Outre-mer (T1)

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Publié en 1835 par le jeune auteur martiniquais Louis de Maynard de Queilhe, il s'agit d'un des premiers romans antillais. ce texte , quoique vilipendé au XIXème siècle, est un très riche témoignage d'un moment crucial (1829-1831) dans l'histoire des Antilles françaises. Le texte reflète les préoccupations de la caste békée, caste ébranlée par la révolution haïtienne, l'abolition de la traite en Angleterre, le déclin économique de l'empire français, et surtout, la position ambivalente du mulâtre dans une société de plus en plus "bigarée".
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782296693470
Nombre de pages : 231
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OUTRE-MER

I

COLLECTION
AUTREMENT MÊMES
conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin,
Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française,
Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en
dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine
public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement
rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de
l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants
droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits.
Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas
exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet
plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme :
celui qui recouvre la période depuis l’installation des
établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les
qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte
aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective
contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en
privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique,
sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur,
les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.»
Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation :
voir en fin de volume

Louis de Maynard de Queilhe

OUTRE-MER

I

Présentation de Maeve McCusker

L’HARMATTAN

En couverture :
« A Mulatto Woman with her White Daughter Visited by Negro
Women in their House in Martinique », Le Masurier, 1775.

© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11061-8
EAN : 9782296110618

INTRODUCTION

par Maeve McCusker

Autres études de Maeve McCusker

Patrick Chamoiseau: Recovering
University Press, 2007)

MemoryLiverpool(Liverpool :

« OnSlavery, Césaire and relating to the world : an interview with
Patrick Chamoiseau »,Small Axe13.3 (2009), 74-83

« Mastering the word : appropriations of theconte créolein Antillean
theory »,inLe Conte. Oral and Written Dynamics(Oxford, New
York : Peter Lang, 2009),dir. Janice Carruthers et Maeve McCusker,
pp.153-171

« Carnalknowledge :trauma, memory and the body in Patrick
Chamoiseau’sBiblique des derniers gestes»,inPostcolonial
Violence, Culture and Identity in Francophone Africa and the
Antilles,dir. Lorna Milne (Oxford, New York : Peter Lang, 2007),
pp. 167-90

«“Troubler l’ordre de l’oubli”: memory and forgetting in French
Caribbean autobiography of the 1990s»,Forum for Modern
Languages Studies40, 4 (oct. 2004), 438-50

« NoPlace Like Home? Constructing an Identity in Patrick
Chamoiseau’sTexaco», inIci-là :Place and Displacement in
Caribbean Writing in French, dir. Mary Gallagher (Amsterdam, New
York : Rodopi, 2003), pp. 41-60

« Dela problématique du territoire à la problématique du lieu: un
entretien avec Patrick Chamoiseau»,The French Review73, 4
(mars 2000), 724-733

INTRODUCTION

Publié à Paris en 1835 par le jeune Martiniquais Louis de Maynard
1
de Queilhe,Outre-mertomba très vite dans l’oubli . Le roman est
aujourd’hui quasiment inconnu à la Martinique. Ni la Bibliothèque
Schœlcher, ni les fonds locaux de l’université des Antilles et de la
Guyane, n’en possèdent un seul exemplaire.À Paris, on peut
consulterune microfiche de l’édition à la Bibliothèque nationale de
France, mais aucun exemplaire n’est disponible, par exemple, dans
les Archives d’Outre-mer à Aix-en-Provence. Malgré la2oraison
récente dans les études postcoloniales, l’attention toute particulière
portée à la littérature antillaise, et, plus récemment, le regain
d’intérêt par la critiqueuniversitaire pour la période de la traite
négrière et de l’esclavage,Outre-merreste très peuconnu,une
2
rareté bibliophilique inaccessible auxchercheurs .

1
Il est difficile de mesurer la popularité duroman dans le contexte immédiate des
années 1830. Adolphe Jullien le décrit commeun « roman à grand succès »
(Le Romantisme et l’éditeur Renduel, Paris : Charpentier et Fasquelle, 1897,
p. 140), tandis que la discussion duroman dans laRevue des colonies(voir
cidessous) suggèreune réception plutôt mitigée.
2
Outre-mera donc été marginalisé par les anthologistes ainsi que par les maisons
d’édition. Auguste Joyau, dans son chapitre sur la littérature romanesque des
Antilles entre 1800et 1848, consacre30pages à trois romans de la première
moitié dusiècle (Les Amours de Zémédare et Carina, par A. de Prévost de
Sansac [1806] ;Les Créoles ou la vie aux Antillespar Jules Levilloux[1835] ;
etEmmanuelpar Xavier Eyma [1841]) sans mentionnerOutre-mer. Voir
Panorama de la littérature à la Martinique, tome2(Morne Rouge,
Martinique : Éditions des Horizons caraïbes, 1974), pp. 181-210. Plus
récemment, dans leur anthologieLettres créoles. Tracées antillaises et continentales
de la littérature 1635-1975Hatier, 1991), Patrick Chamoisea(Paris :uet
Raphaël Confiant n’yfont aucune allusion. Des critiques tels que Jack
Corzani, Roger Toumson, Régis Antoine, Léon-François Hoffmann et Chantal
Maignan-Claverie ont analysé des aspects spécifiques duroman, mais
l’envergure de ces études a milité contreun traitement approfondi. Le critique
canadien, Chris Bongie, a produit l’analyse la plus détaillée duroman, ainsi
que des divers écrits journalistiques de Maynard, dans sa monographieIslands
and Exiles.The Creole Identities of Post/Colonial Literatures(Stanford,
California : Stanford UniversityPress, 1989), pp.287-316.

vii

Cet oubli s’explique par une conjoncture de facteurs
biographiques, littéraires, mais surtout, peut-être, idéologiques. La mort
précoce de l’auteur, tué dans un duel en 1837 à l’âge de 26 ans,
aurait certainement contribué à son gommage de l’histoire littéraire
desAntilles.D’ailleurs,Outre-merest manifestementun ouvrage
de jeunesse, écrit parun jeune homme de24 ans, et on ne saura
jamais si la maturité littéraire aurait calmé les excès d’une écriture
oùse conjuguent mélodrame et roman noir. Plus généralement, de
notre point devue contemporain, saturé parune attention auxécrits
desvingtième etvingt-et-unième siècles, ces textes d’une époque
révolue passent trop souvent inaperçus. Malgré le cri de ralliement
des écrivains de la créolité, encourageant les historiens des lettres
créoles à prendre en compte « les gammes ouvertes de [la] palette »
1
des Antilles , cette littérature, écrite en majorité par des colons, ne
répond pas auxexigences d’un public (perçucomme) avide
d’histoires de résistance, de révolte et de subversion. S’il estvrai
que d’autres textes antillais datant de cette époque semblent avoir
connu un sort différent – plusieurs ont été réédités, par exemple,
2
dans les années soixante-dixparune maison d’édition antillaise–
il faut reconnaître que ces romans sont, euxaussi, très peulus
aujourd’hui. En ce qui concerneOutre-mer, les défauts littéraires
dutexte, son épaisseur (800pages dans l’édition de Renduel), ainsi
que savision politique douteuse, lui ont assuré de rejoindre les
ténèbres.
Plus loin dans cette introduction, on reviendra à lavision
politique dutexte et à son idéologie problématique, mais il
convient d’abord de nous pencher brièvement sur sa qualité
littéraire. Une certaine hésitation se fait sentir, de la bouche de
l’auteur lui-même, dans la préface – espace d’autojustification par
excellence – par rapport augenre adopté, et à la qualité esthétique
de son projet. À la différence d’un bon nombre des romans de
l’époque,Outre-merne prétend pas êtreun manuscrit retrouvé,une
confession recueillie ou un récit entendu, affichant sa fictionnalité

1
Chamoiseauet Confiant,Lettres créoles, p. 13.
2
Quatre romans ont été réédités en 1977 auxÉditions des Horizons caraïbes
e
(Morne Rouge, Martinique), dans la collection «Romans antillais duXIX
siècle »,sous la direction générale de Joyau:Les Amours de Zémédare et
Carina;Emmanuel;Les Créoles ou la vie aux AntillesetYette :histoire
d’une jeune Créole.

viii

inhérente dès la préface qui est dédicacée au père de Maynard.
Bien que ce dernier «sour[ie] peu à [s]es goû»,ts littéraires
l’auteur fait défensivement mention dupatronage d’un autre
« parent » littéraire qu’il ne nomme pas, mais qu’on sait être Victor
1
HuSe sitgo .uant dans la lignée de Hugo et deFrançois de
Maynard,un aïeul lointain et l’un des premiers académiciens, il se
déclare poète, substantif qui est employé quatre fois dans deux
paragraphes. Il s’agit d’une stratégie doublement légitimante. En
nommant ainsiun ancêtre etun pair littéraires, il affiche le sérieux
duprojet et annonceune filiation prestigieuse.D’ailleurs, en
insistant sur la « poésie » duroman il refouleune certaine anxiété
générique. C’est en effet la poésie qui était alors considérée encore
comme le genre «noble ».Dans cette première moitié
dudixneuvième siècle, selon Roger Toule roman antillais semson, «
2
modelait sur, et entend rivaliser avec, la poésie» .Le statut
3
hybride et instable duroman, considéré alorsubas » ,n genre «
préoccupait nombre d’écrivains européens à l’époque. Mais ce
souci était sans doute plus fortement ressenti parun écrivain
antillaisvenant d’une tradition littéraire encore embryonnaire, et
dans laquelle le genre romanesque était presque inconnu.
Maynard, se disantuFrançais d’Amériqn «u(désignatione »
qui accentue sa double identité), paraît conscient ducaractère
impur et hybride de son projet. Il supprime toute évidence de la
langue créole, nevoulant pas « troubl[er] la belle limpidité du
langage français de tous ces mots barbares, quiyseraient tombés
comme autant de pierres » (I, 4infra). Essayant de devancer toute
critique, et demandant aulecteur de lui témoigner confiance, il
avoue qu’ilya beaucoup de choses qui «paraîtront étranges» et
pour le lecteur antillais et pour le lecteur européen, notamment le
fait qu’ilveut dépeindre non seulement le développement d’un
personnage, mais aule passi «ysage et les mœurs ».Voulant
justifier la structure fragmentaire duroman, il explique que les

1
Maynard faisait partie de la coterie parisienne qui entourait Hugo dans les
années 1830; leur amitié est documentée à partir de 1833.
2
Roger Toumson,La Transgression des couleurs.Littérature et langage des
e ee
Antilles (XVII , XIXet XXsiècles)(Paris : Éditions caribéennes, 1989), Tome
I, p. 179.
3
Régis Antoine,Les Écrivains français et les Antilles. Des premiers pères blancs
aux surréalistes noirs(Paris : G.-P. Maisonneuve et Larose, 1978), p. 168.

ix

personnages épisodiques en sont donc une conséquence inévitable.
Finalement, le contexte historique fait « qu’il n’est plus possible de
créer de jolisvolumes qui soient à l’eaude rose ouà la2eur
d’orange » (I, 5). Visant donc l’exotisme d’auteurs précédents, il
suggère que le contexte historique exigeun nouveaustyle et,
peutêtre même,un nouveaugenre.
Ces interventions péremptoires ne suffisent pourtant pas à
convaincre la critique de son époque.Dansun compte rendu,
Adolphe Géroultvise la structure dutexte, son invraisemblance,
ainsi que le manque d’expérience de l’auteupersonnagesr :« ses
parlent beaucoup trop, se commentent et s’expliquent eux-mêmes
1
leurs motifs d’agir, aulieud’aller droit devant eux» . Plus acerbe
estune série d’articles publiés anonymement dans laRevue des
colonies(sans doute écrits par l’éditeur de la revue, le mulâtre
Claude Bissette) quivilipende ce « Français d’Amérique » «lequel
2
(style de l’auteur d’Outre-mer [sic]) a faitun mauvais roman » . Il
est sans doute peuétonnant que le fondateur de la « La Société des
hommes de couleur »soit offensé parun roman qui défende
inlassablement lestatu quo. Mais Bissette s’en prend, lui aussi, à
des questions de genre, employant des termes qui, en insistant sur
la contamination, le manque de pureté, l’excès, et l’absence de
limites étanches, re2ètent la peur de l’hybride (générique ; raciale ;
linguistique) qui sous-tend le discours de Maynard lui-même.
Décrivant le romancier comme « incontinent », il imagine Maynard
rentrant à la Martinique avec la première (et, jusqu’à aujourd’hui,
seule) édition de son roman, dont le poids aurait « servi de lest au
3
navire laPauline» . Sacrant Maynard le « plus grand prosateur de
4
la Martinique » , compliment bien sûr à double tranchant, l’auteur
estuqn «demi-poète »ui n’écrit «ni prose nivers ;c’est
habituellementune sorte de baragouin entre les bas-breton [sic] et le

1
Adolphe Géroult, « Lettre àun ami de province sur quelques livres nouveaux»,
Revue de Paris(août 1835), pp. 180-192, p. 187.
2
«Outre-mer, par M. Louis de Maynard de Queilhe »,Revue des colonies(déc.
1835), pp.279-288, p.280.
3
Ibid.
4
« M.Poirié Saint-Aurèle, poète de la Guadeloupe, à M. Lepelletier duClary,
conseiller colonial de la Martinique »,Revue des colonies(déc. 1836), pp.
262-265, p.263. Dans ce même article, Bissette critique « toutes les ordures
dontvous [Maynard] avezassaisonnévotre insipide roman »,ibid.

x

1
patois de Toulouse » . La critique de Bissette est donc, elle aussi,
imprégnée d’une forte préoccupation vis-à-vis de l’impureté
2
générique de la forme et du langage fictionnels .
On ne saurait, bien entendu, attribuer au roman une valeur
littéraire ou esthétique qu’il n’a pas, et encore moins défendre une
perspective idéologique douteuse, même pas excusable à son
époque. Pourquoi donc ressusciter un roman paraissant justifier le
bien-fondé de l’esclavage, et semblant défendre les hiérarchies
raciales qui étaient, à ce moment-là, en train de se défaire aux
Antilles ?Suffit-il de constater simplement que la construction
d’une généalogie pour les lettres antillaises doit passer par la
réappropriation de tous les écrits des Antillais, quels que soient
leurvaleur esthétique ouleurs messages idéologiques ?
Ilya d’autres raisons spécifiques qui justifient notre démarche.
En premier lieu, le récit aunevaleur documentaire capitale, et
3
« son ancrage dans la réalité martiniqu: lesaise est incontestable »
descriptions scrupuleuses et réalistes de lavie plantationnaire, des
processus techniques de la production dusucre, ainsi que les
aperçus de lavie politique aumoment de la révolution de Juillet,
sont d’unevaleur historique incontestable.Outre-merresteun des
rares témoignages fictifs d’une époque cruciale dans l’histoire
coloniale – moment de l’effondrement d’un système devaleurs
traditionnelles – et témoigne de ce que Roger Toumson appelle « le
4
complexe obsidional des colons» .Le texte nous révèle donc

1
« Les Impressions devoyage de M. Louis de Maynard,vicomte de Queilhe et du
Quercy»,Revue des colonies(janv. 1837), pp.298-304, p.300, p.299.
2
Dansun commentaire typiquement caustique, Bissette accuse Maynard d’avoir
plagié l’œuvre de Hugo : « Vous reconnaîtreztout de suite que Flora et
Marius c’est Marion de Lorme et Didier, sauf cette légère différence que l’ami
Maynard a emprunté en plagiaire et en écolier, queMarion de Lormeest
l’œuvre d’un homme de génie, et qu’Outre-merest l’œuvre de M. de
Queilhe ». Plus loin dans le même article il accuse Maynard d’avoir pris «une
foule de situations et de pensées de détails [sic] auxCréolesde M. de
Levilloux[…] ouvrage écrit dansun esprit tout opposé ». «Outre-mer, par M.
Louis de Maynard de Queilhe », p.282.
3
Jack Corzani, « L’Image de l’homme de couleur avant 1848 (Maynard de
Queilhe et Levilloux) »,inRoger Toumson (dir.),La Période révolutionnaire
aux Antilles dans la littérature française et dans les littératures caribéennes
francophone, anglophone et hispanophone(Schœlcher, Fort-de-France:
GRELCA), pp. 181-199, p. 184.
4
Toumson,Transgression, p. 171.

xi

l’univers psychologique des Blancs créoles, appelés en Martinique
Békés– Chantal Maignan-Claverie constate que le roman
comprend une des premières attestations du mot, sous la forme de
1
béquet– à un moment d’insécurité profonde.Deuxièmement, le
roman nous parle des événements historiques de l’époque qu’il
traite de façon immédiate. Publié en 1835, la trame durécit se
déroule entre octobre 1829 et 1831, tandis que d’autres récits
antillais publiés en cette même période distancient les événements
dans le temps et détachent le récit fictionnel de l’actualité
2
politique .Maynard n’a donc pas l’avantage durecul. Bien que
l’abolition de l’esclavage, de notre point devue contemporain, fût
inéluctable, il faut se rappeler l’incertitude de l’époque sur l’avenir
de l’esclavage. Finalement, le roman exposeunevision moins
unitaire, plus ambivalente, que la plupart des critiques ne le
3
suggèrent. Tropvite congédiée comme «mulattophobe »ou
4
« réactionnaire » ,la position idéologique de l’auteur n’est pas
réductible àun point devue monolithique.

Louis de Maynard de Queilhe à son époque

Avant de passer àune analyse approfondie dutexte, il convient de
situer Louis de Maynard de Queilhe dans son époque. Fils d’un
colon duQuercy, son père est né à Tulle, en France, en 1769, sa
mère dans la commune duVauclin, ausud-est de la Martinique, en
5
1778. Louis, l’aîné de qu, naqatre enfantsuit dans la même

1
Chantal Maignan-Claverie,Le Métissage dans la littérature des Antilles
françaises. Le Complexe d’Ariel(Paris :Karthala,2005), p. 62.
MaignanClaverie note que Lambert-FélixPrudent relèveune première attestation dans
un texte par le Français Benoît de Maillet, en 1755.
2
L’intrigue desAmours de Zémédare et Carinase déroule entre 1760et 1777 ;
celle desCréoles, pendant la révolution française, 1786-1794.
3
Anna Brickhouse,Transamerican Literary Relations and the
NineteenthCentury Public Sphere(Cambridge : Cambridge UniversityPress,2004), p.
107.
4
Maignan-Claverie,Métissage, p.2Cor51 ;zani, « L’Image de l’homme de
couleur », p. 192.
5
Sa sœur Rose Olympe est née en 1812, et deuxfrères, Claude et François
Auguste, en 1814 et 1815 respectivement. Voir le registre de l’état civil pour
la paroisse duVauclin et, pour la mort de Louis, celui de Saint-Pierre, CAOM,
Martinique. Nous n’avons pu vérifierun lien direct entre le nom de l’auteur et

xii

commune le 29 mars 1811, et fut éduqué à Toulouse. Il est mort le
1
23 mai 1837 lors d’un duel, tué probablement par son beau-frère .
De sonvivant, le jeune auteur aurait ressenti d’une façon très
personnelle le complexe d’insécurité éprouv:é par la caste békée
on sait que l’habitation paternelle, comme beaucoup de plantations,
était le site de révoltes, de marronnage d’esclaves et d’incendies.
La préface d’Outre-merrappelle aupère de Maynard qu’il avu
«vingt fois la2amme courir sur [ses] terres et la révolte amonceler
des cadavres » (I, 5) ; la fuite de seize esclaves de l’habitation des
Maynard est traitée avecun sarcasme caractéristique par Bissette,
qui attribue le marronnage aufait que l’auteurvoulait que les
2
esclaves lisentOutre-mer.
Ayant fait ses études à Toulouse – selonLa Revue des colonies,
son premier projet littéraire,udemi-n «vaudeville »,fut sif2é et
3
resif2é par les ToulouMasains –ynard était actif dans les cercles
littéraires et artistiques parisiens entre 1833et 1835, avant de

celui duquartier La Meynard à Fort-de-France, oùse trouve le Centre
Hospitalier La Meynard.
1
Les détails manquants et erronés dans l’entrée sur Maynard – (?-1836) – dans le
Dictionnaire encyclopédique Désormeaux. Dictionnaire des Antilles et de la
GuyaneDésormea(Fort-de-France :ux, 1992, Tome 6, p. 1689) typifient
l’incertitude qui entou:re sa biographieun point d’interrogation marque la
date de sa naissance, et l’année de la mort est incorrecte. Dans leur indexàLa
e
Vie d’un colon à la Martinique au XIXsiècle du Béké Pierre Dessalles, Henri
de Frémont et Léo Élizabeth confondent Louis et son frère, attribuant à
François Auguste «un roman en deux volumes paruen 1835 :Outre-mer»
(Fort-de-France :Éditions Désormeaux, 1987), Tome 4, p.376. Le siteweb
« Fort-de-France,v» confond encore les deille capitaleuxfrères, désignant
Auguste de la Meynard écrivain martiniquais et ne mentionnant pas Louis
(http://www.fortdefrance.fr/default.asp?cont=6&param=1140&ft=3&phh4=1).
Comme le fait remarquer en outre Chris Bongie, les détails biographiques
fournis par Régis Antoine dansLes Écrivains français et les Antillessont
erronés, attribuant à l’auteur des publications quinze ans après sa mort (voir
Antoine,Les Écrivains français, p. 191, note 79, et Bongie,Islands, p.291,
pour la controverse entourant la mort de Maynard). Même l’état civil de la
mort de Louis comporteune erreur, constatant qu’il avaitvingt-cinq, et non
pasvingt-sixans à son décès.
2
Revue des colonies(mai 1836), p. 484. L’incident est rapporté surun ton plus
neutre, dans le même numéro, par le correspondant de la Sainte-Lucie :« Il
nous arrive aujourd’hui même,24 mars, dans laville de Castries, 16 esclaves
de la Martinique, qui se sont évadés de l’habitation Maynard de Queilhe, de la
commune duVauclin », p. 524.
3
« Les Impressions devoyage », p.298.

xiii

rentrer en Martinique. Pendant cette courte période il devint
journaliste prodigue, contribuant un nombre extraordinaire
d’articles pour des revues telles queLe Cabinet de lecture,Le Sachet, La
France maritimeouL’Europe littéraire, réalisant un « vaste projet
1
d’un théâtreet rédigeant son sed’État » ,ul roman. Signataire du
Prospectus-Spécimen publié dans la première édition deL’Europe
littéraire, Maynard se donne pour but de

faire connaître surtout les Antilles françaises qui sont depuis
longtempsun objet oude dédains injustes oud’attaques passionnées:
établir enfin sous différentes formes, et particulièrement sous celle du
roman ouduconte, les rapports, les mœurs, lesusages et les préjugés
des différentes classes de ces populations bigarrées, tel est le projet
2
pour lequel je prends date .

Cette ambition, comme le note Bongie, semble peuexceptionnelle
aulecteur d’aujourd’hui. Mais il faut cependant apprécier
l’originalité d’une telle démarche en 1835 : le projet de Maynard cherche
à la fois à exploiter ces paysages lointains et inconnus, et, en
répondant auxdéformations des Européens, à ne plus donnerune
3
image exotique des Antilles .
Même si le roman a provoqué, comme on l’avu, des réactions
négatives, Maynard était respecté,voire célébré, pour ses écrits sur
l’art et le théâtre, ainsi que pour ses écrits fictifs. L’éditeur du
Courrier de la Martinique, évoquant la fondation deL’Europe
littéraireà Paris,vante les succès de Maynard, à qui revient la
tâche «de faire connaître auxFrançais trop longtemps abusés, les
Antilles avec leurs mœurs, leurs coutumes, leurs professions et
4
leurs malheursréels» . À sa mort, Étienne Rufzregrette le roman
5
inachevcet esprit hardi et sémillanté de «et Adolphe J» ,ullien,
par exemple, mentionne Maynard dansuane liste d’«uteurs de
génie »publiés par Renduel, pléiade qui comprend, entre autres,

1
Jules Marsan,La Bataille romantique(Paris : Slatkine reprints, réimpression de
l’édition de Paris 1912-1925, Genève,2001), p. 71.
2
L’Europe littéraire1 (1833), p.2.
3
Bongie,Islands, p.293.
4 er
Courrier de la Martinique18(1 mars33), p.3. Le frère de Louis, Auguste
François, achètera ce journal, dont il devient rédacteur en chef, quelques
années après.
5
Étienne Rufz,Études historiques et statistiques sur la population de la
Martinique, [1850],2tomes (Fort-de-France : C’éditions,2006), Tome I, p. 122.

xiv

1
Hugo, Sainte-Beuve, Musset et Nerval .Dans son poème (voir en
annexe, t. II), Alfred de Lucytémoigne d’une profonde admiration
personnelle pourun jeune homme doté, selon Jullien, d’un
2
« excellent caractère et [de] façons affables » . Il étaitun proche de
Granier de Cassagnac, apologiste de l’esclavage, et appartenait
3
donc àun groupe plutôt «colonialiste » .Mais, témoignant
peutêtre de l’ambiguïté inhérente autexte,Outre-merfut apprécié aussi
par l’abolitionniste Victor Schœlcher, qui féliciteun colon qui a eu
« lecourage d’avouer la terriblevérité »,d’accepter la révolte
4
comme «le droit de l’esclave » . C’est surtout l’appui de Hugo et
de Henri Heine qui semblerait confirmer la position de Maynard
dans le panorama littéraire et artistique de l’époque. Heine le salue
pouruqne série d’articles «ui sont assurément aunombre des
pages les plus intelligentes qu’un Français ait jamais écrites sur
5
l’art » .Hul’amitié générego décrit «use et loyale [qui] étaitune
des réelles joies de mavie ».N’étant pas aucourant dudécès de
Maynard, il rédigeune lettre aujeune Créole deuxjours après sa
mort, déclarant que «nousvous attendons toujours […] ilya des
heures oùjevous envie, poète exilé sous le soleil, exil qu’Ovide
eût aimé, dans cette Martinique quevous avezsi admirablement
6
peinte » .

1
Jullien,Le Romantisme, pp.23-24. Cette étude reproduitune lettre fascinante,
sans date, envoyée par Maynard à Renduel, dans laquelle le jeune écrivain
demande de l’argent de Renduel «pour que je paye, entre autres choses, ma
part dudîner de ce soir» (pp. 140-141). Le dîner en question, rassemblant
Maynard, Gustave de Larifaudière et Renduel lui-même, fut organisé par
Maynard à la demande de son éditeur, quivoulait publierune édition
complète desMémoiresde Saint-Simon. Renduel espérait que Larifaudière
pourrait le mettre en rapport avec l’héritier de Saint-Simon, le marquis de
Saint-Simon.
2
Jullien,Le Romantisme, p. 140.
3
Voir Victor Hugo,Correspondance familiale, Tome II:1828-1839, sous la
direction de Jean Gaudon, Sheila Gaudon et Bernard Leuilliot (Paris : Robert
Laffont, 1988-1991), pp. 929-930. La note biographique sur Maynard dans cet
ouvrage comporte, elle aussi,une erreur, donnant 1830pour sa date de
naissance.
4
Victor Schœlcher,Des colonies françaises. Abolition immédiate de l’esclavage
(Paris : Éditions duCTHS, 1998), p. 123.
5
Henri Heine,Allemands et Français(Paris : Michel Lévyfrères, 1868), p.224.
6
Victor Hugo,Œuvres complètes de Victor Hugo. Correspondance I, Lettres à la
fiancée [1820-1822], Correspondance [1822-1848], sous la direction de Paul
Meurice puis Gustav: Albin Michel, Librairie P. Ollendorff,e Simon (Paris

xv

L’intrigue du roman

Comme le fait remarquer Roger Toumson,« Aussi longtemps que
les gens de couleur firent cause commune avec les colons contre la
masse servile des “Africains”, le mulâtre, parce que non
probléma1
tique, n’avait pas d’existence littéraire » . Mais à partir des années
1820leurvoixse fait résonner, et le mulâtre fait son entrée dans la
littérature des Antilles.Comme dans beaucoup des textes écrits
entre 1815 et 1848 – on pourrait citer entre autres «Le Mulâtre»
2
de Victor SéjourouLes Créolesde Levilloux – le con2it principal
d’Outre-merest entre Blanc et Mulâtre, non pas entre Blanc et
Noir.
L’(anti-)héros d’Outre-mer, Marius, mulâtre né à la Martinique
mais élevé enAngleterre par son mentor, Sir William
Blackchester, rentre à Saint-Pierre – alorsville capitale de son île natale
– à l’âge de22ans.Ce jeune homme doué et idéaliste (l’auteur
insiste sur la médiocrité des autres mulâtres par rapport à Marius)
est, au début de l’histoire, amoureux deFlora,une mulâtresse
exceptionnellement belle et intelligente, mais de mœurs douteuses.
Témoin dumeurtre d’un esclave par le Comte de Longuefort, jeune
dandyodieux, Marius se trouve ensuite insulté par ce dernier.Déçu
par le sentiment anti-mulâtre qu’il rencontre à Saint-Pierre,
désenchanté par sa propre caste, révolté par l’inconstance de Flora (qui
s’était prostituée à de nombreuses reprises), Marius se rend au
Vauclin, chezle père ducomte, le noble Béké le Marquis de
Longuefort. Voulant se rapprocher de sa négritude, et désirant
sauver de l’esclavageune «victime innocente», il épouse
Jeannette,une des esclaves dumarquis. Flora, le seul personnage du
roman à déchiffrer les motivations de Marius – Maynard
suggère-til que les mulâtres seuls se comprennent ? – se moque de ses
intentions orgueilleupo« Neses :uvant choisirune femme
audessus de toi, tuen ramassesune plus bas […] tuaimes mieux

1947-1952), pp. 552-553. La désolation de Hugo à la mort de Maynard fut
telle qu’elle inspira à son tourun poème d’Auguste Vacquerie, qui s’était
rendupar hasard chezHugo, le jour oùce dernier avait reçula nouvelle de la
mort dujeune Créole. Voir Victor Hugo,Correspondance familiale et écrits
intimes, II,1828-1839, pp.387-390.
1
Toumson,La Transgression, Tome I, p. 173. Des exceptions existent pourtant.
2
Repr.inRoger Little,Nouvelles du héros noir : anthologie 1769-1847(Paris :
L’Harmattan,2009, Autrement Mêmes 50), pp.207-225.

xvi

t’humilier que de rester à ta place» (I, 74). Le mariage est
malheureux, Jeannette est à son tour séduite par le comte et
Marius, dans un paroxysme de colère, tue ce dernier.
Le marquis, convaincu de l’innocence de Marius dans l’affaire,
lui confie la gestion d’une habitation avoisinante, laEstrella. Le
mulâtre tombe ensuite amoureuxde la fille dumarquis, Juetlie ;
cette passion interdite, entre mulâtre et femme blanche, passion
« aussi hideuse » (II,27) que la peaude Marius selon le narrateur,
est le point focal dudeuxième tome duroman.Éduquée (ou
subvertie) en France, Julie supporte mal les préjugés raciauxde son
île natale et, malgré sa crainte de décevoir son père, encourage (et,
souvent, rejette) les avances de Marius. La santé de Jeannette se
détériore et elle meurt, fait qui semble ouvrir lavoie à l’union de
Marius et de Julie. Mais le marquis, ignorant l’amour dujeune
couple, essaie de trouverun mari convenable pour Julie. À trois
1
reprises, et suivant les conventions duconte , il tente de marier sa
fille à des prétendants blancs – M. de Chalençon, Lord Camsayet
M. de Brétigny. Marius, cependant, ayant conclu un pacte avecune
bande d’esclaves-marrons réussit chaque fois à empêcher les
noces. Les marrons empoisonnent les rivauxl’un après l’autre.
Julie est donc trois foisveuve, mais toujoursvierge, selon les
exigences de l’époque.
De plus en plus frustré par son incapacité de s’intégrer dans la
société blanche et d’épouser Julie, Marius devientun des chefs de
file – auxcotés dumétis Scipion L’Africain – de l’insurrection de
février 1831. Cet événement fut inspiré, selon le roman, par la
révolution de Juillet en France,une « montagne qui a enfantéune
2
sou(II, 1ris »33) ayant si peuamélioré le statut dumulâtre .
Marius estun contraste noble à Scipion, idéologue cynique et
manipulateur, prêchant la cruauté extrême mais évitant le combat

1
Voir Vladimir Propp,Morphologie du conte(Paris : Éditions duSeuil, 1970).
2
Cette révolution, on le sait maintenant, futun moment capital dans la
progressionvers l’abolition de l’esclavage. Voir Armand Nicolas,Histoire de
la Martinique. Des Arawaks à 1848, Tome I (Paris : L’Harmattan, 1996), pp.
343-348. Selon Nicolas, si l’insurrection duCarbet «avait étéun premier
cou», celle de 18p de semonce3f1 «utun cou: la plp de tonnerreus
importante jusqu’alors des révoltes d’esclavp.es »,343. Voir aussi Rebecca
Hartkopf Schloss, «The February1831 slaveuprising in Martinique and the
policing ofwhite identity»,French Historical Studies30.2(2007),
pp.203236.

xvii

lui-même, et dont la maxime «promettre toujours, tenir
quelquefois » (II, 149) suggère son manque de sincérité.
Le désenchantement politique de Marius et sa vengeance
personnelle convergent vers un dénouement frénétique. Rejeté une
dernière fois par Julie, Marius la tue; en mourant, elle s’écrie
« Mariusje t’aimais». L’histoire s’achève quand une vieille
esclave reconnaît une cicatrice sur le cou de Marius, signe qu’il est
1
son fils, et que le marquis est son père. La quête d’identité de
Marius (le signifiantmarquiscomprend les motsQui Marius?)
aura abouti, comme tant d’autres romans de l’époque, à la
révélation de la paternité; le dévoilement dramatique de la maternité
est, selon les conventions du genre, moins usuel. La catastrophe
romanesque (l’habitation incendiée, Marius et Julie gisant morts)
re2ète l’effondrement du système de valeurs ancien.

L’Espace-temps : une possession menacée

Depuis que la philanthropie et le sucre de betterave sont de mode, il a
bien falluse résoudre à pleurer en plein jou[…] Tandis qr !u’il [le
colon] se défend d’une main contre le coutelas des mulâtres, de l’autre
2
il soutient sa fille ouson fils2!étris par le poison des nègres

De par son titre même,Outre-mersemble faire appel àun exotisme
classique pour son époque. Le cadre géographique duroman n’est
pas indiqué par le titre, qui situe le récit dans l’au-delà, l’ailleurs,
unezone2oue mais résoluament «utre ».La profusion de noms
propres, d’informations sociologiques et de descriptions
topographiques précises semblent à premièrevue destinée à faire couleur
locale, à créerun sentiment d’étrangeté. Cependant, s’accordant
avec le désir exprimé par May»faire connaîtrenard de «une
région trop souvent l’objet de dédain métropolitain, cette
impression d’exotisme s’estompe trèsvite. D’abord le désir de
transparence de la part de l’auteur fait qu’ilutilise très peude

1
Le prénom dumarquis, René, n’estutilisé que deuxfois dans les 800pages du
roman ; à la fin on sait que la mère de Marius avait choisi ce prénom pour son
fils. Outre le sens de la renaissance, le nom rappelle celui duhéros éponyme
de Châteaubriand dans son roman de 1802, qui est bien sûr associé à la fois à
l’Amérique, et àun amour incestueuxet tragique d’un frère pour sa sœur.
2
Louis de Maynard, «Mademoiselle Lafayolle. Tradition des
Antilles»,L’Europe littéraire6 (13mars 1833), pp.26-27, p.26.

xviii

termes locaux, et ceux dont il se sert sont expliqués et démystifiés
par analogie avec des équivalents français.Deuxièmement, les
longues et minutieuses descriptions qui ouvrent le récit – les points
cardinaux, l’énumération des noms devilles, de quartiers, de
paroisses, la prolifération des noms de faune et de2ore,
l’accumulation de toponymes – relèvent plutôt d’une tentative de (se) fixer
(dans) l’espace. Cette évocation détaillée de l’île lointaine –
rappelons que le roman fut rédigé à Paris –vise, bien sûr, à pallier
la rupture de l’exil, mais elle a aussiun but plus profond. Le désir
de nommer, d’inventorier et d’expliquer relève d’une possession
très faible de l’espace. Les nombreuses pages consacrées au
recensement de l’espace – bien plus nombreuses chezMaynard que
chezd’autres auteurs de son époque – relèvent d’une stratégie
compensatoire auniveautextuel, parun écrivain qui aun sens aigu
de la fragilité de sa caste, légère sur terre, en sursis historique, et
souffrant d’un sentiment de déclin et d’exténuation.
La profonde turbulence sociopolitique des années
1830explique ce sens de fragilité. Le déclin de l’empire français hantait
l’imaginaire colonial depu; les jois des
décenniesurnauxcontemporains évoquent, de façon obsessionnelle, la perte de la Louisiane,
duCanada, et plus généralement l’affaiblissement de la puissance
maritime française. L’abolition de la monarchie en France –
événement évoqué avec regret par le marquis – fut exacerbée par la
perte de la «perle des Antilles», Saint-Domingue, en 1804 ;la
république d’Haïti fut finalement reconnue par la France en 1825.
Pire, l’Angleterre, lavieille ennemie – qui avait occupé la
Martinique entre 1794 et 1802, et à nouveauentre 1809 et 1814 – abolit
la traite en 1807 et, en 1833,voteunbillproclamant
l’émancipation des esclaves. Ayant redécouvert le sens d’un devoir moral,
l’Angleterre avait donc devancé le pays des droits de l’homme, et
crééun esprit de retard historique dans la mentalité française.
D’ailleurs, la montée économique des îles britanniques, en pleine
révolution industrielle et désormais prédominant dans le marché de
sucre global, attisait le sens d’infériorité de la France, devenueune
1
nation de second rang . De plus en plus menacée dans le nouveau

1
Voir Dale W. Tomich,Slavery in the Circuit of Sugar: Martinique and the
World Economy, 1830-1848Johns Hopkins Uni(Baltimore :versityPress,
1990).

xix

1
monde, laFrance se tournera désormaisvers l’Afrique , exacerbant
une impression d’abandon chezles Blancs créoles. La Martinique
en 1835, sous le choc des révolutions de 1789 et de 1830, essayant
sans doute de refouler la mémoire de la révolution haïtienne de
1804, doit faire face en même temps à la révolution industrielle en
Angleterre.
À ces menaces exogènes s’ajoutent des dangers endogènes pour
la caste békée. Les répercussions de « l’Affaire Bissette » – oùle
mulâtre militant avait été banni de la Martinique pour diffusion en
1823d’un pamphlet anonyme intituléDe la situation des gens de
couleur aux Antilles– auraient été très présentes.L’avènement de
la monarchie de Juillet a entraîné la reconnaissance progressive des
droits des libres de couleur. En septembre 1830, les conseils
coloniauxreçurent l’ordre d’abroger toute réglementation
discriminatoire envers les libres de couleur, et l’ordonnance du 24 février
1831 supprima la législation restreignant les droits civils de ce
groupe ; l’égalisation des droits civiques interviendra deuxans plus
tard. En avril 1833, la Charte coloniale reconnaissait auxhommes
de couleur libres des droits civils et politiques équivalents à ceux
des Européens. L’endettement économique des Békés attise leur
sens d’insécurité. Les colons, obligés de contenir les esclaves et les
libres de couleur, fortement conscients de l’action réformatrice en
2
France, sont obligés de cultiverun « attentisme pugnace » .
La révolution de Saint-Domingue était l’une des références
obsessionnelles de la littérature créole de l’époque, et il en est de
même dans ce roman. L’intendante de la maison des Longuefort,
Mme Dupuis, estune Blanche originaire de Saint-Domingue ; elle
reconnaît dans le français châtié de Flora «qu’on ne l’avait pas
trompée quand on lui avait prédit à Saint-Domingue la fin des
colonies » (I, 147). Marius invoque le spectre de Saint-Domingue
pour motiver les résistants martiniqu« Saint-Domingais :ue est
l’étoile de tout ce que nou» (II, 1s allons faire34). L’Angleterre,
également, aunevaleur hautement exemplaire. Si la France, et
l’Europe plus généralement, sont des lieuxde révolution, c’est
surtout l’Angleterre qui agit sur le protagoniste, ayant « fait de [lui]

1
La conquête de l’Algérie est mentionnée explicitement dans le texte (II, 84).
2
Caroline Oudin-Bastide,Des Nègres et des juges. La scandaleuse affaire
Spoutourne (1831-1834)(Paris : Éditions complexe,2008), p.23.

xx

un protestant», et ayant inculqué chez lui un «funeste esprit
d’examen »(I, 31). L’éducation de Marius enAngleterre, source
d’extrême douleur pour le jeune mulâtre, crée des attentes de
démocratie, de justice et d’égalité, attentes qui seront brutalement
déçues par la réalité martiniquaise.Dans sa lettre à Sir William,
Marius s’ex« Voclame :us avezdéguisé l’esclave en roi. Que
voulez-vous que je fasse maintenant de ma pourpre ? » (ibid.).
Toutun réseaude références intertextuelles et culturelles
souligne le danger de l’Albion perfide. Julie aun « excessif amour »
pour Shakespeare et Byron, et son père se demande si son
appréciation d’Othelloausa sensibilité porait engendré «ur les
nègres » (I, 158). SiOthelloest ainsi mentionné explicitement, ily
a aussi sans aucun doute des allusions à d’autres pièces de
Shakespeare. René de Longuefort, noble exilé (oucolonisateur illégitime)
surune île hostile, essayant de protéger sa fille-pucelle de la
turbulence sexuelle et politique de l’île, a de fortes ressemblances
avec le Prospero deLa Tempête.Et dans cette histoire d’amour
1
interdit, qui comporte plusieurs « scènes de balcon » , on peutvoir
un lien avecRoméo et Juliette, le nom de l’héroïne renforçant cette
intertextualité. Les barrières transgressées par les protagonistes
d’Outre-mersont avant tout raciales, et le roman termine, comme
la pièce de Shakespeare, par la mort des deuxamants.
Mais la présentation de l’Angleterre donne lieuaussi àun
certain2ottement des instances narratives, ébranlant le statut du
sujet parlant et créantune ambiguïté interprétative qui est, comme
je l’ai suggéré plus haut, caractéristique duroman. Dans sa lettre à
Sir William, Marius, envoyant le bonheur des esclaves sur
l’habitation des Ramiers, conclut que son mentor «avait abusé outre
mesure de sa crédulité quand il lui avait assuré qu’un Noir, dans
ces contrées, ne possédait de quoi acheterunverre de tafia» (I,
53). Ces idées, issues de la plume de Marius lui-même, n’ont pas
forcément l’approbation de l’auteur. Même le lecteur le plus
conservateur des années 1830pourraitvoir dansun tel portraitune
vision plutôt idéalisée de la plantation, et reconnaîtrait dans
l’apport de Sir William Blackchester – dont le nom même suggère
une (dangereuse ?) affinité avec les Noirs –un discours
philanthro

1
Maynard insiste sur le fait que la maison des Ramiers n’avait ni premier ni
second étage.

xxi

pique. Mais cette impression «progressiste » estvite ébranlée par
le constat suivant :
Des savants, des phrénologistes, des médecinsvous avaient assuré que
l’angle facial dumulâtre est moins ouvert que l’angle facial dublanc,
et avaient conclu, dois-je dire avec raison, que notre intelligence est
moindre que celle des êtres qui nous dominent. (I,30)

Cette apparente foi en la phrénologie sert à déstabiliser la
crédibilité de Sir William comme porte-parole d’une idéologie
progressiste, et ramène la sympathie dulecteur (d’aujourd’hui et
même de 1835)vers Marius, classé comme «inférieur » selonun
tel discours. De même, l’exclamation de Marius lors dumarché
auxesclavLes Anglais sont des hommes, grands, jes («ustes et
sages. Ce sont euxqui ont eu, les premiers, l’idée de pendre tes
semblables », I, 66), en suggérant la brutalité des Anglais dansun
roman qui dépeint l’esclavage commeune condition plutôt douce
et agréable, est pour le moins ambiguë.
La présence de Saint-Domingue et de l’Angleterre – deux
nations qui, pour des raisons tout à fait différentes, constituent des
1
exemples menaçants pour les Békés– augmente bien évidemment
le sens de fragilité de la caste békée, caste personnifiée dans le
vieuxcolon René de Longuefort. La stabilité de sa lignée,
remontant à lavieille aristocratie française, est mise envaleur à travers
les portraits familiauxqui décorent la maison. Les descendants
légitimes de cette grande et honorable famille forment évidemment
un contraste marqué avec Marius, fils illégitime, intrusvenu
2
troubler le fonctionnement de la société esclavagiste .Mais ces
références servent aussi à souligner le destinviolent des
prédécesseurs, euxaussivictimes de laviolence révolutionnaire. On
pourrait dire qu’il s’agit plus de continuité que de rupture. Quand
le marquis décrit Julie comme la « dernière branche d’une tige plus
forte et qui avait porté de si beauxfruits » (I, 158), il suggère à la
fois la solidité de la lignée, et sa disparition inévitable. De même,
l’im-pression de grandeur et de hauteur que dégage le patronyme

1
Ce sentiment de menace représenteunevolte-face importante, les Békés de la
Martinique (à la différence des Blancs-pays de la Guadeloupe) ayant fait appel
auxAnglais pendant la Terreur.
2
Maignan-Claverie,Le Métissage, p.32.

xxii

Longuefort, nom qui semble accentuer les valeurs de la durée, de
l’ancienneté, de la solidité, s’avère profondément ironique.À la fin
de l’histoire le seul survivant est levieillard, et les trois
représentants de la nouvelle génération sont morts. En essayant de
compenser cette histoire de courte durée (rappelons que la présence
dumarquis sur l’île remonte à seulement quelques décennies), le
narrateur fait fréquemment appel aumonde ancien, monde présenté
sousune lumière généralement positive. Les maîtres blancs, donc,
rappellent «par la majesté de leur dédain, ces sublimes sénateurs
romains qui attendirent assis dans leurs chaises d’honneur, qu’il
plût auxGauloisvainqueurs devenir les égorger» (II, 80). Le
marquis est «comme le romain Pompée » (I, 43) ou«une espèce
de Platon aristocratique »(II, 132). On retrouveune même
nostalgie pourun monde finissant chez un Moreaude Saint-Méry,
1
par exemple .En idéalisant ainsi ces grandes civilisations
anciennes, l’inévitabilité de leur disparition est aussi mise envaleur.
Les dernières phrases dutexte décrivent levieillard comme le
« dernierrejeton d’une race héroïque et si malheureu(II,se ! »
186).

La préoccupation raciale

Bientôtune troisième classe surgit entre maîtres et esclaves, entre ces
deuxclasses qui étaient deuxprincipes bien clairs et bien distincts ;
mais le nouvel élément n’avait pas de caractère propre, car s’il tenait
dumaître il tenait aussi de l’esclave. Il était blanc et nègre à la fois, il
était mulâtre enfin. Avec les mulâtres, abondent les affranchis,
surcroît de population, classe oisive et par conséquent, étant pauvres,
disposée aumal. (I, 16)

Un lecteur connaissant la littérature française de la première moitié
dudix-neuvième siècle s’attendrait peut-être àune ré2exion sur le
thème de l’esclavage, la traite, oules discours abolitionnistes ; ces

1
Moreaufait la comparaison entre Saint-Domingules re et «uines des anciens
établissements qui ont fait la gloire et l’admiration des peuples [de] la Grèce,
l’Italie ». La dévastation de l’île rappelle les « débris d’Herculanum, qu’onva
tirer dumilieudes cendres qui les recouvrent depuis tant de siècles»,
Description topographique, physique, civile, politique et historique de la
partie française de l’isle Saint-Domingue(Saint-Denis :Publications de la
société française d’histoire d’outre-mer,2004), Tome 1, p. 7.

xxiii

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