Oujda

De
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Yacine envisage d'aller en Algérie, mais une étrange hésitation le retient, qui devient l'occasion d'un retour sur le passé de son père, l'évocation de blessures nées de la guerre d'Algérie. Août 1975. Un homme emmène sa femme et ses enfants voir sa famille en Algérie. Il se voit refuser l'entrée de son pays natal et se retrouve seul, bloqué pendant vingt jours à Oujda, ville frontière entre le Maroc et l'Algérie. Plusieurs récits se croisent, plusieurs époques. Roman généreux, Oujda retrace la vie de femmes et d'hommes dissemblables, complexes, mais animés par un même espoir.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
Lecture(s) : 241
EAN13 : 9782336263830
Nombre de pages : 287
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D en u l l ep a r t

De la cour de la maison, on entend, on reconnaît le
bruit du moteur fatigué, poussif du camion de l’homme
débouchant dans l’allée. L’odeur du gas-oil et le tintamarre
de l’engin à l’arrêt faisaient toujours sourire Yacine. Son
vieux père revenait avec son chargement de moutons qu’il
allait purifier pour la fête de l’Aïd. Yacineriaitdes
bêlementsdespauvresbêtesquivenaientdesubir
l’épouvante, durantquatre heuresderoute, dans un bruit
d’enfer. L’homme apparutauportail desa maison,vêtude
son bleudetravail crasseux, quelquesbrindillesde paille
accrochéesaupull : « Tiens! TueslàtÀoi ?tevoirbuller
surcetteterrasse, j’auraisdûfaire chef moi aussi. » Son fils
s’étaitbouché le nez: « Pouah ! T’approche pas s’ilte plaît,
je préfère encore la fumée deton charaufumetdetesboucs
quite colle auxfringues. » L’homme avait répondu,
professor« C’eal :stpourmieuxlesattraperdansl’enclos.
Ils se méfientmoins, etcomme il mereste encore quelques
cheveuxblancsbouclés, ilsme prennentpourl’un des
leursLa. »voixnasillarde avait rétorqué :« Alorsfais
attention de ne pasfinircomme eux, dansla chorba. » À ce
moment-là la mère de Yacine était sortiesurleseuil de la
porte, l’aircourroucé : « Pasquestion quetu rentresdanscet
état, lança-t-elle àson mari, c’estdansle garage que
maintenant tu te déshabillerasetnon danslasalle de bains.
C’étaitdevenupire que les toilettesaprèsquetuy sois
passé. »Avecson airfaussementpeiné l’hommes’était
adressé àson fils: «Tu voiscommentelle m’accueille.
Grâce à mesextra ellevitdansle confort, maiscrois-tuque
celasuffirait? Non! Tu veuxque jete dise, fiston,
Abraham, c’étaitpas un mouton qu’il auraitdû sacrifier,

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mais sa vieille grincheuse de Sarah, et on l’aurait tous imité
ensuite avec nos pimbêches.» Il tira la langue à sa femme,
pour la narguer avant de s’éclipser dans le garage.
L’homme étaitdepuispeuenretraite. Il étaitde cette
génération, de cetype d’hommesqui ne connaissentpasle
repos. Peut-être le craignaient-ils? Ilsn’obéissaientqu’à la
nature, à laquelle ilspréféraientleurnature, celle dontils
pensaientqu’elle peutencore et toujours un peuplus, aller
encore et toujours un peuplusloin, aidée parlesbienfaits
desprières. L’homme disait souventque l’on ne décide pas
pour son corps. C’estlui quiun journousdira «khlass»,
stop. Ilse mettra à geindre pourle moindre effort. À ce
momentilse pliera, il abdiquera face à la douleur, non pas
physique, maiscelle deson corpsduquel ilseséparesans
aucun doute. Ilsaitque laretraite n’estpasdu repos. Elle est
présentée commeun cadeau, alorsqu’ellevouscondamne.
C’est unesentence à compterlesjournéesinterminables, à
regarder son avenirau sourire perfide, à faire le moinsde
bruitpossible, à attraperfroid àtouteslesfinsdesoirée. Si
vousdemandezà l’homme ce qui l’irrite, ilvous répondra
évidemmentqueson corpsn’arienréclamé. Mais voilà,
l’administration a eu raison desesincantations. Contreune
obole, aprèsquarante ansàsuer tantôtenusine,tantôtdans
le bâtiment, elle lui confisqua ce qui était saraison d’être, le
seulrôle qu’ilse devaitderemplirencore, avant toutetpour
tous. Il avaitbeauleurdire quesa maison n’étaitpasfinie de
payer, qu’il avait un enfantauxétudes, il dut redonner ses
clésetquitter sa deuxième famille, comme ça, penaud,
réduità l’impuissance, assigné à domicile commeune
femme. Daniel, Pierre etBernard, ceuxdeson équipesont
bien passésquelquesfois, pourl’apéro, maisavec letemps,
ilsn’avaientplusletemps. Desdésertsl’homme en avait
traversés, maiscelui oùleshorairesne comptentplus, où
rien ne l’attire, oùpersonne ne l’appelle, lui parutinfini,

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infranchissable. Il allaitattendre gentiment sur son banc,sur
laterrasse desa maison, de partirpourde bon.Au retourdu
potde départ, avecsousle bras sescadeaux ;unevalise
toute neuve et une perceuse, il portaitdifficilement
l’humiliation qu’il avait ressentie;comme ce jouroùil a dû
fuir son pays.
Il a essayé commetousles retraités, de gratter son jardin, de
le chatouillerpouren obtenirde beauxlégumes. Le cœur
n’yétaitpas. Ils’excusaitd’avoirdesgestesmalhabilesqui
griffaientlaterre. Il a aussi flirté avec le bricolage. Il
n’aimaitque le grosœuvre quand il pouvaitdonnerlibre
coursàsa hargne. Lareconstruction était toujours
approximative etla finition était touterelative. Sa femme et
sesenfantsne manquaientpasde l’encourager, maisils
affichaient toujours une mine circonspecte devantla
grossièreté desenduits, ducarrelage pasdroitetdesjoints
de différentesépaisseurs. L’homme partaitalorsen
grommelant, piqué au vif, comme cespetitspersonnagesde
bande dessinée, avec leurnuage noirau-dessusde latête
quand ils sontfâchés.
Unsoiril était revenu tout sourire de la mosquée. Il avait
expliqué àsa femme qu’un « frère »s’étaitplaintde ne pas
trouverdeviandevraimenthalal. Celle desétalsdesgrands
magasinsne lui inspiraitaucunementconfiance, avec leur
emballage faussement spécifique. L’hommes’égaya
soudain commesi Djibril, l’archangesouffleurdeversets,
lui avait susurré à l’oreille la bonne idée. Sa femme lui
suggéra que le petitange étaitpeut-êtreson ami en quête de
viande. Ilrétorqua qu’il avaitdumal àvoirce
cinquantenaire acariâtre,toutnu,tout rose, avec deuxjolies
petitesailesblanchesdansle doset un arc pourlescoupsde
foudre. Ceseraitplutôt unvautournoiravec dans ses serres
un grand chaudron plein de lave qu’il déverserait sur

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l’humanité entière, et sur ses «frères »d’abord.L’homme
se disaitdonc estampillé hadj depuis sonretourde la
Mecque, il avait de l’espace pour bricoler un abattoir au
fond du garage et avait un savoir-faire certain pour préparer
un mouton ou des poulets. Il allaitdonc fournir, àtousles
croyantsduquartier,uneviande desmieuxconvertie, en
rajoutantla mode de chez nous« à». Depuis, sa retraite
avait pris une autre saveur. Il s’était taillé un rôle de
bienfaiteur dans sa communauté. Sa viande n’était pas
meilleure qu’ailleurs, mais elle était préparée par l’un des
leurs, fervent musulman qui plus est, et vendue à moindre
coût ;ce qui stimulait la ferveur et les papilles de tous les
« frères ».
Il vivait avec sa femme dans un petit pavillon moderne, dans
un lotissement tranquille, aux abords de la grande ville.
Leurs troisenfantsleur rendaient régulièrement visite.
L’aînée étaitprofesseurde mathématique.Ellevivaitdans
un petitappartementavecson mari et sesdeuxenfants. Elle
passaitpresquetouslesjoursdéjeuneravecsesparents. Elle
appréciaitcetempspourelle, loin dubrouhaha dulycée.
Elles’occupaitdetouslespetits tracasadministratifsqui
agaçaient son père. Il ne lui demandaitjamaisdirectement
de l’aider. Ils’installaità latable de la cuisine, prèsdesa
fille,son courrierdevantlui. Il chaussait seslunettes,se
raclaitla gorge, avantdese lancerdansla lecture du
document. Auboutd’une minute ilse penchait vers sa fille
pourqu’elle déchiffreun oudeuxmots. C’était toujoursen
reprenant sa lecture quesa femme intervenaitDiable !: «
Maisqu’as-tufaitpendantlesdeuxannéesde coursdu
soir? Quandtuaurasfini de liretatroisième ligne, on aura
*
déjàreçu trois rappelsd’Idiéf . Donne donc cette lettre à la
professeur, avantqu’elle nereparte au travl’aail. » Malika

*
voirle glossaire en fin d’ouvrage p.281.

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réprimandée gentiment : « Maman, au moins il essaie papa.
Toi tu n’as jamais voulu t’y mettre un peu.»Leuraînée
disaitcela pouréviterlesinterminablesjérémiadesdu vieux
couple quis’asticote à longueurde journée. La mèreun peu
songeusesoudainreprit: «Ma fierté est de t’avoir donné ce
goût et la passion pour les études. Pourtant je n’ai jamais
mis les pieds dans une école, petite. J’étais très attirée par
ces signes que traçait mon frère sur sa planchette de bois,
quand il revenait de lazaouïa. J’attendais qu’il sorte pour lui
prendre son matériel et avec beaucoup de peine j’essayais de
reproduire quelques lettres. Ellesétaient souvent
méconnaissables. Je m’agaçais souvent, jusqu’aujouroùje
mesuisditque laraison en étaitlatrèsmauvaise écriture de
mon frère que jerecopiaisencore plusmal. Tu vois, pour
nous, en cetempsoùmême la misère nousdédaignait, la
passion d’apprendre n’a pas suffi. Maisc’est une chose qui
reste là, au-delà detout, au-delà de nous, maintenantelle est
envousetpourles vôtresInch Allah. » « Maiscomment se
fait-il quetuaiesapprisaussi facilementleschiffresetpas
leslettres? »interrogeasa fille. L’hommes’exclama d’un
ton moqueur: «Ben c’estpour téléphoneraubled, àses
frères, auxcousinset touteslescopines. Toi qui meremplis
meschèquespour réglerlesfactures,tunet’esjamaisdit
pourquoi je payais si cher? Maintenantelle n’a plusbesoin
de personne. Elles’assoitdanslesalon, composeson
numéro et tchatchatchatcha. » L’aînéerepartait toujoursau
lycée avecunetête bien pleine, maisleschamailleriesdeses
parentslui étaientdouces, drôles souvent.

Le petitdernierAdilvenaitde décrocher son premierjob. Il
allaitcoordonnerles travauxetlasécurité dans unesociété
d’autoroute. Pourlevieuxcouple, il avaitnonseulement
signéson contratdetravail, maisilvenait surtoutd’obtenir
sonvisa pour un départdéfinitif de la maison. Son départ
pourla faculté dansla grandeville avaitététrèsdouloureux.

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L’homme avaitbeauphilosopheren disanta« on
commencé à deux, on finità deux», ilsupportait
difficilementde neserviràrien, de n’êtreutile à personne.
Lesilence de la maisonrésonnaitdans satête. L’escalierqui
menaitauxchambresduhautnetonnaitplusdesalléeset
venuesdesenfants,toutcomme avaientdisparulesdisputes
entre frèreset sœur. Leurmusique àtue-têtes’étaitéteinte
aussi. Touslesjoursil donnaitde lavoixpourque celui qui
faisait son ménage ou sesdevoirsdans unteltintamarre
baisse leson. Il avaitle droitàun « oui, oui » évasif et une
foisqu’il était sorti de la maison, la chanteusereprenaità
gorge déployée. Le balletdesamisdesesenfantsavaitaussi
prisfin. Ils s’installaient, l’été,sousle cerisier, autourde la
grandetable de camping etd’un copieuxgoûter. L’homme
et sa femmesetenaientlégèrementà l’écartpourécouterles
voixde la jeunesse,ses visages radieux, leursblaguesde
potache ouleursdiscussionsgravesqui décrivaientces
magnifiques utopies,toujourslesmêmes,toujoursprésentes,
de génération en génération,sur touslescontinents, là oùles
jeunespeuventégrenerl’épilogue de leurenfance dansde
mirifiques tiradesd’espoirs. Ilsaimaientleurs riresplusque
tout. Ceséclatsde joie pour unrien,toujours trèshaut,très
fort,trèsbeaux,saisissants.
Yacinetravaillaitdans un garage. Son père aimaitdire
exagérémentàsesamisque la moitié des voituresqui
circulaientdanslaville avaientétévenduespar son fils. Il
étaitimpressionné par son allure droite, bien apprêtée,
toujoursdans un costume impeccable. Pourtantil lesavait
autre. Il ne l’entendaitjamaisparlerdeson job. Yacine
n’évoquaitque les viréesavecsesamis, lesinformationsdu
bled qu’ilsuivaitparInternet, lesdiversprojetsqu’il menait
avecson association culturelle etleshistoires sous toutes
leursformes. Il aimaitlespersonnages, les scenarii et
surtoutlesauteurs, cesêtrespourlui exceptionnels, parce

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que hors des temps, hors des limites du dire.Il disaitque les
artistesnes’émeuventpasd’une image aussi bellesoit-elle,
maisde ce qu’elleraconte. Poureuxchaque motest un
instantetchaque instantest unrécitetchaquerécitest un
être. Ilse passionnaitpourcesauteurs, pourleurslettres,
leuraccent, leurcheminement, pourleursdoutes, leurs
malheurs, leurs rêveset surtoutpourleuracharnementà
raconter. Ilsarpententlesmots, lesexpressionspouralleroù
ilsnevontpas, pourêtre ce qu’ilsnesontpaset trouverce
qu’ilsn’aurontpas. Yacinesesavaitporteurd’un mystère,
d’une zone d’ombre, d’une émotion indicible, lointaine. Les
histoiresdesautresle libéraient,un peu. Ils’émerveillaitdes
fables, de leurconstruction, mais une foisle livrerefermé, il
sentait toujourscette insatisfaction lancinante, obsédante. Il
en ouvrait un autre,s’en délectaitetà la fin, le même
tourment s’emparaitde lui. Immanquablementilrevenait
dansla maison familiale. Il aimait retrouver ses vieux, les
entendre palabrer surlespetits riens. Il aimaitleursgestes
pour soutenirleverbe, lui donnerplusd’importance, de
consistance. Il aimaitl’emphase qui lesemportait ;c’était
plusfortqu’eux. Ilsparlaientfort, avec beaucoup d’aplomb,
de la branche ducerisiercassée mystérieusement, de la
météo incertaine, desjeunesdontlesmobylettesfont trop de
bruit. Il aimaitaussi leur silence qui en disaitlongsurleurs
doutes, leurs secrets, leurs troublesinénarrables. Il aimait
leur regardsoudain danslevague, lesidéesengloutiesparle
tumulte dunon-ditetles voir se gratterlatête
machinalementcomme pouren chasserlaturbulence. Ses
parentscomme leurspairsn’avaientpasapprisà parler. Il
fallaitendurer, faire avec, cacheret se cacherlesensdes
épreuves. Ilsétaientpétrisdanslarésignation. Ilsavaientles
prièrespour refoulerlesangoissesassimiléesà desmauvais
sorts,une fatigue passagère oudescauchemars. Yacine
savaitattendre etcapterle motde l’un desesparentsquise

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poursuivra de moult questions qu’il se dépêchera de poser
avant que les souvenirs ne les envahissent, qu’ils coupent
court à l’évocation.Il étaitlàson mystère, il lesentait. Il
étaitdansleursparoles, dansleursdescriptionsdesimages,
des sons, desodeursqui leurparvenaientde ce lointain, de
cetendroitpascomme lesautres, de leurboutdeterre, de ce
village oùilsont vule jour, oùilsont vécu trop peude
tempsenfantspourêtre jetésdansle désertdesgrands,
abandonnésdans ununiversdistant, féroce, immuable.
Systématiquement son cœurbattaitplusfort, il ouvraitgrand
ses yeuxet sesoreilles. Iltranscrivaitdans sa mémoiretout,
ycomprislesponctuations, ces respirationsqui ouvraient
certainement sur un autretempsetplein d’histoires. Son
plusbel héritage étaitdansces récits. Quandson père lui
demandaitpourquoi ces souvenirsjaunis,sansimportance,
l’intéressaient, Yacinerépondaitqu’ilvoulait savoirpour
comprendre. Combien de foislevieil hommes’était
emport« J’aié :soixante-cinq ansetj’ensaisdeschoses,
beaucoup de choses, maisje n’aitoujourspascomprisce
monde, etencore moinsmavie. Savoirne mène àrien.
Savoirn’estpas une fin ensoi, ce n’estpas, comme a dit
l’autre,une arme contre la connerie;çasesauraitdepuisle
temps. Lesavoirn’a desensque pourfaireun choix,se
donner un but,uneraison d’exister. Tun’espas surcette
terre que pour savoir, maispourcréer, pourembellir, pour
attendrirlavie. Tonsavoir, il fautleredonneraprèsl’avoir
apprivoisé, l’avoirpoli detes rêves. Il devient un choixetle
choixn’estpas uneréponse mon garçon, c’est une question.
Il n’ya que deux réponsesdansnotrevie;la naissance etla
mort. Entre ellesil n’ya que desquestions. »

Aprèscettetirade Yacine pouvait rarementavoirde
précisionsou relancerl’échange en donnant son pointde
vue. Son père étaitdéjà deboutauderniermot. Ils’éclipsait
aussitôt, partaitdans son jardin faire quelquespaspour

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reprendre son souffle et ses esprits. Ilse posaitmille
questionsouplutôtelles s’imposaientà lui, envrac, en
trombe, à lui faire mal à latête. Sonregard cherchait
quelque chose commeuntrouoùdisparaître, où se
dissoudre etéchapperàsesmaux, àses signesqui
l’accablaient. Sa mèrerestaitlà, dansla cuisine, dans un
profondsilence commesi ellesavait trèsexactementce qui
rongeait son mari. Son corpspesaitcentkilos,sesdémons
remontaientégalementdufond desâges, elle étaitleur
prisonnière.Leurdanse macabre commençait,son crâne
allaitexploser, elle fermaitles yeux,s’enfonçaitla paume
desmainsauplusprofond desorbites, às’en faire mal pour
se libérerde leur vacarme infernal. Yacine attendait,
impuissant. Il aurait voulu trouverle geste, lesmotspour
adoucir sontrouble, maisil en
étaitincapable;luttantluimême pourne pasêtre emporté parle malaise desa mère.
Pourtant son mystère étaitlà, dilué danscevague qui les
suspendaitaunéant,serti dansla douleur. Qui étaient ses
parentsquivivotaientaugré desjours, de presquerien ?
Que portaient-ilsdesi lourPod ?urraient-ilsjamaislui
raconter toutesceshistoires? Il les savaitextraordinaires ;il
devaitattendre.
Lesbougies venaientd’êtresoufflées,toutle monde avait
applaudi etchanté pourles troisansdeMehdi, le dernier de
Malika.Le petitn’avaitpas touché augâteau. Ses yeux se
délectaientdesgrospaquetsmulticoloresposés surlatable.
Mehdi se mordait la lèvre, il se retenait de saisir à la volée
ses cadeaux, d’aller s’enfermer à l’étage et de les découvrir
tout seul, un par un, lentement, fermant presque les yeux
pour s’emplir du son du papier qui se déchire, qui dévoile sa
surprise, son trésor. Il disait: «C’estbien lesanniversaires
comme ça,vivementl’année prochaine quand j’auraitrois
ansetdemi. » Ils’approcha desa mère pourlui chuchoterà
l’oreilleson impatience. Avecuntrèslargesourire elle lui

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répondit :« D’accord,mais avant tu fais un bisou à tout le
monde et tu leur dis merci.»Le petit s’élança aucoudu
premieroncle, desa mamie, deson père qu’il enlaçatrès
fort. Pourlesautresce n’étaitqu’une formalitétantil était
pressé de disparaître avecson butin. Yacines’approcha de
sa mère qui dégustaitla dernière cuillérée dufraisier.
Prenant son père àtémoin, il dit: «Maman, à force de
manger des gâteaux, tu as les formes d’une religieuse.» Elle
répliqu« J’aia :remarqué que les rondes vivaientplus
longtempsque lesautresparce que Dieuà plusde mal à les
monterauIlciel. »s rirent tousde bon cœur. La mère
reprit: « Enfaitc’estce que l’on disaitau village, aux
femmesqui ne grossissaientpas. Lataille finetant vénérée
ici étaitcrainte là-bas. On croyaitque c’était une maladie,
un coup du sortMalika in. »terpella Yacine: « Et ton
voyage en Algérie,tuen esoùYacine e? »ut un air
songeur, puisdubitatif, avantderépondre : « J’ypense
beaucoup, maisilya quelque chose qui m’empêche de le
préparer vraiment, je nesaispas, c’estconfus. Je me disque
c’estle boulot, maisce n’estpasque ça, c’estautre chose.
J’ai desimagesbizarresqui mevrillentquand je pense à ce
projet. Ce n’estpasnon pluslesattentatsqui me fontpeur.
Du reste je lis régulièrementlesjournauxdubled. Ils
décrivent tous unesituation quis’estnettement
normalisée. »Sansleregarder son père avfaiança : « Celat
longtempsquetun’yespasallé. C’estnormal d’avoirle
doute. Moi quiy retournerégulièrementj’ai encore cette
sensation avantle départ, commesi on devaitjusqu’à la fin
de nosjours supporter une dette, expier une faute
impardonnable;celle d’être parti, d’avoirabandonné la
terre originelle. »La petite assemblée futplongée dans une
introspection,untrouble dontilspartageaientcette part très
sensible de n’être paslà oùilsdevraientêtre, desentir
journellementleuridentité amputée deses racines, de porter

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une culpabilité séculaire à l’égard du pays, des leurs, être
étranger à soi et partout. Yacine reprit: «C’estquelque
chose quiressembleun peuà ça, maisj’aisurtout
l’impression de craindre autre chose,untruc qui
m’empêcheraitderetournerà El KarSa mèimia. »rereleva
latête, caressa le dosdeson filsetévoquasur unton
mélancoliquce : « Jeroisquetupenses sanslesavoirà ce
voyage, en août1975, où, arrivé à la frontière
algéromarocaineton pères’est vu refuserl’entrée en Algérie. Mon
Dieuquand j’ypense, quel cauchemar! »Le père avait
baissé latête,soudain abattuparcesquelquesmots. Ilse
leva pour seréfugierdansle garage pourne plusentendre
semerles souvenirs, cautériserla plaie. Adil avaitfouillé
tousles recoinsdeson cortex sans ydécelerdes tracesd’un
voyage en famille. Il avaitdeuxans. Il neregardaitpasle
monde de la même manière queson frère de cinq anset sa
sœurde neuf ans. Adil attendait, discret, auboutde la
tablée, quesoitévoqué ce brin d’histoire qui a échappé àsa
mémoire,trop jeune pourgarderlesmoments visiblement
lourdsdesens.

L evoya g e

Toute la famille en camion etcevoyage, cetrèslong
voyage. Laville d’Oujda paraissait si belle, de la mosaïque
partout. Ilsétaienten Orient, loin de leurshabitudes, de
leurs terrains verdoyants. L’esplanade ducentreville était
visiblement un lieuderendez-vousetde détente prisé. Tous
lesbancsen pierre étaientoccupéspardeshommesdetous
âges, detoutes tenues ;certainsau verbe haut, emportéspar
une discussion passionnée, d’autresméditatifs, d’autres
encore donnantà béqueterauxpigeonsouparcourantleur
journal. Lesfemmesne faisaientque passer, enveloppéesde
leurhaïk beige, levisage orné d’une dentellesoyeuse qui ne
laissaitapparaître que leursmagnifiques yeuxeffilésque
soulignait untraitfin de khôl. Ellesavaientla plupart un
panierà la main ou un enfantqu’elles tiraientparfois,tantil
étaitcaptivé par toutce quise passaitautourde lui. L’eau se
vendaitpargobelet,tirée d’outresen peaude chèvre et
portéespardeshommes trèsbruns,vêtusde guenilles
souvent, qui appelaientlesassoiffésà la cantonade. Yacine,
incrédulesesouvenaitd’avoirbul’eauque luitendait un
gentil porteur, aulargesourire édenté. L’enfantenreprit,
remercia et repartit vers sesparents. Il ne compritpasleton
courroucé du vendeurqui lerappelait. Yacine interloqué, ne
sutque dire, ne comprenantpasce que luivoulaitle
vendeur. Ilréponditmachinalement: «Non je n’enveux
plus, je n’ai plus soif, merci. » Un petitgroupe de personnes
assisnon loin étaitparti en éclatderire. Le marchand d’eau
s’étaitdétendu, et s’étaitapproché deson jeune client. Les
motsfrançaisqui étaient sortisdesa bouche avaientdes
contours rustres, inachevés, ilsavaientcraquételle la plainte
d’un arbre quis’effondre : « Piti garçou ti mi doune

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dihrames. »Le papa dugarçon, qui avait vulascène, avait
tendul’argentauporteuretl’avait remercié
chaleureusement. Descentainesde palmiersdattiers, des
mûriersetd’autresarbresauxpuissants troncscouvraient,
de leurépaisse frondaison, l’endroit. Alorsqu’ailleursle
soleil mordaitl’espace,rendantirrespirable la moindre bulle
d’air, la place étaitbalayée par un léger souffle,
rafraîchissant. C’étaitcommeune oasisdans une grande
bourgade oùdesmilliersdevoyageursen direction de
l’Algérie faisaient uneultime halte, pour sereposer,souvent
aprèsplusieursjoursderoute,serequinquer, pourarriver
fraisetpropresà la frontière etavalerpromptementles
dernierskilomètresde poussière, jusqu’au village initial.
Le poste frontière étaità quelquesencabluresaprèslasortie
de laville. Enyarrivantla petite famille avaiteu
l’impression de pénétrerdans un de cescampsderéfugiés
qui fuientla guerre, que latélévision exhiberégulièrement.
Des voituresgaréesà perte devue etautourdesbâtiments
administratifs une cohorte indéfinissable detêtesbrunes,
immobiles,sous unsoleil de plomb, impatientsd’en finir
avec lesformalitésdouanières. L’homme, en chef de
famille, avaitdisparudepuisdeuxheuresdanscette
fourmilière. Sesenfants s’étaientdisséminésdansle lacis
des véhiculesalignés. Ilsavaientchacunrencontréun enfant
de leurâge. Autour, aucun marchand de glaces, aucun
terrain de jeux, aucun pointd’eau. Nerégnaitque le
vacarme des radio-cassettesque lesmèresécoutaient,
anxieuses, pouradoucirl’attente, pour tempérerleur
impatience, pourdétournerleurespritde cettesensation
d’étouffementetne pluspenserà leurcorps ruisselantde
sueur, dégageant une odeurde plusen plusinsupportable.
Yacine etMalika avaientjoué avec leursnouveaux
camaradesà cache-cache dansleurspetitsespaces, à la
corde àsauter, à jongleravecun ballon, àune partie de

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cartes sur un capot brûlant. Ils s’étaient raconté leurannée
scolaire, leursexploits, lescopainsqu’ilsavaientquittés
pourdes vacancesimprobables, entourésd’inconnus, dans
ces villagesoùl’enfance estinsignifiante, où rien n’est
pensé pourelle. Parfoisavaient retenti lescrisde douleur
d’un gamin qui, en courant, n’avaitpuéviter unrétroviseur.
Il étaitconsolé parlesbraillementsde la propriétaire de la
voiture quis’étaitinquiétée du rétroviseurpliésousle choc,
etparceuxde la mère qui avait reproché àson petit trublion
de fairetrop de bruit, de lui attirerdes regardsmauvais.
Aumilieude la marée humaine, l’homme faiblissait. Il
déglutissaitdifficilement, il avaitperduplusieurslitres
d’eau. Sur son costume étaientapparuesdesauréoles. Tout
son corpslui avaitfaitmal,refusantl’étreinte des vêtements
lourdsetla pression desgensquis’étaient serrésplusfortà
l’approche duguichet. Il n’avaitosé allerboire à la fontaine,
de peurde perdresa place. Le moindre millimètre d’avancée
étaitchèrementconvoité. Il avait soulevésatête pourcapter
un peud’airneuf, moins souillé de l’odeur rance des
sudations, desfuméesde cigarettes, des relentsde
chaussuresque beaucoup avaient tenuesà leurmain. La
proximité pendant toutescesheuresavec ceshommes,
frôlant sespartiesintimes, l’avaient rendunerveux. Il
s’aidaitducoude pourécarterlesintrus, mais telsdes
aimants, ils s’étaientplaquésà lui aussitôt. L’homme avait
essayé de penserà autre chose, à d’autreslieux, à écouterles
conversationsdes uns, à examinerles visagesdesautres,
maislerépitétaitéphémère. Il aurait vouluquitterce corps
meurtri, déployer sesailesetmonterle plushautpossible
dansle ciel,s’enivrerde cetespace,sesentirléger, porté par
lescourants,se dissoudre danscette immensité. Ouencore
plongerdans un lagon où se déverserait une fine cascade,
batifolerpendantdesheurescommeun enfantdansle nectar
bleuté, nageret s’émerveillerde l’ondoiementdesplantes

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1

lacustres, se moquer des petits poissons effrayés, prenant
leur queue à leur cou et disparaissant dans l’écran végétal.
Mais les bousculades intermittentes l’avaient empêché de
poursuivre plus longtemps son doux délire. Son sang avait
stagné. Il n’avaitpu se cambrerou se plierpourcalmerle
tiraillementlancinantdeseslombaires. Un homme de petite
taille avaitprié à côté de lui, ensilence, les yeuxfermés.
Seules seslèvresavaient remué imperceptiblement. Il aurait
voulul’imiter. La prière, le dialogue avec Dieu transcende
lespeines. Et si c’était une épreuve qu’il devait relever?
Comme pour vérifier sa pensée il avait regardé le ciel,vide
de nuages ;partis sansdoute pourdescieuxpluscléments.
Cette immensité azurée n’avait rien dit. Elle demeurait
insensible àson malheur,troublante. Il avaitétésurprispar
le meuglementd’un homme, qui nevoulaitcertainementpas
mourirdanscetenferetqui avait réclamé qu’on les
aspergeât. Aussitôtd’autresclameursavaient retenti pour
vilipenderlesagentsdépasséset surprisparla colère qui
montaitde la foule. Jusque-là abasourdie, la multitude avait
relevésoudain latête etlespoings,s’étaitinsurgée de
l’indifférence desagents, dupetitnombre de guichetset
surtoutduméprisqu’ilsavaientlu surlevisage de certains
fonctionnairesqui, letempsd’une pause,sous unetonnelle,
avaient siroté ostensiblement unverre dethé avec de grands
verresd’eaufraîche. Auboutd’un courtmoment unesirène
avait résonné. Plusieursbrigadiersétaient sortisentrombe
de la camionnette quivenaitdes’arrêter,soulevant un large
nuage de poussière qui avaitdécuplé la grogne des
voyageurs. Dansce brouillard desable, la foule avait
entendu un autre gros véhicules’immobiliser. Un court
silence avaiteulieu, cassé aussitôtparle cri limpide d’un
homme, qui avaitfuséversle ciel pour remercierDieu
d’avoirfaitentendreraison auxmaîtresdeslieux. Une
vague desoulagementavait traversé les vacanciersquand ils

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2

virent qu’effectivement des bouteilles d’eau leur étaient
distribuées. L’hommes’étaitdélecté des râlesdesatisfaction
auxpremièresgorgées, duchahutde certainsquis’étaient
jetésde l’eau. Progressivement,un chant religieux telun
hymne devictoire,s’étaitélevé, accruparl’intuition
exaltante etpalpable d’êtresemblables, fragilesmais
déterminés, portésparla même foi.
« Maman,pourquoi tu soupires comme cela, tu as mal
quelque part? »Malika s’était allongée sur la natte à
l’arrière de la camionnette.La luminosité cinglante du
dehorsl’avaitépuisée.Elle avait surmonté plusfacilement
l’épaisseurde la chaleurdu véhicule. Elle nesavaitplusce
qu’elle devaitpenserde cevoyage, de cette chaleurqui avait
étourdison esprit, qui avait troublésavision etanéantises
forces. Que dire de cetteterresi peuaccueillante, quis’était
évertuée à montrer sesaspectslesplusdéroutants, à les
découragerd’allerplusloin. Le malaise desa mère l’avait
accablée davantage. Malika avaitbesoin d’elle, desa parole,
deses soinsdanscette aridité qui n’en finissaitpas. Elle ne
pouvaitfaibliretencore moinsêtre malade. « Non, ma fille,
maisce que jerespire me dessèche le corps, ce que je bois
s’évapore dansl’instant, le moindre mouvement
m’inonde. Etcette attente inferPnale !uisse Dieu, dans son
infinie mansuétude, nousouvrirlarouterapidementetnous
laissernous réjouirà la pensée derevoirlesnôtres,tes
grands-parents,tesoncles, notre maison. Oh comme je me
languisderevoircette masure,sontoitaffaissé,ses vieux
mursentorchisetla fraîcheurdeson antre oùj’aivule
jour! Dieu saitque jevisdans un luxesanspareil en France
aprèsavoirgrandi dansceslieuxdémunisdetout, à peine
plusconfortablesque lesgrottesde nosancêtres, que le
Tout-Puissant veillesureux. Mais voilà, c’estlà-basque j’ai
vulevisage de ma mère, oùj’ai entendulesonvelouté desa
voix,sesberceusesqui mesontencoresi doucesà

2

3

fredonner. Ce n’étaitpasla misère. Cela m’amuse de dire
qu’il ne pouvaitpas yavoirplusde confort tellementla
tendresse etla chaleurquiy régnaient, prenaient toute la
place. Cespremièresimagesavec mespremierspas, mes
petitsmotset touscesmomentsque me contaitma mère,
sontautantde caresses, de douceurs susurréesetà jamais
inscritesdansma mémoire. Ony revient souvent,
j’empruntesouventces tracespour revoirce passé, mes
petiteshistoires, pourme loverdansce qu’ellesm’évoquent.
Tupeuximaginerque ceretour, je l’attendaiscommeune
bénédiction. C’est unsonge qui devient réalité.Mais je
connais les hommes qui nous retiennent, qui filtrent nos
histoires, qui dissèquent nos souvenirs, qui s’amusent de
notre impatience. Nospapiersd’identité nesuffisentpas.
Poureuxnous sommesautresetc’estcette autre facette des
gensqu’ils recherchent, qu’ils soupçonnentetqu’ils
jugent. »Elles’était retournée,surprise desesentir seule
dansl’habitacle. Elle avaitchuchot« Doé :rsma fille, le
sommeil est un pontpourd’autresbonsmoments. »Elle
soupira de nouveau. Elle étaitmieux. Quelquesnotesde
musique d’unegasbalui avaienteffleuré l’ouïe. Elles’était
raidie, attentive à la mélodie quis’étaitfaite plusnette,toute
jolie, entraînante. Elle la connaissait, elle la fredonnaitense
balançantlégèrement. C’était sa comptine. Lavoilà petite
fille auxlongscheveuxbruns,soyeux, brillants. Sa mère lui
a fait une queue enroulée dans un joliruban orange. Elle est
assise entresesjambes,se délectantdesesbrasqui
l’entouraientetde cettevoixqui murmuraitT: «udanses,
petite fille, lavietesouritut ;dansesma jolie, le cœur
réjoui. Le printempsest revenu, il nerepartira plus, nos
peinesontdisparu, on ne les reverra plus. Cours, petite fille,
dis-leurque le messieva élevericisonvaste paradis.
Retiensce message et son douxprésage, ques’éloignentles
oragesà la fin du voyage. Chante, petite fée, ceslieux

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4

enchantés, nos frères retrouvés, ce rêve de paix. Danse,
petite fille, éclat de mes nuits, danse, danse, danse. »
La lourde porte ducamion avaitglissé pourlaisser
apparaître la petitetête de Yacine ensueuretmaculée de
grainsdesable : « Donne-moivite à boire, maman, je meurs
desoif.» Elle avaitouvertde grands yeuxenvoyant son fils
rouge écarlate, haletant, levisage inondé. Elle avait
bougonné : « Jevaisbientôtneretrouverdetoi quetonshort
sur un petit tasdesable. Asperge-toi levisage etle corps.
Dieuduciel,tuesdans un étatLa poi! »trine de Yacine
allaitet venait. Ils’étaitavachi à la place duconducteur. Il
avaitparlé les yeuxdanslevaguee : « Ilstpasavectoi
Adil ? »Sa mère avait réponduen lui caressant sesjoues
cramoisiese: « Ilstdansla camionnette bleue là-basavec
son petitcopain, protégé du soleil. »« Tuparles! On
pourraitfaire cuire dupain dansleurbagnole, je préfère
courirdehors, ilyaun petit ventfrais. EtMalika elle doit
bavasseravecu? » La femme ane copinevait tournésatête
versle petitcorpsaffalé : « Non, elle a choisi de passer un
momentavec lesanges. Elle doit sûrementleurcouriraprès,
avectoute cettesueurqui lui dégouline dufront. » Yacine
avaitajout« Moije cé :roisqu’ilsjouentauxdevinettes, et
que là elle est tombéesurla plusdure. Ellesue comme ça
quand elle fait sesmathsP. »uis,soudainsérieux, il avait
dit: «Papa est toujoursavecsespapiers? Qu’est-ce que
c’estlong, j’en ai marre d’attendre. »Après un longsoupir
la mèrerépondit: « Tuas raison, onvayaller, j’ai besoin
de me dégourdirlesjambes. Jeréveilletasœuretonvavoir
oùil en est. »
Progressivementl’homme étaitentré dansle bâtimentoù
seulementquatre guichets surla dizaine alignés,tournaientà
pleinrégime. Le plafond étaitgrisd’une crasse épaisse de
poussière etdesfuméesde cigarette qu’évacuaient

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5

difficilement, trois petites fenêtres. Lesmursavaienthonte
de leurdélabrement, des trousdansl’enduit, des tracesde
cendre écraséesetde la peinture à la couleurantédiluvienne.
Lesol étaitjonché de mégots, de papiersgrasetd’une
multitude deticketsfroissés. L’homme avait ravalé aussitôt
sasatisfaction devoir son purgatoire bientôtfinir. Une
odeurde bête faisandée empesaitl’atmosphère. La fumée
irritaitla gorge etpiquaitles yeux. Finalementlesderniers
mètres se présentaientcomme lespires. Auguichetdevant
luis’était tenu un grand homme, auxépaules trèslarges. Il
avaitaubras saveste noire en Tergal. Sa chemise blanche
lui collaità la peau. Desauréolesjaunâtrescontournaient
l’ample dos. La liquette bavaitdupantalon défraîchi, en
vracsur son impressionnant séant ;ce qui donnaità ce
colosseune allure dégingandée, affaissée. Il devaitcourber
l’échine pourparlerdansl’hygiaphone, aupréposé qui
tendaitostensiblementl’oreille pourentendre lesbribesde
motséchappésaubrouhaha infernal, incessantquirégnait
danscette caverne. Le géantavaitépeléson non en hurlant,
le nezcollé à lavitre perfor« Feloée :ussi, f comme
França… Non je nesuispasfrançaismaisalgérien, F c’est
la première lettre de mon nom Feloussi… maisje nevous
parle pasd’argent, ce n’estpasfloussimaisFeloussi, il faut
rajouter un i commeun i,vous voyez?… i comme quoi ?
ilicouptère ?C’estavecun h… non pas un h mais un i,
Feloussi, il n’ya pasde h… pardon c’estmoi qui mesuis
trompé, c’est un i… oui c’estça, l’appareil qui montetout
droitdans» Ille ciel.s’était retournéversl’homme etlui
avaitlancé amusp« Soné :roblème ce n’estpasque le
boucan. À force detravaillerici il a dûcasserquelque chose
dans son orDépieille. »té il avait repris sa conversation de
sourd. L’homme avait tenté de dissiper une pression qui lui
bâillonnaitlethorax. Son corpsavait rétréci, il flottaitdans
saveste. Ils’étaitfait toutpetit. Il attendaitde monterà

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6

l’échafaud.Ilsesentaitparfois ridicule detremblerpour une
formalité. Ilsavaitlesagents tatillons, maisil avaitpris soin
detoutpréparerplusieurs semainesà l’avance.
Régulièrementil avait vérifié quetoutétaitenrègle. Il avait
longuementmûrisonretouraupays, après toutesces
années, aprèscette année de fuite etd’abandon. Son malaise
était têtu, il en étaitla proie.Le géant, desontimbre
tonitruant, l’avaitfait sursauter: « Toutestbon… quoi, le
tampon? Mais… oui, oui… enfin non, je n’ai rien dit, merci
et que Dieu te protège.» Ils’était redressé,
faisantdemitour, l’airencoresurprisd’avoiren mainson passeport.
Avantde céderla place, il avait vérifié queson
laissezpassernesouffraitd’aucune erreur. Il avait soupiré d’aise
avantdes’adresserà l’homme : « C’estla fin de la journée,
il estauboutle frérot. Vous risquezl’extinction devoixou
la crise de nerfs. MaisDieuestgrand, ilveillerasur vous,
j’espère, adieu. »L’homme avait suivi du regardson
sympathique compatriotes’éloigner, avecson allure
pachydermique,ragaillardi de poursuivresaroute, latête
toujourspenchéesurlesprécieuxdocuments. Il nesavait
pas s’il étaitcontentpourlui ou s’ilvoulaitêtre àsa place. Il
n’eutpasletempsde méditer trop longtemps. Deuxdoigts
pointusl’avaientpoussé à l’épaule : « Mon frère, levoyage
n’estpasfini,vas-youlaisse-nouspasser. » L’homme
s’était retourné pour s’excuser. Il avaitparlé àun autre
colosse aucrânerasé età la dense barbe grise. Il était très
brun de peau,sansdouteun garsduMzab oude la Saoura.
Il portait une gandoura en chameau,souslaquelle il devait
fondre. L’attente l’avaitépuisé,sonsouffle étaitlourd,ses
membresl’avaientabandonné et son moral étaitpar terre.
L’homme eutpitié du vieuxetdetousles vieillisentassés
derrière lui. L’homme avaitfaitface auguichetier. La
marche étaithaute. Son cœurcavalaitdans sa poitrine. Il
aurait voulul’attraper, leteniraucreuxdesesmains, lui

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7

dire ces mots qui soulagent, le raisonner, lui faire
comprendre que cela ne se fait pas dans un pareil moment.
Mais plus il avançait et plus son cœur se débattait.
L’agentaprèsavoirfarfouillé dans sontiroir, avait relevé la
tête etlancé d’untonsec : « C’estpourquoi ? » Sonvisage
effilé, anguleuxétaitbarré pardeslunettesaucontour
démesuré. L’homme avaitcru un instantqu’il avait un
masque de plongée. Chaque œil papillonnaitdans son
hublot. Il avaitdesgestesfrénétiques, donnantl’impression
de commettre plusieursgestes simultanément. En lui
glissant sespapiers, l’homme avaitcomprisque l’employé
n’étaitpas sourd :surle bureau toutétaitminutieusement
agencé. Le bac à papiers, le potde crayons, les tampons, les
buvardsétaientordonnésenun processusen chaîne, huilé,
qui évitaità l’ordonnateurde penserinutilement, de
louvoyer, d’être dérangé par sesclients. Il n’écoutaitpas.
Seul dans son cockpit, il étaitleseigneurde ceslieux, craint
par ses sujetsde passage, qu’ilregardaità peine. Ils
n’étaientque desnumérospourlui, dupapier. Le
fonctionnaire avait tendule bras,saisissantla liasse de
papiersde l’homme, mais restantconcentrésur une feuille
qu’il noircissaitdesa belle écriture arabe. L’homme était
gorgé de mots tremblants,torturés, que charriait sa lourde
conscience. Desmotsgravés, des voixlancinantes,
incrustéesdans sa mémoire. Lesouffle, pourleurdonner vie
etatteindre ce petithomme à l’impudente arrogance, lui
avaitmanqué. Ilsavaientmartelé : « Terevoilà enfintraître,
d’ici jerevoismescollines, pour toi c’est uneterre
compromise, j’en connais touslesdouars, elle est
rancunière, ma mères’affaire autourdufourà pain, il n’y
aura pasde pardon, jesuisheureuxet si mal d’être là,
commesurcette embarcation, cesjoursde l’entre-deux,
l’indiciblesuInpplice. »stinctivementl’hommes’était
cramponné aucomptoircomme ons’accroche àune

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