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Parenthèse

De
100 pages
Un homme prend place à bord du train Paris-Rome pour un banal voyage d'affaires. Il ne se doute pas qu'il n'arrivera jamais à Rome. Rattrapé dans la nuit par une terrible nouvelle, il va commencer une errance entre les gares de Florence et de Paris ponctuée de rencontres insolites entre passé et présent. Un rail-story dans lequel le paysage se brouille dans la vision tourmentée du personnage. On suit ses déambulations dans les limbes des gares en un temps supendu où jours et nuits se confondent.
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Julie Toso

Parenthèse
Roman

collection
Amarante


































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02168Ȭ3
EAN : 9782343021683

Parenthèse



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr




Julie Toso

Parenthèse
roman









L’Harmattan

Le train part bientôt. Les passagers sont installés. Ils
ont rangé leurs valises, les unes à côté des autres en
hauteur, des valises aux reflets souples de l’usure. Ils
en ont extrait au préalable une revue, un roman, ils en
ont sorti leurs rêveries, leur ennui naissant. Ils sont
prêts. Ils s’observent.
Louis Cascais n’a pas envie de parler. C’est inéviȬ
table pourtant. Un voyage de quatorze heures imȬ
plique un semblant de conversation, une répétition de
questions, de réponses, formulées dans un sens ou
dans l’autre. Une jeune femme assise en face de lui iniȬ
tie timidement ce processus.
Louis Cascais articule péniblement, à Rome, je vais
à Rome. Oui, c’est la première fois, je ne connais pas
l’Italie. C’est beau sans doute, mais j’y vais pour afȬ
faires vous savez, c’est malheureux, oui, je visiterai
une prochaine fois, peutȬêtre. Ah ! Vous êtes étuȬ
diante, c’est bien, en langues, c’est très bien les
langues, c’est utile pour voyager, vous parlez italien
alors, c’est bien. Maintenant vous m’excuserez il faut
que je travaille mademoiselle.
Il ouvre son ordinateur portable, ravi du rempart
formé par l’écran, souffle sur le clavier pour faire miȬ
grer la poussière plus loin, vers ses voisins. Un vieux

monsieur assis côté fenêtre tousse. Une femme aux luȬ
nettes rouges et rondes lui fait écho. Puis la toux reȬ
bondit sur chacun, en ricochet. Du simple frottement
de cordes vocales au profond raclement, ça retentit
sur les vitres embuées, ça s’empare de tout l’espace
réduit, ça fait du bruit. A présent l’étudiante balance
son pied d’avant en arrière, au rythme des discrètes
secousses du wagon. Elle ne fait rien d’autre, elle baȬ
lance et rebalance ce pied jeune, inexpérimenté,

enfermé dans une chaussure infâme, probablement à la
mode. C’est énervant à la fin, elle n’a rien d’autre à faire, je
ne sais pas moi, lire par exemple ? Ils sont moches tous. Elle
aussi. Elle est jeune, elle est étudiante, mais elle est moche.
Ou plutôt banale avec une pointe de laideur quelque part.
C’est peutȬêtre son nez. Trop gros, trop visible. Les nez sont
parfaits quand on ne les voit pas. Ils excellent dans l’abȬ
sence. Ils ont des nez énormes dans ce compartiment. Le
mien aussi est gros. Je m’en fous je ne suis pas assis en face
de moi. J’aurais dû être boxeur, mon nez je l’aurais vu dans
le regard de mes adversaires, comme un défi, ton nez je vais
l’écraser encore, ton nez aplati sous mon poing, avec ta
gueule au carré en dessous. Mais je suis trop frêle. Au fil
des années, ma tête s’est emparée de toute ma force, laissant
mon corps mou, fragile, presque inhabité. Des années
d’études, d’efforts. Je ne serais rien sans mon cerveau. Je
serais l’un d’eux. Je vais devoir les supporter maintenant.
C’est long quatorze heures. Je devrais déjà être arrivé. Tout
ça à cause de cette grève des aiguilleurs.

8

Une grève généralisée. La secrétaire de Louis Cascais
a tout tenté pour essayer de lui obtenir une place dans
un avion. Sans résultat. Rien ne vole ce soir, ni demain
matin, lui aȬtȬon répondu. Elle ne se doute pas qu’il
songe à la remplacer à présent. Il déteste le train, et
une secrétaire doit savoir vous éviter le train. En
deuxième classe en plus. Ce voyage risque de le fatiȬ
guer avant un rendezȬvous capital pour l’Entreprise.
Il doit signer un contrat demain matin avec un PrésiȬ
dent Directeur Général, une exclusivité inouïe, une
opportunité en or. LuiȬmême est un Président DirecȬ
teur Général. Il a commencé comme directeur comȬ
mercial, il y a presque trente ans, avant de succéder à
Jacques Bonheur à la tête de l‘Entreprise, en 1989. BonȬ
heur plaisait énormément. Prendre sa place avait deȬ
mandé beaucoup de tact, de patience. Les employés
avaient longtemps porté le deuil de leur patron, mort
des suites d’un cancer. Il avait tenu à travailler
jusqu’au bout. Avait refusé les traitements, l’hôpital.
CinquanteȬdeux ans. L’âge de Louis aujourd’hui.
Parti trop tôt, happé par le tourbillon des objectifs à
atteindre, des contrats à signer, dévoré par l’émerȬ
gence de la concurrence, des nouveaux marchés. CanȬ
cer des poumons ils disaient. Mais derrière chaque ciȬ
garette il y avait la crainte de ne pas être à la hauteur,
d’entraîner les autres dans sa chute. Cancer d’EntreȬ
prise, voilà le vrai diagnostic. Louis pense à cela en ce
moment, sans trop savoir pourquoi, il n’y pense jaȬ
mais d’habitude. Du moins pas la journée, pas quand
son esprit est suffisamment vif pour éviter les assauts

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