guéri, rien de tel
que l’internat pour ce genre de purge, eh bien, non, bizarrement tout
remonte, en plein dans les emmerdements du moment. Tu me croiras
41

si tu veux, là, maintenant, en montant cet escalier je jouais aux soldats
de plomb, du petit lait que je buvais. Je n’ai pu me retenir d’en rire, de
rire au plaisir retrouvé, au ridicule des sentiments d’alors, à l’abîme
qui me sépare de l’enfance, à l’insolite d’un tel souvenir dans cette
caserne, sous cet uniforme. Voilà.
Sentencieux comme à l’accoutumée, il sourit, à peine, assez pour
me laisser entendre que l’évocation de lȇenfance l’émeut :
— Ah, lȇunivers des enfants, c’est autre chose. Nous autres
devenons des mutilés de guerre, la vraie, celle de la vie. Nous
perdons vite imagination et naïveté. Rien de tel que les enfants pour
en croire toujours leurs yeux. Ils sont les seuls avec ceux qui leur
ressemblent, et il en reste, à se laisser avoir par le clinquant des
uniformes. Une veste gansée dȇor ne peut draper qu’une poitrine de
héros ! Ne crois pas que les militaires sȇy laissent prendre, eux, ils font
semblant, c’est leur job, ça les rassure et ça les valorise. Imagine un
peu Ferronio sans uniforme et sans galons. Tu vois le tableau ?
Que répondre, ces propos amers et méprisants me touchent au vif,
je n’ai plus envie de rire, il vient de casser mes petits soldats.

Nous n’en finissons pas, lȇescalier de monter et moi de ruminer,
herbes amères qui tournent et retournent sans que vraiment j’y
morde. Jean a brisé un souvenir emblématique pour moi et sans qu’il
le veuille ni même le sache, il a touché au point sensible. L’armée et
moi, pas si simple ! Il m’imagine pareil à lui ne seraitȬce que pour
avoir cette nuit réagi en chœur. L’attitude était commune, pas les
cheminements propres à chacun. Lui se dressait contre l’armée, moi
contre un individu précis. Je tiens pour un accident de parcours ce
qui pour lui est constante, révélateur de ce qu’est en profondeur
l’armée. Il en a été conforté dans sa vision alors que moi, choqué, je
guette le démenti qui n’en fera qu’un faux pas dû à pas de chance.
Je le sais, Jean se trompe sur moi et, de ce fait, je le trompe. Ce
malentendu est, pour notre amitié, une ombre, pour moi, un
problème supplémentaire. Je me sens prendre intérieurement la teinte
grisâtre du pénible escalier dont nous ne sommes pas encore venus à
bout. Je devrais m’expliquer, tout à l’heure, une fois dans le dortoir,
expliquer, oui, mais quoi, encore faudraitȬil que moiȬmême je
comprenne d’où me vient, concernant l’armée, cette contradiction
42

entre idées et postures intérieures ?
J’ai peur pour notre amitié. Nous allons l’un derrière l’autre, si
proches et si différents. Jean est venu là comme à l’abattoir et moi, en
dépit de mes questionnements, j’ai abordé le service militaire comme
une occasion irremplaçable dȇapostolat en pleine pâte humaine hors
du milieu clos où je commençais à étouffer. L’ordre de mobilisation
m’était envoi en mission. J’étais impatient de partir, décidé à rester
moiȬmême malgré les pressions qui ne manqueraient pas. Si peu de
jours d’armée et comme cela est loin, rester moiȬmême alors que je ne
sais déjà plus qui je suis ni qui je dois être. Missionnaire ? Faut voir
l’effet sur les autres, ils nous fuient !

Quelques minutes de repos au bord des lits, il suffira de bien tirer
sur les couvertures en partant. Du coup, Jean et moi sommes face à
face. L’écart se creuse entre nous mais j’ai toujours autant de
sympathie pour cette autre partie de moi que je désire, redoute et
finalement fuis de toutes mes forces. Je le dévisage en silence un long
moment, je devrais parler mais c’est autre chose qui m’échappe :
— Pauvre Jean, tu me fais peur… c’est fou ce que tu changes… en
une semaine… tu dépéris… à vue dȇœil… Encore quinze jours et ils te
réforment pour limite d’âge !
— Ça t’étonne ! Si tu savais le poids que je me trimballe, un
éléphant sur le dos ! Une heure ici pour moi c’est dix ans de vie
normale. Tel que je te connais, tu dois me prendre pour un fou, je te
jure, je n’exagère pas. … Merci d’avoir remarqué, j’apprécie, c’est
méritoire de ta part.
— Méritoire ! Mais pour qui me prendsȬtu ? Comme si de mon
côté tout allait comme sur des roulettes. Un poisson dans l’eau, la vie
en rose, et puis quoi encore !
Jean sourit avec lassitude, il hésite à répondre, cherchant ses mots
puis enfin, à voix très basse, comme sur la pointe des pieds, il lâche
timidement :
— Bien sûr, toi aussi tu souffres, ça nȇéchappe à personne, mais ce
n’est pas la même souffrance…
Je devrais en profiter pour m’expliquer une bonne fois mais mon
naturel prend le dessus, je préfère crâner :
— Non, ce n’est pas la même chose, il y a une différence et la
43

différence c’est que moi je tiendrai. Si je me sens couler, et c’est plus
souvent que tu ne crois, je frappe le fond des deux pieds et je fais
surface. Je nȇai pas lȇintention dȇy laisser ma peau, ni mon âme, ça
non, croisȬmoi.
Ma réaction lamentable creuse encore le fossé entre nous, il y croit,
lui, à ma force de caractère. Il répond, un peu las :
— Je sais, nous ne sommes pas à armes égales. Toi tu as une vie
spirituelle que le système nȇa pas réussi à toucher, il me semble, une
belle et forte compensation. Moi je me bats à mains nues. Pas de place
ici pour l’activité intellectuelle, même de manière fugace. Je suis vidé,
dépersonnalisé, bientôt un robot.
Il serait sage d’en rester là. Jean hésite mais il est trop droit pour ne
pas aller jusqu’au bout. Il ne soupçonne rien de mes constants
déchirements, on m’a si bien appris à sauver la face. Grâce à mes
années d’interne je sais paître au milieu du troupeau. L’internat n’a
pas les mêmes effets chez tous, personnellement il ne m’a jamais pesé,
il m’a aidé à rester moiȬmême, alors, la vie en caserne, ça ne me
dépayserait pas plus que ça, n’étaient mes incompatibilités
pulsionnels à l’armée. C’est un peu ce que Jean ressent du dehors et
qu’il voulait dire, mais pas seulement. Il insiste :
— Mais surtout toi tu nȇas rien contre l’institution militaire, au
contraire. Certes, tu sais voir à l’occasion et réagir, tu l’as prouvé, mais
tu n’es pas un révolté. Moi à lȇinverse, depuis le début et même avant,
j’éprouve pour ce mondeȬlà, par formation comme par tempérament,
un violent et continuel dégoût. Si tu savais ma nausée ! Elle m’a pris
la tête à lȇinstant même où je me suis vu affublé de cette ridicule
livrée. Elle ne me quitte plus.
Je m’en souviens, Jean avait alors paru irrémédiablement
catastrophé.
— Alors que toi, au même moment, continue Jean, tu ne sembles
pas gêné.
Il ne met aucune méchanceté ni ironie dans sa remarque,
simplement un peu de tristesse, avant dȇajouter, un ton plus bas :
— A l’inverse.
J’en rougis. Me défendre ? Mais que dire ? Il y a trop à dire et de
tellement intime et, même pour moi visȬàȬvis de moiȬmême, tellement
secret. Je choisis le silence et une pointe de maquillage sous un
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sourire embarrassé. Jean ne soupçonnera jamais mes combats intimes,
il ne saura jamais, Dieu merci, à quels expédients, à quelles roueries,
à quelles grossières tromperies je dois de pouvoir maintenir la tête
auȬdessus de l’eau.

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Huit heures, à nouveau la section se range, sur un seul rang cette fois,
en forme de « C », nul ne doit échapper à l’œil du maître. On va, ditȬ
on, nous présenter à notre commandant. Il aura fallu une semaine
pour rendre présentable ce tout venant de civils. Le tonitruant dur à
cuire de Ferronio est dans ses petits souliers, fébrile, avec comme des
émois dȇadolescente à son premier bal, à croire quȇil joue d’un seul
coup de dés sa réputation de vieux briscard. Et de peaufiner sans fin
la section, et de mettre deȬci, deȬlà une nouvelle dernière touche au
portrait, et de tourner autour des treillis kakis comme la main
baladeuse du flambeur excité triturant le tapis vert et titillant le tas de
jetons jusqu’au « rien ne va plus » final.
L’arrivée du commandant semble imminente. A pas comptés, le
juteux y va d’un dernier tour de piste, examen individuel de pied en
cap, calme et silence, comme en un ultime adieu. Rien ne lui échappe,
lustrage des chaussures, plis des vêtements, attitude et maintien,
béret, surtout le béret, cet immense couvreȬchef invertébré des
chasseurs alpins qui, à lȇencontre de ce que pourrait croire un
profane, se pose avec un art consommé et immuable qui, tous les
« sousȬoff » vous le confirmeront, n’a rien à voir, malgré la similitude
morphologique, avec le lâcher négligeant d’une bouse de vache sur
les pentes alpestres.
— Tu dois bicher, murmure Jean provocateur, un soin digne d’une
FêteȬDieu au doyenné.
Je m’apprête à répondre hésitant entre ironie et feinte indignation
mais je ne peux plus, une arrête se fiche au travers de mon gosier, oh,
pas bien pointue mais avec le guêpier dans lequel nous avons les
mains la paille devient poutre. Cette nuit agitée m’a fait oublier,

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quelle inconscience, je ne pensais qu’à m’amuser et dans trois minutes
je serai sous son collimateur. Trois hommes seulement me séparent de
Ferronio. Où suisȬje donc allé chercher cette idée, elle pourrait me
coûter cher. J’aurais voulu me faire remarquer que je n’aurais pas fait
mieux et ce n’est surtout pas le moment.
Tout cela pour une manie du juteux qui depuis le début nous fait
bien rire, la spécialité de Ferronio, la chasse aux boutonnières
ouvertes et aux revers flottants. Un maniaque, un passionné, il
pratique son sport de façon jubilatoire et continue, par besoin, sans
doute, de pimenter l’entracte en métropole qui sans cela manquerait
de sel. Les occasions ne manquent pas, il n’en rate aucune. Le civil
imagine mal le nombre impressionnant de pattes et de boutons qui se
planquent sous les plis d’une tenue de campagne ! Dès qu’il approche
des rangs, l’adjudant se met en chasse, nez au vent, et s’il flaire
quelque gibier, ce qui se produit toujours, il y va d’un numéro bien
rodé qui nous amuse. Avec la lenteur retenue du lion dont les
mouvements se font félins à l’approche de la proie, dégoulinant d’une
satisfaction qu’il ne saurait cacher, en un éclair, comme par magie, il
fait jaillir d’on ne sait où un rustique opinel déjà grand ouvert et, dȇun
coup sec, tranche par surprise le bouton fautif. Le camarade épinglé
dispose de cinq minutes pour se présenter au bureau, après la fin du
rassemblement, bouton recousu, boutonnières closes et pattes
rabattues. « Cȇest de la pédagogie active » dit Louis. De la récré du sousȬ
off, nous avons fait la nôtre. Une fleur d’humour pour nous et de
couleur dans la grisaille journalière que le contraste entre ce manège
rudimentaire et le plaisir enfantin qu’en retire le rustre.
Hier au soir, après le repas du soir, nous passions près des
garages. Un fil en cuivre traînait, machinalement je l’ai ramassé. Le fil
s’est entortillé autour de mon doigt tandis que je discutais avec les
copains et l’idée m’est venue, je la trouvais géniale. Juste avant le
coucher, discrètement, j’entendais surprendre les amis, j’arrachai le
bouton le plus visible de mon treillis, celui de la poche de veste, en
haut, à droite et le recousai au fil de cuivre tressé et un triomphant «
échec et mat, Ferronio ! »

Plus que deux hommes entre lȇadjudant et moi. Pour une idée de
génie, c’était une idée de génie, de la provocation, oui, après
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