Orgueilleuse Kabylie

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Syphax, depuis la fugue de sa sœur Nya, son aînée d'un an, ne regardait plus de la même façon ses parents ni le reste de la société. Ils étaient responsables, assurait-il, de toutes les déchirures subies par les enfants de sa génération, agressés chez eux comme dans la rue. Toutes les certitudes dont ils avaient été bercés dans leur prime jeunesse étaient à présent obsolètes, vides de sens.
Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296414709
Nombre de pages : 360
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Orgueilleuse Kabylie Générations mutants

Du même auteur

Déjà parus, aux éditions L'Harmattan: Orgueilleuse Kabylie tome I (la vie et la guerre) Orgueilleuse Kabylie tome II (l'amour et l'espoir) Orgueilleuse Kabylie tome III (générations témoins)

Déjà parus, aux éditions Sybous : 3000 prénoms kabyles pOlir le IlIème millénaire (illustré) L'épine (conte kabyle illustré) Sybolls (conte kabyle illustré) Tannina (conte kabyle illustré) La grotte de l'ogre (conte kabyle illustré bilingue français-kabyle) Mcisna le berger (conte kabyle illustré bilingue français-kabyle) CD et K7-audio (contes kabyles bilingue français-kabyle)

Contact avec les éditions Sybous : 01 46 32 47 93

SHAMY CHEMINI

Orgueilleuse Kabylie

Générations
Roman

mutants

L'Harmattan

@ L'Harmattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, ltalia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino (Qc)

ISBN: 2-7384-9292-4

A mes amours d'enfants. Karim. Mehdi et Salima.

Le volume suivant constitue le quatrième tome de la saga "Orgueilleuse Kabylie", laquelle est composée de cinq ouvrages pouvant être lus séparément. Couvrant une période d'un demisiècle (1940-1990), agrémentée d'un résumé des cinq mille ans de l'Histoire berbère, cette œuvre, je l'espère, contribuera à mieux faire connaître la spécificité kabyle, en Algérie comme ailleurs. Tenant compte des évènements historiques, culturels et migratoires, basée en majeure partie sur des faits réels, cette saga romancée retrace, sans complaisance ni misérabilisme, la vie quotidienne, la guerre, l'amour, les peines et les joies vécus par les hommes et les femmes issus de cette région algérienne.

L'avenir se construit avec la conscience du passé.

Chapitre l

Nya poussa la porte de sa chambre, jeta un dernier regard vers le rectangle de ciel dessiné par la fenêtre légèrement entrouverte, lui offrant un jaillissement de multiples étoiles blanches. Brutalement elle la referma, tourna le dos aux ténèbres humides et se retrouva dans la clarté incertaine de la pièce. Un silence oppressant régnait dans l'appartement de ses parents. Elle se précipita telle une proie pourchassée et s'allongea sur son lit défait. Le souffle d'une légère brise caressant les volets et le bruit du moteur de la voiture de Jackie, lui parvenaient faiblement. Autour d'elle, une immobilité de mer froide l'enserra. Elle sentit tout son être s'engourdir, enveloppé du silence menaçant et glacial de la nuit. Ses idées confuses l'empêchaient d'agir. Pourtant, sa décision était prise. Le choix irrévocable effectué à cet instant déterminerait le reste de sa vie. Si elle ne réagissait pas, dans quelques jours, elle deviendrait l'épouse de son cousin malgré elle. Nya ne pouvait mesurer la souffrance qui découlerait de ces terribles moments. Désormais, elle ne connaîtrait qu'une solitude muette et infinie. Rester pour épouser ce cousin de Roubaix afin de faire plaisir à sa famille et à celle de son futur époux, lui paraissait inimaginable. Nya n'était pas prête à devenir la femme d'un homme imposé, ni d'aucun autre d'ailleurs. Son unique désir: finir ses études, enseigner et réaliser son rêve d'enfance. Partir avec Jackie, qui l'attendait au volant de sa voiture en bas du bâtiment, était une issue aussi invraisemblable. S'en aller de chez ses parents provoquerait une déchirure inguérissable. Elle laisserait une plaie béante,

profonde et large la séparant définitivement d'eux qu'elle adorait pourtant. Creusé, ce fossé ne serait plus jamais franchi, surtout par son père Dyssa. Il se renfermerait sur lui-même et tenterait d'oublier pour toujours sa fille. Elle deviendrait à ses yeux une fugueuse. L'audace de son défi humilierait toute la famille, jusqu'aux cousins et voisins restés là-bas, dans son village de Kabylie. Avec le temps, Dyssa, en son for intérieur, parviendrait-il à pardonner à sa fille qu'il chérissait? Dans l'immédiat, l'honneur et la fierté étaient plus forts, sans commune mesure avec le reste. L'idée que sa fille puisse refuser cette union avec un membre de sa famille le torturerait. "Comment, se demandera-t-il alors, peut-on ne pas aimer les siens et songer à faire sa vie avec quelqu'un rencontré au hasard d'une rue ou d'un lieu public ?" Pour lui, ceux qui agissent de la sorte ne peuvent avoir le choix, soit ils sont orphelins, abandonnés à l'assistance publique par d'abjects parents, soit leur famille les rejette, les jugeant sans envergure et indignes de continuer à vivre parmi elle. Ils deviennent des bannis. Voir sa fille, élevée avec amour, accomplir sa vie avec un tel homme serait inconcevable! A moins qu'influencée par les mœurs occidentales, elle n'ait été amenée à faire des gestes inconsidérés, néfastes pour elle comme au reste de la société. "Ma fille s'est exclue de notre vie. Elle a cédé à ces mauvais penchants, nuisibles à l'équilibre de nos familles !" Si Nya fuyait, Dyssa appréhenderait chaque minute avec une douleur absolue. Pourtant, tout père attendait, désirait cet instant, lorsqu'il s'agissait de marier l'aîné de ses enfants. Cet heureux événement était considéré par les siens comme le plus important de la vie. Lui aussi voulait transmettre, prolonger sa lignée, à travers sa progéniture, comme son père quelques années plus tôt et continuer ce cycle éternel qui s'effectuait depuis la nuit des temps. Mais pas de cette façon! Que dire à son vieux père et à cette famille de Roubaix qui préparait ce mariage depuis des mois?
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Que faire du trousseau qu'il venait de constituer pour sa fille préférée? Un geste irréparable avait été commis. Il déstructurait une famille entière. Nya ouvrit les yeux. Le dos douloureux, le front glacé, elle respirait mal, comme suffoquée d'inhaler un parfum sauvage et empoisonné. Elle vit son cartable, ses cahiers d'écolière. Des larmes apparurent au bord de ses yeux. Un feu consumait son être. Elle prit conscience de sa solitude et de son intense détresse. Une peur irrationnelle croissait en elle. La trotteuse du réveil martelait les secondes. L'aiguille métallique transperçait sa tête à chaque mouvement mécanique, mêlant sans pitié douleur physique et angoisse, consécutives à sa décision. Nya ne maîtrisait plus les espaces-temps. Minutes, années, heures, jours s'allongeaient indéfiniment, accéléraient une sensation de finitude. Des bribes de souvenirs d'enfance surgissaient par petites images saccadées et défilaient dans sa conscience. Une main nerveuse les froissait comme du papier et les propulsait par une fenêtre imaginaire d'un geste incontrôlé. Ses yeux rougis parvinrent à percer l'ombre de la chambre. Avec insistance, elle s'efforça de distinguer les formes familières afin de s'extraire de cette contemplation et se débarrasser des chaînes invisibles qui l'immobilisaient. Elle était inerte sur son lit, l'esprit flottant, en proie à des instants furtifs de vertige. Puis, ses yeux redevinrent avides de lumière, son corps fébrile, avide d'espace. Ses mains s'accrochèrent au bord du lit. Elle sentit ses muscles se tendre. Un dernier effort lui fit poser les pieds nus sur le sol humide. Ce contact lui procura une sensation revigorante. Elle s'arracha du lit, saisit ses chaussures, se glissa comme un chat hors de la chambre et quitta l'appartement, fermant doucement la porte derrière elle. La surface froide sous ses pieds lui donna des ailes. Elle s'engouffra dans la voiture de Jackie, par la portière laissée ouverte. Tremblante, elle jeta violemment ses chaussures sur la banquette arrière. La gorge nouée, elle sentit un violent malaise la submerger. Sa main frémissante, insoumise, se posa sur son genou droit.

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L'automobile roulait maintenant plein phare sur une route déserte. Nya regarda derrière elle. Au loin, elle vit dans la nuit sombre des milliers de points lumineux scintiller. La ville de Grenoble s'éloignait lentement. Spectatrice malheureuse, elle assistait à la débâcle de sa vie. Des images floues, insaisissables, désordonnées, la harcelaient à une vitesse folle. Puis ses visions se couvrirent d'une brume intemporelle. Elle parvint à ébaucher un embryon de pensée moins chaotique. Celle-ci la plongea davantage dans le néant. Un goût âcre emplit sa bouche. Son corps s'arc-bouta. Elle crut vomir. Elle s'immobilisa enfin, la tête en arrière sur le dossier du siège. Lorsqu'elle souleva ses paupières, elle s'étonna de voir la lune se décolorer à l'horizon, bercée d'étoiles, dans le ciel pâle. Le pare-brise laissait voir une lumière laiteuse et sentir la fraîcheur de l'aurore. Lentement, elle replia les jambes en passant la main sur son front. Fatiguée, elle fixa la lune qui s'éclipsait. Elle pensa un court instant qu'elle rêvait. Tout son être était emporté, flottait, saisi par les serres d'un aigle survolant des rouleaux de nuages. Elle frissonna. Sa vue s'accoutuma à la clarté du jour naissant. Sans force, elle demeura abattue, le regard vague errant sur la route sinueuse voilée de brouillard. Son compagnon conduisait en silence, elle ne lui accordait aucune attention. Enfin la voiture effectua un dernier virage et s'arrêta devant le portail d'une maison de campagne aux volets clos. Jackie ouvrit la porte d'entrée et pénétra dans un grand salon. Nya remarqua qu'une légère couche de poussière couvrait les meubles. Visiblement la maison n'était pas habitée depuis un moment. Il tendit une clef à la jeune fille en murmurant d'une voix posée qu'elle pouvait s'installer dans la chambre située au premier étage. Elle tourna la clef dans la serrure. Elle entrebâilla la fenêtre. La lune avait disparu. Toute habillée, elle s'allongea sur le lit au milieu de la chambre. Nya se sentait profondément seule. Elle pleura la tête enfoncée dans l'oreiller... Mourir... Disparaître, à jamais... Une chaleur, douce encore, s'infiltrait dans la pièce.

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Un bruit derrière la porte la fit sursauter. Elle distingua la voix de Jackie. Retenant son souffle, les yeux grands ouverts, elle garda le silence. Elle couvrit son corps tremblant avec le drap. Elle n'éprouvait qu'un seul désir, se réfugier dans un mutisme total, unique moyen de surmonter son chagrin. Aucun mot, aucune caresse, fut-elle de la main de sa mère, n'aurait soulagé sa douleur. Jackie tendait l'oreille en vain. Rien, pas même un souffle. Il patienta encore quelques instants et redescendit discrètement. Seul le frôlement de la semelle de ses chaussures sur le bois des escaliers était perceptible. Nya se redressa, écouta attentivement. Elle distingua à peine la pression des pas de Jackie sur chaque marche. Au rez-dechaussée, la porte s'ouvrit et se referma aussitôt. La gorge serrée, le visage dans les mains, elle resta assise sur le lit une bonne heure. Habituellement, elle sombrait dans un sommeil enfantin. Quelques instants après avoir éteint la lumière, elle n'entendait plus le chahut de ses frères et sœurs dans la salle à manger. Mais aujourd'hui les larmes, la peur, l'angoisse la maintenaient éveillée. Son corps tiède et vif comme le sang était en sueur. Depuis son départ précipité, une obsession l'habitait: qu'allait-elle devenir? Son regard parcourait la chambre inconnue. Elle parvint à détendre son corps, posa la tête sur l'oreiller et finit par s'endormir. Un violent coup de klaxon la réveilla. Elle fut surprise de se trouver dans une chambre baignée de lumière. Le soleil était déjà haut. Puis, tout lui revint. Elle détailla la grande pièce vide, aux murs blanc cassé. Seul avec le lit, un vieux meuble en chêne sombre avait été placé près de la fenêtre. Toujours vêtue de sa jupe plissée et de son chemisier à moitié ouvert, elle se leva et s'accouda au balcon. Sa longue chevelure lui couvrait les épaules. La chaleur encourageait au silence. Elle resta quelques instants ainsi, le regard sans point fixe, terrassée, comme un arbre déraciné... Le frottement d'ailes d'un oiseau la fit sursauter. Elle descendit au rez-de-chaussée. Elle avait faim. Elle se précipita dans la cuisine et ouvrit la porte du réfrigérateur. Avec plaisir, 15

elle s'empara d'une cuisse de poulet et d'une pomme, regagna le salon et machinalement appuya sur le bouton du téléviseur. Assise sur le bord d'un fauteuil poussiéreux, elle regardait défiler les images en noir et blanc. - Bonjour messieurs-dames! s'exclamait Jacques Martin entouré de ses compagnons. - Nous sommes à la rue, nous n'avons pas de quoi manger! Pouvez-vous, s'il vous plaît, nous offrir un casse-croûte? Derrière son comptoir, une femme scrutait les nouveaux venus. Elle rétorqua d'une voix agressive: - Vous alors, vous ne manquez pas d'air! Madame se promène avec un manteau de vison et Monsieur demande l'aumône! J'espère que c'est une plaisanterie! - Soyez charitable, insistait Jacques Martin, l'air espiègle. Nous nous contenterons d'un plat pour quatre! - Vous allez plutôt prendre la porte! Si vous avez faim, vendez le manteau de votre femme! Daniel Prévost regarda avec malice la dame blonde qui les accompagnait. D'un ton vif, il lança : - Voulez-vous l'acheter? - Je veux que vous partiez de chez moi, sinon j'appelle la police, cria-t-elle en les poussant dehors. Sur le trottoir, les quatre comédiens éclatèrent de rire en vantant la charité des Français... Les compères faisaient le tour des commerçants pour vérifier leur prétendue hospitalité et supposée générosité. Le talent des complices était connu. Ils savaient faire éclater certaines vérités et démystifier quelques légendes. En chemin, ils passèrent devant un autre restaurant. Sur la devanture on pouvait lire: "Chez Massine, couscous
royal, spécialités berbères
",

- Bonjour messieurs-dames, vous désirez un renseignement? demanda un homme venu à leur rencontre. - Nous voulons déjeuner. Seulement, nous n'avons pas d'argent pour vous payer... expliqua Jacques Martin, s'efforçant de garder son sérieux. Le patron regarda un instant son établissement, l'air désolé, comme s'il le voyait pour la première fois. Il pensa que les 16

nouveaux venus se moquaient de lui. Le juke-box diffusait une chanson de Rachid Mesbahi. Elle couvrait un peu les voix. L'endroit était à la limite de l'insalubrité. Des fils électriques pendaient au plafond. Sur les tables recouvertes de Formica jaune, des assiettes étaient posées pêle-mêle, avec des restes de couscous et de pommes ragoût. Une pile de torchons tachés de sauce rouge traînait dans un coin au fond de la salle. Un gros berger allemand se tenait sur les pattes arrière, au comptoir, face à une serveuse corpulente qui passait mollement l'éponge sur le bar, regardant la scène d'un air béat, étonnée que des clients aussi distingués veuillent manger dans ce boui-boui. En dix ans de métier, elle n'avait jamais vu ça ! Elle pensa vaguement que ces visages lui étaient familiers, sans vraiment les reconnaître. Pour se donner une contenance, elle commença machinalement, de ses doigts mouillés à tresser ses cheveux oxygénés. - Alors peut-on manger? insista Jacques Martin. - Bien sûr, installez-vous! - Je vous répète que nous n'avons pas d'argent. - Ce n'est pas grave, répondit le patron en riant. Il me reste du couscous. - Alors couscous pour tout le monde! lança Daniel Prévost. - Qu'est-ce que vous voulez boire? Une bouteille de Mascara? Tous les quatre se regardèrent. - Avec plaisir, répondit la femme au manteau de vison, ouvrant la bouche pour la première fois. Nya excédée, éteignit la télévision. Ses yeux se posèrent sur sa paire de chaussures, déposée à l'entrée. Elle les enfila et gagna la rue à grande enjambée. Laissant le portail ouvert derrière eUe, eUe s'élança sur la route déserte qui menait à la vilJe, sous les rayons brûlants du soleil. Devant le guichet de la gare, eUe réalisa qu'eUe n'avait pas un sou en poche. Perplexe, elle hésitait maintenant à prendre le train pour rentrer chez ses parents. Elle pourrait avertir le contrôleur et payer son billet à l'arrivée, mais le courage lui manquait pour expliquer. La pensée du moindre contact avec 17

autrui lui répugnait. Immobilisée un bref instant devant le tableau d'affichage des trains au départ, sans force, elle s'affala sur un banc face aux trains à quai. La grande horloge indiquait douze heures quinze. Une foule d'idées se bousculaient dans sa tête, entrecoupée d'images de son père et sa mère. Les heures passaient. Elle restait là, indécise, indifférente aux regards qui se posaient furtivement sur elle. Le va-et-vient incessant des passagers lui donnait le vertige et par moments, une envie folle la prenait de se jeter sous l'un de ces trains rapides. Mais ses jambes la trahissaient, elle était incapable de faire un pas. Le solei] s'acharnait sur le toit de la gare, rendant l'air irrespirable. Nya était en nage, la sueur coulait le long de sa colonne vertébrale. Elle cherchait du regard en vain, un visage familier qui lui viendrait en aide. Elle dut se rendre à l'évidence: elle ne connaissait personne, aucun adulte, même à Grenoble, en dehors de ses parents. Elle songea aux vacances qu'elle passait au village en Kabylie. Là-bas, tout le monde se connaissait... Le beau sourire de son grand-père lui apparut, furtivement... Le son strident d'une cloche retentit dans le hall de la gare et la fit sursauter. La grande horloge indiquait à présent 20 h 28. Il y eut un mouvement de foule vers les wagons. Péniblement, elle se leva et s'approcha du train arrêté Je long du quai, attendant les voyageurs. Brusquement, elle s'y engouffra. Quelques secondes après, la porte se refermait derrière elle et avec un grincement métallique, le train quitta la gare. Il démarra lentement et prit sa vitesse de croisière. Les voyageurs, agglutinés tout près d'elle, criaient, gesticulaient, parlaient avec véhémence, s'interpellant d'un bout à l'autre du wagon. Cela devait faire longtemps qu'ils attendaient ce départ. Les usagers chargés de valises et de gros paquets maladroitement ficelés, les parents et leurs enfants accrochés à leurs vêtements, tous se serraient dans une chaleur étouffante. De l'autre côté, un groupe de scouts bloquait totalement le couloir. Une étiquette collée sur leur chemise indiquait leur nom, leur adresse et même leur date de naissance. Nya, ballottée au milieu de tous ces gens, respirait péniblement. En
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un sens, cette situation la rassurait: le contrôleur n'oserait pas affronter une telle foule! Mais, au premier arrêt, le couloir se vida d'un coup. Restée seule, elle reprit peur. Elle s'attendait à voir surgir le contrôleur au bout du couloir d'un instant à l'autre. Les paysages défilaient sous ses yeux, à toute vitesse. Les oiseaux s'envolaient à l'approche du train, poussant des cris de colère, dérangés dans leurs ébats par ce bruit furieux. Au loin, le soleil déclinait derrière les montagnes. Dans le ciel bas, les nuages s'enroulaient autour des collines. La panique et la fatigue avaient assommé Nya, qui s'allongea au fond du compartiment, la tête appuyée sur un morceau de carton. Elle s'endormit. A son réveil, tout le monde était parti. Le couloir était jonché de saletés. Elle eut beau chercher dans les wagons les uns après les autres, elle ne rencontra pas âme qui vive. Elle réalisa alors qu'elle se trouvait dans un hangar, le train était au dépôt. Ayant recouvré quelques forces, elle descendit, longeant les rails pour rejoindre le quai. Alors qu'elle se dirigeait vers la sortie, elle vit un panneau couvert de craie blanche "Les contrôleurs sont en grève" ! Soulagée, elle s'installa sur un banc de la salle d'attente et s'endormit à nouveau. Des bruits de pas la tirèrent du sommeil. Elle se redressa d'un bond. Autour d'elle, beaucoup de monde. Certains attendaient sagement assis, somnolents. D'autres se tenaient debout, les yeux fixés sur l'horloge qui marquait huit heures. La plupart étaient vêtus modestement, chemises larges et froissées, pan- talons de toile légère s'arrêtant à mi-mollet, jupes noires aux ourlets mal cousus. Quelques femmes portaient des robes traditionnelles bariolées, les pieds nus dans des chaussures trop larges ou trop étroites. Les plus âgés portaient de vieux vêtements fatigués. Certains avaient sur la tête des bérets ou des bonnets enfoncés jusqu'aux sourcils. Tous avaient le teint jaune et les joues creusées. Dans leur regard se lisait la tristesse des exilés attendant leur départ, pour une ville ou un pays encore inconnu et l'espoir de rencontrer un meilleur sort. Un brouhaha assommant s'élevait à présent. Nya, nerveuse, quitta la salle d'attente. Elle se dirigea au hasard vers
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un grand boulevard, jusqu'à ce que, lasse et découragée, elle entre dans un square s'asseoir sur un banc. Elle se mit à observer les pigeons qui frottaient leurs ailes sur le sable. A ses pieds, elle ramassa une feuille de journal chiffonnée. Dans un encart publicitaire, elle lut une proposition du gouvernement algérien: l'Etat offrait deux mois de séjour à ses étudiants résidant à l'étranger souhaitant participer à la réalisation du Barrage Vert mis en chantier dans le Sud. Pour tout complément d'information, on était prié de se rendre au consulat d'Algérie. Nya relut deux fois l'annonce. Son corps engourdi se réveilla soudain, envahi d'une énergie nouvelle. Elle quitta sans attendre le square, l'espoir au cœur. Une demi-heure plus tard, elle était au consulat algérien, à Marseille. - Vous désirez, mademoiselle? demanda l'employé. Nya, hésitante, tremblait un peu. L'air hagard, elle resta un long moment sans répondre, puis éclata en sanglots, le visage enfoui dans les mains. Le chef du bureau s'approcha d'elle et paternellement, lui passa le bras sur les épaules. Il se mit à lui parler d'un ton apaisant: - Que vous arrive-t-il, mademoiselle? Pourquoi pleurezvous? Nya se frotta les yeux et le fonctionnaire lui tendit un mouchoir. - On vous a agressée? continua l'homme qui la tenait toujours par les épaules. - Non, mon histoire est compliquée. - Prenez votre temps, je vous écoute. Venez vous asseoir dans mon bureau, vous serez plus à l'aise pour me parler. - Voilà, commença Nya, une fois assise en face de l'employé, je voulais me rendre en Algérie avec mes parents, pour participer au reboisement du Barrage Vert. Mais j'ai raté le train qui devait m'emmener avec eux de Grenoble à Marseille. J'ai pris un autre train mais arrivée ce matin au port, j'ai appris que le bateau était parti depuis hier soir. A présent, je suis sans papiers ni argent et je ne sais plus quoi faire!

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Le chef du bureau garda le silence un moment, puis lui tendit une feuille. - Remplissez-moi ce formulaire. Je vais faire le nécessaire afin que vous puissiez embarquer sur le prochain bateau d'ici deux jours pour Alger. En attendant, le consulat vous prendra en charge. Nya resta sans voix. Elle ne savait que dire. Elle se sentait seule, nauséeuse, gênée par son mensonge. Les murs de la pièce tournèrent autour d'elle. Elle s'effondra sur le bureau. Embarrassé, son interlocuteur appela de l'aide. La révolution a du bon, pensait Nya en traversant joyeusement la passerelle pour s'embarquer sur le Kérouan. Le navire était rempli de voitures et de voyageurs. Elle gagna rapidement sa cabine et se posta près du hublot. Elle put observer le quai s'éloigner. Elle remonta sur le pont où quelques passagers émerveillés regardaient d'autres bateaux. Des enfants criaient à tue-tête leur joie, agitant un mouchoir ou un foulard sous le regard attendri de leurs parents. Au loin, on distinguait encore les silhouettes de gros cargos immobiles et des grues devant de longs immeubles gris alignés au fond du port. La ville devint bientôt un point à l'horizon, sur une bande de terre de plus en plus lointaine. Un vol de mouettes la fit sourire. Le navire glissait lentement sur l'eau bleu marine. A la nuit tombée, le bateau fut au large. Les cris des enfants cessèrent. Régna alors le silence, troublé seulement par le ronflement du moteur et le bruit des vagues cognant contre la coque. Nya, confortablement allongée sur sa couchette, fut très vite emportée par un sommeil lourd et profond sans rêves ni cauchemars. Une foule immense et joyeuse attendait impatiemment l'arrivée du bateau. Un ballet de marins animait le port, les cris de bienvenue s'élevaient dans le ciel. Les appels se précisaient à la vue d'un visage familier. Les noms, les prénoms fusaient, de chaque côté du quai: "Je suis là, Djédjiga ! C'est moi, ton père, Mokrane l", "Ima, Ima c'est ton fils Idir !" Des paysannes venues de leurs lointaines montagnes poussaient des you-you sous le regard surpris des citadins. 21

Nya patienta plus de deux heures pour franchir la douane. La peur au ventre, elle se rendit au commissariat du port. Timidement, elle tendit une feuille de papier à l'agent assis derrière son bureau. Ce dernier se leva, parcourut la lettre et s'exclama: - Ah ! Mademoiselle Nya, si tous les enfants d'émigrés étaient comme vous, notre pays sortirait rapidement du sousdéveloppement! Vos parents peuvent être fiers de vous! Attendez-moi un instant, je vais chercher quelqu'un pour vous conduire à la cité de jeunes filles de Ben Aknoun. Je reviens! Nya, emportée par une joie nouvelle, intense, n'avait jamais imaginé être accueillie de cette façon. Mais une appréhension lui serrait toujours le cœur. Son mensonge l'affolait. Et s'ils découvraient la vérité? Une heure plus tard, elle était dans un dortoir, en compagnie d'une autre jeune fille, elle aussi venue d'Europe. Toutes étaient volontaires pour aller planter des arbres dans le désert. Souriantes, avec des manières bon enfant, elles discutaient avec passion de la révolution et du volontariat. Nya était perdue au milieu de cette nouvelle génération de jeunes filles algériennes. Les robes longues et les jupes plissées étaient remplacées par des débardeurs et des jeans américains moulants. Malgré sa grande taille et son corps de femme, Nya n'avait pas encore vingt ans. Or, pour participer à cette entreprise de grande envergure, il fallait être majeure. Si elle craignait la découverte de la supercherie, elle était contente de prêter main-forte à cette œuvre sans précédent. Une semaine plus tard, deux autocars remplis de jeunes étudiantes se dirigeaient vers le Sud, suivis de quatre autres transportant les garçons. Tous très gais, ils entonnaient en cœur, à tue-tête, les chants révolutionnaires. En kabyle, en arabe, en français, selon que l'on venait d'ici ou de là. Dans les villages, les villes qu'ils traversaient, l'accueil était souvent mitigé. Certains applaudissaient, heureux et fiers de voir cette jeunesse déterminée à changer la face du pays, d'autres grimaçaient ou ricanaient: "Nos hommes sont devenus fainéants, incapables de diriger le pays. Ils envoient nos jeunes filles se dévergonder,

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derrière les dunes, sur le sable chaud L.. Drôle d'époque... C'est la fin d'un monde!" Les étudiants passaient leurs bras par les fenêtres du bus et faisaient des V avec leurs doigts, aux grands cris de "Viva Algeria !". A l'entrée du désert, la plupart découvrirent pour la première fois le Sud mythique. Ils étaient émerveillés par ces paysages lunaires. Tous manifestaient leur étonnement lorsqu'ils voyaient des caravanes passer le long de la route saharienne. Les "hommes bleus", le visage dissimulé par un tissu de couleur identique, se dressaient fièrement sur leur monture. Ils poursuivaient leur route, imperturbables, sans jeter un regard autour d'eux. Les chameaux montés par les hommes s'enfonçaient dans le sable, suivis de femmes et d'enfants poussant devant eux le bétail. Ils soulevaient des nuages de poussière couleur de bronze qui s'envolaient vers le ciel. Au zénith, un vent brûlant balayait le sable doré. La terre paraissait encore plus vaste que l'espace, plus éblouissante encore. L'étendue déserte semblait infinie, océan inchangé depuis la nuit des temps. Après deux jours de route, un paysage de rêve s'offrit aux étudiants. Une lumière unique éclairait le col de Chelala. La beauté du site laissa les jeunes gens sans voix. Les yeux écarquillés, ils admiraient ce spectacle grandiose. Sur le flanc Est du col, des centaines de jeunes soldats, pelle ou pioche à la main, s'affairaient. Autour d'eux, sur la colline, des milliers d'arbustes jaillissaient du sol. Les jeunes filles furent installées dans un immense camp, près de la petite ville de Chelala. Juchées sur une montagne rocailleuse, de petites bâtisses en parpaings tranchaient par leur laideur sur la beauté du paysage. Des lits superposés, alignés le long des murs du dortoir, accueillirent les jeunes étudiantes. Les garçons eux, résideraient à l'entrée de Chelala, sous des tentes militaires. Dès la naissance du jour, par petits groupes encadrés de soldats, les jeunes volontaires se mettaient au travail. Dans une

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terre sablonneuse, ils s'appliquaient à creuser des trous pour y enfouir ensuite les jeunes pousses de sapins. Nya oublia ses déboires. Comme ses camarades, vêtue d'un pantalon vert kaki et d'un treillis, elle s'activait avec ardeur jusqu'au crépuscule. Lorsque les derniers rayons du soleil disparaissaient derrière les dunes, l'air se faisait doux. Après le dîner, garçons et filles quittaient leurs camps. Discrètement, ils se rendaient dans une oasis située à l'écart de la ville. Là, ils s'asseyaient en cercle autour d'un feu. Lentement, des chants berbères, arabes et français s'élevaient sous le ciel étoilé du désert. Les musiciens soufflaient dans leurs flûtes en roseau. Sous leurs doigts, jaillissaient des notes montantes, descendantes à un rythme régulier. Des casseroles en guise de tambours improvisés et des claquements de mains soutenaient la mélodie. Les têtes s'inclinaient de haut en bas. A tour de rôle, les corps ondulaient des hanches au milieu du cercle. Encouragée par ses camarades, Nya se leva à son tour. Le buste bien droit, la tête légèrement inclinée sur le côté, les bras écartés, elle dessina avec grâce dans l'espace, des formes géométriques. De ses pieds nus, en cadence, elle frappait le sol mou. Puis, comme une toupie, elle fit un tour sur elle-même, soulevant des cris admiratifs. Les garçons succédaient aux jeunes filles. Dans un même élan, tous faisaient vibrer leurs corps aux rythmes berbères, orientaux et occidentaux, exécutés par les musiciens déchaînés, complices et rieurs. Ainsi, chaque nuit, la fête continuait jusqu'au petit matin. Durant deux mois, Nya fut sous le charme de cette expérience extraordinaire. Une chance inespérée l'avait menée ici, à la porte du désert... dans son pays, où elle avait tant de choses à apprendre, sur les siens, sur sa culture... Elle constata avec amertume qu'à Grenoble, ses parents se contentaient de la nourrir et de l'envoyer étudier à l'école. Ils ne lui parlaient jamais de leur passé. Elle se rendait compte à quel point ils étaient silencieux, probablement ignorants.

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A l'école française non plus, on ne lui enseignait rien sur la culture de son pays. Quelques lignes dans les manuels scolaires mentionnaient les événements d'Algérie. Comme si son peuple n'avait ni passé, ni présent et encore moins d'avenir! Les médias n'évoquaient les Algériens qu'à l'occasion de faits divers. On s'attardait alors bizarrement sur leurs défauts, dédaigneusement. Même les comiques déversaient leurs plaisanteries douteuses emplies de préjugés et de relents racistes. Seuls en riaient les individus atteints d'une maladie incurable: le complexe de supériorité culturelle, soulageant ainsi leurs frustrations quotidiennes. Cet humour de mauvais goût, apprécié par un certain public, donnait sans doute à quelques Français l'impression de légitimer l'esprit colonial dont ils sont imprégnés depuis des siècles. Pour se rassurer, ils affirment à qui veut entendre, vivre dans le pays des Droits de l'Homme, passant sous silence le mépris cultivé envers ceux qui ne leur ressemblent pas. Si l'on ose une remarque, ils rétorquent qu'ils ont le droit de rire de tout, au nom de la liberté d'expression. Le rire excuse-t-illes mauvaises pensées? Nya était animée d'une révolte nouvelle. Au contact des siens, elle apprit que l'Afrique du Nord est Amazigh. Ses habitants s'expriment en berbère, arabe ou français. En France, on parle de l'Orient et de la langue arabe en évoquant le Nord de l'Afrique. Ici, au contact des hommes du Sud, elle s'enrichissait d'un autre savoir que celui dispensé dans les écoles citadines ou dans les livres français souvent mal compris. Mêlée aux siens, elle apprenait au quotidien, à son insu. Chaque jour, elle mémorisait un mot nouveau, une phrase, une image. Son imaginaire était constamment sollicité, son esprit plus ouvert et disponible. Il suffisait d'écouter pour entendre, de regarder pour voir. Les choses complexes semblaient plus simples. Nya mesurait l'incompréhension culturelle entre les êtres issus de sociétés différentes. D'autres repères ou valeurs engendraient le mépris de la part des soi-disant détenteurs de vérités, arrogants, à l'esprit étroit. Elle finit par se convaincre qu'il fallait naître au milieu du désert et des oasis, sous un ciel

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clair pour sentir et concevoir sans le verbe. Le silence est le début d'une paix intérieure. Le citadin est trop accoutumé à l'agitation et aux bruits incessants pour entendre. Il se sent agressé par le silence. Ici le vent lui-même dialogue avec les dunes aux formes capricieuses. La nuit, les oasis murmurent leur bonheur. Ces remparts les protègent. Les hommes du Sud, nés sur le sable chaud et doré, nourris de dattes et d'herbes naturelles communiquent avec la nature. La plante de leurs pieds sait où ils sont. Leurs pas sont guidés par la lune, les étoiles et le jour par un soleil lumineux. Il n'y a aucun bruit. La lumière, le vent, les couleurs leur sont familiers. Ils savent distinguer les herbes comestibles des herbes nocives. Ils sont unis à leur environnement, en harmonie avec le monde. Une nuit, au milieu des chants, des danses des étudiants, des soldats jaillirent des dunes, les armes à la main et se précipitèrent sur eux en les encerclant. Un jeune officier se planta près du feu et d'une voix saccadée s'adressa aux jeunes gens: - Vous allez rentrer immédiatement dans vos dortoirs et ne plus sortir jusqu'à nouvel ordre! Les jeunes volontaires se levèrent étonnés mais silencieux et regagnèrent leurs camps sous escorte militaire. Le lendemain, Nya apprit le viol de plusieurs jeunes filles venues de France, dans la nuit. Une violente bagarre avait opposé des étudiants de Paris défendant leurs camarades et ceux d'Alger qui ne cessaient de les provoquer en les injuriant. Elle avait bien à plusieurs reprises entendu dire que les jeunes venus de Métropole étaient considérés comme des renégats, des enfants d'émigrés, des traîtres, et qu'ils n'avaient, aux yeux des locaux, rien d'algérien. Mais jamais, elle n'aurait penser les Algériens capables d'agir ainsi! Elle fut effondrée. Une semaine plus tard, toutes les étudiantes avaient quitté le Sud et rejoint leurs résidences respectives. Nya fut conduite provisoirement à la cité de Ben Aknoun en attendant son rapatriement à Grenoble. L'idée de regagner la France lui était insupportable. Déterminée à rester et à continuer
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ses études en Algérie, elle entreprit le lendemain de son arrivée dans la capitale, des démarches afin de s'inscrire à la Cité Universitaire. En vain. Tous les responsables étaient en vacances. Il fallait attendre la rentrée scolaire. Un sentiment pénible mêlé de détresse et de solitude la rendait impuissante. Que faire? Son corps, son esprit étaient vides, sans énergie. Elle paniqua en apprenant la date de son retour en France: le 25 août! Elle ne pouvait accepter l'idée de partir, de quitter ce pays chaud, son pays! Il lui restait quelques jours pour trouver une issue. Elle ne connaissait personne dans cette ville. Elle songea à se rendre chez son grand-père, en Kabylie, mais elle chassa cette idée en pensant qu'il avait dû prendre connaissance de sa fugue. Son séjour dans le Sud lui avait fait oublier ses soucis, mais la honte l'empêchait d'oser se présenter devant ce grand-père qu'elle aimait tant. Elle réalisa que probablement tous les membres de sa famille ignoraient sa présence à Alger. Désespérée, elle s'enferma deux jours dans sa chambre universitaire. Par moments, lui prenait une folle envie de se jeter à la mer pour mettre un terme à sa détresse. La nuit du 22 août, par la fenêtre, elle entendit des chants joyeux, des guitares, des tambours provenant du bâtiment voisin. Elle tendit l'oreille. Son corps fut sensible à ces chants mélodieux qui s'élevaient dans toute la cité. Elle resta à écouter un long moment. La voix d'une jeune fille accompagnée de guitares lui donna la chair de poule. Elle gagna le couloir, prit une douche et alla frapper à la porte de la chambre d'où jaillissait la musique. Elle s'ouvrit instantanément. Elle vit alors une jeune fille, micro à la main près de ses lèvres, les yeux fermés, moduler sa voix de cristal. Nya, immobile sur le seuil, dévorait des yeux la jeune chanteuse. Lorsque celle-ci eut achevé, elle posa le micro sur une enceinte et vint à sa rencontre: - Je m'appelle Tilleli ! - Moi, c'est Nya ! - Entre Nya, tu es la bienvenue parmi nous. - Merci Tilleli, je m'ennuie et je suis venue écouter la musique. 27

- Tu as bien fait! Mes amis et moi profitons des vacances pour répéter un peu. Assise par terre avec d'autres étudiants, Nya passa le reste de la nuit à écouter jouer les jeunes musiciens. Au petit matin, elle regagna sa chambre pour dormir. Quelques heures plus tard, on frappa à la porte. Elle ouvrit et découvrit Tilleli souriante, les mains dans les poches. - J'espère que je ne te dérange pas? - Au contraire, c'est une agréable surprise. Entre prendre un café avec moi. Il devait être 13 heures. La ville paraissait paisible. Quelques silhouettes pressaient le pas sur les boulevards pour disparaître derrière la porte d'un immeuble ou d'un lieu public. Les terrasses des cafés, dans les rues du centre, étaient prises d'assaut par les clients. Ils dégustaient leur consommation sous les parasols et discutaient bruyamment, une boisson fraîche à la main. Au port, des dizaines de voyageurs s'activaient à charger leurs bagages avant de s'embarquer vers des destinations diverses. Le soleil était au zénith. Il tombait d'aplomb, privant d'ombre les passagers. Toute la baie d'Alger baignait dans une luminosité occupant tous les espaces et les moindres coins des ruelles. Une clarté si pénétrante qu'aucun regard ne pouvait l'affronter. - Je me sens seule, dit Nya d'une voix éteinte, après un moment d'hésitation, jetant un regard timide vers Tilleli. - Tu ne connais personne à Alger? - Non, je viens de France pour participer au boisement du Barrage Vert dans le Sud. Seulement... - Ah ! Je comprends, tu es une émigrée alors! s'exclama Tilleli avec un large sourire. - Oui. - Tu as de la chance de vivre en France. A ta place, je n'aurais jamais mis les pieds dans ce pays, cette dictature! Un jour ou l'autre, moi aussi je partirai chanter là-bas, en Europe. Il paraît qu'il est plus facile d'y réussir et que la chanson kabyle est appréciée en France! Nya détourna son regard pour dissimuler quelques larmes.
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- Non, répondit Nya, éclatant en sanglots.
Gênée, Tilleli se leva et entoura les épaules de sa compagne. - Je suis désolée, Nya, de ne pas avoir vu ta tristesse. Comme beaucoup d'artistes, je suis assez égoïste et pense d'abord à moi. Mais je veux faire mon possible pour te venir en aide. Tu peux me parler en toute confiance et compter sur mon soutien. Sans rien omettre, Nya conta ses épreuves. - Laisse-moi faire, répondit Tilleli, décidée. Ma cousine Drifa connaît beaucoup de monde. Grâce à ses relations, elle peut obtenir tout ce qu'elle veut dans ce pays de corrompus. Elle passe ses vacances en France en ce moment. A son retour, je lui en parlerai. Pour l'instant, je te propose de m'accompagner pour aller rendre visite à une amie française. Je pense qu'elle pourra t'héberger en attendant. La dernière fois que je l'ai vue, elle voulait quitter le pays. Si c'est toujours le cas, je lui demanderai de garder l'appartement en son nom et peut-être pourrions-nous l'habiter toutes les deux? Je ne supporte plus de vivre dans la chambre de l'université, on y est constamment surveillé. On ne peut recevoir aucune visite! Nya écoutait, silencieuse. Elle ne savait que dire, ni quelle attitude adopter. Elle avait confiance en Tilleli. N'était-ce pas trop beau cette nouvelle chance, cette nouvelle amitié, si récente? Une phrase dite par son grand-père à son père lui revint en mémoire: " Va mon fils, va, tu es né sous une bonne étoile. Non seulement tu es en bonne santé mais de plus, tu es brave et courageux! Dans la vie, tu seras toujours bien reçu et aimé". D'un bond, Nya se leva en s'exclamant: - Aurai-je hérité de la bonne étoile de mon père? Tilleli, surprise, répondit: - C'est quoi, la bonne étoile de ton père? - C'est une vieille histoire. Allez viens! Allons rendre visite à ton amie française, dit Nya en ouvrant la porte de la chambre. 29

- J'ai dit quelque chose de mal?

Chapitre II

Bernadette continuait son monologue, sans prêter attention au va-et-vient de son amie Tilleli, qui gesticulait dans tous les sens. Elle ne la remarqua même pas se précipiter dans les escaliers en claquant la porte derrière elle. Très agitée, celle-ci s'élança dans la rue Didouche Mourad pour rejoindre les manifestants. Ses camarades étaient là ! parmi les étudiants. Fiévreuse, elle ne cessait de répéter inlassablement: "Je vais rentrer en France!" Elle se cloîtra dans sa chambre plusieurs jours, refusant les visites. Si des amis venaient frapper à sa porte, Bernadette gardait le silence. Elle réfléchit des heures durant. Souvenirs, réminiscences, souffrances l'assaillaient. Ses chagrins l'usaient, la rongeaient comme un acide. Des images de son mari, de leur rencontre, de leur passion commune, de sa folle recherche l'attendrirent. C'était le seul homme avec qui elle avait voulu vivre et communiquer. Elle était cependant prise entre des sentiments contradictoires. Elle savait depuis le jour où elle avait croisé Tanflit gare de Lyon, qu'elle n'aimerait et ne vivrait que pour lui. Elle avait longtemps cru à l'inimaginable rencontre de deux êtres issus des rives opposées de la Méditerranée. Mais la haine, la guerre ont tout détruit, laissé trop de plaies ouvertes. L'amour, la sérénité n'ont plus de place, noyés dans le sang et les rancœurs, entretenues par des opportunistes au nom de la raison d'Etat. Les intérêts des individus sont relégués au second plan. Les sentiments des hommes et des femmes sont pris en otage par des politiciens prétendant défendre le bien de leurs con- citoyens... Ces hommes de pouvoir jouent avec la naïveté et l'innocence du peuple!

Sa douleur s'avivait encore à l'apparition des visages souriants de ses parents. Elle ne parvenait plus à se souvenir des prénoms de ses amis d'enfance ni des étudiants connus à la Faculté par l'intermédiaire de Yani. Elle s'apprêtait à les quitter tous, pour toujours, sans rien avoir à leur reprocher. Son départ pour la France était irrévocable. Mais où aller, se réfugier en attendant logis et travail? Elle songea avec amertume à sa vie sans devenir. Ne seraitelle désormais qu'une fabrique de souvenirs, compagnons de voyage jusqu'à la mort? N'avait-elle plus droit au bonheur? Le sommeil la délivra enfin. Au réveil, sa première impression fut pénible. La tête lourde et vide, elle s'approcha de la fenêtre d'une démarche incertaine. L'immeuble dormait encore. Les locataires, épuisés par les fêtes du week-end, étaient sans doute restés au lit. Le ciel était clair. Il devait être huit heures. Elle prit une douche avec peine, s'habilla et avala quelques gorgées de café. Elle erra longtemps, son corps refusait de s'animer. Elle passa le reste de la matinée à faire le ménage. Après le déjeuner, elle s'allongea sur son lit. Somnolente, elle entendit frapper. - Bernadette, ouvre-moi, s'il te plaît. C'est Tilleli. Elle resta un instant sous son drap, immobile. Puis elle se décida à aller ouvrir la porte. - Tu es fâchée? demanda Tilleli d'un ton affectueux en l'embrassant. - Non, mais je ne veux voir personne. - Je suis venue à plusieurs reprises, j'ai pensé que tu étais partie. - Pas encore, mais je ne tarderai pas. - Tiens, je te présente Nya, une amie venue de France. Bernadette lui souhaita la bienvenue en esquissant un léger sourire. D'un mouvement de la main, elle les invita à s'asseoir. - Je suis venue te demander un service, commença Tilleli. - Si je peux t'aider, je le ferai avec plaisir. - Il s'agirait d'héberger quelques jours mon amie Nya. En attendant le retour de ma cousine Drifa.

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Un silence s'installa dans la pièce. Alors Tilleli, de sa voix mélodieuse, raconta l'histoire de sa nouvelle amie. Bernadette resta songeuse... La mésaventure de cette inconnue pleine d'innocence, assise sagement devant elle, lui fit mal. "Décidément, pensa-t-elle, chaque être est con- damné dès son enfance à courir derrière le bonheur dans l'égarement et l'errance! " - En ce qui me concerne, je prendrai le premier vol cette semaine pour Paris. Avant mon départ, je ferai tout pour vous faire plaisir. Si vous le souhaitez, vous pouvez vous installer chez moi dès aujourd'hui. Pour l'appartement, ne t'inquiète pas! De toute façon, je n'avais pas l'intention de le rendre. - Merci Bernadette, s'empressa de répondre Tilleli, en sautant de joie. Nya sentit son corps secoué par un frisson de bonheur. Son cœur battait à tout rompre. C'était donc vrai! Elle avait hérité de la bonne étoile de son père! Elle resta muette, retenue par une intense émotion. Des rougeurs empourpraient son visage d'enfant. La chaleur lourde du mois d'août entrait par la fenêtre ouverte. Le matin où Bernadette quitta les lieux, son éternelle et unique valise à la main, la peur l'envahit. Une forme noire tourbillonna devant elle, une raideur bloqua ses membres. Assise sur la banquette arrière du taxi, sa valise sur les genoux, elle entendait les battements de son cœur. A ses côtés, Tilleli et Nya, les larmes aux yeux, tentaient de contrôler leur trouble et fixaient la baie d'Alger. Bernadette se revit entrer dans ce pays en 1958, rejoindre son mari Tanflit, alors au maquis. "Mon retour ressemble étrangement à mon arrivée. Dixsept ans se sont écoulés, rythmés par des moments de guerre, de paix, de bonheur et de malheur. Ce pays accueillant se joue de tout ce qui bafoue et viole son sol. Sa terre se mêle à la guerre des combattants. Depuis des siècles rôdent les fantômes des criminels, envahisseurs d'une contrée tant convoitée par les
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hommes d'Orient et d'Occident, mystérieusement épargnée par l'Afrique elle-même. Ce sont toujours ces gens d'ailleurs qui viennent imposer leurs idées et leurs lois. Même les animaux de ce continent sont pourchassés et capturés pour finir dans les parcs occidentaux!" La voiture s'arrêta devant l'aéroport d'Alger. Sans lever la tête, Bernadette franchit les quelques mètres qui la séparait du guichet. Puis elle embrassa ses deux compagnes devant les douaniers avant de gagner la salle d'embarquement. Quelques heures plus tard, elle était dans une petite chambre d'hôtel, rue Ramey, dans le dix-huitième arrondissement de Paris. Elle avait choisi ce lieu pour rester au contact des hommes du Sud. C'était aussi l'endroit où elle pensait pouvoir sortir sans se faire remarquer. Elle craignait le regard silencieux des siens. "Encore une rapatriée !1I, penseront-ils. D'autres la désigneront comme "pied-noir", avec son accent et sa façon d'être. C'est une illusion absurde, à Paris comme dans toutes les grandes villes, de croire passer inaperçu. Défiant l'anonymat, instinctivement et inconsciemment, les nouveaux visages se figent rapidement dans l'esprit des gens. Quelques jours passés dans un même lieu suffisent pour être reconnu par les riverains. Pour le reste, concierges et voisins se char- gent de divulguer votre identité. Plus vous restez à l'écart des citadins, plus les fausses rumeurs circulent sur votre personne. De votre réserve, ils font des mystères pour alimenter les conversations de comptoirs et nourrir leur imaginaire. Bernadette n'osait se regarder dans le miroir, anxieuse de reconnaître les rides et les cheveux blancs de ses quarante ans, bien tassés. Elle ne cherchait pas à corriger le désordre de ses vêtements, révélateur de sa condition sociale. On était en plein été, mais elle trouvait la température trop basse. Elle ne sortait jamais sans son manteau rouge. Elle était habituée aux couleurs vives des gens du Sud. En rasant les murs, elle n'avait nulle conscience d'être remarquée. Elle se voulait discrète. L'esprit ailleurs, elle n'observait ni les gens, ni les rues. A plusieurs 34

reprises, elle avait manqué de se faire renverser par une voiture. Elle ne se retournait même pas lorsque le conducteur, furieux, proférait des insultes. Elle haussait ses frêles épaules et continuait son chemin. Elle supportait mal les paroles rassurantes ou bienveillantes de ses voisins. Non réceptive, inattentive, elle les entendait à peine, fixant les lèvres de ses interlocuteurs. Se substituaient à leurs visages, d'effrayantes têtes de poissons suffoquant hors de l'eau. De retour chez elle, elle attendait souvent un moment dehors, pour se calmer, souhaitant ne croiser personne dans les escaliers. A son arrivée, elle avait été rassurée de découvrir une concierge originaire de l'Est de l'Europe. Elle pensa qu'elle serait peu bavarde. Elle fut déçue. La concierge l'attendait souvent au pied des marches avec un drôle de sourire. Une semaine après, elle invita Bernadette dans la loge pour prendre un café. Elle lui demanda d'écrire une lettre à ses parents restés là-bas, en Pologne. "Décidément, on lit bien sur mon visage que je suis une vraie poire", pensa-t-elle lorsqu'elle eut fini d'écrire la lettre sous la dictée saccadée de la concierge. - Reviens quand tu veux, lui dit-elle aimablement. "Elle a sûrement beaucoup de choses à dire à ses parents, ricana Bernadette en montant les escaliers. Ne compte pas trop sur moi, ma brave dame, je suis ici pour chercher un emploi. Je ne vais pas me transformer en écrivain public à mes heures perdues. " Son égoïsme la culpabilisa. Elle était disposée à lui écrire une lettre de temps en temps, mais elle craignait cette intimité. Elle ne voulait en aucun cas dévoiler son passé douloureux. Le seul moyen était de rester distante, de ne parler de rien. Etre anonyme pour continuer à vivre. Elle ne voulait pas mentir pour éviter de répondre aux inévitables questions. Les gens ne se soucient pas de votre personne... Ils prennent le large s'ils découvrent vos attentes, vos besoins. Puis, ils vous évitent comme la peste! Un jour, dans une librairie du Quartier latin, Bernadette se heurta à une femme qui voulait entrer. - Pardon, fit-elle, en reculant.

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Mais la femme, méprisante, lui barra le chemin avec colère. Sans gêne, elle l'apostropha à haute voix: - Madame se croit tout permis ?! - Excusez-moi madame, répéta Bernadette, confuse. L'inconnue répliqua sèchement: - Vous n'êtes pas d'ici, avec votre accent, vous devez être pied-noir. Ah ! Ces gens grossiers sans éducation!... Ici madame, nous ne sommes pas en Algérie, un peu de tenue et de civilité! - Vous vous trompez! bredouilla Bernadette qui tentait maladroitement de s'en aller. Mais la femme bloquait le passage. - Je ne me trompe pas. Je vous connais vous autres, vous avez pris la sale habitude d'être servis; je vous le répète, ici nous sommes en France, continuait-elle d'une voix triviale, toisant sa victime avec arrogance. Bernadette fit un brusque effort et se précipita dehors. Elle eut envie de vomir. Elle était trop faible pour hurler de toutes ses forces et remettre à sa place cette femme agressive. Elle s'imagina la rouer de coups pour laver l'affront. Elle se sentit incapable de prendre le métro, être en contact avec les gens. Elle partit à pied. Arrivée place de la République, elle emprunta péniblement le boulevard Magenta. Métro Barbès, elle se reposa un moment sur un banc public, la mine hagarde, fixant la foule noire qui emplissait les trottoirs et les rues avoisinantes. Lorsqu'elle se leva pour gagner la rue Ramey, son visage sombre se déforma en proie à des rictus et des tics incontrôlables. A force de souffrir, ses nerfs lâchaient, son corps craquait et exprimait sa douleur par des mouvements compulsifs. Bernadette jura de ne plus remettre les pieds dans ce quartier et se retrancha dans sa chambre d'hôtel. Elle ne sortait qu'une fois par jour pour prendre un peu d'oxygène sur la butte Montmartre et faisait ses courses en rentrant. La concierge lui glissait son courrier sous la porte. Une lettre à en-tête du Ministère des Affaires Etrangères attisa sa curiosité. Elle avertissait du transfert de son dossier en
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