ORIGINES DE FICTION ET FICTION DES ORIGINES CHEZ EMMANUEL DONGALA

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Préoccupé par la question mythologique, mais aussi par les sciences, par l'histoire et par l'évolution des mœurs, Dongala redéploie des légendes propres à certaines à certaines aires africaines. Explorant différents domaines, réfléchissant sur certaines fonctions sociales et cosmiques, les récits de Dongala prennent ainsi naissance à partir d'une tension ou d'une torsion, entre l'originaire et le non-originaire, entre le proche et le lointain, entre l'actuel et l'inactuel.
Publié le : samedi 1 avril 2000
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EAN13 : 9782296407169
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Origines de la fiction et fiction des origines chez Emmanuel Dongala

Collection Critiques Littéraires dirigée par Maguy Albet et Paule Plouvier

~ Tanawa, 2000 6, place du Pommier de Bois 93120 La Courneuve - France ISBN: 2-911570-11-1 ~ L'Harmattan, 2000 5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris -

France

L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-8878-1

Ange-Séverin MALANDA

Origines de la fiction et fiction des origines chez Emmanuel Dongala

L'Harmattan / Tanawa

DU MEME AUTEUR

Henri Lopes et l'impératif romanesque, Paris, Editions Silex, 1987. L'esthétique littéraire de Camara Laye, Paris, Editions L'Hannattan, 2 000. Polaris, roman, à paraître.

A Eliaz, pour demain. A Ya Nkumbu Ngoma aussi, pour la leçon des ancêtres.

REMERCIEMENTS Nous ne pouvons citer toutes les personnes qui, au fil des ans, nous ont éclairé de leurs idées, ou n'ont cessé de nous aider chaque fois que nous nous trouvions au bord du gouffre. Envers elles, notre dette sera toujours immense. Ce travail n'aurait pu voir le jour sans l'aide constante de Dominique Romani, Renate Haberland et Suzana Fiuza Pacheco. Nos remerciements vont aussi à Jean-Pierre N' Diaye, Lecas Atondi Momondjo, Léandre-Alain Baker et Christine Salomon. Tous nous ont aidé à persévérer dans notre recherche. Nous les prions d'accepter le témoignage de notre profonde reconnaissance et de toute notre gratitude.

« On va s'engager dans le roman des récits, on va les faire circuler, en les laissant parler, on va peut-être apercevoir l'envers de l'histoire... Les doubles, les décalques... les carbones, avec ceci de particulier qu'ils vont être imprimés les uns sur les autres, chacun portant son tracé... » Jean Pierre Faye, Les portes des villes du monde, Paris, Belfond, 1977, p. 19.

« Il s'agit d'examiner comment un texte expose, voire 'théorise', explicitement ou non, la lecture ou les lectures que nous en faisons ou que nous pouvons en faire; comment il nous laisse libres (nous/ait libres) ou comment il nous contraint. » Michel Charles, Rhétorique de la lecture, Paris, Editions du Seuil, 1977, p. 9. « Tout change, mais rien ne change. Enterrés dans l'archaïsme au moins jusqu'aux épaules et pour les trois quarts de nos actions; attachés aux pouvoirs et à la hiérarchie comme des babouins ou des termites; assoiffés du sang de nos semblables, dans la plupart des spectacles, comme des vampires; poussés par la passion de l'appartenance à nous aimer les uns les uns, à l'exclusion des autres, comme des espèces animales; portant sur notre dos le poids de l'histoire, pour le pire et le meilleur, nous redoutons le moindre atome d'évolution... comment avons-nous pu dire que tout change? » Michel Serres, Atlas, Paris, Flammarion,« Champs »,1996, pp. 16-17.

INTRODUCTION « Le devenir du feu n'est-il pas le plus dramatique et le plus vif des devenirs? » Gaston Bachelard, La flamme d'une chandelle, Paris, P.D.F., 8e éd., 1986, p. 33.
«Le feu de langues. Le feu tissé en torsades de langues, dans le miroitement de la terre qui s'ouvre comme un ventre en gésine, aux entrailles de miel et de sucre. »Antonin Artaud, L'ombilic des limbes (suivi de Le pèse-nerfs et autres textes), Paris, Gallimard, 1977, p. 156.

Pour comprendre la manière dont les problèmes esthétiques sont posés dans l'oeuvre d'Emmanuel Dongalal, il importe d'abord de noter que son rapport très particulier à l'écriture ou à l'éthique de l'écriture l'a amené à produire, depuis 1973 (date de publication d'Un fusil dans la main, un poème dans la poche), un nombre quasiment restreint de textes. Mais ces textes sont d'autant plus originaux qu'ils posent nombre de problèmes ayant trait aux rapports pouvant prévaloir entre les poéticités anciennes et les «modèles d"écritures' »2 contemporains, ou entre ces modèles ou ces nouvelles poéticités et tout ce qui est de
1 Emmanuel Dongala, Un fusil dans la main, un poème dans la poche, Paris, Albin Michel, 1973 ~ id., Jazz et vin de palme, Paris, Hatier, 1982; id., Le feu des origines, Paris, Albin Michel, 1987 ~ id., Les petits garçons naissent aussi des étoiles, Paris, Le Serpent à Plumes, 1998. 2 Paul Zumthor, Essai de poétique médiévale, Paris, Editions du Seuil, 1972, p. 187. Voir Gérard Genette, Introduction à l'architexte, Paris, Editions du Seuil, 1979, pp. 68-76; id., Figures Il, Paris, Editions du Seuil, 1969, pp. 49-99 ; id., Figures Ill, Paris, Editions du Seuil, 1972, pp. 9-20.

l'ordre de l'autorité. Conflits, obstacles et cauchemars font partie d'un «travail d'altération »3 que l'on peut aussi envisager comme l'un des ressorts d'un jeu entre ce qui est latent et ce qui est manifeste4. Ce qui favorise l'unification peut déclencher une « tragédie de la confusion »5, ou susciter la division; situé dans le monde, l'individu, qu'il soit homme ou femme, échappe rarement au pathos. Différentes déviations (inversion de l'objet désiré, perversion, etc.) peuvent, en un certain sens, faire de la vie une sorte de tragédie de l'aberration6. Tout narrateur relate bien sûr des événements ayant trait à son propre parcours. Parallèlement, d'« autres existences» «se lient (...) à la sienne par croisement, par voisinage plus ou moins proche: mais elles forment aussi pour celui qui écrit, à la limite pour son écriture (pour le sens, ou le non-sens de celle-ci), des figures ayant valeur d'analogie, d'exemple. Métaphores, légendes presque autant que métonymies» 7. L'écriture ne délimite des lieux que parce qu'elle ne cesse de se déployer de manière réversible. Cependant, si tout tend vers la démesure autant que vers le minuscule, ou si tout centre est partout et nulle part, même les chemins qui ne mènent nulle part peuvent en fait déboucher sur de nouvelles rencontres. Les « processus de défiguration »8 et les processus de figuration s'enchevêtrent, s'entrecroisent. Il arrive aux composantes de ces processus «de se remplacer (...) de façon vicariante, et d'échanger facilement leurs objets »9 ; alors, « le retournement»
3 Sigmund Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, (suivi de Contribution à I 'histoire du mouvement psychanalytique), Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1975, p. 40. 4 Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, pp. 34-43. 5 Vladimir Jankélévitch, Le pur et l'impur, Paris, Flammarion, « Champs », 1978, p. 142. 6 Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, « Folio Essais», 1994. 7 Jean-Pierre Richard, L'état des choses. Etudes sur huit écrivains d'aujourd'hui, Paris, Editions du Seuil, 1990, p. 87. 8 Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, pp. 38-39.
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Sigmund Freud, Métapsychologie, Paris, Gallimard, «Idées »,
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d'une composante «de l'activité à la passivité »10 devient exemplaire d'un nouveau processus d'ambivalencel1. Tout en traitant de certains problèmes politiques sur un mode ironique, Dongala s'intéresse précisément à la logique de l'ambivalence qui forme et déforme différents espaces-temps. Il va de soi que les «avantages extraordinaires que procure l'usage du mensonge et de la tromperie dans la compétition avec son prochain »12, et donc les dérives et déviations dues à la crise du politiquel3, ou à la scandaleuse emprise des dictatures sur les humainsl4, occupent une place non négligeable dans les récits de Dongala. Mais ces fictions, qui s'appesantissent peu ou prou sur « l'Histoire de l'Infamie Universelle »15, s'efforcent de prendre la mesure de la misère, des guerres, des illusions et des désillusions, évaluent ou réévaluent aussi les fonctions du héros et, tout en reconstituant certaines structures morphologiques du récit, poursuivent des recherches sur l'innocence, sur l'initiation, ou sur le rapport énigmatique que l'enfant ou l'adolescent entretient, en dépit de la violence ou des scandales historiques et de la démagogiel6, avec une parole oraculaire, ou avec les
1985, p. 24. 10 Freud, Métapsychologie, p. 25. Il Freud, Métapsychologie, pp. 31-34. Cf. id., Totem et tabou, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1992, pp. 37-115 ; Jean Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 8e éd., 1984, pp. 19-22. 12 Sigmund Freud, Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1984, p. Il. 13 Dongala, Les petits garçons naissent aussi des étoiles, pp. 79-96. 14 Dongala, Les petits garçons naissent aussi des étoiles, pp. 97-113. 15 Jorge Luis Borges, Histoire universelle de l'infamie (suivi de Histoire de l'éternité), Paris, Christian Bourgois Editeur, 1985, p. 19. 16 Max Scheler, L 'homme du ressentiment, Paris, Gallimard, « Idées », 1970, pp. 25 et suiv.; Jean-Pierre Faye, Dictionnaire politique portatif en cinq mots, Paris, Gallimard, « Idées», 1982, pp. 13-42 ; Vladimir Jankélévitch, Du mensonge, in Philosophie morale, Paris, Flammarion, 1998, pp. 213-288; id., Le pur et l'impur, in 15

origines. Si Le feu des origines forme diptyque avec Les petits garçons naissent aussi des étoiles, ce dernier texte oscille luimême entre la forme du récit oraculaire et la chroniquel7. A
Philosophie morale, pp. 737 et suiv. L'agressivité est expressément thématisée dans les récits de Dongala; rien d'étonnant, alors, qu'à travers des passages significatifs, ces récits parviennent à mettre en lumière les rapports entre la chasse et la guerre, le principe territorial, les lois de la dynamique des groupes, et la polarité de l'homme et de la femme. Loin de n'être que simples collections d'annotations sur la violence, les récits en caractérisent parfois la structure et la fonction. 17 Cf Eza Boto, Ville cruelle, Paris, Présence Africaine, 1991. Après la mort de son père, Banda, qui est élevé par sa mère (ibid., pp. lOIl), a rompu tout lien avec les siens après avoir fréquenté les bancs de l'école. Il espère gagner de l'argent et se rend en ville. Mais tout tournera mal; ceux à qui il tente de vendre son cacao refuseront de l'acheter et le feront arrêter par des policiers (ibid., pp. 32-51). Et 1'« image de la mère» (ibid., p. 51), toujours, sera différenciée; toujours, cette image sera comme l'image même de la souffrance (ibid., p. 61). Cette image fonctionnera de prime abord comme un vecteur de dégoût (Ville cruelle, pp. 80, 175, 188-202). En fait, la description du corps maternel sera productrice de sens: marqué par la maladie, voué à la mort, le corps de la mère apparaîtra comme le lieu d'une origine inaccessible, tandis que le corps d'Odilia, la jeune femme avec laquelle Banda finira par vivre, sera représenté comme une sorte de corps auquel il importe de s'unir - c'est par l'accès à une autre femme que le corps de la mère redevient un monde, un corps rassemblé (ibid., pp. 216-224). Ville cruelle est une «chronique» écrite après les événements retracés dans le récit (ibid., p. 16). Le narrateur caractérise un avant et un après: « Qu'est-il advenu de la ville de Tanga depuis l'époque des événements que relate cette chronique? Comme s'il pouvait lui être advenu quoi que ce soit en si peu d'années! Tout va très vite aujourd'hui en Afrique; pourtant, quel bouleversement Tanga peut-il bien avoir connu depuis? L'on voudrait qu'il en ait connu un tant il est difficile de concevoir une humanité aussi méprisable autrement que marchant rapidement vers un destin moins féroce, traversant fébrilement la nuit pour déboucher sur la clarté même du jour. » (ibid., p. 16). 16

considérer ce qui est dit dans Les petits garçons naissent aussi des étoiles sur la guerre et les média, une remarque s'impose: c'est une véritable « narcose de Narcisse »18 qui a détruit certaines fonctions de la socialité ou de la parenté, occulté tout projet démocratique, et préparé le déferlement de hordes guerrières sur les rives du fleuve Congo19. C'est sur un mode parodique que Dongala traite des discours monolithiques (faisant face à ces discours, les narrateurs usent de stratégies qui ne sont pas polémiques, mais obliques)20. Il n'est de démagogie que dérisoire, surfaite, et intolérable. Les acteurs de la scène « politique» ne sont que les images hyperboliques ou caricaturales de ceux qu'ils prétendent représenter. Nul peuple souverain ne triomphe au fil du jeu dérisoire que ces personnages organisent. La non-compétence des gouvernants est aussi flagrante que celle des opposants. L'Etat (ou plutôt ce qui en reste) se désintègre. L'univers, recréé à l'image d'autres images,
18 Marshall McLuhan, D'oeil à oreille, Paris, Denoël/Gonthier, « Médiations », 1977, p. 35. 19 Cf. Marshall McLuhan, Pour comprendre les média, Paris, Editions du Seuil, «Points », 1977, p. 29 (<< Narcisse est hypnotisé par le prolongement et l'amputation de son propre être dans la forme technique nouvelle»). 20 Cf. Patricia Eichel-Lojkine, in Lettres actuelles, Mont-de-Marsan, mars-avril 1996, p. 40 (<< peut d'abord, très schématiquement, On définir la parodie négativement, en la différenciant de l'ironie et de la satire. L'ironie est un trope rhétorique, une figure du discours, un artifice ponctuel (...), là où la parodie relève d'une opération qui structure tout un texte. De plus, l'ironie ne fait allusion à aucun texte ou discours extérieur, contrairement à la parodie qui démarque un modèle, un référent littéraire (ou plus généralement langagier) reconnaissable. (...) La satire, quant à elle, repose sur un jugement de valeur, sur un principe axiologique. C'est pourquoi sa visée est sociale, morale, extralittéraire, là où l'enjeu du parodique est purement littéraire - ce qui ne signifie pas que la parodie ne soit jamais satirique, polémique, subversive; elle peut avoir la couleur de la satire, produire des effets sociaux par rebondissement, mais ce n'est pas là l'objet, la finalité principale de sa stratégie. ») 17

se fragmente aussi rapidement que s'amenuise la pertinence ou l'impact de la parole21. Ne surestimant nul thème ou objet, les différents textes publiés depuis la parution d'Un fusil dans la main, un poème dans la poche accordent de l'importance à diverses figures de redoublement (voir le statut des jumeaux dans Les petits garçons naissent aussi des étoiles) ou aux défis et stratégies d'une intelligence qui ne peut se penser qu'en reconnaissant le caractère inachevable des «conflits entre langue et discours, identité et altérité, individu et sujet, convention et arbitraire, essentialisme et historicité )}22. C'est l'une des raisons pour lesquelles les procès, les procédés et les procédures sont longuement considérés: en reconstituant le procès du père Likibi dans Jazz et vin de palme, celui de Mayéla dans Un fusil à la main, un poème dans la poche, celui de Mankunku dans Le feu des origines ou celui de l'oncle Boula Boula dans Les petits garçons naissent aussi des étoiles23, Dongala traite des enjeux du droit, des espaces où la création de pseudo-réalités occulte la référence et la pertinence, et de la nécessité d'élever des remparts contre les mystifications de toutes sortes: la question de la production et/ou de l'éclipse des fictions est un grand agent historique24. Le statut ou les métamorphoses de «l'oeuvre dans l'oeuvre », ceux des « autres oeuvres dans l'oeuvre» et ceux de « l'oeuvre
21 Marshall McLuhan, La galaxie Gutenberg, Paris, Gallimard, «Idées », 1977, volume 1 (pp. 50-55, 76-80, 107-115) et volume 2 (pp. 403-419). 22 Henri Meschonnic, in Meschonnic éd., Le langage comme défi, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 1991, p. 10. 23Dongala, Jazz et vin de palme, pp. 62-78 ; id., Unfusil à la main, un poème dans la poche, pp. 263-270 ; id., Le feu des origines, pp. 246-251 ; id., Les petits garçons naissent aussi des étoiles, pp. 160192. 24 Dongala, Le feu des origines, pp. 250-251. Nous réfléchirons, en temps opportun, sur les effets des conceptions du procès ou du jugement recensées par Dongala. 18

dans les autres oeuvres »25 sont pensés simultanément, pendant que s'accomplit un «mouvement incessant» entre «ce qui se propose et se dérobe aux hommes »26. A travers différents paradoxes, Dongala réfléchit sur la fonction ou le champ de la parole. Rien n'est plus fragile qu'un discours. Mais comment expliquer ou comprendre cette fragilité? Peut-être pouvons-nous indiquer, pour commencer à répondre à cette question, que le langage a une fonction problématique parce qu'il est aussi problématique que l'événement27 ou la «communication des événements »28. La grande confusion qui règne en ce qui concerne le langage fait l'objet du début du premier chapitre d'un ouvrage que Paul Ricoeur a consacré à la technique freudienne de l'interprétation. «Nous sommes aujourd'hui à la recherche d'une grande philosophie du langage qui rendrait compte des multiples fonctions du signifier humain et de leurs relations mutuelles. Comment le langage est-il capable d'usages aussi divers que la mathématique et le mythe, la physique et l'art? Ce n'est pas un hasard si nous nous posons aujourd'hui cette question. Nous sommes précisément ces hommes qui disposent d'une logique symbolique, d'une science exégétique, d'une anthropologie et d'une psychanalyse et qui, pour la première fois peut-être, sont capables d'embrasser comme une unique question celle du remembrement du discours humain; en effet, le progrès même de disciplines aussi disparates (...) a tout à la fois rendu manifeste et aggravé la dislocation de ce discours; l'unité du parler humain fait aujourd'hui problème », écrit Ricoeur29. L'usage de la parole est-il voué à l'échec?
25 Michel Butor, Répertoire III, Paris, Editions de Minuit, 1968, pp. 17-20. Cf. Roland Barthes, S/Z, Paris, Editions du Seuil, 1970, pp. 11-30, 61-62 (sur la littérature et le « modèle de la peinture»). 26 Pierre Klossowski, Le bain de Diane, Paris, Gallimard, 1993, p. 9. 27 Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Editions de Minuit, 1969, pp. 67-73, 174-179; Claude Lévi-Strauss, Paroles données, Paris, Plon, 1984, pp. 22-26, 31-34. 28 Deleuze, Logique du sens, p. 198. 29 Paul Ricoeur, De l'interprétation. Essai sur Freud, Paris, Editions 19

Certaines façons de concevoir cet usage ont des effets politiques. Tout régime politique est polarisé en fonction d'une pratique du langage. S'il est aisé de comprendre pourquoi Dongala s'intéresse au discours des indépendances africaines, il est plus surprenant de voir qu'il a, dès Unfusil dans la main, un poème dans la poche déjà, fait ressortir les faiblesses de ce discours. Dans ce texte, où Dongala montre que ce discours, qui se prétendait sans faille, était d'autant plus confus qu'il était inflationniste - différents passages du roman sont des transpositions d'événements au cours desquels l'inscription du discours dans le réel avait été soit cruciale, soit complètement ratée. Procédant à une variation des perspectives, Dongala confrontait et confronte encore des agencements collectifs ou individuels des énoncés, et décrit plusieurs types de croissance (fixation dogmatique, glissement, reproduction, transposition ou translation, rotation, etc.)30, et plusieurs types de déclin de pratiques discursives (raréfaction, saturation, dissolution, inversion, etc.). Ce n'est pas par hasard que la « démocratie» génère, dans Les petits garçons naissent aussi des étoiles, des situations confuses: ce n'est pas parce que les démocrates ont de bonnes intentions que 1ervictoire est assurée. Il est hors de doute que le parcours de Boula Boula, qui est au bout du compte une sorte de fripon ou de fourbe (c'est-à-dire, donc, un trickster)31, n'est intelligible que parce qu'il est caractéristique d'un mouvement d'altération, ou de dévaluation des discours politiques. L'émergence et le dépérissement des genres du discours ou des formes de la croyance ne prive pas d'avenir ce qui s'éclipse, mais c'est toujours selon des modalités nouvelles que des vestiges ou des éléments anciens survivent au sein de nouveaux dispositifs: ce n'est jamais du jour au lendemain qu'un usage discursif cède la place à un autre.
du Seuil, 1965, pp. 13-14. 30 Freud, Métapsychologie, p. 19. 31 Eugen Drewennann, Le mal1. Structures et permanence, Paris, Desclée de Brouwer, 1995, p. 63. 20

Ainsi, « la parole, le goût des palabres et du dialogue, le rythme dans la parole »32, ou le «goût qui peut faire demeurer des vieillards tout un mois durant, sous l'arbre à palabres, pour trancher un litige », pàrticipe d'une «patiente et infinie recherche» de 1'« ineffable »33, mais aussi de la volonté de perpétuer «la fonction éminente du nom propre, révélateur, en deçà de toute apparence personnelle, des énergies cosmiques dont son porteur est le lieu »34. Voilà pourquoi l'art de la parole «traverse le social, le politique, le religieux, (...) et comprend d'une seule saisie tout le phénomène humain, sans rompre ses attaches avec la philosophie, le droit, la morale, la théologie »35. Ernst Cassirer note que « Dans son analyse du concept de temps, qui est un tournant historique de la saisie et de l'interprétation phénoménologique, Augustin a dit qu'il n'y avait pas au fond trois temps différents, le passé, le présent et l'avenir. Il n'existe bien plutôt que trois aspects différents du temps, qui tous sont contenus dans le seul présent. Il yale présent du passé, le présent du présent et le présent de l'avenir: nous appelons le premier la mémoire, le second intuition et le troisième l'attente. »36 De même, ajoute Cassirer, «Le temps poétique se
32 Camara Laye, Le maître de la parole, Paris, Presses Pocket, 1997, p. 22. 33 Laye, Le maître de la parole, pp. 22-23. 34 Paul Zumthor, Introduction à la poésie orale, Paris, Editions du Seuil, 1983, p. 137. 35 Marc Fumaroli, L'âge de l'éloquence. Rhétorique et «res literaria» de la Renaissance au seuil de l'époque classique, Paris, Albin Michel, 1994, p. X. Voir aussi ibid., p. XI (sur le statut de la parole chez les Dogons); Djibril Tamsir Niane, Soundjata ou l'épopée mandingue, Paris, Présence Africaine, 1992, pp. 5-7. 36 Ernst Cassirer, Ecrits sur l'art, in Oeuvres, Paris, Editions du Cerf, 1995, tome XII, p. 114. Voir Jean Guitton, Le temps et l'éternité chez Plotin et saint Augustin, in Oeuvres complètes. Philosophie, Paris, Desclée de Brouwer, 1978, pp. 175-215, 234376; Hannah Arendt, Le concept d'amour chez Augustin, Paris, Payot/Rivages, 1996, pp. 26-28, 41 ; Erich Auerbach, Mimésis. La 21

divise lui aussi selon ces trois modes du temps -la mémoire, l'intuition et l'attente -, et conformément à cette tripartition les genres (...) (l'épopée, la poésie lyrique, l'art dramatique) peuvent être déterminés et délimités les uns par rapport aux autres. Chacun d'eux est pour ainsi dire placé sous un autre 'signe' du temps et chacun donne au temps une nuance particulière, le fait apparaître comme plongé dans une 'couleur' particulière. L'épopée enveloppe tout ce qu'elle saisit dans la forme pure de la mémoire et ainsi dans le voile du passé; le poème lyrique se meut dans la présence immédiate du sentiment et en laisse procéder le présent, la présence de l'intuition; le drame n'existe et ne vit que dans le mouvement vers l'avenir, dans la tension passionnelle qui anticipe le futur et se presse vers l'avenir. Le poète lyrique se tient au fond toujours dans l'aujourd'hui, dans le pur point du 'maintenant', même lorsqu'il se tourne vers ce qui n'est 'pas maintenant', ce qui n'est 'pas encore' et ce qui n'est 'plus'. »37 Soutenue par une certaine approche des relations de l'histoire avec l'utopie (littéraire ou autre)38, ou par nombre de «souvenirs transmis par d'autres souvenirs »39, passant par différentes mutations du point de vue40, l'économie de chaque texte renoue, en les redéployant, avec des formes ou des modes lyriques, dramatiques ou épiques41. Initiant ou développant
représentation de la réalité dans la littérature occidentale, Paris, Gallimard, «Tel », 1984, pp. 83-87 (sur Augustin, le temps et 1'« interprétation figurale de l'histoire»), 128-132. 37 Cassirer, Ecrits sur l'art, in Oeuvres, tome XII, p. 114. Cf. Paul Valéry, Tel Quel I, in Oeuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, tome II, p. 549 (<< lyrisme est le développement Le d'une exclamation »). 38 Cf. Gérard Genette, Figures I, Paris, Editions du Seuil, «Points », 1976, pp. 123-132; Ernst Bloch, Le Principe Espérance, Paris, Gallimard, 1982, tome II, pp. 72-216. 39 Klossowski, Le bain de Diane, pp. 7-8. 40 Cf Wayne C. Booth, in Roland Barthes et al., Poétique du récit, Paris, Editions du Seuil, «Points », 1977, pp. 85-112. 41 Genette, Figures I, p. 220; Lilyan Kesteloot et Bassirou Dieng, 22

finalement «une problématisation d'ensemble de l'écriture et de son rapport au principe de légalité »42, chaque texte met en lumière le rapport que les hommes entretiennent avec les grandes puissances (religion, mythe, politique) ou les forces élémentaires43. Chaque récit analyse « l'engrenage des manutentions politiques du discours »44, ou les «modes de distribution sociale de la parole, c'est-à-dire de la parole (H.) normalisant le corps humain mythique selon l'échelle des sens reconnu en tel groupe constitué »45. Chez Dongala aussi, différents types de temps rendent possible
Les épopées d'Afrique noire, Paris, KarthalalUnesco, 1997, pp. 51-53 (<< L'épopée africaine n'est pratiquement jamais dite par des profanes, à l'inverse des contes, légendes ou nouvelles, autres genres narratifs. Nous dirions même plus: la formation de spécialistes nous semble indispensable à l'existence du genre épique. (...) En Afrique de l'Ouest, ( ...) on rencontre, sous des dénominations diverses, cette caste socio-professionnelle chargée de la performance verbale, de la mémoire historique, de l'activité laudative, de la compétence musicale (chants et instruments) et de la compétence littéraire (épopées, proverbes, chants de louange, diatribes ou panégyriques). »); Jean-Michel Adam, Les textes: types et prototypes, Paris, Nathan, 1992, pp. 11-17,45-72. 42 Pierre Legendre, Les enfants du texte. Etude sur la fonction parentale des Etats, Paris, Fayard, 1992, p. 62. 43 Cf. Luc de Heusch, Mythes et rites bantous, I. Le roi ivre ou l'origine de l'Etat, Paris, Gallimard, 1972; id., Mythes et rites bantous, II. Rois nés d'un coeur de vache, Paris, Gallimard, 1982; Jan Vansina, in Théophile Obenga éd., Les peuples bantu. Migration, expansion et identité culturelle, Paris, L'Harmattan, 1989, tome I, pp. 283-284 (sur le monde bantu occidental, et ses formations sociales et étatiques). 44 Pierre Legendre, La passion d'être un autre. Etude pour la danse, Paris, Editions du Seuil, 1978, p. 227. 45 Legendre, La passion d'être un autre. Etude pour la danse, p. 305. Cf. Henri Meschonnic, Des mots et des mondes. Dictionnaires, encyclopédies, grammaires, nomenclatures, Paris, Ratier, 1991, pp. 11-24. 23

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