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Ourida

De
220 pages
La vie associative est truffée d'embûches, de conflits de pouvoir, de traîtrises : Emilie et François qui consacrent leur énergie à permettre à des villages défavorisés du Maroc de disposer d'eau potable, vont en faire l'expérience. Une femme marocaine va croiser leur chemin et suscitera en François la réminiscence d'une autre Ourida aimée cinquante ans auparavant, que la guerre d'Algérie lui enlèvera. Cette femme pourrait-elle être celle qui lui infligea cette blessure jamais refermée ?
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Philippe Lherbier

Ourida
Les oiseaux-fleurs d’El Kelâa
Roman





































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ00691Ȭ8
EAN : 9782343006918

Ourida

Les oiseauxȬfleurs d’El Kelâa


Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Zen (Claude),Secteur postal 14 200, 2013.
Danbakli (Yves),Les tribulations orientales du baron de
Castelfigeac, 2013.
Lecocq (JeanMichel),Portraitrobot, 2013.
Pons (FrançoisMarie),Filspère, 2013.
Carrère (Pascal),De mémoire et de gouache, 2013.
Prével (JeanMarie),La bête du Gévaudan, 2013.
Rode (JeanFrançois),L’enfant projeté, 2013.
Hermans (Anaële),Bananes sauce gombos, 2013.
Jamet (Michel),Joute assassine, 2013.
Tirvaudey (Robert),Paroles en chemin, 2013.
Mahdi (Falih),Dieu ne m’a pas vu, 2013.
Labbé (François),L’Imbécile heureux, 2012.
Le Forestier (Louis),La Vie, la Mort, l’Amour, 2012.
Dini (Yasmina), Soroma (Joseph),L’Amante religieuse,
2012.
Mandon (Bernard),L’Exil à Saigon, 2012.


*
**

Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages,peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Philippe Lherbier

Ourida

Les oiseauxȬfleurs D’el Kelâa


roman















L’Harmattan

‘’Et puis Ourida est survenue, déchirant l’ombre. J’ai
vu ses mains aux longs doigts fuselés, la bouche aux
lèvres pâles, les paillettes de bronze doré allumant le vert
de ses iris. J’ai pressenti la courbe de ses seins, deviné
celle de ses hanches, fixé ses fulgurances au creux de mon
désir. Pour la première fois j’étais habité, pour la
première fois j’avais osé.’’

RABAT, septembre 2009

La pluie s’est arrêtée : quelques heures à tuer avant le
rendezȬvous. Émilie a proposé de sortir de leurs trop
petites chambres du Royal Hôtel dans lesquelles ils sont
confinés depuis vingtȬquatre heures à attendre la fin de
cette tornade qui s’est assoupie en un crachin démoȬ
ralisant. Le ciel est brusquement redevenu bleu, limpide.
La médina est au bout de la rue, ceinte de hauts murs ocre
percés de larges portes ogivales.
Traverser le boulevard qui la sépare de la ville moȬ
derne n’est pas sans risques, tant le mode d’utilisation des
feux de circulation est imprévisible et, hautement priviȬ
légié, le principe du nonȬdroit pour les piétons.
De l’autre côté du mur, la foule se presse devant les
étalages de fruits, légumes, épices, olives de toutes variéȬ
tés, les braseros qui cuisent crêpes ou poulets. Cohue
agitée de mouvements browniens où il est impossible de
marcher côte à côte. Des effluves de viandes rissolées font
frémir les papilles. La rue, étroite, n’en finit plus de
dérober derrière les portails sculptés et les épaisses portes
de bois patinées par des siècles d’attouchements graisȬ
seux, d’immeubles vénérables, en médiocre état, mais qui
font rêver de mosaïques, de lambris de bois peints, de
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plafonds de stuc finement gravés, d’arcs de portes ciselés,
de tapis berbères aux tons ocrés et roux ou d’un rouge
lumineux. Cette rue, elle va dȇest en ouest jusqu’à la mer.
Elle se termine par une autre porte massive surmontée
d’un clocheton blanc.
Au hasard, Émilie et François tournent à droite et,
cernés par la fantasia des voitures, sont arrêtés par un
large boulevard qui, à gauche, semble aller en direction
de la mer. Tout occupés à échapper aux ‘’m’en fous la
mort’’, il leur faut quelques secondes pour s’apercevoir
qu’ils sont face aux hauts murs de la Kasba des Oudeïas :
au centre de la muraille, la porte Yacoub El Mansour
ouvre ses deux battants de bois massif auȬdessous d’une
impressionnante arche de pierre. Au pied des murailles
un chantier archéologique a mis à jour une surprenante
stratification de constructions de pierre et de brique.
L’inévitable guide se propose. Un peu méfiants, ils le
suivent presque au pas de course : la kasba sera fermée
dans deux heures ontȬils compris. Il convient de se
presser. Dédale de ruelles blanches et bleues : c’est le
même bleu doux et profond que celui des petites boules
qu’utilisait la vieille nourrice de François pour blanchir la
lessive que l’on faisait mijoter des heures durant dans la
lessiveuse de zinc. Il n’a jamais compris comment le bleu
pouvait autant magnifier le blanc ! Aujourd’hui, alors
qu’il s’est décidé tardivement à explorer les bonheurs
intimes de la peinture du dimanche, il croit au miracle de
la transmutation des couleurs associées, aux effets imȬ
prévisibles et subtils des contrastes, à l’alchimie des
pigments. Mais le blanc, ce blancȬlà des vieux draps de
toile, lui demeure magique. Ici, c’est un blanc éblouissant,
sublimé par le bleu des crépis à hauteur… de femmes.
Parcourir ces ruelles c’est entrer en spiritualité ! Décor

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cubiste, dépourvu d’affèteries, volumes et àȬplats s’entreȬ
mêlant, blanc et bleu profond sur le côté sombre de la
venelle, bleus plus légers, parfois dégradés côté soleil ;
rose violine d’une branche de bougainvillée retombant
d’une terrasse. Pur bonheur de l’âme. Émilie demeure
silencieuse, aspirant, respirant cette pureté.
Cinq minutes de contemplation sur la terrasse fortifiée
d’où les corsaires épiaient les galions espagnols : vallée
du Bouregreg, port de Liautey qui n’aura jamais réussi à
abriter un navire, Salé, assoupie en bas, blancs et safrans
mêlés…
D’autres ruelles, montées et descentes en blanc et bleu ;
le jardin andalou aux mille plantes précieuses, odorantes.
Fausse note, une poubelle déborde de tous les déchets de
la civilisation, bouteilles en plastique, emballages de
confiseries imputrescibles. Une jolie boutique de souȬ
venirs propose de ravissantes reproductions de peintures
et aquarelles de peintres locaux ; une musique planante
retient les pas, les gestes et les paroles. La jeune fille au
comptoir montre à Émilie la pochette du CD : musique
celte irlandaise interprétée par une jeune femme au visage
de madone… inattendu dans cette cité de pirates musulȬ
mans !
Le guide les presse, les précédant d’une allure qui
signifie son désir d’en finir au plus vite. Il attend à la
porte de la kasba. François sort un billet de vingt dirȬ
hams : regard offusqué de l’homme. Deuxième billet : ce
n’est pas assez, etc. François aligne soixante dirhams et
manifeste fermement qu’il n’ira pas plus loin. Le type
maugrée et disparaît. Émilie n’a pas été aidante dans cette
négociation crispée… Néanmoins, François l’invite au
restaurant de poissons du bord de mer. Il est plein à
craquer, mais le personnel empressé et souriant les

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installe dans une arrièreȬsalle : un seul gros homme y
termine un repas apparemment copieux, au vu de l’amonȬ
cellement de carapaces de crustacés resté sur la table.
Fruits de mer, poisson cuit à l’étouffée parfumé au
fenouil, gris de Boulaouane. Ils savourent ce moment de
détente, avec le sentiment du plaisir mérité après dix
journées de travail, de négociations, de soirées interminaȬ
bles à écouter les discussions passionnées mais incompréȬ
hensibles des hôtes et amis marocains se reposant des
efforts qu’ils ont fait pour parler français jusqu’à l’arrivée
du couscous. Dix journées à rouler et marcher dans ce
Maroc ‘’inutile’’ de l’intérieur, comme le qualifiait l’admiȬ
nistration du protectorat : celui des vallées et plateaux du
Moyen Atlas, des collines noires des Jbilets, des rocailles
abruptes de la vallée de la Moulouya seulement animées
par des centaines de petites chèvres noires, absurdement
perchées auȬdessus du vide sur des roches découpées
contre un ciel de métal bleu.
Leur rendezȬvous est à 16 heures : le temps d’apȬ
précier, par le hublot de la salle, la douceur de la lumière
sur une mer turquoise entre les franges blanches, recȬ
tilignes, des petits rouleaux qui sans relâche viennent
s’éteindre sur la grève. La jetée qui ferme le port avorté
est noire de monde, incessante procession fourmilière,
colonne montante, colonne descendante, qui parfois
s’entremêlent.
« Fatiha t’a bien dit qu’elle avait informé Ourida de
nos préoccupations et de ce que nous souhaiterions ?
J’aimerais bien que nous ne soyons pas venus pour rien…
— Pour rien ! Et cette lumière et ce que tu as dans ton
assiette, c’est rien ? Et puis se reposer un peu, ce n’est pas
immérité ! », répond Émilie.

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« Oui, bien sûr. C’est vrai, nous sommes un peu fatiȬ
gués, mais ce serait bien de terminer cette mission avec
l’espoir que ce que nous faisons va être poursuivi. »
François décortique une langoustine, s’essuie les
doigts, sort un stylo de son porteȬdocuments et griffonne
sur une serviette en papier :
« Ouled Abid, Aït Amane, Timaghras, Al Darrat, Al
Haj Ben Najim : cinq actions d’alphabétisation de femmes
en cours ; Taghit Aît Ahmed, Tom Kaïdant, à mettre en
route rapidement, sans oublier le programme chèvres
laitières pour les veuves, le projet de formation de
plombiers… j’en oublie ? »
Émilie fait non d’un mouvement de tête et une fraction
de seconde sa chevelure s’est ensoleillée dans la lumière
que le vaste hublot dispense généreusement sur leur
table.
« C’est ton idée depuis longtemps, Émilie : trouver
quelqu’un, ici, qui puisse suivre tous nos projets, contrôȬ
ler, nous informer. Nous n’y arriverons pas depuis
Nègrepelisse et nous ne pouvons pas passer six mois en
mission au Maroc chaque année…
Fatiha était sûre d’elle : Ourida est la personne qu’il
nous faut. Elle a eu des responsabilités dans une orgaȬ
nisation interȬassociative pour la promotion des femmes
rurales. Elle en a peutȬêtre encore. Elle doit avoir l’habiȬ
tude du bled, des douars.
— Il faudra que nous soyons prudents ; ne pas nous
engager sans certitude sur la fiabilité de la personne. Et
puis aȬtȬelle la possibilité de se déplacer ? Comment feraȬ
tȬelle si elle ne conduit pas pour se rendre à Ouled Abid, à
Ouled ar Rami… Il faudra aussi qu’on l’indemnise.
Quelles seront ses exigences ? On ne peut pas mettre
notre trésorerie dans le rouge…

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— Ne sois pas si craintif ! Après tout, c’est un premier
contact et si on ne sent pas bien les choses, nous nous
donnerons le temps de réfléchir. Mais moi j’ai confiance.
Oh ! Regarde l’heure, il serait temps d’y aller, tu ne crois
pas ? »

Ouled Abid, c’était hier. Les muscles s’en souviennent :
mollets douloureux, plantes des pieds souffrantes. À
chaque montée d’une marche, Émilie émettait une petite
plainte : les roches et pierrailles du chemin de chèvres
qu’il a fallu emprunter pour atteindre le village ont sévèȬ
rement éprouvé ligaments et articulations de ces
septuagénaires pourtant endurcis par des années de
crapahutage dans le Maroc ‘’profond’’. Les interminables
montées et descentes dans ces éboulis instables de cailȬ
lasse morne et traîtresse les ont épuisés. Deux femmes sur
leurs ânes ont bien déchargé François de son lourd porteȬ
document, il a cependant terminé la remontée vers le
belvédère où les voitures doivent stationner en soufflant
chaque quinze mètres du chemin de croix, le temps de
regarder, tout làȬhaut, la ligne de crête où il pourra
s’asseoir enfin. Émilie est montée par le semblant de piste
éventrée par des dizaines de mini oueds en furie : la pente
y est moins raide, mais c’est au prix d’un kilomètre
supplémentaire de pierraille roulant sous les pieds,
faisant protester les chevilles. François est redescendu
l’assister, la tirant par la main comme une mule rétive.
Émilie a eu soixante ans deux mois auparavant. Elle a
un visage rond et lisse, étonnamment jeune, des yeux du
bleu pâle de la mer du Nord lorsqu’elle enfouit un soleil
timide dans ses vagues. Depuis douze ans, elle s’est
consacrée à cette association créée par François : SEM,
Solidarité Eau Maroc. Permettre à des villages déshérités

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de disposer d’eau potable, les accompagner dans leurs
efforts pour l’amélioration de leurs conditions de vie.
Ouled Abid est la dernière réalisation de SEM.
C’est un village d’à peine cent cinquante habitants,
blotti à miȬhauteur du flanc d’un canyon de roches grises,
que le soleil ocre sur sa rive opposée, la plus abrupte.
QuatreȬvingtȬdix mètres plus bas coule un oued aux
colères dévastatrices, la seule ressource en eau ; quatreȬ
vingtȬdix mètres de quasi àȬpic, que les femmes et fillettes
devaient quotidiennement descendre et remonter pour
ramener au foyer une eau souvent polluée. C’était avant :
depuis trois semaines l’eau pure est arrivée au centre du
douar.
Autour d’Émilie et de François, il y avait bien huit
accompagnateurs, le président de l’association du douar,
des villageois – sans doute des cousins car ils semblent
tous cousins dans ce village –, le responsable du service
eau de la Province. On allait réceptionner le résultat d’un
an et demi de travaux : un puits de quinze mètres de
profondeur au bord de l’oued, dont le creusement a été
interrompu trois fois en raison de coulées de sable venant
combler en quelques heures les soixante à quatreȬvingts
centimètres de roche et d’argile extraits dans la journée ;
une unité photovoltaïque alimente la pompe d’exhaure ;
la canalisation de relevage amène l’eau cent mètres plus
haut, au centre du village, à un beau réservoir peint en
blanc, à demi enterré, de vingt mètres cubes, suffisant
pour la consommation quotidienne du douar.
Il faisait un temps superbe, une température idéale
pour parcourir le dédale de traces cloisonnant approxiȬ
mativement des lopins de terre cultivée, échappés aux
caprices de l’oued. Des grappes de raisin rosé pendaient
encore, à deux mètres du sol, dans les arbres que les

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pampres laissés en liberté avaient colonisés. Des grenades
oubliées résistaient partiellement aux oiseaux, les derȬ
nières figues s’attardaient, un peu flétries, là où les
enfants n’avaient pu les atteindre. Entre les braiements
d’un âne impatient d’attendre le chargement d’herbe
qu’une femme accroupie coupait de sa faucille rudimenȬ
taire, l’eau de l’oued, zigzaguant entre les roches, chuȬ
chotait une petite musique frémissante, invitante à un
bain de pieds ou à toute autre ablution.
Il avait fallu remonter jusqu’au village par un chemin
en corniche, abrupte, dessinant approximativement un
escalier de fortune aux marches de géant. Tout le monde
s’était retrouvé chez l’oncle de Mohamed, le jeune présiȬ
dent du douar. Une grande pièce aux murs de pisé beige
rosé, coussins au long des murs ; près de l’unique
ouverture faisant office de fenêtre, le réchaud, la théière,
une trentaine de verres à thé et une grande jarre de
menthe fraîche étaient surveillés par un homme âgé en
gandoura bleuȬardoise. De l’étroite fenêtre sans vitre, une
lame de soleil aveuglante coupait la pièce en deux puits
d’ombre accueillante.
Rituel du lavage des mains, thé et biscuits, poulets
rôtis baignant dans l’huile d’olive, vite dépecés et réduits
en carcasses informes qui repartiront vers la cuisine et les
femmes invisibles que l’on devine derrière la trappe
servant de passeȬplats. Puis le couscous a été installé sur
chacune des six tables basses autour desquelles les conviȬ
ves se sont assemblés, selon des affinités indéchiffrables,
par groupes de cinq à sept hommes. Émilie était la seule
femme présente, heureusement habillée d’un pantalon de
toile gris clair couvrant jusqu’aux chevilles. HeureuseȬ
ment encore, des cuillères avaient été apportées et nul ne
fut condamné à arrondir en boulette la semoule chaude

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au creux de la main, avant de la jeter d’une chiquenaude
du pouce au fond de la bouche !
Les plats de couscous vite débarrassés, le Président est
venu se placer au centre de la salle. Il est jeune, mince,
avec un visage d’étudiant appliqué. Il a sorti de sa poche
un morceau froissé de papier et lu, dans un français
cahotant et touchant, un long remerciement à tous ceux
qui avaient contribué à la réussite du projet, exprimant en
mots émus sa gratitude à l’égard d’Émilie et de François.
CeluiȬci, à son tour, avait répondu, parlant du bonheur
d’être avec des amis, du parcours du combattant
qu’avaient été pour tous ces longs mois d’incertitude et de
travail, d’intempéries, de crues catastrophiques de l’oued
qui avaient bien failli condamner le projet. Il avait invité
tout le village à gérer avec rigueur ‘’son’’ eau et à
maintenir en bon état les équipements. Pour le rassurer, le
Président avait exposé l’état de la trésorerie de l’assoȬ
ciation : satisfaisante, elle permettait de faire face aux
premiers incidents techniques qui surviendraient.
Avant de quitter le village, une convention avait été
signée pour l’alphabétisation d’une dizaine de jeunes
femmes du village. La future enseignante, récente accouȬ
chée d’une petite fille qu’elle tenait sur ses genoux,
écoutait les consignes de travail traduites par le Président,
apparemment effrayée par cette responsabilité nouvelle
dont on la chargeait. Son mari était venu la rassurer et, en
arabe, remercier Émilie et François avec de grands gestes
des bras, sans doute louanges à Allah.
Plus tard, enfin assis sur les sièges poussiéreux, mais
accueillants aux dos et aux cuisses, de leur voiture de
location, il leur avait semblé que la piste avait doublé sa
longueur : elle n’en finissait pas de divaguer sur un
morne plateau désertique. À gauche, le jour s’évanouisȬ

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sait dans un ciel indigo ; à l’opposé, le soleil s’attardait,
rosissant quelques crêtes rocheuses.


Dans ce labyrinthe de ruelles, venelles, impasses de la
Médina, trouver le lieu de rendezȬvous n’est pas une
mince affaire. Fatiha a bien donné quelques indications,
mais il faudra demander à de multiples reprises à des
passants la mosquée repère, ou la fontaine ‘’aux chats’’.
Lorsqu’ils découvrent enfin leur cible, le petit édifice
couvert de mosaïques bleues, vertes et jaunes, semble
effectivement gardé par une douzaine de chats, de tous
pelages, entourant la vasque où l’eau n’a plus coulé
depuis bien longtemps. Immobiles, ils regardent passer
dédaigneusement ces étrangers de leurs yeux de porȬ
celaine, oreilles pointées, aux aguets. Ils ont quelque
chose d’inquiétant, et quelques instants Émilie les imaȬ
gine attaquant en bande meurtrière celui ou celle qui
oserait les approcher.
Les rues sont à présent quasi désertes ; les vieilles
portes de bois sous des linteaux de pierre incisée de
motifs géométriques sont closes. On peut imaginer, derȬ
rière, des intérieurs cossus, protégés et des vies feutrées
de femmes, trois ou quatre générations rassemblées,
préparant le repas dans l’attente du maître de maison.
CelleȬci doit être la bonne porte ; une main de Fatima
sert de heurtoir. François l’a à peine effleurée que l’huis
s’ouvre. Une petite forme indécise, grise, foulard terne
enserrant étroitement le visage, les invite à entrer et referȬ
me rapidement derrière eux. Elle a à peine levé les yeux,
fait un signe de la main pour inviter à entrer et refermé
rapidement la porte.

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Un couloir étroit et sombre, une autre porte basse
masquée d’une tenture, puis une grande pièce lumineuse
éclairée par des verrières cloisonnées de métal gris arȬ
genté. Le long de trois murs couverts de zelliges bleus et
verts, des banquettes recouvertes d’un tissu bronze doré
et vert amande constituent le seul ameublement, hormis
quatre tablettes au vernis acajou. Sur le quatrième mur,
une ouverture étroite laisse deviner l’amorce d’un escalier
aux marches usées étonnamment hautes.
La petite souris grise, sans un mot – estȬelle muette ? –
a fait signe aux visiteurs de s’installer devant l’une des
tablettes supportant un plateau de verres à thé et une
assiette de biscuits, avant de disparaître.
Émilie profite de la banquette et des coussins pour
délasser son dos. François fait quelques pas dans la pièce
pour détailler les milliers de motifs abstraits incisés dans
le stuc du plafond, répétés à l’infini avec une régularité
fascinante. Un bruit venu de l’escalier le fait se retourner :
deux femmes s’avancent vers eux dans un doux chuinȬ
tement de babouches sur le parquet de bois sombre. La
plus jeune est grande, quelques mèches brunes s’évadent
du foulard blanc descendant en collerette sur le haut de la
poitrine. Elle tend la main :
« Vous êtes Monsieur François ? Je suis Meriem, la
belleȬsœur d’Ourida. Bienvenue à Rabat. »
L’autre femme est vêtue d’une robe safran. Un foulard
gris bleu encadre un visage pâle aux pommettes accusant
le creusement des joues et la rectitude du nez auȬdessus
de lèvres minces, sans fard. Elle esquisse un demiȬsourire
et tend la main à Émilie :
« Fatiha m’a dit que vous souhaitiez me rencontrer.
Merci d’être venus jusqu’ici : ce n’est pas votre point de
chute habituel au Maroc, si j’ai bien compris. Vous êtes

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Émilie, n’estȬce pas ? Fatiha a dit tellement de choses genȬ
tilles sur vous, j’ai l’impression de vous connaître un
peu. »
Ils s’assoient devant la petite table, non pas face à face,
mais dans une position inconfortable pour François : il est
à côté d’Émilie, Meriem et Ourida sur le retour perpenȬ
diculaire de la banquette. Comment se regarder sans
devoir tordre le cou à gauche pour n’apercevoir qu’un
profil, au mieux de trois quarts, lorsque leurs interȬ
locutrices tournent la tête à droite ? Impossible de saisir
les mouvements des lèvres, les expressions, les regards…
Jeu de cacheȬcache ? Ou bien simple conséquence d’une
donnée culturelle très concrète : l’absence de chaises ou
de fauteuils que l’on pourrait mobiliser à souhait pour
dialoguer en toute transparence ?
Ourida regarde quelques secondes la carte de visite
que François lui a tendue, la repose sur la table, sans un
mot. Meriem rompt le silence qui s’est installé :
« Nous savons que vous souhaiteriez une aide
d’Ourida : coordonner vos actions en faveur des femmes
rurales, être votre représentante en quelque sorte… ».
Émilie explique : « …Nous avons démultiplié les cours
d’alphabétisation dans les douars où nous avons permis
l’arrivée de l’eau et, depuis la France, il est difficile
d’évaluer leur efficacité. Dans certains cas, les enseiȬ
gnantes qui nous ont été proposées ne parlent que très
difficilement le français, souvent elles n’ont pas d’ordiȬ
nateur ou pas accès à internet… nous souhaiterions un
suivi plus régulier que celui dont nous sommes capaȬ
bles… Fatiha nous a parlé de vous, Madame… »
Ourida se tourne vers François : ses yeux sont d’un
vert très profond, les orbites approfondies par une touche
de khôl. Il ne peut retenir une expression d’étonnement,

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comme si ressurgissait un souvenir indécis, une imȬ
pression de déjà vu dans un autre temps. Puis, étonnamȬ
ment, c’est une autre image qui l’effleure fugitivement,
celle du vitrail aux quatre perdrix du musée de Cluny et
les verts des feuillages stylisés sur lesquels les oiseaux se
détachent.
La voix d’Ourida est doucement rauque, comme celle
de quelqu’un qui a beaucoup fumé. Pourtant le bout de
ses doigts ne porte pas les stigmates de la nicotine des
cigarettes tenues longuement entre l’index et le médius.
« … je comprends bien. Je travaille encore un peu avec
des associations de femmes et je connais tout à la fois leur
engagement et leurs faiblesses. Il y a tant de retard à
rattraper ! La notion même d’association, son mode de
fonctionnement, les obligations légales, ce sont des choses
toutes nouvelles pour la plupart de mes consoeurs,
surtout en milieu rural. Quant à la pédagogie, il n’y a pas
d’école pour en apprendre les subtilités… »
Ourida se lève pour prendre des mains de la petite
bonne qui vient d’apparaître la théière fumante d’où
dépassent des feuilles de menthe. Elle remplit les quatre
verres et tend à ses hôtes l’assiette de biscuits.
« Je ne conduis pas : la gendarmerie m’a retiré mon
permis… définitivement, j’en ai bien peur. Il paraît que je
roule trop vite ! Et pourtant je n’ai jamais eu d’accident !
Mais cela n’est pas un problème : j’ai des amis qui
acceptent de me transporter. Car il faudra aller dans les
douars, bien sûr ? »
François laisse Émilie mener la conversation, observant
les deux femmes qui, d’ailleurs, semblent oublier son
existence. Il apprend qu’Ourida habite à El Kelâa des
Sragnas, non loin des trois derniers douars où ‘’l’eau
coule aux robinets’’, selon l’expression favorite de Julien,

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