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Outre-mer(T2)

De
199 pages
Publié en 1835 par le jeune auteur martiniquais Louis de Maynard de Queilhe, il s'agit d'un des premiers romans antillais. ce texte , quoique vilipendé au XIXème siècle, est un très riche témoignage d'un moment crucial (1829-1831) dans l'histoire des Antilles françaises. Le texte reflète les préoccupations de la caste békée, caste ébranlée par la révolution haïtienne, l'abolition de la traite en Angleterre, le déclin économique de l'empire français, et surtout, la position ambivalente du mulâtre dans une société de plus en plus "bigarée".
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OUTRE-MER

II

COLLECTION
AUTREMENT MEMES
conçue etdirigée parRogerLittle
Professeurémérite de TrinityCollege Dublin,
Chevalierdansl’ordre national dumérite, Prixde l’Académie française,
Grand Prixde laFrancophonie en Irlande etc.

Cette collection présente enréédition des textesintrouvablesen
dehorsdesbibliothèques spécialisées,tombésdansle domaine
public etquitraitent, dansdesécritsdetousgenresnormalement
rédigéspar un écrivain blanc, desNoirsou, plusgénéralement, de
l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieuxaccord desayants
droit, elle accueille des textesprotégésparcopyright,voire inédits.
Des textesétrangers traduitsen françaisnesontévidemmentpas
exclus. Ils’agitdonc de mettre à la disposition dupublicunvolet
plutôtnégligé dudiscourspostcolonial (au senslarge de ceterme :
celui quirecouvre la période depuisl’installation
desétablissementsd’outre-mer). Le choixdes textes se faitd’abordselon les
qualitésintrinsèquesethistoriquesde l’ouvrage, mais tientcompte
aussi de l’importance à lui accorderdansla perspective
contemporaine. Chaquevolume estprésenté par unspécialiste qui,touten
privilégiant une optique libérale, metenvaleurl’intérêthistorique,
sociologique, psychologique etlittéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur,
les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.»
SonyLabouTansi

Titresparuseten préparation :
voiren fin devolume

Louisde Maynard de Queilhe

OUTRE-MER

II

Présentation de Maeve McCusker

L’HARMATTAN

En couverture :

LucasFielding, « Martinico », inA General Atlas of All the Known
Countries in the World, Constructed from the Latest Authority
(Baltimore : Fielding LucasJnr, 1823), p.742

© L’Harmattan,2009
5-7,rue de l’École-Polytechnique,75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11062-5
EAN : 9782296110625

XIX

Letraité qui avaitété concluentre Julie etMarius s’exécutaitdes
deuxpartsde pointen point. Le mulâtre, dèsqu’il pouvait
s’échapper, descendaitauxRamiers,toujours sûrdetrouver
quelque prétexte pourjustifier savisite, d’autantplusque le colon,
dontl’affectionredoublaitde jouren jourpourlui,songeait
rarementà lui demanderle motif desa présence. Ouilrôdaitdans
lesenvirons,surlerivage, dansla campagne, oùla promenade ne
manquaitpasde poussermademoiselle de Longuefort,toujours
escortée desespaonsetdeson hocco;etalorslesexcuses
abondaient, la chasse, la pêche, l’examen obligé des terresetdes
travaux,vingt réponsespour une. Seulementen quelque lieuque ce
fût, Marius restaitmuet, comme il avaitpromisde l’être;muetdu
moinspource qu’il avait traitàsa passion, cardu reste ilsne
faisaientpasfaute detoucherensemble auxautresmatières.
Cependant souscette indifférence affectée, letraître avaitl’art
detoujoursmontrer sonvieil amour. La jeune maîtresse ne faisait
pasmine de comprendre et s’efforçaitde letraitercomme parle
passé,sansplusoumoinsde bienveillance;maisles traitsetles
allusionsperpétuellesdumulâtre n’en portaientpasmoins. Ils
portaientmême cruellement.
Il paraîtd’ailleursqu’il avaitcoutume de larencontrerà certains
joursdanscertainslieux, carne l’y voyantplus venir, il était tombé
toutd’un coup dansl’anxiété la plus vive. Ils’était rendudeuxfois
pendantcette intervalle chezM. de Longuefort, maisil n’avaitpas
apprisqu’elle fûtmalade, ni qu’il n’yeût rien d’extraordinaire;et
cependantpourcomble de malheur, elle avait toujoursété absente,
lorsqu’ils’étaitprésenté.
Pendantcesquinze jours, qui n’étaientpasloin de la fatale nuit
oùJeannette avaitcessé devivre – on étaitalorsdanslesderniers
joursde juin etla pauvre négresse avaitfini le25 avril – detristes
penséesavaient reprisle dessusdansl’âme de Marius, les rêves
d’or s’étaientenfuisetilsongeait souventà l’agonie lente desa
femme depuisl’heure oùil lui avaitdit: nousnesommesplus rien
l’un pourl’autre. Parole qu’il lui avait si bientenue !Etil était
5

mécontent de lui; mais moins comme un chrétien qui se repent,
que comme un coupable qui regrette.Ilregrettaitqu’unesitragique
aventure, dontil avaitle poidsmaintenant, ne lui eûtpasété plus
profitable;carmademoiselle de Longuefortlui avaitdit:vous
avez une femme, Marius! Ce qu’il avait traduitparcesmots: n’en
ayezpas! etil avaitété presque heureuxque Jeannette eûtbien
voulu setuer si à propos. Etmaintenantpourquoi avait-il assumé la
responsabilité d’une émotion aussi infâme? Pour rien.
Mademoiselle de Longuefortn’avaitpas semblé accorderà cetincidentla
même importance que lui. Elle nereparaissaitpas.
Sonvieuxlevain de haine etde misanthropie
avaitdoncrecommencé àse gonflerde plusbelle. Jamaisil n’avaiteuen même
tempsleteintplusplombé etl’œil plusardent. La conduite de la
jeune créole ne lui paraissaitpasnon plusêtre fortnaturelle etilse
résolutà l’approfondir, quoi qu’il lui en dûtcoûter. On n’a pas
oublié combien c’étaitlàun homme extrême !
Maisil n’en eutpasla difficulté;carquelquesjoursaprès
l’ayant rencontré, cetobjet si désiré, il luitémoigna
impétueusement,sansfranchircependantlesbornesdu respect, quelles
craintesil avaiteuesde la perdre, ne l’ayantplusaperçuetoutd’un
coup auxpromenades, oùellevenaitassidûmentdepuis un mois.
Julie leremercia desesinquiétudeset réponditavec mesure que
son père l’avaitobligée deresterà la maison pour recevoirlavisite
de M. de Chalençon,un de leurs voisins ;lequel monsieur revenait
avec assiduité, etparmalheur,toujoursprécisémentà l’heure où
elle allait sortir. Puisil futquestion d’autreschoses.
MaispourMarius uneseule chose était restée qu’on devine
aisément, àsavoirlavisite assidue etpresque fatale de cevoisin, de
ce M. de Chalençon ! Demeuréseul etdeboutface à face de la mer,
après un longsilence, il jetatoutd’un coup ce nom dans un cri de
rage : M. de Chalençon ! Qu’étaitcela ? D’où sortaitcethomme et
quevoulaitS-il ?urtoutquevoulaitP-il ?uisilsetut ;carilse
demandaitlàune chose qu’il ne pénétraitquetrLa meop !r
s’étendaitdevantlui, maisil ne lavoyaitpas. Ce qu’ilvoyait,
c’était un gouffre qu’il n’avaitpasencore aperçudansl’amourde
Julie etquis’ouvrait subitementàses yeux, gouffresansfond et
sansbords, le mariage, le mariage qu’allait vouloircontracteravec
unesiriche héritière la foule desjeunesgenslesplus
recommandablesde la colonie !
6

Lui, il avaitaimé cette jeune filletoutbonnement, naïvement,
sans y songer. L’amourétait venu, commevientl’amour ;maisà
présentplusilréfléchissaitetplusilsesentaitbouleversé. Avoir
crujusqu’à ce momentquetoutle problème, quetoutl’effortétait
dese faire aimerde cette femme ! etquand il étaitencore dansle
doute, maispasassezmalheureusementpour sesoumettre àune
pareille illumination, découvrir soudainun espace aussi
infranchissable, etd’une nature aussiscabreuse ! Le premier sentimentfutla
stupéfaction. Puis vinrentlarage etle désespoir ;etenfin àtantde
secoussesforcenées,succéda le calme platdudécouragement. Il ne
pensa plus. Il demeura commeunrocher, àregarderles vagues.
Pendantcetemps, les vieillesplaiesdeson cœur serouvraient,
levieux sangse mêlaitau sang plusfraisde cette blessure, etde
tousceslimonsilse composaitdes sentimentsmonstrueux,
étrangersàtoutesociété, hostilesàtoute loi humaine !Chose inouïe !
aprèsdeuxheuresde cetépouvantable débat, oùil avaitlutté contre
lesmeilleursangesetformé et rejeté et reformévingtprojetsplus
extravagantsles unsque lesautres, ilse dit: mais si je me
trompais!si ce M. de Chalençon nesongeaitpasà mademoiselle
de Longuefort! Si je m’étaislaissésurprendre par un élan peut-être
tropsoupçonneuxde mon imaginatSiion !toutcela, ce n’étaient
querêvesetchimères! Si ce que jeredoutetantn’étaitpasencore
arrivé, ne devaitpasarriverde longtemps! Mademoiselle de
Longuefortest si jeune !
Cetinstant suffitpourqu’ilrompît toutce qu’il avaitdécidé. Il
pritparti danslesenscontraire avec la mêmeviolence. L’onde
n’estpasplusmobile que la passion.
Maisil n’eutpasplutôtembrassé ce fragile espoir, qu’ilsentit
que ceseraitcommes’il étreignaitdu vent,si d’une heure à l’autre
il nevérifiaitpasjusqu’à quel pointil n’avaitpas soupçonné juste,
ensoupçonnantque M. de Chalençon avaitobtenula permission de
courtiserJulie. Ilrentra chezlui plusbrisé mille foisque le jourdu
naufrage, oùl’ouragan l’avaitchoqué contretouslescaillouxdu
bord. Il ne dormitpas. Le lendemain il plaçaun couteauàsa
ceinture etilsortit. La journée étaitainsi arrangée pourlui;
descendre auxRamiers,ydemeurerjusqu’à ce que levoisinse
présentât, assisterd’une façon oud’une autre à leurentretien, le
jugeret renverserce jeune homme mortauxpiedsde Julie;ou s’il
n’yavaitpaslieu,s’enretournerpaisiblementà la Estrella. Sa

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résolution était bien prise. Il étaitbien entenduaussi qu’il ne
survivraitpasà celui qu’iltuerait.
Le marquislereçutforten ami,selon l’usage. Latable était
mise, on achevaitde déjeuner. Julie lui fit signe queson père
l’autorisaitàs’asseoiren leurprésence. Bientôton entenditle
hennissementd’un cheval. C’étaitM. de Chalençon qui arrivait.
Lesjalousiesétaient relevées ;on pouvaitlevoiràson aise.
Comme le cœurde Mariusbattait! Ils’assuras’il avaitbienson
couteauàsa portée.
CependantM. de Chalençon, pour toutautre, n’eûtpasétéun
rival dangereux. On ne pouvait rien imaginerde plus suffisantdans
lesairs. Ils’inclina commeune poupée àressorts,toutd’une pièce,
etpritplace commeunroi quivarendre justice àune grande
quantité de peuple. Mariusl’observaitavec attention. Il était tout
semé de diamants. Sesmanchettesétaientde dentelles.
Aprèslespremiersdiscoursd’usage, il entrepritens’adressantà
M. de Longuefort un dénombrementdes revenusdeson père, etde
ce qu’il espéraitemporterde cesgrandes richesses, pour sa part, et
quantà présent. Ensuite ils’étendit surla bonté deson nom,
raconta comment,sanségalerl’illustration de la noblesse de
Longuefort, lesgentilshommesdesa famille n’avaientpasété
absolumentignorés, etavaient tous, de leur vivant, contracté
d’honorablesetpuissantesalliances, à l’appui de quoi il cita des
actes, descontrats, desprocès, des ventesetdeslivresd’armes.
Ce jeune homme avaitété élevé enFrance, avait vudubeau
monde;etl’éducationredressant tantbien que malson naturel
imparfait, ilrachetait, en parlant, beaucoup desdéfautsqui
éloignaientde lui aupremieraspect. Il étaitbrave ensuite, luxueux
à l’infini, et, ce quivalaitencore mieux, d’une probité donton
racontaitles traitslesplusestimables. Sansdoute c’étaitce qui lui
avaitmérité lasubitetendresse que lui portaitM. de Longuefort.
Quantà cesdétails, M. de Chalençon ne lesdonnaitcertainement
pasà proposderien.
Mariusétaithaletantet suffoquait, d’autantplusqu’il nese
dissimulaitpascombien pluspénibleseraitavec lescomparaisons,
unevictoire queseul contre l’ennemi il ne pouvait se glorifier
encore d’avoir remportée. Ilyavaitbienunevoixqui lui criait
qu’il était un hommesupérieuràtouscesbeauxfilsde la jeunesse
créole;mais une autrevoixlui murmuraitque femmesignifie
caprice, etque levéritable mérite, le premierà leurs yeux, c’estde
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leur plaire.Julie n’étaitjamaisentrée dansle monde, n’en
connaissait rien;eten admettantqu’ellese laissâtallerà distinguer
Marius, on n’eûtpas sujusqu’à quel point, envérité, il eûtété juste
de dire qu’elle l’avaitchoisi. Il estdes tempsetdesétatsoùles
appétitsde l’âmesuiventles règlesdesappétitsducorps,
c’est-àdire oùils se contententde ce qu’ils trouvent.
Du reste, Julie n’écouta pasM. de Chalençon d’une manière
alarmante pourlesfeuxde Marius, puisque le jeune homme blanc
sortitde cettesalle, comme ilyétaitentré,sain et sauf. Pourtant,
que mademoiselle de Longuefort témoignâtà ce prétendant un
intérêtplusoumoins vif, lavéritable question,si Mariusavait
voulu réfléchir, ne changeaitpasdetermes. Par unesuite des
principesdumarquisetdesonsystème d’éducation, il nes’agissait
pointpourla fille de choisirouderejeter, maisd’accepterce qu’on
lui présenterait. M. de Longuefort résumait touslesdevoirsdes
enfantsdansceseul mot, l’obéissance. Cela lui paraissaitmême
souffrir si peude difficultés, que la jeune créole auraitmieuxaimé
affronter tousles serpentsde l’île que dese montrer tant soitpeu
revêche àunevolonté qu’exprimaitnettementle colon.
Peut-être d’un autre côté nous trompons-nous, etle mulâtre
avait-ilsaisi quelque peucette positionréciproque despartis. Sa
clémence envers sonrival pouvaiten effet teniraussi à d’autres
causesque cette indifférence desa bien-aimée;peut-êtreun
meurtre desens rassiset sur un homme désarmé lui fut-il
impossible à commettre. Ce mulâtre, il ne fautpasl’oublier, ce n’était
pas un homme commeun autre. C’était une image de cesfortes
naturesoùlesprécipices, lesplantes vénéneusesetlesanimaux
malfaisantsabondent, maisoùnéanmoinson doitallerchercherles
merveillesdesplusestiméesde cet univers.
Enrentrantchezlui, le même jour, ilserepentaitpresque de
n’avoirpasaccomplison dessein,si ce mariage devait réellement
avoirlieu, etil étaitdifficile d’en douter.
À force deregarderle mal fixement, il espéraitqu’il arriverait
entre euxce qui arrive ordinairemententre leserpentetl’oiseau,
qu’ilyauraitfascination. Il avaitbesoin de cela, pour se jeterdans
la carrière, d’oùil essaieraitde contreminerlesévénementsqui
menaçaientde briserl’uniqueressortdesavie. Deuxou troisjours
s’écoulèrent, pendantlesquelsil eut soin deserendre exactement
auxdiversendroitsoùil avaitcoutume derencontrerla jeune
créole. Quelquesjoursaprèsl’entrevue Julie étaitassisesurle
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rivage, au milieu des beaux oiseaux, et rêvait profondément, la tête
entre ses mains.Elle lereçutfroidement, maisavecun excessif
embarras. Au résumé, quand elle le quitta, il n’ignoraitplusque
l’affaire marchaitde mieuxen mieux, c’est-à-dire de pisen pis. Il
affecta derecevoircette nouvelle avec insouciance. Le lendemain,
il netrouva personne nulle part. Le jour suivantnon plus. Marius
devenaitfou. Chaquesoir, aprèsdescoursesinsensées, ilrentrait,
larage dansle cœur, et toujours sesdoigts tourmentantle manche
deson couteau. Son ancien projetlui paraissaitmaintenantêtre
commandé parla justice même.
Un instantencore, il pritle parti d’attendre, des’ouvrirà
mademoiselle de Longuefort, de l’appeleràsonsecours. La
semaine finissait, la demande étaitfaite, ouallait se faire, la
signature ducontratne devaitpasêtre éloignée. Ons’imagine ce
qu’ilsouffrait, d’autantplusqu’ilsouffraitdans une complète
incertitude, glacé d’un côté parl’espoir, brûlé de l’autre parla
peur. Maison étaitfortoccupé auxRamiers. Ce qui n’étaitjamais
arrivé, le marquisluiréponditqu’il ne pouvaitcauserd’affairesde
cettesemaine, d’attendre, que plus tard ilseraitenchanté de
s’entreteniravec lui. Aumoins s’il avaitpuapercevoirJulie !car
c’étaitelle qu’il cherchait ;maisde Julie, pasl’apparence ! Comme
son père, Julie étaitinvisible.
La mesure futcomblée. Mariusjura que le jour suivant, M. de
Chalençonserait trouvé mort surla granderoute, oudevantla
terrasse de l’habitation deson futurbeau-père, quelque partenfin
qu’il lerencontrerait. Laveille donc dujourmarqué, il fit venir
chezlui l’économe de la Estrella, etlui donna
lesordresnécessairespourle lendemain, oùil l’avertitqu’ilse pourraitfaire qu’il
nereparûtpas. Il étaitdécidé às’allerposter, dèsle matin, dansles
environsdes terresdesonrival.
Ce jour, parhasard,tombaitjustement un de ceuxoùlesnègres
marronsavec qui le mulâtre avait signé l’infernal pacte qu’onsait,
devaient se présenterpourenleverdes vivresque letraité leur
assignaità certainesépoquesfixes. Personne autre que lui, comme
on pense bien, n’étaitchargé de payercetribut. Cesesclaves
avaient soin, de leurpart, de nese montrerque de nuit,un peu
avantl’aurore;hasard qui accommodaitfortMariusen cetinstant,
puisqu’il auraitletempsde les recevoiretde causeravec eux, et
puisensuite devoleràsavengeance.

10

XX

Le lendemain, comme l’avaitpréditMarius, M. de Chalençon
manqua au rendez-voushabituel. Ilyavaitquinze joursqu’ilvenait
assidûmentprésenter seshommagesàsa future épouse. Le plus
extraordinaire là-dedans, c’estque l’un manquant, l’autre ne
manqua pas. Le mulâtre, ce jour-là, était surla Estrella;il ne
l’avaitpointquittée. EtcependantM. de Chalençon nevintpas.
On ne levitni le jourd’après, ni ensuite, ni de lasemaine
entière. Le marquisnesavaitce que celasignifiait. Pour sa part,
Julieseréjouissaitque ce mariage fût retardé,unretard pouvant
amener unerupture, ce aprèsquoi ellesoupirait.
Enfin parutle jeune homme, ouplutôt son fantôme. Ce n’était
pluscetélégantdesjourspassés, cette fleurdudandysme créole
entéesurlesmodesparisiennes ;ce n’étaitplusce port tout
reluisantet toutinspiré deschosesd’orqu’il portaitoudébitait. Il
étaitpâle, défait. Un habitnoir se croisait sur sa poitrine. Plusde
bagues, plusde chaînes, plusde diamants. Il avaitprispar
circonstance, on eûtdit,unton analogue à cetétatdesimplicité
extraordinaire. Saraideurétaità présent singulièrementmitigée.
Onvoyaitqu’ilsouffrait: il avaitle frontbas.
Il abrégea lescomplimentsetfitfacetoutdesuite aux reproches
qu’ils’attendaitàvoir venir. Ilreconnutqu’il avaitmérité la
disgrâce de M. de Longuefort, en n’envoyantpas un exprèsaux
Ramiers ;maisil le pria d’être assezbon pourexcuserletrouble où
l’avaientjeté d’affreuxévénements survenusdepuis sa dernière
visite. Événementsd’autantplusaffreuxquetoutplanteuren était
menacé, disait-il. À la fin il déclara qu’il était ruiné de fond en
comble. Il n’eutpasbesoin d’ajouterparle poison; toutle monde
avaitdeviné.
M. de Longuefort tenditla main aujeune créole. Le poison ! il
1
savaitce qu’avaitdevaleurce motà la Martinique .

1
L’empoisonnementétaitplus répanduà la Martinique que dansd’autresîles
antillaiseso, «ùellesembl[ait] monteren puissance aucoursde l’Ancien
e
Régime pourprendre, audébutduXIXsiècle, desproportionsdémesurées».
Oudin-Bastide,Des Nègres, p.23.
11

– Tout est-il perdu ?
– Tout, réponditM. de Chalençon.
Julie écoutait, pâle de frayeur.
– Nousnous sommescouchés richesetpuissants, continua le
jeune homme, nousnous sommeslevésaussi pauvresque le
dernierde nosesclaves.
Puisil ajouta :
– J’aiun père et unesœur.
M. de Longuefortle pria de lui donnerquelquesdétails. Une
ruine aussisubite étaitdifficile às’expliquer.
Mariusentra justement surcesparoles.
– Vousne croirezpasce quevousallezentendre, lui ditle
vieuxplanteur! je. Ma foisuisaise duhasard quivousporte ici.
Écoutez, Marius ;vousjugerezdans votre propre cause. Vous
verrez,sivousen avezencore besoin, ce que je ne pense pas,
jusqu’à quel pointlesblancsdiffèrentdesnègres, etcombien j’avais
raison devousdire que c’étaitlesang européen qui l’emportaiten
vous! Car vousêtesbon,vous, etjesuiscontentdevotreservice.
M. de Chalençon, prèsd’entamer sonrécit, considéra le géreur
de la Estrella à plusieurs reprises:
– Dois-je parlerdevantce mulâtre ? demanda-t-il.
– Vouspouvezparler,réponditle colon. J’ensuis sûr.
Marius s’inclina d’un aircharmé.
– Oh! oui, parle, dit-il en lui-même. J’ai besoin quetume
venges toi-même, detoutesles torturesquetum’asdéjà infligéeset
de l’insulte quetume crachesà la face en ce momentmême. Parle,
voyonsce quetuas souffert.
Mais soitleressouvenirde ceshideux spectacles,soit suite des
fatiguesetfaiblesses, le jeune créole devintpluspâle encore. M. de
Longuefortnevoulaitplusl’entendre, maisil assura que ce malaise
n’étaitque physique etqu’ilseraitbientôt remis. Puisil continua en
ces termes:
– Je ne m’affecte pasautantquevousle pensezdescrimesqui
nous réduisentà la misère. Notreruine est si complète qu’il ne
nous reste aucun espoiretque larésignation devientpournousde
vertunécessité. Il n’ya pasdeuxpartisà prendre;ou se brûlerla
cervelle, ce que je ne ferai pasà cause de masœuretde mon père;
ouaccepterpleinementce qui nousarrive, l’acceptercomme la
volonté de Dieuqui nouschâtie pourquelque péchésecretdes
12

nôtres.Je n’ai pasaperçumon père depuisdeuxjours. Ils’est
enfermé dans sa chambre et s’obstine à nevoirpersonne, pas
mêmesesenfants. C’està grande peine qu’unvieuxnègre qui lui
estattaché depuisl’enfance obtientqu’il nerepousse pas toute
nourriture. Cependantil ne parle pointdesetuer ;maisà ce que
j’ai appris, ilse promène de long en large dans sesappartements,
en criant toujoursqu’il est ruiné, qu’il est ruiné, etqu’il ne mariera
pas sa pauvre fille. Mon nom aussise mêle àsesplaintes ;mais
hélas! Ce n’estpaspourl’encourager, ni pouradoucir son
désespoir. Ilse demande àtoutinstantavec quoi etcommentje
vivrai, moi que la molle éducation descolonies rendsi peupropre
àtousles rudesmétiers, les seulslucratifs. Mon pauvre etbon
père ! Commentnesait-il pasque jevivrai comme je pourrai, que
je ne manque pasde cœur, que je ne manque pasde patience. Je ne
suis véritablementen peine que de masœur.
– Nevous reste-t-il doncrien de cette habitation,une des
opulentes[sic] de l’île, hierencore ?
– Rien que laterre, qui estinutilesansbraset sansargentpour
en acheter. La maison aussi nous reste, avec notre argenterie. Mais
detoutnotre atelier,un atelierqui étaitcomposé de centnègres,
tanthommesque femmes,un atelierque mon père donnaitavec
raison pourle meilleuretle plus souple de l’île, etoùjamais,
jusqu’à ce jour, il n’yavaiteu trace d’empoisonnement! il ne nous
reste, monsieur, il ne nous reste quevingtesclaves, malades,
épouvantésetdonton ne peutplus rientirer. Etencore dans
quelquesjours, en posséderons-nous vingt? Le fléaunes’estpas
arrêté. Ilsévit toujours. À l’instantoùjevousparle, dixde ces
vingtnègrespeut-être entrentà l’hôpital pourne plusensortir, ou
pourensortirenveloppésdudrap mortuaire. Quelspectacle,
monsieur, pour un homme qui arrive d’Europe, oùilvoyaitdes villes
entières s’émouvoirau récitd’un crime pareil commis sur une
personnetoutauplus! Ici lesgens tombentpar rangs, parmasses,
comme descannes.
– Mais, monsieurde Chalençon, fitobserverle planteur,
d’ordinaire les sorciersetlesempoisonneursne procèdentpasdanscet
ordre. Ilsn’attaquentlavie desesclavesqu’en dernière extrémité.
– Aussi n’est-ce qu’aprèsavoirdévasté nosparcsetnos
étables! Vous rappelez-vous, monsieur, ces troupeauxde bœufs,
de moutons, de mulets, de chevaux, quevous voyiezdéfilerlesoir,
13

lorsque vous nous faisiez l’honneur de rester à dîner avec nous! Il
nevitplus unseul de cesanimaux. Toutestmort, monsieur. Un
matin…voici comme cela a commencé,un gardien accourt tout
éploré à la maison. Maître, dit-il à mon père dans son langage, ce
n’estpasma faute, maisj’aitrouvé, ce matin,voscinquante bœufs
couchésdansl’étable. Ils sont tousmorts. Mon père etmoi nous
descendîmesà la hâte. L’esclave nes’étaitpas trompé. Tandisque
nousconstationsce premiermalheur,survient unsecond gardien.
Celui-là étaitchargé desmoutons. Maître, dit-il, quand jesuis venu
chercher, ce matin, lesmoutonspourlesmenerpaître, ilsn’ontpas
voulu se lever. Ce n’estpasma faute, maisils sont tousmorts. O
mon Dieu!s’écria mon père, queva-t-il m’arriverencore ?À
peine achevait-il de parler, qu’untroisième esclavese présente à
lui,son chapeauet son bâton à la main, pleurantà chaudeslarmes.
Maître, dit-il, il ne fautpasenvouloiràvospauvresnègres. Ce
n’estpaseuxquisont sorciers. Ce matin, j’aitrouvétouslesmulets
renversésàterre. Ils sont tousmorts. Misérable !s’écria mon père;
la patience lui échappait. Je le calmai. Enroute, le palefreniernous
aborda, et toujoursla même nouvelle : Maître,voschevauxontété
trouvés, ce matin,raidesetfroides. Ils sont tousmorts.
Mon père ne prononçaitplus une parole. Je lui parlais, il ne me
répondaitpas. Personne de l’atelier, parbonheur, n’étaitencore
frappé. Masœuretmoi, nousespérâmesque contentsde cette
première expédition, lesauteursde nosmauxnousjugeraientassez
punisetque nousenserionsquittespourcette perte, d’ailleurs
immense,vous vousle figurez sanspeine. Notrerichesse, à nous,
n’étaitpasmoinsdansle grand nombre de nosbœufs, de nos
mulets, de nosmoutons, de noschevaux, que dansle produit
annuel de notre habitation. On nouscitaitprincipalementà cause
du riche matériel que nousmettionsenservice. Etnousn’avions
plus unseul mulet, plus unseul mouton, plus unseul bœuf, plus un
seul cheval !Dix superbeschevaux, notre orguIleil !sn’avaient
même pasépargné leschevaux.
Voici à quoi je me décidai. Je m’en ouvrisà mon père, il me fit
signe de faire ce qui me plairait, qu’il nes’en mêlaitplus. J’écrivis
donc àun deses voisins,riche habitantet son intime ami;etdans
le courantmême de la journée, jereçusassezde muletsetde bœufs
pourpouvoircontinuerles travauxde lasaison etce qui nous
restaitderécolte. Maisce n’étaitpas tout ;il fallaitpréserverces
14

nouveaux venus du sort de leurs prédécesseurs.Mon père, cédantà
mesprières, assembla l’atelier, lui parla avec effusion quoique
avec fermeté, luireprésenta quel infâme attentatc’étaitlà, combien
peumérité;qu’il étaitpersuadé que le plusgrand nombre d’entre
eux réprouvaitde pareilsexcèset voudraitbiense chargerde
veillerdésormaisà ce qu’ilsnesereproduisissentplus. Le
commandeuretdeuxnègreslesplusinfluents s’avancèrentetdirent
qu’ilsgageraient volontiersque lescoupablesn’étaientpasdans
l’atelier ;ce qui n’étaitpasexact, caren admettantque le crime eût
été commispardesétrangers, il n’estpasprobable qu’ilseussent si
bienréussi,s’ilsn’avaientétésecondéspardescomplicesà
l’intérieur. D’ailleursnousn’en étionspasà apprendre que lesnègres
detoutesleshabitations, marronsou sédentaires, nourrissententre
euxd’étroitesintelligences, aumoyen desquelleson les voitpeser
si fatalement surnous. Néanmoinsnousfeignîmesd’ajouterfoi à
cesparoles.
En attendant, je distribuai despostes. Lorsque lesoirfut venu,
je plaçai auxétablesquatre nègres,touslesquatre armésde leurs
coutelas. Je leurconfiai de plus un fusil, avec ordre de n’en faire
usage ques’il étaitnécessaire. C’étaitla guerre qu’on nousavait
déclarée, jerésolusde lasoutenir. Auxécuries, le même nombre;
le même auxparcs ;le même auxbâtiments. Etje leurannonçai
que ceservice auraitlieu, jusqu’à ce que latranquillité fût rétablie,
à moinsque l’on nesaisît, dèslespremièresnuits, quelqu’un des
coupables. Cesmesuresprises, je m’enretournai à la maison. Mon
père étaitprofondémentabattu, masœurne faisaitquese lamenter,
verserdeslarmesetcrierqu’ellevoulait s’en allerà Saint-Pierre. Je
lesconsolai de mon mieux, je fisle brave, lerassuré;maisaufond
je partageaisl’angoisse générale. Une chose dans toutcela était
vraimentépouvantable etde nature à glacerle courage le plus
bouillant, jeveuxdire le mystère de cesexécutions.Face à face
d’un danger visible etconnu, je meserais reproché de manquerde
calme. Maisiciune ombre épaisse enveloppaitl’ennemi, on
ignoraitd’où venaitl’attaque, ce qui l’avaitdéterminée, jusqu’où
elle persisterait. Etpuis, le choixdes victimes, nosadversaires
l’avaientencore;impossible dese le dissimuler. Nousn’osions
plusni mangerni boire.
La nuit vint, je ne dormispas, commevouspensezbien. Établi
devantla maison etarmé jusqu’auxdents, j’attendis. Quelle nuit,
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monsieur ! Que de belles espérances, compagnes de mon cœur, que
le départ rendait encore plus belles encore, se présentèrent à moi,
cette nuit, cette dernière nuit de ma jeunesse!Il mesemble
qu’elles se penchèrent toutes, les unesaprèslesautres,surmon
visage amaigri;qu’ellesle baisèrentcomme des sœurset,sans rien
ajouter,s’envolèrent, chacune àsontour. Du reste, desmalfaiteurs,
je n’aperçuspasl’ombre. Aujour, mon premier soin futde courir
partoutoùj’avaismisdespostes. Lesétablesétaient saineset
sauves, lesécuriesaussi, lesparcsaussi. Le lendemain nous rendait
tousles trésorsde laveille. Je meréjouissaisbien, monsieur ;mais
hélas!troptôt! L’heure d’alleraujardin avait sonné depuis
longtemps, il ne paraissaitqu’untrèspetitnombre d’esclaves.
L’économe, n’ycomprenant rien, courtauxcasesà nègres, le
commandeuravec lui. Etbientôtje les vois revenir, maisdans
quelle confusion !Cesmots, ces terriblesmots, quiretentissaient
sanscesse et sanspitié à nosoreilles,retentirentde nouveau:
Maître, ils sont tousmorts! Oui, monsieurle marquis, lesdeux
tiersde l’atelierétaientmorts. Ce qu’ilya de plus singulier, c’est
qu’indépendammentde ceuxqui furent trouvésempoisonnés, on
entrouva quis’étaientpenduseux-mêmes, de compagnie, on eût
dit, les unsà la file desautres. Ainsivont, mademoiselle, ces tristes
propriétés: la mort yengendre la mort. Une foisque la
démoralisation gagne lesnègres, c’en estfaitd’euxetdumaître.
Lesjours suivants, le fléauparut s’arrêterde fatigue. Nousne
prenionsplusaucune précaution. À quoi nousavaient-elles servi ?
Nouslaissionsallerleschoses. Le poison nesévissaitplusqu’en
détail, etcommeunvainqueur surdesennemis rompuset
dispersés. Tantôtc’était un bœuf,tantôt un mulet, le plus souvent
un nègre. Mon père était retiré chezlui. Masœuretmoi, nous
mangions toutce qu’on nousprésentait, las touslesdeuxdetant
nousdéfendre, pournousconserverà quoi ? à la misère !
Mon père cependantavaitécritaunouveaugouverneur. Le
nouveaugouverneurfit une observation parfaitementjuste à ce
sujet, c’estqu’il ne faisaitpasbon d’avoirdespropriétésdansces
pays-là, etil envoya la lettre auprocureurgénéral qui latransmit
auprocureurdu roi. Le Vauclinrelève de la juridiction
duFortRoyal. Là-dessus, le juge d’instruction prendun cheval,un greffier
etlesautres sujetsdesa compétence, etletoutdébarque à
l’habitation, la plume derrière l’oreille. Je merappellerai, lereste
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de ma vie, l’excellente bonne foi avec laquelle mon père, qui avait
toujours conservé une antipathie prononcée pour la
magistraturepacotille que nous expédiel’Europe, me dit, le jourde l’arrivée de
cesmessieurs, qu’il étaitdouxdereconnaître qu’ons’abusaitet
quetoutescesmines, pourdesminesde justice, ne lui déplaisaient
pas trop. Mon père a gardé desesprivilègesde gentilhomme etde
créole, de peupriserce qu’il appellela togeavec ironie. Bientôt
nous recueillîmesla preuve dudévouementde ceshommesdu roi.
Le premiercommença par vouloir saisirce qui nous restaitde
nègres, comme lescoupablesen naturellesuspicion, et surquile
glaive de la loi, disait-il, devaitfrapperavec le plusde chancesde
ne pas setromper. Ilrépétait sanscesse que l’action de la justice ne
pouvait s’exerceren l’air, qu’il fallaitasseoirl’accusation et
beaucoup d’aphorismesde ce genre. Moi, je luirépliquai avec la
hauteurconvenable que la justice ne devaitpointpasseràtravers
lesinnocentspourpénétrerjusqu’auxcoupables, qu’il nouslaissât
tranquillesavecson glaive de la loi. Ce procureuralorsde
déblatérer,sans respectpourmon père etmasœur, contre les
préjugésdescréoles, dontlesempoisonnements, àson gré, étaient
de dignesconséquences. D’abord il avaitessayé de douteretparlait
d’épidémie. Le docteurde l’habitation futmandé. On ouvritdeux
muletsquivenaientd’expirer. Le poison leuravaitété appliqué à
l’extérieur. Nous trouvâmesl’estomac enflammé et, de plus,
tacheté d’ulcérations. Le fond des ulcèresétaitcouvertdesang
caillé, qui leurdonnaitl’apparence gangreneuse. Lesintestins
grêlesétaient remplisde bile, mêlée àune assezgrande quantité de
mucositésexhalant une odeurfétide;le duodénum offraitdes
ulcérationsanaloguesà cellesde l’estomac. Les ridesdu rectum
étaientaltérées. Le médecin déclara que ces symptômesétaient
ceuxde l’acide arsénieux, ouplus vulgairement, de l’arsenic.
Il estinutile, monsieur, devousapprendre que latroupe
judiciairerepartitcomme elle était venue;maisnon, je metrompe,
elle nousemmena huitnègres, lesplusintelligentsetlesmeilleurs,
etlereste futassigné àcomparoir, pourdéposerdanslesformes
voulues ;je nesaisplus, envérité, quelles simagrées!
Là-dessusl’interrompant, M. de Longuefortlui ditqu’il lui
avait semblé qu’ilrecherchait sa fille, etques’il n’avaitpaschangé
desentiment, ce qui n’étaitautrefoisque desprétentions
deviendraitdesdroitsaujourd’hui;que pour sa part, il estimeraità
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honneur et à profit de lui confier ce trésor, persuadé que la pauvre
enfant retrouverait en lui tout ce qu’elle ne devait pas tarder à
perdre.
Mademoiselle de Longuefortbaissa latête envictime. Quantà
Marius, iltressaillitconvulsivementetchercha avec désespoirle
couteauqu’il ne portaitplusàsa ceinture. Il arrivaitlàune chose
qu’il n’avaitpasprévue.
À ce moment,saisi de joie, M. de Chalençonvoulut se lever,
pourcourirdanslesbrasduplanteur. Maisil nese leva pas, qu’il
retomba péniblement sur sa chaise. Il étenditlesmains, commeun
homme prisdevertige etqui cherche às’assurerduchemin oùil
marche. On eûtditque la forte émotion de ce bonheurimprévu, et
le mouvement subitqu’il avait tenté, avaientdécidé l’éruption d’un
mal qui couvaiten lui, le mêmesansdoute qui lui donnait, lorsqu’il
entra, cette pâleur, cette froideuretcetabattement. Presque aussitôt
ses yeux s’enfoncèrentdans un cercle noir,sa chairjaunit,une
sueurglacée dégoutta deson front.
Ons’empressa autourdumalade. Madame DupuisetFlora
accoururentavec des selsetdesodeurs. Mademoiselle de
Longuefortelle-même devint toutattention. Toutes troisà
l’envis’efforçaientde lesoulager. M. de Longuefortlesaidaitdeson mieuxet
demandaitaumalheureuxoùilsouffrait, maispour touteréponse,
M. de Chalençon portait sa mainsur son estomac, comme au siège
dumal. L’abattement redoublant toujoursde plusen plus, le colon
se décida à lui faire administrer unviolent vomitif;c’étaitbien,
maisc’était troptard.
Marius, pendantcetemps, était resté quelquespasen arrière,
immobile,stupéfaitdevoir tomber si à proposcelui quis’apprêtait
à lui enlever son bonheur, ouplutôt savie. Le démon! il était
presque épouvanté de cette atroce puissance qui le précédait, etqui
devinait si bien ce qu’il n’osaitpascommander.
M. de Longuefort, lui, mesuraitla galerie à pasprécipités,
comme c’était son habitude, chaque foisqu’il étaiten proie à
quelque agitation. Sesmainspendaientderrièreson dos. Quelquefoisil
lesjoignait, ensoulevantles yeuxauciel. Ilvintducôté du
mulâtre :
– Vous voyezce que c’est, j’espère. Ellesne lesauverontpas.
– Le poison.
– Oui, le poison.
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Etil continua de marcher. Enrevenantil fit signe aumulâtre de
se promeneravec lui, etilreprenait.
– Quel pays! Marius! quel pays! Vois-tucommetout s’enva
souslerégime déplorable dontla mère-patrie nousa dotés! Tels
sontlesfruitsdu travail devoschambresetdevosjournaux!
L’espritderévolte déborde. Dieuleurpardonnetoutle bien qu’ils
croientfaire ! C’esticisurtoutqu’il est vrai de dire que lesfortunes
disparaissentcomme l’ombre etque l’or s’écoule comme l’eau. Ce
jeune homme estperdu. Voilà qu’il nerépond plusauxquestions
qu’on lui adresse. Iltombe dansl’insensibilité. Madame Dupuis
cherche àréchauffer sesmainsqui froidissent, quiserontglacées
dans une heurMa pae !uvre fille! quelspectacle pour ses yeux.
Ceci, Marius,suffiraitpourme corrigerde la poudre que ces
charlatansappellentle progrès. Mourir si jeune ! Pasplusjeune au
moinsque mon fils. Mon pauvre fils!terappelles-tu? Celui-ci du
pistolet, celui-là dupoison. Quel pays! bon Dieu, quel pays! Nous
seuls, on nousépargne, parce que nous sommes vieuxetinfirmes.
EtlaFrance, la France qui nous regarde égorgeraucri devive la
liberté!
Madame Dupuispria le marquisdes’approcher. Il pritle bras
de M. de Chalençon etlerenditbientôt.
– Le pouls, dit-il à Marius, estpetit, fréquent, concentré,
irrégulier. Il n’enréchappera pas. On ne le lui a pasadministré à petite
dose. Je ne m’étonne même que d’une chose, c’estqu’il aiteule
tempsdevenirjusqu’ici etdes’entreteniraussi longtempsavec
nous. Je m’envaisfaireretirerma fille. Dans une demi-heure ce
jeune hommesera mort.
L’après-midi, en effet, mais un peuplus tard que ne l’avait
annoncé le planteur, M. de Chalençonrendit son âme à Dieu.

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