Pages parallèles

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Pages parallèles est un récit à plusieurs voix entre réminiscence et réflexion sur la beauté, l'amour et le sexe, où la vie d'une jeune Casablancaise, écrivain, secrète et libérée brise les tabous.
Publié le : mercredi 1 juillet 2009
Lecture(s) : 53
EAN13 : 9782336279626
Nombre de pages : 132
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La beauté n’a pas le droit de penser au
bonheur. Encore moins au bonheur d’autrui...
mais c’est précisément pourquoi la beauté a le
pouvoir de rendre heureux celui qui est prêt à
en mourir dans la souffrance.
Yukio Mishima, Les Amours interditesJe l’aifait.Enfin. Je l’aifait.
Je l’ai senti remuer en moi et puis,
doucement,
plusrien.Unlégerfrissontraversetoncorps.Avaitil conscience de ce qui lui arrivait ou était-ce une
réaction involontaire d’un organisme en abandon.
Je n’ai pas de réponse. Et à beaucoup de questions,
jen’auraipasderéponses.Est-ilsiimportantdetout
comprendre? L’expériencedelavie m’amontréque
jepouvaisvoirsanscomprendreetcomprendresans
intelligence.C’estpeut-êtrelapiredesduperiesetje
suis l’illustreimbécile.
Tu es beau, sans expression et beau. Je me
rends compte que l’exercice de l’esprit crispait et
enlaidissait les traits du visage. Comme le reflet
d’une onde trouble, il en dessine mal les contours.
Tu es comme heureux dans mes bras, heureux que
j’aie enfin compris ce qu’il te fallait. Tu ne m’as
riendemandé,j’enconviens. Avons-nousbesoindeparolesdanscertainessituations.Non,ellesagissent
commedelacrassequisouille.
En finir. Quel soulagement et quelle légèreté
dans l’air. Je vois des jupons rire et des voix flotter.
Le bonheur dans son somptueux apparat déballe ses
atouts,qu’ilestdouxsonsourirelorsqu’ilmefrôle.
Oui, je devais écrire le dernier acte et ordonner
la fin de ton spectacle. N’est-il pas beau? Féérique
même? Tu n’avais jamais été aussi beau, délivré des
affres de ta comédie. Je ne t’ai jamais autant désiré
qu’à ce moment. Ton sexe d’un brun pur repose
docilement sur ta cuisse imberbe. Le repos d’un
guerrier devait certainement ressembler à ce que
mes yeux percevaient à cet instant. Les membres
détendus, la tête tournée de côté, le corps en
offrande et puis ce drap, ce drap rouge sur lequel
tu reposes flatte ton teint. Je prends ce membre et
remarque que son gland n’est pas uniformément
rond. Tiens, il s’agit probablement d’un défaut de
naissance ou est-ce le résultat du coiffeur dont la
main avait tremblé au moment crucial. Était-ce
tes yeux hagards qui l’auraient arraché à sa sainte
mutilation ou encore tes ongles sales? Oh pardon!
ils ne peuvent pas l’être, car en pareille occasion on
fait laver à grande eau les bambins; tes ongles longs
ou mal taillés se seraient plantés profondément
dans son bras, dont la réaction brusque aurait fait
dévier le coup de ciseaux.T’avait-il giflé pour que
8tulerelâches?Non,sesmainsétaienttoutesdansle
sang et le fer et toi tu perdis connaissance dès que
cette chose indicible te tomba dessus. Tu ne devais
pas savoir ce qui t’arrivait. Tes jambes s’étaient
tétanisées et les youyous emportèrent ta conscience
dans une spirale étrange. Tu avais mal mais ne
savais trop comment nommer cet état. À force de
te répéter que tu réussissais avec panache le passage
àl’âge d’êtreunhomme, tu associais la douleur à
la virilité.
«J’ai mal donc je suis. » Plus tard, cette maxime
a dû se nourrir de ce que ta vie t’offrait et devint :
«Jefaisdumaldoncjesuis. »
Au fait, qu’utilisent les coiffeurs pour vous
circoncire, des ciseaux ou des lames de rasoir?
Découpent-ils cette peau comme le font nos mères
le jour de la grande fête lorsqu’elles deviennent
toutes bouchères? Tiennent-ils le prépuce comme
une côtelette pour lui retirer sa partie superflue?
La voix de la mémoire résonne et le mot ciseaux
revient. C’est à coup de gros ciseaux métalliques et
grinçants que vous revenez pour une seconde fois à
lavie.
Cettedigression m’amusabeaucoup.Tuterends
compte que nous n’avons jamais eu le temps de
nous voir sous toutes nos coutures. Une si longue
amitiésansriensavoirl’unsurl’autre,l’undel’autre.
Jen’aijamaissudequoituvivais.Lesrevenusdeton
9seul roman étaient-ils suffisants pour te permettrele
confort que tu affichais? Quelle performance! Et
avec quel brio avons-nous déjoué les pièges des vies
simplesetpréméditées!
J’ail’espritbrouillé.Jenesaisplusoùjesuisnice
quejefaislàallongéeprèsdetoi,dececorpsinerte
etdeplusenplusfroid.J’aipenséouvrirlesfenêtres,
lepeudesoleilquidemeuraitencoreréchaufferaitle
sangdemondormeur,maisjenefisrien.Iln’yavait
plusrienàfaire.J’avaistoutaccompli.Proprement,
sans heurts ni râle. Le foulard enroule toujours ton
cou d’homme fort. On aurait dit une coquetterie
d’amant.
L’esprit a-t-il gagné le pari de l’amour? Mais de
quel amour? Nommerait-on amour cette relation
qui nous mettait en laisse comme un chien qu’on
a attaché à un arbre et oublié de libérer? À
force
d’attendre,ilafinipars’accommoderdecettesemiliberté.Heureusementquelacordeestassezlongue
pour lui permettre les cent pas à la ronde. Il rêve
de grands espaces, de courses effrénées, du départ
sans retour, mais au moindre entrebâillement de sa
paupière, l’image de la laisse lui rappelle son destin
de chien enchaîné et oublié. Et nous sentions la
rudessedelachaînedèsquenousnousrapprochions
trop l’unde l’autre.
S’éloigner.Comme remède.
10Nousétionsmalàl’aiseaveccesentiment.Ilétait
destinéauxautres. Nous n’étionspascesautres.
Nousaimions-nous?Nousnousaimionsàtravers
monMiller,tonGenet,un FaustounotreChopin.
1Tu étais pendant un certain temps mon Yuchan ,
puisàd’autresmomentsmonvoleurdontlejournal
de Genet décrivait si bien les travers. Tes travers.
Humains.J’enriaislorsquejesurprenaisdanstavoix
lafausse vérité,changeante,vibrantemaiscombien
tienne. Elle serpentait langoureusement le long de
ta gorge robuste, allait puiser dans le creux de ton
ventre la sonorité du réel pour se déverser de tes
lèvres en gouttelettes fluides et dansantes. Je t’ai vu
souventappuyerd’unregardlointaincetteposture.
Attendrissantoui,tu l’étais.
Onnes’aimaitpas.Quellerailleriedes’entendre
dire«je t’aime », non, nous n’étions pas dupes. Ce
sentiment bêtifie et on se refusait la bêtise plus que
la peste, évidemment celle racontée dans les livres;
la vraie nous ne la connaîtrons jamais. Par notre
siècleaseptisé,nousdevinonsleschoses,nousneles
vivonspas.
Nous étions tout aussi mal à l’aise dans l’acte de
cet amour. Exécuter par le corps l’émotion de la
jubilation exige de désinhiber le regard de l’esprit.
1 Personnage d’Amours interdites,de Yukio Mishima.
11Or le mien n’en était que plus éveillé; critique et
moqueur.Qu’enétait-ildutien ?
Nos corps se désiraient diablement. De loin. Au
loin.Maisleurscontactsnousonttoujoursfrustrés;
ilsnesavaientpass’aimer.Noscorpslisaientd’autres
histoires, certainement pas celles que nos sens
chérissaientetleshistoiresdenosviesrévélaientun
énormefossé.
Ton sexe dans ma bouche avait le goût d’une
phraseluequ’onauraitpuécriresoi-mêmemaisqui
n’est plus nôtre dès lors qu’elle émane d’autrui. On
estpartagéentreunefiertébouffonneetunremords
fat. Tu bandas mais ne jouis point. Écervelée que
j’étais! L’inverse aurait été un miracle. Encore un
dernier sursaut de la vie. Involontaire. Décidément
tut’accrochesencore.Etpuisnousnesommesplus
au temps des miracles. A-t-il au moins existé un
jour, ce temps des miracles? Moïse s’est-il frayé un
chemin dans la mer et Jésus a-t-il vraiment apaisé
la tempête? Et comment confirmer le pouvoir de
multiplier la nourriture dont Mohamed serait le
détenteur? Est-il révolu, ce temps des croyances?
Sommes-nous devenus moins crédules ou
n’avonsnousplusbesoindepreuved’existencedespouvoirs
surnaturels? L’esprit moderne s’est barricadé; il est
moins perméable et beaucoup moins tolérant à
l’égarddel’insensé.Ilcèdedifficilementàl’abstrait,
l’absurdeoutoutsimplementà l’incroyable.
12Regarde-moi! C’est moi qui délivre toutes ces
personnesquetuastrompées,souillées,mère,sœur,
femme, amantes et amants. Personne ne m’a rien
demandé. Moi je sais que tous me remercieraient.
Ils seraient prêts à me décerner le prix de l’ordre
établipourcetactenécessaireetsalvateur.Ainsi,tu
nenuiraspluset l’harmonie régneradenouveau.
Je suis celle qui t’avait toujours assimilé à ce
foyer fumant duquel il était prudent de ne point
approcher. Je te fuyais dès que nos rencontres se
multipliaient, dès que ton attente s’aiguisait. Je savais
dès le jour de notrerencontreque ta belle face était
capabledupire.Tescolèreslégendaires m’étonnaient
d’abord, j’en souriais mais l’amusement ne durait
jamais longtemps, aussitôt une étrange âpreté me
raclait la gorge, tu changeais de pupilles et le diable
t’investissait. J’avais assisté à ce transfert; ce passage
est comme une onde qui, à chaque vibration, efface
un peu de ce tu es et un autre te supplantais. Tu es
celuiqui n’estplusmaisquisera.

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