Pages inédites de critique dramatique 1874-1880

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296277335
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Pages inédites
de

critique dramatique
(U574-1880)

DU l\fJ~ME AUTEUR

LA

BRLLR

NIVERNtlJSR,roman

(lhstoil'e

([/ln

vieux

bateau

et de son équipage). lllustré. L'ÉvANG(;r,lsTR, roman. Illustré. LA l'IJOOR (Pa!Jes de la vir.), nouvelles.
FROMONT JRUNRRT RISLERAII'll!, roman. JACK, roman. Illustré. Illustré. Illustré. NUMAROUAlBSTAI'i, roman. LA l'ETlTR PAROISSE, roman. ROBERTIH!L~IONT,roman. LRS ROIS RN BXIL, roman. ROSRBT NINRTTB,roman. SAPIIO, roman. Illustré. Illustré. Illustré. SOUVBNIRS D'UN UOAIMB LRTTRRS.Illustré. I!B TARTARIN TARASCON, oman. DR r TARTARIN SUR LBS ALPRS, roman. PORT-TARASCON, oman r Tartarin). Illustré. (Denlières

Illustré.
Il1ustré.

PRB~IJ!JR VOYAGB,l'RRMIRRMRNSO:'\GR, roman. Illustré. Illustré.

Illustré.

aventures

de i' illustre

TRRNTR ANS DR PARIS. Illustré.

THÉÂTHE
L'OBSTACLE. Illustré. LA MRNTBUSR.Illustré,

en collaboration avec M. Léon

Ilennique.

ALPHONSE

DAUDET

Pages

inédites
de

critique

dramatique
(1874-1880)

LES INTROUVABLES

La collection" Les Introuvables" se propose de rééditer des ouvrages épuisés, voire inédits. d'auteurs COnllll.fou oubliés sur différentJ JujelJ lOuchant les arts, l'histoire, les sciences humaines et l'ésotérisme. Son seul sOllci est d'offrir aux amateurs des livres curieux ou originaux que les aléas de l'édition ont rendus Indisponibles.

Jean Philippe Bouilloud

1993 ISBN: 2-7384-1890-2

@ L'hmmattan,

AVANT-PROPOS

Ce livre contient unc partie de la critique dramatique faile régulièremcnt par mon pèrc au Journal olficiel die 1874 à 1880, entre sa trente-quatrième et sa quarantième année. Il fallut faire un choix: ce recueil, s'il était complet, rappellerait beaucoup de noms et de pièces tombés heureusemcnt dans l'oubli. Mon père avail eu l'intention de réunir ces articles, dont il publia quelques-uns dans les Souvenirs d'un homme de lel/res, Trente ans de Paris et Entre les frises el la rampe (ceux-là ne figurent pas ici). La mort interrompil le travail commencé par lui-même. Il y a vingt ans, ma mère pensa avec raison qu'il s'agissait d'une époque trop lointaine et trop récenLe pour que le public s'y intéressât. A présent, l'abîme de la gucrre fait paraître cc temps-là plus éloigné encore q'll'il n'est réellement: par cerlains aspects il peut redevenir actuel, grâce ,au retour inévitable des choses, et par d'autres, il est déjà curieux en tant que « Décor de la vic sous le Maréchalat».

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DE

CRITIQUE

DRAMATIQUE

Je n'ai gas à porter un jugement sur, ces pages; je crois cependant qu'en les lisant, ceux qui aiment mon père à travers son œuvre y retrouveront son gmît pour la vérité mais pour la fantaisie, pour la bonté mais pour la clairvoyance, pour une certaine norme mais pour la nouveauté, et son sens of lzlll1l011r. Ceux qui ont enlendu parler mon père ou qui auraient voulu l'entendre, pourront aussi reconnaître ou connaître sa voix. Celle voix, si je m'en souviens blen, p~rsuasive, chantante, faite pour improviser et pour extraire la po&.ie profonde de cc qui semblait en contenir le moins, COmlll'e les parfums de fleurs qu'on exlrait de la houille el dont l'odeur est plus pénétrante que celle de la vraie fleur. Lucien
1922.

DAUDET

I

GRANDES PREMIÈllES ET REPIUSES

LE CANDIDAT
pal' GUSTAVE FLAUBERT

(Th .uuV audeville, mars, Il:!j4)

I

L'auteur romancier

de la '.llOllveJle 'Pièce du 'Vaudeville est un d'un taletH incoJ1tesl<!,dont le nom appà.-

.

irait de temps en temps aux vitrines ,des libraires iet cbaque fois y f.ait sensation; un écrivain de loisir .qui :a cu le bonheur de pouvoir 'travailler toujours :Ientement, à l'écart des productions à outrance, 'oesa ViCi à faire de beaux voyages, une œuvre admirable ri complète, oÙ des étutles d1époqucs ,dis:parues ..ltcrnent avec les mœurs triviales de ce' temps, comme si l'auteur se consolait de la mesquinerie de l'ul1 avec les splendeurs 'des,autres. Or, il :advint qu'un jour undirecleur de théâtre, re'muant, intelligent, toujours à la piste du nouveau, pensa que ce nom illustre et rare serait d'unexcelrIent effet SUl' son affiche, et aussilôt le voilà tom;bant chez notre romancier: «- Vous devriez me faire .unepièce.
. cupant

- Moi '1...Une pièce... .y songez-vous '1...Que j'aiUe 'débuter à mon âge, apr,ès lavoir :tant 'travaiIIé,après Madame ]Jollary, Salammbd, l'Education senlim:en,tale... J'ai. bienaulTecho!re à fah'equ'une pièce. Je prépare un roman 'en deux volumes... Et 'vous voulez 'que j'aille 'm'exposer bénévolement aux épigr3II1mes de la 'petite presse et aux conseils de la grande,que :jevoie mon nOl11se débattre dans ides buissons ij!é'pines et des flots d'encre amère, que je fournisse, it la 'sotlisc, à l'el1V'ÎIo, J'impuissance, une occasion.;de il !m'attaquer, de dire: «Enfin, nous le tenons..... ... Non' .Jamais IJamais I... '- Ainsi, vous ;ne m'autorisez pas à annoncer 'qUe

JO

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DE

CRITIQUE

DRAIIIATlQl'E

le Vaudeville ver 1...

donnera

une comédie

de vous cet hi-

~'Gardez-vous.en

bien I...

J

Mais, le directeur parti, quand nolre romancier voulut se remettre ,au travail; celte idée de faire une pièce le troubla, le poursuivit. Malgré lui il y pensait. Les sujets se présellLaientà son esprit. 11 trouvait sans les cherc11er des mots, des effels scéniques, et la nuit, en fermant les yeux pour donnir, il voyait la rampe allumée, la salle pleine, toutes les lorgnettes de Paris braquées sur l'œuvre enclJre vague dans son esprit... Après tout, pourquoi pas 1 Cc serait peut-être charmant d'essayCl' cela .une fois... Sans doute, le théâtre est un art inférieur; mais c'est encore celui qui convient le mieux à celte cpoque pressée, surmenée, où l'on n'a même plus le temps de lire. A la scène, l'œuvre la plus considérable, étalée en quatre ou cinq actes, se parcourt tout d'un trait sans fatigue, ajoutanl l'image au texte.., Essayons du théâtre" Là-dessus, il se met à l'œuvre, choisit un bon sujet bien moderne, une saUre du suffrage universel dans ce !Qu'il a d'excessif et de désordonné, et changeant paUl' celte fois ses ]wbitudes de tl'avai! si lentes et si sûres, il écrit sa pièce d'une haleine Cil quelques jours. Mais a'ors commcncent pour lui des lracasseries de loules sortes, car le temps du lravail n'esl pas le plus pénible en ces tentalives dramaliques. Il y a ensuite les exigences de la rampe, la fantaisie du directeur, les susceptibilités des interprèles. Il faut rallongel' un rôle, raccourcir une scène, refondre des actes entiers. Un jour la répétition va bien, le lendemain elle se Iraîne. «Nous nous sommes trompés, déclare loul à coup le directeur; la pièce ,est il refaire. - Eh bien I nous la referons... ", dit railleur ,qui veut en avail' le cœur net; et qU3ln()~ il a rep1iÎis les rôles un à un, chémgé les situalions, créé de nouveaux Iypes, il se Irouve que l'ancien lexle était encore le meilleur, et ou le reprend. Ajoulez à cela la pluie de conse:ls qui lui tombent de lous câlés el qu'il se croit ob1igé d'accepter dans son inexpérience du mélier; car c'est

GRANDES

PREMIÈRES

ET

HRPRl~,ES

It

pour le théâtre

surlout

été inventé.

{lue le tot capi:a tot .~enslls a .

«La pièce serait meilleure en trois aetes. - Laissez.la plutôt en quatre. - Mais I... qnatre actes sont une mauvaise coupe... Et les négligences, les jalousies, les entêtements... Puis les demandes de billets, tout Paris qui veut voir la Première et use de ses influences multiples pour envahir la salle, les gens qu'on mécontenle, les amis vexés, et celle tentation de la dernièro heure - devant la peur du pubJie et de l'inconnu de jeter la pièce au feu et de se n~mellre au roman commencé... Enfin, quand le grand jour eo:t VClIU et que tout a élé rég'é, depuis l'éclairage jusqu'à l'ouverture des parles, le pauvrc auteur, fatigué, ahuri, assiste des coulisses au lcver du rideau et pendant trois terribles heurcs... Mais sans y prendre garde je raconte l'histoire de M. Gustave Flaubert, quand je vou1ais raconter celle de son héros, le Candidat Housselin; c'est qu'en Ire ces deux histo!Ïrq., il y a :nnc vague analogie. Depuis le jour où On lui a conseillé de se porler à la députation, Honsselin nc :dort plus, ne mange plus. La nuit, il prononce en songe dcs mals parlementaires; il se fait adresser des brochures par la postc; sa vie est changée. Il se débat au mi1ieu des intrigues locales, se commet avec des cordonniers, des rouliers, des chalTons, fait des répéli!iiJns devant des chaises aJignées, harangue des fauteuils et dans la déroute de ses jntérêts politiques, fLlit par sacrifier . sa fille à son ambition. Il la prol11d it Onésime de Bouvigny dont le nom peut le servijr, à 'Murel {l'ui soutieut sa candidature, et la reprend à IceJui-ci {Iu'aime la jeune fille pour l'engager à BOlIVigny qu'rl!e n'aimera jamab. Pendant ce temps, le pelit Duprat, un journaliste de Paris égaré en province, courtise Mme Housselin, dont Je mari, complaisant sails Je savoir, l'allire chez lui, toujours pour la candidature. Inrortuné HousseIin! Il doit se défendre ('"nlre les intrigucs de Gruchet, son concurrent, achcler lout cc qu'on veut lui

-

Si on mellaH

de

la musique

?..

»

-

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lJE

CRITIQUE

DUAMA TIQUE

vendre... Pendant ~1uatre actes, il est l' homme public, calomnié, vilipendé, foulé aux pieds., comme une

place du marché

j

il est celui chez qui l'on entre

par toutes les portes, pour quête.', pour mendier, si bien {Iu'aU moment décisif de sa destinée il ne lui reste pas même un ;sou pour acheter peut-être une chance de plus en faisant l'aumône au joueur de vielle qui le poursuit de ses lamentaiions... Mon paune Housselin, :<fu'alliez-vous faire dans ceUe galère 7... Le Candidat est supérieurement joué, surtout par les hommes. Saint-Germain détaille le rôle ùe l'usurier Gruchct d'une façoll remarqlUable. Sa malice est naturelle et sa rouerie bien paysanne, finaudement maladroiLe j d'ailleurs, le cal'aclère étdt merveilleusement indiqué par quelques-uns de ces 1IIols puissants en dessous, profonds sans cn avoir rail', camille j'auteUl' de il/a dame Bovary sail les trouver. Delannoy, qui jouait le Candidat, a porté vaillamment le principal personnage el le litre de la pièce. Quant aux rôles secondaires qui composent peut-être la partie la plus rcmarquable de l'œuvre, ils .5ont très convcnablement tenus. Mais où M. Tr[,jll a-t-il VILque les journalistes de ,province aient celle pl~ys:onomie fatale de faits divers? En sOlJlme, la p:èce est bien montée salif la figuraEon qUI n'est pas assez nombreuse et donne. peu l'impression d'une balaille élec!Ol'ale en ce temps ùe suffrage universel. L'action semb:e plutôt se passer

à l'époque du

«

Le dépl/lé d'ArcÎs l'auleur '? A-t.il voulu continuer ou au conlraire nous donner le tableau neuf et vivant d'une élection contemporaine, avec son atmosphère et ses passions de foule, ces fièvres perni.deuses, ces. miasmes qui montent des masses violemment remuées? Dans le premiet' cas, M. Flaubert a pleinement réussi; dans le second, Le Canrlidal est encore à faire.

cells ", vers 1840. Etait-ce l'idée de

LE SPHYNX
par (Théâtre OCTAVE FEUILLET français, mars 18,1,)

Le rideau se lève sur une setTe où des pIantes rares étendent leurs branches, grandies trop vit(~ à sa chaleUl' faclice. C'est bien le cadre qu'il faut fi l'héroïne de la pièce, mIe belle ennuyée comme celte pauvre Desclée savait si bien les faire et que son existence surmenée, dans une atmosphère de luxe et d'ennui, a rendue semblable aux plantes qui l'entourent, plus ou moins artificielles et vénéneuses. Mme de Chelles, pendant que son Inari croise dans les 111ers de Chine, supporte son demi-veuvage en l'égayant de dislradions c0'luettes et de plaisirs, Elle rame, nage, monte ~I cheval, s'amuse aussi à mille extravagances, dOlllle Ù ses admirateurs des rendez-vous oÙ elle nc va pas, mais, au milieu de ses folies, garde encore quelcrlC retenlle à cause de l'amiral comte de Chelles, son beau-père, qUI vit à côté d'elle et serait terrible pour quiconque manquerait à l'honHeur de son 110m. D'ajJ]eurs l'amiral peut dormit, tranquille. Ni le langage affadi et sot d'Arthur Lajal'Clie,ce .'lol/din ridicule qu'oll a Vu pal"toul, ni les ait's pcnchés, les cheveux Cil saule pleut'cur du musicien Ulric, une romance sans paroles, ni mème les altitudes à la fois byroniennes et machiavéliques de cet étrange lord Asllcy n'ont eu le don de la charmer. Elle s'amuse d'eux tous, sans cependant les désespérer tout à fait, et c'est ce qui sc.'mdalise le plus M. de Savigny, un ancien aide de camp de son beau-père, qu'elle a marié avec son amie Berthe, la compagne de son enfance, sa sœur d'adoption.

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DRAMA TIQUE

Voisin de château avec les Chelles, J\I;, de Savigny redoute pour sa jeune femme le conlact de ceUe coquetle tourmentée; il déelare que le séjour à la campagne est impossible dans un pareil vcisinage. Il faut partir, s'éloigner, prendre un prétexte de santé, de baills ,demel', - «Mais, mail ami, dil Mme de Savigny, quel affront nous allons faire à ma pauvre Blanche. Elle qui m'aime tant, qui n'a que moi dans Ja"i1) I... - Oh I oui, je Il':li que loi, s'écrie Mme de CheJle.s: à la nouyeJle de ce départ précipité... Et si lu l'en vas, je suis perdue... Non I c'esl impossible que lu paI'tes. Il [aul que j'aie une explication avec' Lon mari.. .Et vuilà nolre sphynx qui eommenceit ,jeter sesélljgmes à la lêle de celui qu'il a depuis longlemps envie de dévorer; -« Qui vous dit, monsienr,que ceUe vie dissipée oÙ je m'agitcpour m'étourdir, ne cache pas (lue1que grand chagrin inavoué, un désespoir immense ?...» M, de Sadgny sourit d'un air incr,édnle. - «Vous ne me cro,Yc7,: pas. Eh hien I Jisez ces leUres que celui à qui. elles étaient dcsLinées n'a jamais reçues. Vous aurez mon secret. J~e jeune Imoraliste a heau .se refuser à ce rôle de confident qui le lrouble el le compromet, Mme Ue Chelles .vient à hout de ses résislances, et la toile se baisse au moment oÙ Savigny, après un combat inuliJe et court, fruilleUe fièvreusement la correspondance amoureuse qui lui livre le .secret du Sphynx. Le soil', il y a un grand bal au château. Berthe de &1vigny, hien que fia toilelte soil merveilleusemenl jolie, un fouillis de dentelles .et de soies mais qui l'entoure d'un nuage' blond, s'est réfugiée dans un pelit hom:loil' oÙ l'on ne danse pas, po LU' y rêver,:l son aise cts'inquiéler des façons bizarres de sOlllllari depuis sa conversation avec ,Blanche. Aidée de eeUe intldHion qui à cerlains 'moments fait de toute femme «une voyanle», elle pressent nn malheur proçhain dans sa vie; et son mari, à qui dans une seène clwrInante e!le contie Ees inquiétudes jàlouses, décide - POUI' la rassurer et peul-être aussi se pour ]a mer rassnrcl' lui-méme - qu'ils partiront le lendemain, En ,aUendanl, puisque la HUÏl est belle,

.

GnANDES

PREMII3nE'S

ET

nEI'II1SES

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le clair de lune Inagriifique, ils s'en retourneront chez eux. à pied par le parc ; une vraie partie d'amoureux. Mais pendant qu'il s'en va 'rellvoyerhl voiture, Blanche, qui a vu d'une porte vitrée 'ceUe jolie scène conjugale, apparaît tout à coup devant son amie: - « Tu cs jalouse de moi; tu cruis que je veux Le prendre ton Inari... Eh bien, cache-toi là. Tu vas savoir {Jui j'aime et quels sont mes projets. . Lord Astley, .appelé par clIc, f[lit SOil entrée, Loujours flegmatique et faLal, tenue COrI'eele et Cl'rveau désor. donné. Bfanche l'accueille de son air le plus provo. quant. Elle sait ce qu'i! veut, ce qu'i! désire, l'emmener en Ecosse, 'là-bas, dans un châLMu perdu au bord des Jaes...Soit ! eUe est décidée; et s'il \"eut l'attendre celte ndt au rond-point du Vietlx-Chêne, elle y sera, prête àparliro. - «Oh! lu ne feras 'pas cela, . dit Bel'lhe Loute pâle de ce qu'elle vient d'entendre... Si, clIc le fera... Elle est implacable. 'Lord Astley a sa parole, Blanche de Chelles pariira.~ Es-Lu encore jalouse? . demande~t-e.l!e à son '3mie. Minuit. Un parc merveilleux, tel que M.Feliillet nous en, a r.écrit dans tous ses romans, un parc avec . des r.:uines, un ,éfang, et ces profondeurs vel'tes fbaignées de rosée et de lune, où se promènent ses héroïnes, .Tu:ia de Tréeœm', Sibylle, la' petite comtesse oÙ la Mm'guerite du JelIne homme palIvre... M. de Savigny et lia femme s'en vont à peUts pas, -.laissant la tête. Berthe est trisIc, pleine de remords. seco\~ée ~ux caprices <I.e celle tCl'rible Blanche de CheIJes qui se joue de tous les tourmenL<; d'amour ou d'amiLié. Triomphant de sa 'jalousie 'pour la 'se'conde fois, elle supplie 'son mari 'dinlervenirencoTe et d'empêcher celte folle de sc perdre 'à 'jamais. EIJe va passer là, dans cette allée; il 'faut qu'il l'attende, qu'il la retienne à tout prix. Savigny y consent jet à peine sa femme 'est-elle partie, qu'il voit paraître entre les arbres une silhouette tremblante de coupable et de fugitive: «- Où allez-vous "'t'Me perdre I . répond la malheureuse. Alors 'Savigny 'se 'met si bien cn travers de sa roule, il lui parle avec tant de fougue,d'empol.lement, d'éloquence, qu'elle finit par tomber dans ses bras en poussant

J(i

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DE

CR,tTIQUE

DnAAIATIQI:E

un cri de triomphe: c Tu m'aimes donc I... t Et c'était vrai... Mais on entend un frém!ssemcnt dans le feuillage. Ils se séparent. Mme de Chelles, renon'çant à son voyage en Ecosse, rentre chez elle; et Savigny, encore ému et frémissant, se lrouve en présence de sa femIJ1lc q'ui a tout vu, lout entendu, ma.ls qui a le courage et la fierté de n'en rien <IiI'e. La scènc du ,parc a eu encore un autre témoin: c'est lord Astley, qui vienl au commenccment du quatdème acte faire ses adieux à la pauvre Berlhe de Savigny et lui dire respectueusemenl combien il plaint el il estime une infortune aussi noblement, porlée que la liienne. Celle ,infernale !\Ime de Chelles les a trompés tous les deux; d'ailleurs, elle est capable de tout, et lord Astley, en parlant, recommande à Mme de Savigny de bien prendre garde. Si un jour celle femme devenait veuve, elle irait jusqu'au crime pour se débarrasser d'une rivale I...: Sur cet adieu sinistre, Berlhe reste /pensive, puis reprend son masque d'indifférence, sa triste .vie d'épouse, d'abmJdonnée. Les coupables renll'enl d'll1JC promenade ,à cheval. Elle les accueille, leur sourit, feignant de ne pas voir l'aduIlèrc qui rôdc autour d'elle; et le drame est plus terrible encore à cause de la polilesse mondaine, du milieu raffiné. Un coup de foudre éclate dans ce calme menteur. - . On m'a pris vos IeUres, dit loul bas Savigny à !\Ime de Chelles. - Qui? Berthe, sans doute... reslez avec elle, interrogez-IfI,

-

lâchez de savoir ce qu'elle en veut faire.

»

Et voici

la scène eapilaIe de l'œuvre, celle del'11ière scène entre les deux femmes restées seules en présence. D'abord eIles échangent quelques p~roIes banales: mais Berthe ne sait pas mentir longlemps, quoiqu'elle se soit vanlée d'êlre capable, eIle \lussi, de. toules les ruses, de taules les violences, de devenir lionne au besoin si on louchait à son lllari ou à ses enfants. - « Tu veux savoir si j'ai tes Ieltl'es... eh hien, oui I je les ai prises; elIes sont là, et je vais tout. de suile les dOl1l1et: à ton beau-père si tu refuses de partir, de t'en aIlet" bien loin, car il faul que lu l'en ailles... . l'lIme de Savigny veut bien pet'dre son bonheur, mrlis lJOn sa dignité de mère et

GRANDES

PRElIUÈRES

ET

REPR!,1mS

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d'épouse et elle le dit superbement à sa rivale, dans ce duel fail de regards et de paroles entre la passion permi:>e et libre et l'adullère farouche. Malgré tout, Blanche refuse de parUr. Et pendant que l'épouse menaçante, prêle à la dénoncer, s'avance vers la porte, les leth'C.s à la main, elle relire de son doigt une bague à têle de sphynx dans laquelle est enfermé un poison violent. - «Va me livrer, va I» Mais Berthe a trop présumé de ses Corces. Elle est incapable d'lme pareille inCamie; et jetant les lettres aux pieds de Blanche, clIc s'affaisse sur un divan, suffoquée par l'effort qu'elle vient de faire. Elle étoufCe, elle appelle: «A boire I à boire I» Mme de Chelles, qui ,a jeté dans un verre d'eau le poison de sa bague est prise d'une affreuse tentalbn. Lord Astley avait donc raison I... Mais tout à eoup elle se précipite vers son ,amie, l'étreint, l'embrasse comme pour lui demander pardon de la démence de sa pensée, puis rapidement revient 'vers la table, boit loul le contenu d'Uverre et meurt. «Trisic flamme, éleins-loi I» com'me disaiL RuyBias le romantique.

-

Voi'à la nouvelle pièce que M. Octave Feuillet a fail jouer lundi dernier au Théâh'e-Françai> el qui a pleinemcnt réussi, hâlons-nous de le dire, malgré quelques faiblesses de l'auleur el l'insuffisance de sa principale inlerpr,ète. Il y aidanis le Sphynx les qualilés ordinaires de cet esprit délicat el nerveux qui sail l!"Ouver des ,accents de passion et de vigueUl', comme dans Montjcie, Dalila, M. de Camors, parmi les subtilités mondaines ,et les recherches du lzig'/I-li{e. Pcut-être le langage de M. Octave Feuillet, très soigné cOlllmc d'habitude, n'était-il pas assez légèrement parisien el moderne pOlir une héroine (lui rcsscm'l)]e à ,celles de MM. Dumas ou MeilhacHalévy; mais chaque fois qu'il rencontre un sentiment droil et vrai l'accenl jusle lui arrive en même temps, el Hcn résulle pour son œuvre une impression toujours saine. Par 'IIll procédé qui llii est habiluel et lui a souvenl réussi, .M. Octave Feuillet a tiré sa pièce de son dernier roman: JlIlb. de Tré-

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RAGES

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- DE

CRITIQUE

DI\A~[ATJQUE

cœur, oÙ le drame. était encore plus terrible, plus accentué; car, .si nous nous le rappelons -bien, l'a.,. moUl~ coupaùle ex.istait entre le beau-frère el la hellc-sœm. Malgré la. noiroeur du sujet, cela était détaillé, amcné .avec beaucoup de délicatesse. Dans le livl'c, l'alrlcw" a le- temps el l'espace qu'il 'vcul, et les sHuations sont liées cuIre elles par des pages explicalives. C'esl un peu ce quil11anqne au Sflll'Un:r. L'adion se précipile, - ce qui esl sails doute une grande qnalilé au théâlre, - mais ccrlaines nuances, le caractère de M. de Savigny, ses relations anlérieures avec Mme de Chelles ne sont pas suffisamo ment exp1iquées. Quant au dénouement, le saut do Leucade, qui termine le roman de Julia de Tréoœur, ce bond que le .cheval ct l'amazone fonl du: haut d'une falaise
dans la mer, était préférable

-

selon

nous

-

it ,ce

noir poison romantique bourgeoisement délayé dans un verre - d'ean sucrée, et sill'Ioul aux contors;ons épouvanlablcs dont l'aClrke accclllue son empoisonnement. Oui, si celle jewle amazone, sortant tont à coup du tabll'au de M. Carolus Duran, s'élait précipitée parmi des vagues de gaze vel'te, nous aurions moins sourfcrt q\l'.à. la voil' se débaltl'e en celte horrible mort avec des g'2sles de folle et de maniaque. La sane, le premier soÜ', élait opprimée autant qu'elle, el quand MUe Sarah Bernhardt a mis un voEe sur ce pauvre visage humain si honiblement conyu)sé, on avail. envie de lui cri~r: «Plus vile! plu~ vile... Cachez-nous celle illuli:e el cruelle agoni'è, que nous ne perdions pa~ l'impres~iün de 13 belle scène que nous venons. d'enteadre I» L'auteur l'avait bien compris en ajoulanl ce voile, mais - il faul qu'il arrive plus lôt. Le succès a élé complel en dé1ïnilive, bien que l'aclrice chargée de représenler l\ime de Chelles manque un peu de l'ampleur nécessaire à un pare;,l' rôle. Toute la parlie légère, spirituelle, brillante a été bien enlevée. Mlle Croizelle croque Irès joliment son rai~iu, son poisQn aussi; mais, s'il y avait. cu pour rendre les agitations, de celte petite âme ardenle et foUe de véritables. cris, de désespoir et:

GRANDES

PHEmÈnES

ET

REPRISES

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de p3ssioll, le succès eût élé encore plus grand, En revanche, Mlle Sarah Bernhardt a été excellente, et de son rôle de second plan elle a fail une création de premier ordre. Elle est touchante, exquise. aUendr:ssante. Elle délaille les côtés fhs du rôle d'Lille voix douce et grave en même temps, où l'on sent des profondeurs, de la :place pour toutes les révolLes de sa dignité et de son amonr blessé, M. Febvre, qui joue avec ta:ent le personnage fatal de lord Asllcy, j'allais dire lord Huthven, nous a semblé cependant exagérer la distinction et le flegme con \'cnLionnel des hreis au théütre, Ce sont des lenleurs de diction, des saluts inlerminables. Cc lord Aslley officie posiiivc1llcut dans le 1110nde ; et le pauvre SphYllX se serait bien ennuyé en tête-à"têle avec lui dans son château d'Ecosse. Si l\I. Febvre a l'air trop fatal, trop vampire à cravate blanche, M. Maubant a un aspect bien débonnaire. Comment! C'est là cet amiral Jarouchcqui telTiJÏe sa, beUe-fille, qui a manqué tucr sa femme, dont on parle toujours comme s'il avait WI revolver aLJué d3n8 chaque poche! Nous convenons que dans la. vic ces con. trastes se rencontrent; mais le tilél1fre' n'esl pas' la vie. C'est même tout le contralre, Quant it l\L Delaunay, il est là, commc toujours, le 'merveilleux comé,dien ({lIe nous connaissons. Quoiquc le rôle soit un' peu étriqué, déclama.toire p3r endroits, et ne le serve' pas très bien, il a. eu des moments adorables, entre autres la scène où M. de Savigny rassure la jalousie inquiète de sa femme. Dans les rôles secondaires, M. Coquelh c3deL a été. tout à fait comiqu.e, en musicien sentimental. C'èst une vraie harpe éoli~nne. Le venti de laJ nuit semble' vibrer d3n5 ses. cheveux comme dans dtJS cordes tendues. A la place' de lord AsLley, nOlLS l'emporte-. rions en Ecosst", et nOlls l'installerions, au fond de, notre parc, tau!. en haut de quelque ruine, au milieU! d'un de ces verts. paysages romantiques comme il y ena dans les romans de Waller Scott et d'Octave Feuillet.

LE COUSIN
d'après pat' le roman M. 'A. DE

PONS
de Balzac LAUNAY

(Théàlre

Cluny, II.vril 18?4)

Ce n'est pas la première fois que l'on ess~ye de porter à la scène les chefs-d'œuvre de Balzac. Depuis vingt ans, que de situations les auteurs dramatiques lui ont prises, que de types démarqués en toute sécurité par 'Une sorte de contrebande, autori. sée, on ne sail pÔurquoi, dans nos mœm's liltéralres, et qui s'appuie toujoms SUI' l'exemple de Molière dévalisant ce pauvre Cyrano !... En dehors de ces adaptations partielles et clandestines, ri! y en a eu d'autres, failes ouvertement, avec l'aulorisation de l'auleur ou de ses héritiers. Eugénie Grandct, un des trioniphes de Bouffé, Les Paysans, où Paulin Ménier fit une de ses premières et de ses meilleure::: créations, Le Lys dans la vallée, La Cousine Belle, La Peau de chagrin ani .été joués successivement avec plus ou moins de Isuccès ; mais à ceUe époque l'œuvre de Balzac était moins populaire, moins univcrsellement conuue, et la lâche des arrangeurs, par conséquent, plus facile qu'aujourd'hui. Aussi, tout en réserV.ant mon sel1lÏmenl personIlCll à l'Iéganl de ces transfol'1naliolls, j'allais dire de ces mutilations imposées à line œuvre aussi défin;live que Le COllsin Pons, je dois convenir que M. Alphonse de Launay s'est ]1abilemenl tiré d'une enlreprise délicate. Avanl lout, il faut lui savaiI' gré d'avoir laissé à tous les personnages' le nom, l'allurc, le caraclère sous lesquels nous les connaissions déjà. D'ailleurs, commenl ~urait-il pu en être a,ulrement? Tous les acLeurs de la Comédie hu-

GlL\NDES

PIŒ1\IÜmES

ET

HEP1\1$E:;

~J

marne sont devenus typi~Iues! si bien qu'à l'heurc qu'il est, un brocanteur s'appelle un Rémonencq, intelligiblement pour tout le monde. Au point de vue drama1i:rue, M. de Launay a su, aussi éviLer un autre écueil, en reléguant au second plan tout le côté «collectionneur », qui tient tant (le place daas le livre... Et à cc propos, iI.y fi une remarrplc hien singuliè.roà faire. On a beaucoup reproché il Balzac sa folie. de collecLiolls, ses galeries fantasliques chiffrées à des prix exorbitants. Cela. sembl:1il une des manics de sa nature visionnaire. Eh bicn, l'autre soir, il Cluny, en éoolltallt HéJ110nencq et le vieux Magus, eslimet" la galerie du cousiu Pons à près de deux millions, personne ne souriaiL. Cela paraissait tout. naturel, maintenadL que le brocantage el le trafic des tableaux sont les pass~olls à ]a mode. Balzac les avait devinées, ces pass:ons, et peut-être même. il les a créées, car: la société s'hspire bi~n plus du roman, que le roman, ne s'inspire d'elle. C'est si vrai (lue le monde parisien de Balzac, à l'époque où il a commencé il le décrire, n'était p~ut-être qu'uue chimère, le rêve d'un homme de génie. Depub, on a vécu ces persollnalités rOJ\Jflnesqu2s. Les mœurs, les caractères, les théories ont puisé dans ceUe œuvre inépuisable; et it est curieux: de peaser </1t'ulle partie du Paris 1ll0ndaLl que nous avons maintenant, nous. est. venu de cello peLite chambre de la rue de la Cerisaie olt Balzac se cloîtrail it 60S débuts,. bicn loin de ce grand ]]londe, de. ce tourbillon parLien, où su fantaisie se pt'Omenail seule avec des hvcnliolls de. poète' el des éblouissements de pi'Ovincial. Pour en revenir à ln :pièce de Chmy,. Cauteur [1.elL le bon esprit de laisser le brie-it-brae un peu dans, l'ombre, et de faire tourner l'aclbll autour de cc. drame des Cibot, des llémonen.cqj des Fraisier, toutes ces laideurs parLiellllcs-, ces avLlités q:ui guottent le!> dchc.%es dit coush.. L'action ainsi pouss6e au noir" au trivial, y perd en. dislihction,. en tenue;, mais l'intérêt dramali~lue y, gagne. Un léger changement. apporté aU COlll"S dù. roman. mêle lilt élément sympathique à toutes. ceS intrigues. La pe.tHe Oiga" l ,ell-

:l:l

rAGES

INÉDITES

DE

CRITIQUE

DRAMATIQl'E

fant de Topinm'd, qui a ciüq ou six ans daus le livre, est devcnua à ~,a sCiène une grande jeune fille dont Brunner, après avail' refusé la main dc Cécile de Mm'ville, fait sa femme au dernier actc. La pièce se termine par la mort de Pans comme le roman; el le cinquième acte, très court, est un simple épilogue oÙ chacun recueille le prix de ses actions. Hémonencq et la Cibot sont prrêtés, prévenus d'assassinat, Fraisier chassé par les Marvi!lc. Enfin Schmucke hérite de lion vi2H ,ami, tandis que Balzac, continuant jusqu'au bout la cruauté de son éLude, faisait revenir toule la forlune du marlYI' à ceux 'qui l'ava:ent persécuté. Mais le théâtrc cxigc, pour la satisfaction du speclatcur ct la tranquillilé de son sommeil, une fin ,autant que possible consolanle, même aux dépens de la logique. M. Charly a rendu avec beaucoup d'intelligence et de talent la physionomi:~ touchanle ùu cousiu POIlS, ,Dans les passages dramaliques surloul, la salle l'a véritablement acclamé. Une scule critique, à l'endroit de son costumc: dans le' roman, qui se passe vers 1840, le cousin Pons retarde de quarante ans sur son époque, en gardant les modes du Directoire; mais il ne fallait pas les lui conseevel" en 1874, parmi' dcs ajustements aussi compl,èlement l1lodeenes. Le gilet à cœue de Popinot, la mise correcte de Brunner, les eobes des dames de Marville font ecssemblel" la redingote bleue el la culolte omnge du vieux cousin à 'line masc.aeade bien plus qu'à un aecouteement démodé. M. Gay s'est bien grimé cn Hémoncncq; Feaisicr est suffisamment sinislre salis ses luneltes bleues. Mme Bovcey, tout en ne répondant pas teès bien au type de l'ancicnnc belle écaillèec créé pal' Balzac, a composé avec talent une Mme Cibol pleine d'enlrain et de malice triviale. Seulement, pouequoi ceUe incxpérienoe à manice son balai'? Cela fait partie de sa profession pourtant ;. et il n'y a :pas de peWs détails paUl' les grands comédiens. Imaginez Frédéric Lemaitrc d:ms un rôle de partiel'. Ri~n qu'à la façon dont il lancera
SOil

coup dc balai, 011 devinera son méticr
aux actrices chargées

sans

qu'il le dise. Quant

de repré-

GRANDES

PREMIÈRES

ET

REPRISES

~3

senter mesdames de Marvi!le et leurs amies, nous leur reprocherons un manque complet de naturel. Leur voix, leur façon de parler, de marcher, de se lever, de s'asseoir, tout choque comme des noles fausses. Vraimenl, certains comédiens se fonl de la société parisienne, où les hasards des rôles les placent parfois, une idé~ bienparliculi,ère. Il devra!l y avoir au Conservatoire une classe spéciale où l'on apprendr,ait à êlre du monde, et non pas à officier en meHanl des temps enlre chaque mot, des .plongeons entre chaque salut. L'afféterie n'est pas la distinction, il n'est pas besoin de prendre le ton des reines de féerie püur offrir un siège à un vis:teur ou pour vanter le mari 'qIUel'on donne à sa fille. En somme, telle qu'elle est construite et interprétée, la pièce de M: de Launay a réussi, bien. qu'à notre .avis la scène de Chmy et toutes les scènes du monde soient un peu étroilcs pour qu'on puisse y jouer la Comédie lwmr:Îlle.

2

,L'r\:~n
pat'

'DES

;PI~1\lMES
D VillAS fils IR;4)

,hEXA!ŒRE

'(Théàh'e

du Gymnl1ec,ntai

'AL [Alexandre Dumas nous a ;donné celle ;scmail!fe une 'nouvelle édition, revue, corrigée doxpnrgéc ;(11' l',tmi 'd'C:;Femmcs,joué il ;y n dix ans fi cc même tbéâlre du Gymnase 6Ù ml vic..1l de le reprendr,e, C"cst l'avant'age' du' lalenl 'dc relldn~ ccsexhumatiolJ~ possibles. Ilfaùt ;'qu'une œuvre .ait une véritable vaJeur, que'le style, le ,style qui embaume ,et ,oonservc, l'ait gardée jeune sous ses mille bandelelles paUl' qu'elle pnisse reparaîlre devant le public sans parler une dale au coin de ses phrases ou de ses situalions. Celle-ci, au boul de dix ans, .a paru aussi vivante qu'au pl'emier jour, et c'est le plus gr!lnd éloge qu'on en puisse faÏ1'e, Celui que M. Dumas appelle l'ami des femmes est uu homme q'ui a passé la trentaine, riche, intelligent, n'ayant rien à faire ou croyant n'avoiI' rien à fairè dans la vie. l'OUI' se distraire ,. il s'est mis à étudier les femmes 'comme on étudie ..Jes coléoptères ou les minéraux. Hespeclant celles qui se respectent, profi!:l11t dc celles qui ne sc (rcspectent pas,' Le malheUl' de ce jeunc homme, 'et ce qui l'égare parfois dans ses études féminines, c'est q11ql Il fait ses :elasses élémenlaires dans, un monde interlope, qu'il n'a jamais connu d'honnêles femmes, et qu'il se sert de la 'même ceinlure dorée pour leur prendre mesure à toutes, I~ a pour leur parler un ton uniformément insolent et rameur, et se fail de SOIl esprit Ull moyen de fascination, comme les Anlony s'en faisaient Ull de leurs dédamalions passionnées, Celte pose, car ce

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n'est que cela, lui réussit dans le monde où le place M. Dumas, monde toujours un peu déclassé, où plus ICI paradoxes sont hardis, mieux ils sont reçus. M. de Ryons est bavard, sccptiquc, infinimcnt spirituel, un vrai ncvcu de Desgenais, le I~esgenais de la Confess;on d'lin en/ant du .~iêcle, que Musset nous a si cruellement dépeint: « Sec comme une piert'e ponce, et connaissant la vie.. Seulement c.equi fait la supériorité de Desgenais, c'est qu'il a pleuré dans son tcmps et que son épouvantable il'Onie n'est que. la cuirasse de sa douleur. M. de n.yons n'a pas souffert, lu~; il ,n'a jamaispl~uré. C'esL un baIl gros garçon, très. fin, Lrès discret, très sOl' de lui, 'et si Desgcnais fut le don .Juan du sceplicisme, lui n'en sera jamais que le Lovelace. . Encore ce Lovelace a-t-il :des défaillances, comme tous les !gens ~ criterium', à théories. Ainsi, quand Mme de Simerose s'offrira ,it lui, dans une de ces minutes d'égarement et de désespoir dont il se vante d'êlre si habile à profiler, nous le verrons se détourner, se refusel' à son étreinte, et finalement rendre la dame à son mari. Ce qui a bien dil faire rire l'oncle Desgcnais, lequel prétend. qu'une femme pardonne touL, exceplé qu'on pc veuille pas. d'elle.. Elle est pOUl'Lant bien channanLe celte Jane de S:merose, mariée sans l'être, séparée de SOilmari sans savoir seulement ce q'Ue c'cst qu'un mari. Elle a épousé un homme que M. Dwnas nous présente dans sa pièce comme un homme distingué, bien élevé, et qu'il dépeint dans sa préface avec les couleurs les plus crues, les plus monstrueuses. En somme, il y a là une histoire d'alcôve conjugale, dans laquelle nous n'entrerons pas. Il nOllS suffit de savoir que Jane de Simcrose cache ulle petitd âme de fillette sous sa libre allure de femme mariée, et que la curiosité, tous les ennuis d'une situation fausse vont la livrer à' un certain gentilhomme jurassien, M. de Montègre, personnage il pass~,()ns, explosible et dangereux comme une poudrière,quand to:uL à coup M. de Ryans se présente inopinément dans sa vie. Elle ne l'aime pas, elle le connaît à peine, cc M. de Ryans j n'importe I Il arrive à lui faire

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JN~DJTm;

D~ ,CRJ.TI,Q.UE

D:nA:MATIQUE

,avouer tous 'seS .se.arcts, secrets de femme .rév.élés .avec une candeur ,de jeune rille, .(tonfidences 'sca.breuscs que seul M. D.umas a 'le droilde .faire ,dire à .s~s 'héroïnes, ,grâce à .unlangage trop: abstrait .pour .m'e inconvena.n~, .grâce aussi à cette sécheresse, à celle .anatomie de ,l'idée, qui ôte.aux choses leur sav,curct ipelmet .de ,tout ,débiter ,devant le public, 'Bref, l'IL de Ryons 'confesse .Jane deSimerose"et.à cela it na. pas grand ,mérite,aUendu que c:est une ,jeune .fille \excessivement ,naïve, et ,ne sachant rien, den de l'exislence. ' Aussi quand ce slltaniq'lleami des femmcs .la t'egal'de pleul'cr sur le canapé oll ,elle se tord comme .une patiente sur illl fauteuil de dentiste, quand il s~al11'u:seà );ui arracher, avec de~ questions .tranchantes Rt froides conllnel'arÏGr d'.un instrument, ses confide voir en face dences de' mén;jgG, on souhaiterait de l'qpératcur line gaillarde, une vraie .femme capable .de lui tcnÎl'lêlej car cell'était vraiment ;pas .la peine de se ,vanter de ,tant de .rouerie, .de .tant ,d'adl~esse, ,pour triompher de eette .innocente qui ,n'cs.s~ye même ;pas de se défendre. Enfin, la voilà .matée, .mnvainGUe, ,M. ,de J~yons .lui :fait vQir .clairement qu'elle n',a jamais ,aimé .qu'un.homme ou monde, .~on mari, et qu'elle ,n~a fIu'ulle .chose à faire, se rJ)'!.mcUrc avec lui. ,Bravo, M, l'ami ,des femmes,! :Voici une bonne action qui vouscornptera. auprès .des ,honnêtes gens,; -et vous êtes décidément .moins .diabolique que vos sentences, .vos airs :entendus ei: ironiques lIvaient .d'abord voulu nous le faire croire. Autonrde ce .drame féminiq, qui est .le nqyau .de la ,pièce, la comédie .de l'amour se. jOlie entre les .autres personnages ép~odiqucs et ,les .anime tous, .d~puis la petite Balbine, :éprise de labelle barbe ..de AL ,de Challtrill,. jùsqu'lI ce ménage à trcis des .Le.verdet,oùrancicnne, passion devenueunc habitude, ,puis ,un snpptke journaliel,", n~a .laissé apr,ès elle ni dr.ame ni remords, rien que des .tracasseries comme œl :y..el1;,a:da.ns .les vieux ménages où l'on. ne ,s'estime plus sans s'être jamais aimés. La figure .deM. Leve11'det est amusante bien ..qti'un peunidiclll.e, Mais ,gueIle jolie plly<>iollomie, ,cette Mlle Hackendod (avec

.

GRAKI>ES

PREMtEn~S

ET

REPJUSE5

::0..1

.1reS:allurcs indépendantes, son .envie:de sauter toutes les barrières parce qu~ellese sent écuyère .hahil~, .et son parler frauc 'que .t'ac;cent .étrangel' .gardedes .sous-entendus .et desbégueulismes mondains. ,Elle aime M. :de Hyonspar.ee que 'Cc'est le seul ,homme de sa société qui ne l'ait pas encore demandée :en mariage.. Quelle phdllte touchante sort de la bouche de ceUe pauvre enfant gâtée, poupée fastueuse et :dotée richement, à qui pal' hasard il a poussé une âme et qui sc faligue d'être' en étalage avec un chiffre dans :les dentelles .de sa jupe, un chiffre qui attire toutes les cupidités et .repousse .les sympathies véritables. ,J,amais M. Dumas n:a mis. autant d'esprit réel dans aUCUne de ses pièces. Tous ces c.araetères sont ,pris surIe vif, identiques ;jusqu'au bout, trahis ,par des mots, rappelés à chaque;inst~t.à la vérité,de leurs rôles.par leUl' moindreparticipalion au drame. Avec cela, le style est toujours .concis,Uttéraire, .les ,phrases :finies, solidement bouclées et non pas !lcheHées comme dans les pièces de ,M. Scribe et .de son ,école, par une ligne de petits ,points, ces .famèuK petits points qu'un geste de l'acteur se char,ge .œiuterpréter à.)a scène. .Nous .avons lu pourtant et nous entendons dÙ(e

que le public n'est pas complètement satisfait

j

'.et

les critiques qui traduisent .011 .forment J'o,piuion g(!nérale, ,prétendent .que malgré les l'etouches, les coupures, la pièce ne réussira ;pas ..mieuxcelte ;fois .qu'il y a dix. ans. Si cela est, nous ,av.ouons ignorer pourquoi. Est-ce parce '.que .l"ami ,des ..femmes ,n'.est pas sympathique, qu'i! ,lui manque œêtre un agissant au lieu d\m raisonneur, ,ou bien parce. qu'il a ,oublié que ,son onclc ,Desgenaissaveit s'attendrir .à Tocca'liionet versercceUe .lol~sue larme ..dont parle .Mussel,? Peut-être .aussi .(Ja.t~il~suffi .de changer .le litr~, d'intituler rAmi.des femmes, Mme,de Sim6ro~, ;pour Ique 'le !')'Ublic -se dé.clarâtlsalisfait. ,Le .succà6 ltient .àsi .pCIl .de chose. Succès ou non, .la piène est .JJienjouée.j moins ,bien \cependl1J1t.qu~en ,1864. ,Il ffiangue.àMlle 'Piol',Jane, Icette veuve .avant ,la 'Son ,qui joue 'lcrôle.de

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PAGES

IKJ!;D:TES

DE

CRITIQ!;E

DnAMATIQT:E

lettre, le regard étonné, le parler ..clail', la naiveté franche que Mtle Dela:porte G)I'êta~t à toutes ses créations. Dans tes côtés dramatiques, eIle est meilleure comédienne, quoiqu'eIle sc montre souvent tmp brusque, et que ses beIles colères du troisième aele vibrent. trop subilement et trop' fort paUl' révéler autre chose que beaucoup de bonne volonté. C'étail autrefoi~ Paul Deshayes qUi jouait 1\1. de Ryans; il avait l'autorité et les moyens physiques nécessaires à ce rôle de protecleur, de dominaleUI'. M. Achard cst un peu jeune, UIl peu pelit et élriqué pour les prétenlions de l'ami des femmes; pourlant il s'en tire avec honnem', et nous paraît donner au personnage la physionomie légèrement vulgaire el bourgeoise qu'il a malgré tout son esprit. Un rôle annihilé est celui de la pelite Balbine Leverdet, très important dans celte sél'ic d'éludes féminines. Autant le rôle de la mère est bien teuu par Mlle Othon, autant cclui de la fille disparaît, rapelissé à la laille el à la voix d'une enfant trop jeune. Mlle Chaumont avail créJ, il y a dix ans, celle amoureuse en robe de pensionnaire qm rêve de la barbe d'un sot, se guérit de son amour par un éclat de rire et court reprendre. sa par:ic de balançoire interrompue par Cupidon. On CIl a fait celte fois un

véritable bébé;

et ses «oui, papa.,

« non, papa

I)

amusants dans la bouche d'une filleUe trop grande pour ses jupes courtes, rappellent maintenant la pelite Louison du Malade imaginaire. M. Dumas y avait mis quelque chose en sus; et ce n'cst pas sa faute si ce quelque chose ne s'y trouve plus. Nous ferons à ;PÜjoI le reproche de jouer le personnage de M. de Montègre :nec trop de passion contenue et pas assez d'exubél'ance. Il sc montre excellent comédien; mais qu'il songe ~\U cuirassier qu'il devrait êlre I MM. Del'val et Francès dans Ics rôles de Level'det et de son ami des TargeUes qu'ils avaient créés autrefois avec talent, ont élé également applaudis à la reprise. En définitive, la pièce est dans les conditions de celles qui doivent réussir, et M. Dumas est bien digne du succès, car il est l~ seul peut-êlre parmi les auteurs contempor3ills qui

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IIEI'R;SES

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le fasse ven.ir à lui de vive force, sans flatlerIes ni {'.onccssions, C'est le maitre du théâlre moderne. Une seule chose nous gâte ceLte jolie comédie de l'Ami des lenulles, du l110ins dans le livre, c est sa préface, une préface brutale qui am'ait sà place chez les libraires de l'école de médecine, parmi les ouvrages du docteur Tardieu, où des phrases entières sonl écrites en laUn. L'auteur, dans ces pages à la fois mystiques el chirurgicales, lourdes de sdence mal digérée, se van Le d'avoil', en écrivant sa comédie, «pénéLré dans le lemple, d,éy()ilé les myslères, donné le fouel à la femme en public.. Plus loin, il pousse des cris de détl'esse, comme ceux-ci: « Il n'y .a plus d'épouse, il n'y a plus de mère, il. n'y ,a plus d'enfant.» Vraiment on se demande dans quel monde restreinl 1\1. Dumas enfenne ses observations et ses théories pour en arri"Cj!.' à ce degré de scepticisme et de découragement? S'imagine-t-il pal' hasard que parce qu'il y a cu en ce qu'on cst convenu d'appelel' la société, - cet affolement soil devenu général et qu'it dure encore '1 En somme, le plus grand reproche qu'on puisse faire à celle préface, c'est d'êlre inutile. On nous dira que M. Dumas en avail besoin pour expliqu.er sa pièce, D'abord toute pièce qui a besoin d'explications n'est pas Wle bonne pièce; et l'Ami des Femmes pouvait, à noLre avis, se passel' de tout développement. Si pourtant l'auteur tenait à nous monlrer la us les « dessous» de son idée, à nous délailler plus sublilement cerlaines théories écourlées par la concisioll du dialogue, poul'quoi n'a-toi[ pas écrit le roman de sa comédie? Tout ce qu'il dit dans sa préface, il aurait pu le meltre dans un livre; mais forcémen:l il l'y aurait mis d'une façon moins brève, moins tranchante, plus conforme à la vérité de la vie, qui, grâce à Dieu I n'est pas aussi férocement absolue que M. Dumas dans ses défini!ions; et nous ~urions eu un bean roman au !i,)u d'une leçon de pathologie conjugale à l'usage des gens du monde...
ces <lemières années un affolement de la société,

-.

!LE TOUR DU MONDEj EN 80. JOURS
par JULES ,VERNE et D'ENNERY novembre IR74)

(Théàtf!~ de la Porte-Saint-Marlin,

Etbnnants voyageurs, quelles nobles histoires Nous lisons dans vos yeux r.rofonds eomme les mers! Mtmtrez-nous les écrins de vos riches mémoires, tes bijoux merveilleux, fails d'astres el d'éthers. Nous voulons voyag,er sans vapeur et sans;voile" Poites, pour égayer l'ennui de nos prisons, Plisser sur nos esprits tendus comme une toile Vos' souvenirs avec leurs cadres d'horizons. Diles, qu!avez-vous vu?

A ces beaux vers de Charles Baudelaire dans son poème du ,Voyar;e, le brave Philéas Fogg, le héros de MM. Verne el d'Ennery, dit été sans doute bien embarra$sé de' répondre; car Phi1é3.s Fogg n'a ri3n. vu. Tou,t à J,a pensée du pari qu'il a fait: avec ses collègues de l'Excentrk-Club, d'exécuter le tour dU monde en <Ipatrecvingts jours, :il traverse d'un- aÏi: indifférent les splendeurs déployées par la PorteSaint-Marlin en l'honneur de son voyage. Les forêts, lèS prairies se déroultmt' en 'vain .à la portière de son wagoo.; il lD'esl' préoccupé que du sirflet de la vapeur, des changements du disque, du tblement des sonneries électriques. Il' jI1e''voit pas la mcr' bleue aux hublots troubles de sa :cabinej ni les ports ouverts au rivage avec leUl'S maisons blanches étagées' el' leurs treillis de mâls, ni les dômes, les coupoles dorées, les minarets en denlelle Idressés dans le' ciel changeant à chaque ,étape, tour à tour lumineux, profond, gros de neige ou chargé de brume. Non,

GHANDES

PJ\EmÈJ\ES'

ET. REPnr.sm:'

3i'

rien de tbut' cela ne' le n"appe'; et même quand il' débarque dans ces beaux ports d'Orient qui sont le!.'" caravansérails de la mer; il ne s'intéresse ni' aux' mœurs, ni aux costumes. Philéas n'a' pas une minute, pas un regard' ii' perdre. Songez que son temps est' fixé', qu'il y VII" d'lm mi\lioll s'il n'arrive pas au jour voulu. Aussi ne parlc-t-il que paUl" s'ii1fOI"mer de l'heUl'e du train" ou du paquebot, les yeux rivés lout le temps à hl' longue ajguille db, son chronomètre. De ces voyageurs qui onl tout' vu sans ricn voir; l'espèce' csV plus commune qu'un ne' pense, Nous en' avons connu' un qui, revenanl d'Australie, à toutes nos questions' sur le pays, les mœurs, le climat, se contentait' toujours de répondre:. C'est un pays bi~n étonna~lt:.. Devinez combien coÎltent les pommes de terre'? Cela seul l'avait frappé; le pri:{ exorbitant des pommes de terre. Du reste avez-vous remarqué de quel roI'" détaché et tranquiJIe les vrais 'Voyageurs \'O'llS parlent' des splendeurs entrevues, quelle froideur ils opposent' à noS' curiosités, comme- s'n y avail dans la réalité! des' choses vues de près un principe modérateur, ill1' réf1"jgél'ant it ces exag5mli ms admiraUves qui tiennent' du désir ou du rêve '! Le personnage de la PortecSahLMarlin ne pour. rait même pas nous dke, lui, le pr,ix des pommes' de' terre fi Suez, à Singapore, à San-Francisco, à Bombay, nans le livre de M, Verne, - car on sait que le' Tour du Monde était un livre .avant d'être une
pièce;

-

gràce

à l"habi!eLéI;'

à IG rapidité

du récit

on'

fihit par prendre par,t à la fIi,èvre du héros. Ardvr"a. t-il, n'arrivcra-t-Ïl pas'l Gagnera-t-il, ou perdl'a-t-il' ' son million'! Le lecteur compte .avec Philéas les' tours de roue dc' l'hélice et tirùlc les' chapitres' comme l'autre b1"ûle' les étapes: Au théàtre, l'impression n'cst plus la même. Le sujet de la pièce seperd dans la magnificence des' décors; et parr momcnts on ell vcut à Philéas Fogg d'être si pressé, devant' ces paysages où il ferait bon s'altarder. Quenous importent les .aventures de cet original, seS' duels avec l'Améri61in Archibald et la pourSuitl~ enragée que lui fait l'agent de police Fix, à la piste

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CIUTIQUE

DRAlIfATIQUB

d'un voleur avec qui il l~ confond I La magie du speclacle emporte lout. On oublie le point de départ du drame, ce pari enfanlin auloUl' duquel pivotent taules ces péripéties et <[ui ressemble à ce mince support de la sphère, leq11el soutient le monde avec ses mers, ses continents, ses montagne_~. Et c'est bien 11eureux qu'on oublie, car si le spectateUl" l'éfléchissail une minute à Iïas3nHé, il l'invraÎ3emblance de tous ces gens-là, comment prendrait-il au sérieux les tirades qu'ils débitent, les poignées de maills vibrantes et solennelles <Iu'ils se donnenl au momcnt ùu dangCl', leur dm;g2r même J Aussi, quoique les 3utems aicnt ,intilulé leur pièce « drame en dm} actes. ; quoiqu'ils aicnl cssayé d'y intruduire une aclion semée çà et là de dédamalions bien inutilcs, malgl"é lcs ~it's convaineus du brave Archibald, lcs alIures bOUl"geoi:>cs dc Philéas ct sa toque écossaisc dc commis-voyagcur; malgré les roucoulemcnts, les éplorcl11cnts d'Anuda el de sa sœur, les deux jeunes indiennes, et loulc la ferblantcrie drmnalique qu'elles fonl l'ibrrrer à lravcrs Ie& ,pampas, Ic TaliI' 'clu 1Ilollcle est bel et bien une féerie, el cerlaincment la plus somplucuse, la plus originale de loutes les féeries, Peul-on ricn voir par cxemple de plus saisissant que le lablcau de la grolle ùcs 1)erpenls, chez la reine el prêl:'c:,se Na!\ahi va ? La grotte est immense, pleine d'ombrc, \'~guement éclairée pal' un rayon dc lune qui fiUre sous <l'épais feuillages. A priue Aouda el sa sœur, qui sc sonl réfugiées-là, vicnnent-elles de s'endormir, (lue d'énormes serp~nts commencent il se mouvoir dç lous côtés, de l1a:ut, en bas, à sc lraîner S'Ill' le sol et le long des mUI"ailles, à laisser pcndre en dehors des l)l'anches, comme des fleurs Ulonslt'ucuses, leurs gueules larges ouvertes oil le dard s'agile, On les voit sc tordre, onduler; on enlen.d le craquement du sable sous leurs anneaux déroulés, el vous vous figurez l'épouvante des deux femmes réveillées en sursaul, courant, hurlanl, s'é1ançal1t pour fuir, arrêtées de pm'tout pal" les reptiles. Bientôt elles sonl smsÎes, cnlacées, étouffées dans les nœuds de ces l;ancs -vivantes. C'est le comble de l'émotion et de l'lior-

GRANDES

P;1E1\UERES

ET

REPRISES',

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reur. Soudain' parait: Naka-hiwl', la! ,prêtresS'c; laI channcusc; ElIe se' met: ài chantet1j' aussitôt les seI"~ pent,> reconnaissenl s.a 'voix; dcsscr:l'ent 'leurs; anneaux; etl viennent s'allongel' sur le sol, inoffensifs et domp'~' tés, aux pieds de leur déesse. La mise en sc.èl1e de ce' tableau est vraiment admirable. Un autrc.tr-è,S beau déco doublé d'un émoU\'ant l', effet, de scène, c'est le pont du steamer Hanriettal !i.'illusion est complèle. Voici la passerelle, la roue.' du limonnicr là-bas, .avec le compas tout aùprè,s; dans l'habitacle, el los' manelies à air qui envoientl aux maehinhtes, dans' la chambre de chauffe, uni peu d'atmosp'hère respirable. On sent l'odeur dUI charbon, du goudron. 011 voit les mouvements' dos;: propulseurs, et tout autour du navire la mer immense, verte, houleuse, fermant l'horizon à cIl~' seule; sans rivage perceptible, On entend aussi 10.' bruit de la machine, sa respiralbn haletante qui lai fait rcsscmhler à unc bêle de somme, vivante, obéis-. sante: «l\'iachine... en avanl I... Machine... en ar', dore !... Machine... slopl » Tout à' coup, le combus.. Eble HlaIHjm', et Phi éas, pressé d'arriver pour gagnen son pari, ordonne de couper sur le n.avire' les mât9, les bastingages, lout cc qui s'y trouve de bois dis-, ponible. Alors nous assi ;lon5 à un speclade prodig:eux. Suus la hache des marins, tout croule, tout s'abat. Le baleau sc démonte dc.vant nous pIèce iY pièce. Le pont, si encombré lout à l'heure, est nu, plat, semblable à un radeau. A ce moment, la' ma~. chine sUI'chauffée éclate, le na.it'e s'abîme, entrai... nant avec lui nos voyageUl's qui repllraiss~nt<':""me' seconde ,après nageant vigol1\'cusement entre deux; vagues. Pcndant cc tcmps la nuit est venue, et une. bnune qui se lève laisse apercevoir au; loin les; lumières de Liverpool comme des. .étoiles... Toute la poésic du voyage.: est là, et l'immense émotion; que' cause l'infini des. flots, et .ccHe atmosphère de danger où vivenl les marins, où leurs visages prenuent une' exprc.ssiul1 sérieuse el conlemplati ve. On n'est: plus. au théillre, on est en pleine mer. Le grand:' coup: d'éventail de la lame, rafraîchissante et salé, semblb' souffler sur le lustre, les fivanl-scènes et les loges.

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PAGES

INÉDITES.

DE

CRITIQUE

DRAMATiQUE

Il emporte l'esprit bien loin, vel'lS les voyages passé$ ou les pays inconnus, si bien que, le rideau tombé, 001 a \Ln moment d'hallucination avec cc Irouble, ce papillotlement qui vous resle, après une grande lraversér, des secousses de la houle et du scintillement de l'eau. Quels magnifiques tablea:ux encore, l'altaque du train dans les l\Iontagucs-BochclIses, el le massacre des Peaux-Bouges dans la neige, sur les marches colossales de l'l'scntiel' des Géants. Les auleurs nous permettronl pourlant une critiquc à propos de cellc tuerie d'Indiens. Pourquoi, ci:Jq minulesavant de les exlel'miner, s'efforcenl-ils de nous rendre ces sauvages sympathiques? Pourquoi celk longue tirade du cher des Pawnics, chcrchanl Ù prouvcr que leur guene est légitime et qu'ils ne fonl que défendre la terre des ai eux ? Or, c'est au moment où le spectateur commenc.c à sc dire: « Au fail, ils ont raison, ces pauvres diables I... > et fi ]Jrendre parti pour eux, c'est jusle à ce moment que les coups de feu éclatenl de lous eôlés et que ces malheureux. Indiens sont massacrés jusqu'au dernier. Ici, l'émotion du pub!ic est Ù con Ire-sens dc la pensée des aulcu~s j el cela rappelle 1a vieille épig~alllme: Je pleurc. hélas! sur cc pan "re Holophcrue, Si médlalllmcnl mis il morl pat. Judilh. Le mieux serail d'enleve!' celte malencontreuse tirade et de nous laissel' cl'oil'e que lous ces Pawnies sont de vilains singes malfaisants qui scalpent les aigllillcu!'s, enlèvent les voyageurs, arrêlent les locomotives, pou!' rien, pour le plaisir, LeU!' mort serail alors Ull chàliment mérité, et nous ne saurions qu'y app!audiI', Encore ulle crilique, celle-ci ne s'adressant plus aux auleurs, maïs au chef d'orcheslre de la PorteSainl-Marlin. Commenl M. Debillemcnl n'a-t-il pas profilé de l'occasion qUI lui élai! oEerte de faire une musique originale. Eh I quoi, nous sommes dans l'Inde; le ballel est scintillant, avec une grande richesse de costumes et d'accesscires, et vous failes danser les bayadèt"e;; sur des mesures de mazurkas,

GIIANDES

PIIEMlÈI\ES

ET

IIEPIIŒE3

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les fakirs suivent le cOl'lège de Vichnou sur d'indignes flons-flons de l\Iabi!le, et celle danse sau\'age où Mme Mariquil.a, cuivrée comme une Malahe, bondit avcc des souplesses de ch~ll-!i:~re, ce sont les sonneries banales el démodées du chapeau chinois qui l'accompagnent! Haurail fallu là une de ces métodL's éft'anges, comme l\L Saint-Saëns en avai' trouvé dans la Princesse laU/w, quelquc timbre bizarre, {Iuelque gamme à cinq noies monolone et exotique, soutenue par les darboukas ct les tambours à cli!fuclles de fer, Est-C'C à llll musicien (j'ue nous apprendrons qne la musique agrandit le pa~'sagc, double l'éclat des costumes 'I Nous .avons ,assislé au rhamadan des Nègres; eh bicn, lCUl'S danses épi~epliques, leurs contorsions n'étaienl ricn it côlés dcs sonorités extravagantes de leurs pctits tarnbours el de leurs flCItes de roseaux.

" vous soulevait, et il fallait se tenir accroché à son banc pour ne pas bondir avec les danseurs. Le 1'0111'di! Monde est parfaitemcnt joné par Dumaine, l'Américain Archibald, un l'ôte de bourru bienf::Lanl et excentrique, el par Vmmoy, le détective Fix, si bien grimé d(lus les déguisements successifs Olt :1 passe pour arrêter Philéas Fogg. Ce dernier rôle esl cOll\'en.ablel11ent tenu par 1\1, Lacressonnière; nous. en dirons aulant de M, Alexandre dans le personnage de Passe-Pattout. Quanl à Miles Moreau el Palry, les deux dames indiennes que doivent épouser à la fin Archibald el Philéâ;; elles ont loules les traditions mélodramatiques qu'i! faut pour ravir le publi~ du dimanche, des cris, des hoquets, des mouvements convulsifs. Par cxemple, on ne sail pas pourquoi dès le second tableau elles apparabsent dans des loi'eUes eUl'opéellnes coup6es à la dernière mode, Quand on pense que ceUe Aouda était la vciUc une veuve de rajah, qu'elle a été arrachée au bûehet' du Slltl!1 en pleine pagode de Dundelkund devant les idoles giganlesques de Siva et de Vichnou, enlevée SUl' un éléphant, un éléphant authenlique, el pub qu'on la retrouve en robe de mou~;se!ine comme une peLi'e pensionnaire du Saeré-

Le rythme sauvage el puissant vous

«

empoignait

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