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PARFUMS INSOLITES

De
230 pages
Dans un monde où les blessures d’autrefois ne sont pas refermées, où les injustices dominent la vie quotidienne, où « manger » devient un labeur insurmontable, où l’aveugle décrit les couleurs au voyant », il n’est pas étonnant que l’insolite sorte ses griffes pour se manifester. Ce livre d’histoire brodées par un esprit qui n’a jamais quitté les terres fertiles de l’enfance et du rêve est une invitation au voyage vers l’étrange.
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RABAH

SOUKEHAL

Parfums Insolites

L' Harlllattan

@

L'Harmattan,

2002

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan Hongrie Hargi ta u. 3 1026 Budapest - Hongrie

L'Harmattan, Italia s.r.I. Via Bava 37 10124 Torino - Italia ISBN: 2-7475-2501-5

Le Chauffeur de taxi

Depuis hier après-midi, je suis sur ce banc inconfortable à souhait en train de ressasser mes souvenirs. Terrible sensation d'inutilité... Beaucoup de va-et-vient. Les gens courent dans tous les sens. Exceptionnelle agitation humaine. TIy a des gens blessés, ceux qui regrettent d'être là, ceux qui , / / sont extenues a f orce d atten dre que que 1 'un qu '
s'occupe d'eux (exactement comme moi I), ceux qui pleurent - à chacun ses raisons -, ceux qui semblent s'étouffer dans un mutisme abyssal... Il y a de tout dans ce satané couloir qui n'arrête pas de s'allonger comme un python en mal d'amour. Couloir de tous les maux. Couloir de toutes les souffrances. C'est depuis hier après-midi - journée de malheur que la personne qui est sensée s'occuper de mon dossier m'a laissé sur ce banc, dans ce coin d'où s'échappe une odeur de charogne... Les trois clochards qui ronflent à proximité n'ont sûrement pas pris de bain depuis une éternité. Ils n'ont plus en mémoire le chant d'une eau, encore moins la forme d'un savon... Toutes les personnes qui circulent dans ce couloir véhiculent en elles une effrayante nervosité. Malgré mon problème, je demeure de glace. J'attends. Quoi au juste? Rien. Ou plutôt rien d'exceptionnel! Seulement des analyses. Les résultats des analyses de sang et de Il

sperme.

De mon

sang et de mon

sperme.

Rien

d'alarmant. C'est la première fois que je me retrouve dans un pareil lieu. Un commissariat. Plutôt un asile de fous. La journée d'hier est à marquer d'une pierre blanche. Maudite route... Je suis gentil et honnête. Je n'ai jamais volé. J'aide le faible, respecte plus petit et plus vieux que moi. Je suis à l'écoute de tout le monde. Dans mon quartier, la Place d'Armes, mes voisins me surnomment l'Abbé Pierre. Je ne le connais pas personnellement, mais il doit être important. C'est ce que m'a expliqué Mokhtar, un jeune homme de vingt ans, fils de Yamina et d'Ammar le docker - deux amis d'enfance. Il a obtenu son baccalauréat l'année dernière. Très intelligent et très serviable ce petit. Dans mon quartier, les gens savent qu'ils peuvent compter sur moi vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pour un enterrement, un baptême, un mariage, une urgence... Pour tout. Je suis là. Je suis chauffeur de taxi. Pour les clients, je travaille quinze heures par jour, mais pour mes voisins c'est toute la journée. On m'appelle, on me réveille. Personne ne me dérange. Toujours présent comme un scout. Ce lieu m'étouffe. Trop de circulation. Pourtant j'ai l'habitude. Les routes me connaissent. Par contre, je connais moins les interminables couloirs des commissariats. Terrible 12

sensation d'être inutile. Dehors, il fait beau. Mes collègues doivent sillonner Annaba et ses banlieues. Quand il commence à faire beau dans ma ville, je préfère me tenir à un seul trajet, celui qui va du Centre-ville au Cap de Garde. Je dessers toutes les plages sauf celle de Séraïdi, car elle est trop loin. Pourquoi me coincer longtemps dans ce lieu bizarre? J'attends le retour de l'inspecteur Abdallah, celui qui suit mon affaire depuis le début. Et quelle affaire! Un vrai merdier! Hier, comme tous les jeudis de l'année, j'avais un client particulier qui toutes les fins de semaines rentre chez sa mère à Berrahal, petit village situé à une trentaine de kilomètres d'Annaba. Un gars très sympathique, cadre supérieur à la société nationale de Sidérurgie basée à El Hadjar, est client sérieux, et les personnes sérieuses se font rares de nos jours... Hier, il a fait beau. Comme aujourd'hui. De plus, un vent en provenance de la mer rafraîchissait régulièrement l'atmosphère. J'ai conduit le gars chez sa mère. Aucun problème mécanique ou autre durant l'aller. Par contre le retour s'est avéré une aventure interminable et cauchemardesque. J'ai rarement été confronté à une telle série de catastrophes. A commencer par ce gendarme imbécile et doublement idiot qui m'a 13

cherché la petite bête, le moindre petit défaut dans mon véhicule durant trois quarts d'heure. TI a trouvé une légère fuite d'huile; chose insignifiante qui mérite juste une mise en garde et non un procès verbal et une amende salée de mille dinars. Mais ce gendarme est très connu des automobilistes. Bon nombre de mes collègues ont eu affaire à lui et le redoutent comme la peste. Corrompu, impoli, arrogant, vulgaire (le genre de rural qui se prend pour un vrai citadin), il aime qu'on lui graisse la patte. Les gendarmes motorisés font la loi de nos jours; le paysan doit payer un impôt, le droit de circulation; celui qui loue son carnian, celui qui transporte fruits, légumes, bêtes ou produits laitiers... En fin de compte, celui qui ose traverser leur territoire ,,, , l, l I est con d amne a accepter d etre d ep 1 ume; l amen d e ou la fourrière. Donc, le gendarme m'a réellement énervé durant un temps, ce qui a mis mes nerfs à rude épreuve. L'histoire des mille dinars d'amende a fini par m'achever. Sacrée journée. Mauvaise rencontre. Je n'ai rien pu faire pour éviter cela. L'homme de loi est couvert dans un pays qui appartient à une junte militaire. Celui qui était en face de moi avait toutes les chances de son côté. Qu'est-ce qu'un honnête citoyen dans un pareil système? Je préfère laisser ma question en suspens...

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Ma série de catastrophes ne s'est pas arrêtée à ce soldat de plomb corrompu. Au contraire, il fallait réellement s'accrocher. Quand le gendarme m'a signifié que je pouvais m'en aller, j'ai remercié Dieu (dans ce pays on vous arrête pour un oui ou pour un non). Sur ce maudit chemin du retour, ma roue arrière gauche a rendu l'âme. Je n'avais pas de roue de secours, car la mienne est restée au garage de mon ami Abdelhamid pour réparation ~e pneu était trop vieux paraît-il f). J'ai dû attendre le passage d'un collègue pour qu'il puisse m'envoyer Abdelhamid avec une voiture de dépannage. Sacrée journée! Finalement, mon ami est arrivé avec sa voiture personnelle. Il a ramené ma roue de secours. La dépanneuse était partie pour El T arf pour une urgence. Je n'ai pas trop cherché à comprendre. Je lui ai raconté ma mésaventure avec ce gendarme et il m'a assuré qu'il allait tout faire pour le déloger du secteur d'Annaba. Il connaît beaucoup de monde; le bourgeois, le dignitaire du régime, le policier, le fonctionnaire, la pute, l'imam, le trafiquant de drogue, le gardien de prison, le footballeur, le médecin. C'est normal pour le garagiste le plus connu de la ville. Pour une pièce détachée, un appartement, une voiture neuve ou d'occasion, des devises... Pour tout, il est l'homme idéal.

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J'ai changé rapidement ma roue défectueuse. Mon ami m'a accompagné jusqu'à l'intersection la plus proche et puis il a pris congé à cause d'une sombre affaire d'héritage familial. Il a pris la direction d'El Kala, petite station balnéaire non loin de la frontière turuslenne. Quant à moi, malchanceux parmi les malchanceux, j 'ai roulé relativement crispé à cause de mes aventures. Au niveau d'El Hadjar, j'ai commence à me détendre légèrement. J'ai mis un peu de musique chaâbi. Tout allait bien jusqu'à cette route de malheur qui emmène à Sidi Salem. Perdu dans mes pensées, j'ai à peine vu une silhouette se jeter littéralement sur ma voiture. Une ombre. J'ai brusquement freiné. Réflexe. J'ai cru qu'une chèvre ou un autre animal voulant traverser la route - extrêmement dangereuse - a fini par percuter ma voiture. Quand je suis sorti et j'ai vu ce corps enveloppé dans ce voile noir qui gisait sur le macadam, inanimé, froid, j'ai cru que mon heure était arrivée. Mon cœur ne savait plus battre. Asphyxie. L'air n'arrivait plus à mes poumons. C'était un être humain et non un animal qui a percuté ma voiture. Ou que j'ai percuté... Je ne savais plus rien. J'étais comme dans un frimas. Je me suis rapproché de ce corps étendu. C'était une femme. Du sang sortait de ses narines. Morte? J'ai posé délicatement mon index sur sa gorge 16

pour vérifier le pouls. « Dieu merci, elle est vivante!

»

Me suis-je dit. Sur cette route de malheur, rarement les voitures passaient à cette heure-là. Mon Dieu, je n'ai pas su quoi faire au début, car un vent de panique m'a méchamment giflé. J'ai perdu mes facultés. Je tremblais comme la dernière feuille morte accrochée à la dernière branche de l'arbre que l'automne est en train de dépouiller. Que faire? Cette question, petite mais qui pèse une tonne, a martelé les parois de mon crâne. Que faire? Après avoir tremblé, après avoir sué, après avoir pleuré, après avoir craché sur le ciel (mais le bon Dieu était loin f), après m'avoir insulté durant une bonne dizaine de minutes, j'ai eu le réflexe de soulever ce corps flasque, de le mettre sur la banquette arrière de mon taxi et de foncer tête baissée, yeux dans le brouillard, vers l'hôpital le plus proche. Aujourd'hui, je ne suis pas apte à vous décrire comme il se doit le chemin parcouru, le route choisie, le temps effectué... Tout ce que je peux dire c'est que j'ai rarement conduit aussi vite. Seulement pour mon premier enfant, quand AbIa mon épouse était à l'hôpital... Aujourd'hui, je suis incapable de vous décrire la ville que j'ai parcourue dans un état second. Tout ce que je sais, c'est que j'ai allumé mes phares, mes feux de détresse; ma main n'a pas lâché le klaxon

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et mon pied droit n'a pas fléchi une seule seconde; le compteur affichait pratiquement cent cinquante. Ce jour-là, la voiture a réellement craché ses poumons. Je me souviens d'une seule chose, le bourdonnement infernal qui a envahi ma tête et cette voix étrange qui hurlait: «Vas-y fonce Mahmoud, fonce! ». L'hôpital le plus proche était celui d'Ibn Rochd. Quand je suis arrivé dans la cour, là où il y a les grandes urgences, j'ai cru que mes pneus étaient grillés; l'odeur et la fumée étaient impressionnantes. Le gardien - que je n'ai même pas vu et que j'ai failli écraser - est venu, pris de panique, le visage blême et les dents acérées; il voulait absolument me frapper avec sa canne. Quand il m'a vu sortir cette femme ensanglantée de ma voiture, il s'est tout de suite rétracté. - Que lui est-il arrivé? - Je l'ai heurtée près de Sidi Salem. Appelez des infirmiers pour m'aider, s'il vous plaît. Deux infirmiers sont arrivés en courant avec un chariot. Aussitôt, ils se sont éclipsés avec la dame inanimée, me laissant au bout d'un couloir froid et interminable, où l'odeur de l'éther vous arrache les narines. Je tournais en rond. Je ne savais plus quoi faire. Toujours dans un état second, j'ai erré au moins pendant une vingtaine de minutes avant d'être recueilli par une infirmière, Khadija, une femme comme on en 18

trouve très peu. Elle m'a gentiment proposé une tasse de café qui aurait pu réveiller un mort. J'étais là, sur la chaise en train de trembler. Les mots et la voix apaisante de l'infirmière n'ont pas suffi à calmer ma détresse. Terrible sensation d'angoisse, un sentiment d'avoir tué l'humanité entière. J'ai invoqué le bon Dieu, mes défunts ancêtres et parents sans trop de succès. Je transpirais comme un bœuf. J'ai eu cette fâcheuse impression que les murs du couloir se refermaient sur moi. Dans ma tête, le bourdonnement se faisait de plus en plus insistant, bruyant, impitoyable. Les personnes qui circulaient dans un silence quasi religieux me faisaient peur. Comme si elles étaient envahies par la pierre. Aucun sentiment n'apparaissait sur leurs visages. L'angoisse m'envahissait de plus en plus. Elle escaladait les parois internes de mon être. Chaque humain qui passait à proximité de ma personne devenait suspect potentiel. Tout m'énervait. Je paniquais en entendant n'importe quel bruit ou en voyant n'importe quelle silhouette. Les deux heures que j'ai passées dans la salle du personnel ~'infirmière a estimé que mon état second ne me permettait pas de demeurer dans la salle d'attente réservée au public) m'ont semblé une éternité éternelle. Un pur calvaire. Et cette insupportable odeur d'éther. Cela remonte à ma lointaine enfance, quand

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j'accompagnais mon père à son travail; il faisait partie du corps administratif hospitalier. L'odeur de l'éther me rappelle souvent les urgences, les blouses immaculées de sang, les hurlements, les geints, les pleurs... Enfin, cette odeur n'arrangeait pas les choses. Deux heures de calvaire. Un médecin est apparu à l'autre bout de l'interminable couloir. Ses pas lourds et lents résonnent jusqu'à aujourd'hui dans ma tête. J'étais assis sur le banc, perdu dans mes pensées. Arrivé à ma hauteur, le docteur a dit: - C'est vous le chauffeur de taxi ? - Oui, c'est moi docteur! - Votre femme est hors de danger. Le bébé est sain et sauf. Sa venue au monde est prévue pour la semaine prochaine. - Il doit y avoir une erreur docteur. Cette femme n'est I pas mon epouse. - Ce n'est pas mon problème. J'ai alerté la police, car cette bonne femme présente des traces de sévices. Vous vous expliquerez avec la police. - Pourquoi la police? - C'est le Pape Jean-Paul II qui est la cause du traumatisme crânien dont elle souffre, de la double fracture du tibia et des quelques dents arrachées à vif. Et le viol mon gars? Après ce compte-rendu macabre, le médecin s'est vite éclipsé. En moi la panique a augmenté son effet. 20

J'ai cessé de sentir ma tête à partir de ce constat cauchemardesque, à partir de ce moment. Pourquoi la police nom de Dieu? Ce médecin a cru que j'étais le mari, donc l'agresseur... «Mais il fait erreur!» Me disais-je à voix basse, comme un fou dans ce couloir infini. Accuser les gens de la sorte ce n'est pas correct. C'est humiliant même. Je n'ai pas pu m'éclipser à mon tour, car j'ai laissé à l'entrée ma carte d'identité, et en plus j'ai rempli une fiche signalétique... Impossible de s'enfuir. C'était cette histoire de police qui m'a torturé. Je n'ai jamais eu ce profil; le mari qui frappe son épouse ou le maquereau qui massacre son esclave. J'ai toujours respecté mon prochain, petit ou grand. Une demi-heure plus tard, deux inspecteurs de police ont débarqué dans la salle réservée au personnel. Je sirotais machinalement un café tiède, comparable à l'atmosphère qui régnait dans cet hôpital de malheur. - C'est vous le chauffeur de taxi ? - Oui, c'est moi! Le plus petit des deux avait l'air d'un petit ours lâché d'une cage après deux mois de jeûne. Ses yeux brillaient comme deux miroirs face au soleil. TI était réellement méchant et désagréable. Pourtant, je suis d'habitude très tolérant, compréhensif. Mais l'inspecteur Baghil - c'est son nom - me sortait par les narines. 21

Heureusement, le second inspecteur était fait de miel comme disent les vieux sages de ce pays; posé, intelligent, respectueux, respectable, attentif et très professionnel. C'est rare de trouver ce genre de fonctionnaire de police chez nous. C'est une exception. Apparemment c'était Abdallâh qui était le plus gradé et le plus ancien dans la fonction. C'était un plaisir de discuter avec lui. - Alors, racontez-moi tout cher monsieur... Depuis le début, sans laisser de miettes... - C'est très compliqué comme histoire... - Ca ne fait rien, j'ai tout mon temps. C'est mon travail. - C 'est ce matin, de retour de Berrahal, où j'ai emmené un client comme tous les jeudis de l'année, vous pouvez vérifier, il s'appelle Boubeker Makhoukh et travaille à la Banque Extérieure d'Algérie... Très attentif à chaque détail de mon récit, l'inspecteur ne perdait pas une information, tandis que le second déshabillait du regard toutes les infirmières qui passaient à proximité de lui. Obsédé sexuel? Certainement. Antipathique? Il n'y avait qu'à voir sa tête. Durant une heure je n'ai cessé de parler; j'ai usé ma salive; j'avais soif, très soif. L'inspecteur Abdallah a compris mon malaise. Déshydraté. J'ai parcouru mentalement plus de kilomètres qu'un marathonien.
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- Baghil, ramène-lui un verre d'eau. J'ai cru voir la fumée sortir du crâne creux de l'autre inspecteur. Il n'a pas cru ses oreilles. Un verre d'eau pour un chauffeur de taxi, lui, le représentant de la loi. Le monde à l'envers... Ce genre d'être vit et se goinfre à volonté dans ce pays paisible. Ce sont les gens qui servent d'habitude ces hommes de loi. Autrement dit, ces dignitaires du régime policier. De retour, Baghil a failli me jeter le verre à la figure. Sacrée éducation. J'ai bu. Il faut avouer que je n'ai jamais autant apprécié l'eau que durant cette minute. Etre servi par un chien du pouvoir. Quelle aubaine! Quel plaisir! J'ai terminé l'histoire en suant. TIn'y avait pas de climatisation dans la petite salle. Je pensais aux malades; «ils doivent souffrir autant que ceux qui sont en bonne santé! » Me disais-je. - Je vous crois cher monsieur. Mais il faut attendre la déposition de la jeune femme, m'a -t-il dit très calmement. Je voyais toute ma vie défiler devant mes yeux. Ma mère, mon père, ma femme, mes enfants, tout le monde logeait dans ma tête. Je voyais tout s'écrouler autour de moi. Est - ce que je peux passer un coup de fil afin de prévenir ma famille qui doit
. certaInement ,.. I s lnquleter 23 pour mOl en ce

moment? - Faites donc cher monsieur ! Khadija l'infirmière m'a permis d'utiliser le téléphone destiné au strict usage du personnel. Quand j'ai raconté ma mésaventure à AbIa mon épouse, elle a failli s'évanouir. J'ai eu un peu peur pour elle, car elle a le cœur fragile. «Heureusement que mes sept enfants sont là» me suis-je dis. Mon devoir accompli, j'ai demandé à l'inspecteur de me permettre d'aller boire un café parce que je ne sentais plus mon être. Défaillance physique et mentale. Il me fallait un remontant. A défaut d'alcool, le café. Je SUIS musulman pratiquant. Au bout d'un temps interminable, un autre médecin est arrivé comme un char d'assaut. Il a rapidement parlé avec les deux inspecteurs et s'est volatilisé comme le premier. A croire que l'hôpital était tenu par des hommes invisibles. Bref, l'inspecteur Abdallah m'a fait signe de la main. Je me suis approché de lui prudemment. - Mauvaises nouvelles! Ayant subi plusieurs tortures durant ces derniers jours, la jeune femme est sous calmants. Elle dort. Il faut attendre jusqu'à demain en fin de matinée pour pouvoir l'interroger. Ordre des médecins! L'inspecteur était gêné de me dire cela, mais il fallait le faire.

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- Autrement dit, a t-il continué, vous êtes tenu de ne pas quitter la ville dans les prochaines quarante-huit heures. Est-ce clair ? Pas besoin d'insister. Je comprenais parfaitement. - Je peux rentrer chez moi maintenant! - Allez-y, et à demain ! Cette histoire scandaleuse et scabreuse a fini par m'achever. «Qu'ai-je fait au bon Dieu pour mériter tout ça ? » me disais-je. Enfin, de retour chez moi, j'ai pu prendre un bain et me relaxer un peu sur mon divan en regardant la télévision. J'ai raconté dans les détails mon histoire à AbIa. Elle me comprenait. Ce qui me rassurait. Elle a toujours été mon alliée dans des moments aUSSI pénibles. Cette nuit-là, je n'ai pas rêvé... Comme d'habitude, les bruits des éboueurs m'ont tiré de mon profond sommeil. Pénible était le lever. Je n'ai pas voulu aller travailler. Je n'avais pas envie. Début d'après-midi. Deux policiers sont venus frapper à ma porte. Monsieur. .. Veuillez nous SUIvre jusqu'au commissariat s'il vous plaît! Tous les voisins présents me témoignaient de la sympathie et paraissaient stupéfaits. C'était la première fois qu'ils me voyaient escorté de la sorte. Une image et une scène insolites qui allaient alimenter le quartier
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d'histoires invraisemblables les prochaines semaines. Mon arrestation-invitation était un événement tel que tous les faiseurs d'histoires de la ville n'allaient pas rater une telle aubaine pour propager toutes les rumeurs possibles. C'est une spécialité dans ce pays. J'ai entendu dire que j'étais soupçonné d'espionnage, car je travaille en sous-marin avec le KGB, présent en Algérie; que j'étais également soupçonné d'espionnage mais que je travaillais cette fois-ci avec la CIA et le MOSSAD, que j'étais impliqué dans une affaire de détournements de sommes faramineuses sur le marché de l'automobile; que j'ai tué un homme avec un marteau piqueur, que j'étais un ancien harki qui a su profiter de l'euphorie de l'indépendance pour se faire un nom, une réputation d'intrépide maquisard, après avoir juste changé de ville ; que mon taxi ne m'appartenait pas en réalité, que je n'étais pas Algérien, mais un Israélien au service de l'Etat hébreu, qui est toujours prêt à saboter les infrastructures industrielles d'un pays musulman... Plus j'étais absent de ma demeure, de mon quartier, plus la rumeur grossissait. A croire qu'il existe des personnes professionnelles dans ce domaine... Finalement, j'ai suivi les deux policiers sans faire trop de zèle. De toute façon, je n'avais aucun autre choix. Et quand on est innocent, on ne doit pas avoir peur de la justice. J'étais vraiment confiant. Optimiste 26

même. La jeune femme allait se réveiller et raconter toute l'histoire (celle que j'ai déjà racontée à l'inspecteur Abdallah et à ma femme). Tout allait rentrer dans l'ordre. Arrivé au commissariat, j'ai été accueilli convenablement par l'inspecteur Abdallah, apparemment chargé de mon dossier. il m'a invité à le suivre jusqu'à son bureau. Une fois la porte fermée, j'ai vu sur son visage une expression de lassitude. Il m'a fait signe de m'asseoir. - Connaissez-vous monsieur? cette femme depuis longtemps cher

J'ai trouvé la question un peu déplacée. A la limite vulgaire et d'un goût franchement douteux. - Je ne la connais pas et je ne l'ai jamais vue avant hier après-midi. - Personnellement, je vous crois. Avec mon expérience et mon flair de policier je sais reconnaltre un bon et un mauvais menteur. Je suis convaincu que vous n'avez rien fait. Mais le juge ne me demandera pas mon aVIS...

Je ne comprends pas. Où voulez-vous en venir? J'essaie de vous faire savoir que la situation se complique pour vous. Que tous les éléments sont en votre défaveur! Comment ça ? Ce matin, la jeune femme est sortIe de son 27

profond sommeil. Elle dit qu'elle a été enlevée par une bande de malfrats et de criminels il y a de cela deux semaines, qu'ils l'ont emmenée en pleine montagne (dans leur repère je présume). Pendant la première semaine, ils l'ont utilisée comme boniche et l'ont longuement violée. Ils l'ont torturée avant de la laisser pour morte au bord de la route. - Et c'est à ce moment précis que j'ai intervenu je
presume.
I

- Apparemment! - Cette dame dit la vérité. Elle a été violée et violentée par les cette bande de bandits. Je ne lui ai rien fait. Où est le problème? - Elle ne vous accuse de rien. Mais elle dit tout simplement que vous êtes le père naturel de l'enfant qu'elle vient de mettre au monde. - Quoi? - Qu'elle est votre seconde épouse, et que vous cachiez toute cette histoire à votre première famille depuis bientôt trois ans. - Quoi? - Que vous êtes le mari ! J'avais l'impression que le bureau rétrécissait; les murs serraient fortement ma tête. Mon cœur allait s'arrêter de battre. Infarctus du myocarde. Quelle triste mort pour quelqu'un qui ne boit pas d'alcool et qui ne fume pas. J'ai cru que je devenais sourd. C'était à ce

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moment-là

que le bourdonnement

s'est subitement

installé dans mon crâne. C'était à ce moment précis qu'un essaim de bruits et de fureurs avait perturbé le bon fonctionnement de mon cerveau. J'ai regardé l'inspecteur qui a décelé en moi une profonde tristesse. - Si c'est une vulgaire accusation, vous pouvez prendre un bon avocat et vous défendre vaillamment. Quand une personne en face ou à côté de moi s'exprimait depuis l'annonce de la lugubre nouvelle, je ne l'entendais presque pas. C'était le cas avec cet inspecteur. Le bourdonnement s'épaississait au fond de ma tête. Je devenais indirectement sourd, désintéressé.
- Je peux la rencontrer? Ai-je lancé à l'inspecteur.

- Rencontrer qui ? - La jeune femme. Celle qui prétend que je suis le père de son enfant... Enfin, son époux ! - Je crois qu'il vous sera impossible de la rencontrer. La confrontation, si confrontation il y a, aura lieu au tribunal, devant le juge et les jurés.
- Je suis déjà condamné!

- Calmez-vous. Elle vous accuse certes, mais sans apporter de réelles et tangibles preuves. Vous êtes encore innocent, jusqu'à preuve du contraire. - J'estime que j'ai le droit de la rencontrer. - Je suis là pour défendre vos droits tant que vous êtes innocent.

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