Parole de chien !

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Un chien qui devient porte-parole est une idée déjà bien exploitée. Ici, c'est l'approche originale qui change, créant un récit alléchant à souhait. Toutoune est un chien pas comme les autres, qui porte haut la plume du bout de sa patte pour vous faire partager la vie qui vibre alentour dans un petit hameau perdu au coeur de la Bourgogne. Des petits riens qui prennent sens sous ses mots alertes, s'entrechoquent pour mieux rebondir.
Publié le : samedi 1 octobre 2011
Lecture(s) : 49
EAN13 : 9782296471580
Nombre de pages : 252
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Parole de chien !

Récits





































Dominique Poulachon






Parole de chien !

Récits






































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55546-4
EAN : 9782296555464












« Chassez le chien du fauteuil du Roi,
il grimpera sur la chair du prédicateur »
Jean de la Bruyère












À tous les amis des animaux














































Préface

Née d’Alaska, toute blanche, labrit des Pyrénées, à poils longs,
chienne de troupeau, gardienne et rassembleuse, Pyrène, petite
boule de poils, se réfugie dans les « pattes » de Jean-Louis – son
futur « papa-soupe » - C’est d’accord, elle sera adoptée.

C’est ainsi qu’elle revient, avec Marie, sa future « maman-
soupe », dans une grande maison, remplie de chattes et de chats, de
poules et de canards. Déjà son caractère déterminé se révèle. Mais
aussi sa fidélité à Hugo, son voisin et compagnon, géniteur de leurs
petits.

Naîtront alors : Croquette, Câline, Coquin, Gaufrette,
Grognette, tous bien-portants.

Et puis, lors d’une deuxième portée : Swinny, Sol-la, Whisky,
Capeline, etc… et Diane, la Chasseresse, à l’intelligence vive et
précoce, rebaptisée Toutoune par sa nouvelle maîtresse,
musicienne, littéraire, aussi enjouée et indépendante qu’elle.

Le reste, vous le découvrirez dans les pages qui suivent, où
l’imaginaire ourle le liseré de poésie du quotidien et le dispute à la
réalité.


Marie et Jean-Louis GUYON-DUPUY

7



































Le 30 janvier 2002



Chère Marie, cher Jean-Louis,

Ma maîtresse ne s’étant pas fatiguée à trouver le message
original du siècle pour vous souhaiter la Bonne Année, je vais
prendre moi-même la plume, et en profiter pour vous donner de
mes nouvelles.
J’espère que maman Pyrène va bien, et qu’elle ne m’a pas
oubliée. Je suis devenue une grande Toutoune maintenant, et je me
suis bien adaptée à ma nouvelle vie, entre ma maman Mathilde et
mon tonton.
Je suis en bonne santé, pleine de force et de vitalité. Ma
maîtresse dit que je suis montée sur ressorts. Je suis très douée
pour la course à pattes. Le seul problème, c’est que je n’ai pas de
freins. Alors, je me sers des genoux de ma maîtresse. BANG ! Ça
m’arrête net ! Sauf que maintenant, elle a les jambes pleines de
bleus. Mais ça n’est pas grave, car moi, je trouve que le bleu, c’est
une bien jolie couleur…
Quand ma maîtresse n’est pas là, je fais des dérapages
(incontrôlés !), et je bangue la tête la première dans tout ce qui se
trouve sur mon passage. Heureusement, j’ai le crâne solide.
D’ailleurs ma maîtresse dit souvent que j’ai la tête dure. Mais
ça, c’est une autre histoire. En fait, j’adore faire des bêtises. Et elle
n’arrive pas à comprendre que chez moi, c’est naturel.
Comme vous l’avez vu sur sa carte, elle n’a pas un vocabulaire
très étendu : Bonne Année, Bonne Santé. Trois mots… Aussi, avec
moi, son langage se réduit-il souvent à ce « non ! » qu’elle crie de
toutes ses forces, comme si je risquais de ne pas l’entendre ! Du
coup, je ne peux pas toujours faire tout ce que je veux.
Tonton, lui, il est plus cool. Il crie « nondedieu ». Ça me laisse
une seconde de plus pour finir la bêtise que j’avais commencée.
Enfin, il faut que je leur rende justice, ils sont tous les deux
plutôt sympa avec moi. J’ai la chance d’avoir deux maisons. Les
règles du jeu ne sont pas les mêmes dans chacune, mais je
m’arrange pour y trouver mon compte.
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Chez tonton, je vis dans une grande pièce, et j’ai le droit de
grimper sur les canapés, de faire voltiger les coussins – ça me
console de ne pas pouvoir faire voltiger les chats ! J’ai aussi le
droit de traîner et de mâchouiller les morceaux de bois qu’il pose à
côté du poêle. Il me lance parfois un « nondedieu » tonitruant,
parce que j’en mets dans toute la pièce. Mais ça va, il commence à
s’y faire. Par contre, chez lui, la cour n’est pas très grande. Pas
besoin de freiner, car je n’ai même pas la place de prendre mon
élan !
Je suis chez mon tonton quand maman part travailler, et je dors
chez lui le mardi soir, parce qu’elle rentre très tard de sa chorale.
Le reste du temps, je suis chez maman. Là aussi, j’habite dans
une grande pièce, mais les canapés sont interdits. Pas question d’y
déposer le moindre petit bout de mes fesses. La pièce d’à côté, je
ne peux pas vous la décrire, je n’ai pas le droit d’y aller. J’y suis
juste entrée une ou deux fois en vitesse, histoire de tromper
l’ennemi. Je ne comprends vraiment pas pourquoi je n’ai pas le
droit d’y aller, parce qu’il n’y a rien de spécial. Mais bon, avec les
humains, si on ne veut pas trop stresser, il ne faut pas chercher à
tout comprendre…
L’avantage chez maman, c’est qu’il y a une cour et un grand
pré. Là, je peux m’éclater. En plus, ma maîtresse a installé une
grande trappe dans la porte – à la place de la petite trappe des chats
– ce qui fait que je peux entrer et sortir comme je veux. Ça, c’est le
top ! Je donne des grands coups de tête dedans pour passer, ça fait
un bruit d’enfer ! Ma maîtresse panique quand j’arrive en courant.
Elle dit que je vais la faire exploser. Mais je ne suis pas un chien
terroriste, quand même !
Totoff, le gros chat noir, est content lui aussi de la nouvelle
trappe. Il est tellement gros qu’avant, il devait s’étirer pour passer à
travers. Maintenant, ça va, il a de la marge.
Côté casse-croûte, je n’ai pas à me plaindre non plus. Mais sur
ce plan, je n’ai pas réussi à dresser ma maîtresse aussi bien que je
le voudrais. Je bâfre bien. Elle me donne même un peu plus que la
dose qui correspond à mon poids, parce que je fais beaucoup de
sport. Mais je bâfrerais bien encore un peu plus.
Le stylo glisse sous ma papatte, j’en raconte et j’en raconte. Je
suis un chien démonstratif qui aime s’exprimer. Et puis, c’est si
bon de parler de soi… Et d’entendre parler de soi…
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Ma maîtresse qui, comme je vous le disais, n’a pas un
vocabulaire très étendu, a pourtant tout un registre de petits mots
tendres. Quel bonheur de savoir que c’est vous, et vous seule qui
les avez suscités ! Elle me les déclame donc sur tous les tons et en
toutes situations : « ma toutounette adorée », « chien d’soupe »,
« mon petit dragon », « mon bolide préféré », « tucontinu,
jtempaillvivante », « ma fifille », « tapâfini »…
Bref, vous l’aurez compris, je suis un chien modèle, et on
m’adore.
Voilà, je ne vous ferai pas de plus longs discours aujourd’hui,
car je voudrais bien que vous receviez mes vœux avant la date
limite (vous voyez, j’ai de l’éducation !) Et puis, ma papatte
commence à avoir des crampes. Il est temps pour moi de profiter
des derniers rayons de soleil qui illuminent mon territoire.

Alors, à bientôt, et,



Bonne Année, Bonne Santé




Toutoune




P.S : Maman Mathilde a lu ma lettre. Elle trouve que j’ai du talent.
Elle dit que si je décide d’écrire tout un livre, elle m’achètera un
ordinateur. Génial !


11
31 janvier

Décidément, je suis un chien que rien n’arrête. Me voici de
nouveau en train de vous écrire.
Je vais vous raconter pourquoi je suis plus souvent chez ma
maman et moins souvent chez mon tonton – et non l’inverse
comme c’était prévu.
Je dois préciser que c’est moi qui ai choisi. C’est clair ! J’ai eu
du mal à me faire entendre (les hommes sont durs d’oreille – ou
n’entendent que ce qu’ils veulent), mais je suis parvenue à mes
fins. Parce que rien ne remplace une maman.
J’étais donc installée chez tonton lorsque vous m’avez vue pour
la dernière fois. Tout d’abord, je n’ai pas réalisé que vous m’aviez
abandonnée. J’ai entendu démarrer votre voiture. Du même coup,
Maman Pyrène et mes deux petites sœurs (celles qui n’avaient pas
été choisies) avaient disparu. C’est dur d’être l’élue de la famille.
On se retrouve toute seule face à sa nouvelle vie…Un coup de
baguette maudite, et hop, voilà le travail !

Tonton n’était qu’à
moitié décidé pour moi. Il
était content d’avoir à
nouveau un chien à la
maison. J’avais la tronche
du chien doué pour la
chasse. Mais il me trouvait
trop vieille. J’avais juste
trois mois. C’était un de
trop pour lui. Il pense
qu’un chien, plus on l’a
petit, mieux on peut le
dresser. Du départ, donc,
je n’étais pas conforme à
cent pour cent. Ça n’était
pas gagné !
En plus, j’avais peur de sa
grosse voix bourrue. Je me cachais sous les meubles.

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Mathilde, c’était autre chose. Elle m’appelait tout doucement.
Je sortais de ma cachette et elle me prenait dans ses bras. Elle n’a
pas compris (ou pas voulu comprendre) tout de suite que j’avais
flashé sur elle.
Pauvre tonton ! Quand je pense à tout ce que je lui ai fait ! Il se
sentait continuellement en échec, répétait : « Elle ne m’aime pas »,
« Elle a peur de moi ». Ou bien, c’est lui qui avait peur que ses
chats ne reviennent pas à cause de moi, la nouvelle terreur de la
maison. Mathilde essayait de lui redonner confiance. Elle avait
peur qu’il lui refile le bébé. Assez bonne pour tonton, pas assez
pour elle. Pour les chats, ils se sont assis l’un à côté de l’autre sur
le grand canapé. Tonton me tenait sur ses genoux. Mathilde tenait
le chat en face de moi. C’est comme ça que j’ai fait successivement
la connaissance des deux chats de tonton. Elles (les femelles !)
m’ont soufflé dessus et prouvé de toutes leurs griffes qu’elles
étaient là avant moi.
Opération réussie ! À force de patience, et en nous parlant
gentiment pendant l’entraînement, on s’est habituées les unes aux
autres. J’ai arrêté de leur foncer dessus comme une malade. Elles
ont arrêté de me toiser de leur ancienneté dans la place. Et elles ont
continué à revenir chez leur papa – c’est-à-dire qu’elles ont occuper leur territoire, en m’en cédant une petite part.
Oh, mais une si petite part ! Heureusement, j’ai le don d’élargir
l’espace autour de moi.
Tout cela a rassuré tonton. Il était même tellement serein qu’il
m’a rebaptisée à sa façon. Au début, il m’appelait Diane, prénom
prédestiné pour le chien de chasse que j’étais censée devenir.
Prénom que vous aviez choisi exprès pour moi. Je commençais à
m’habituer à mon nom. Et voilà qu’on m’en change ! « Elle vient
mieux vers moi quand je l’appelle Toutoune. »
Avec « Toutoune », sa voix était moins impressionnante. On
entendait moins le terrible roulement de ses « r » bourguignons.
Remarquez, dans « Diane », on ne les entendait pas trop non plus.
Mais cela sonnait plus doux.
Bref, tonton commençait à m’adopter. Premier échec pour moi.
Alors, j’ai repris le cours de ma vie en pattes. J’ai fait le mur. Je
l’ai refait. Tonton n’a pas aimé du tout. C’est à ce moment-là qu’il
a lancé ses premiers « nondedieux ». Il me courait après, tout
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pantelant et gesticulant. Cela ne se voit pas au premier abord, mais
tonton, sous son air bourru, c’est un grand anxieux.
Ouf, enfin, il recommençait à dire qu’il ne voulait plus de moi.
Malgré tout, il a remis un grillage plus haut, au-dessus de la
murette. Il a bouché consciencieusement tous les trous où je
pouvais me glisser. Il m’aimait bien quand même.
Peine perdue. J’ai continué à me sauver, tel un chien de
varappe.
Alors, aux grands maux les grands moyens ! On m’a inscrite à
des cours de dressage. C’est Mathilde qui a décidé – et qui a payé.
Dans la famille de tonton, on ne gaspille pas d’argent pour un
chien. Mathilde, elle est comme moi, elle est croisée. L’idée de
dépenser de l’argent inutilement, ça doit lui venir de la race de sa
mère.
Au début, je ne savais pas très bien ce qu’on allait faire. Sauf
qu’on y allait en voiture, et ça, j’adore !
En fait, on est allées chez un monsieur qui a essayé d’apprendre
un peu de vocabulaire à ma maîtresse. Tonton nous a même
accompagnées une fois pour voir si sa nièce faisait des progrès.
« Non », elle connaissait déjà. C’était juste de la révision, on n’a
pas perdu de temps. « Assis », « couché », « stop », ça ne s’est pas
trop mal passé non plus. Je commençais presque à croire que ma
maîtresse était intelligente.
« Au pied ! ». Alors là, il lui a fallu du temps ! Pourtant,
l’approche pédagogique du monsieur était excellente : il se servait
de moi pour mimer l’action. Ma maîtresse disait le mot, et moi, je
mimais. Si je mimais bien, c’est que son mot était juste. Si je
mimais mal, c’est qu’elle s’était trompée. Et il fallait recommencer
l’exercice. Qu’est-ce qu’on m’a embêtée avec ça !
Un jour que ça m’agaçait vraiment, je faisais exprès de mimer
n’importe quoi, et évidemment, ma maîtresse avait toujours faux.
Même le monsieur a capitulé. Et le comble, pour ne pas la vexer, il
m’a tout mis sur le dos : « Ce doit être le vent. On n’en tirera rien
aujourd’hui. » Tu parles ! Alors, nous sommes rentrées à la
maison. Tant mieux, de toute façon, il faisait un temps de chien.

Le lendemain soir, Mathilde est rentrée de son travail avec,
dans sa voiture un énorme rouleau d’un grillage d’une hauteur de
1m50. Comme elle n’est pas très costaude, c’est tonton qui l’a
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aidée à le décharger. « Avec ça, elle ne pourra plus passer par-
dessus. »
Tonton, qui est pourtant à la retraite, a dû planter des piquets de
bois devant le muret déjà surmonté d’un double grillage. Sur ces
piquets, il a fixé le grillage qui dominait la cour de son mètre
cinquante de hauteur. Il a travaillé avec application, puis a
contemplé l’ouvrage avec satisfaction : « Non, avec ça, elle ne
pourra plus passer par-dessus. »
Mathilde aussi en était sûre. J’étais devenue leur otage. Ils
pouvaient aller et venir à leur guise, je resterais sagement à les
attendre dans la cour de tonton. Ils avaient enfin gagné leur liberté.
Une liberté qui avait coûté à Mathilde le prix du grillage, et à
tonton une demi-journée de travail. Et tant de tracasseries !
Là-dessus, tout confiants, Mathilde est partie travailler, et
tonton est allé aider son ami Jacquot de Saint-Ythaire à rentrer du
bois.
Ils m’ont laissée seule dans la cour, à attendre leur retour. J’ai
aboyé de toutes mes forces. Puis, comme je n’arrivais pas à les
faire revenir assez vite, j’ai hurlé à la mort. Monsieur Truchard, le
voisin, m’a entendue de chez lui. Il faut dire qu’il n’avait pas trop
de mal, vu que nous habitons un tout petit hameau.
Les obstacles nous rendent parfois combatifs. J’ai rassemblé
mes forces et j’ai fait comme les commandos à l’entraînement
lorsqu’ils doivent escalader de grands filets de corde à la renverse.
Le parcours du combattant. Première tentative – Premier échec. Je
ne me suis pas fait mal en tombant, mais j’ai quand même hurlé à
la mort, parce que j’étais du mauvais côté du grillage.
À force de tentatives, j’améliorais mon emprise sur le grillage.
Et enfin, j’ai fini par me retrouver… du bon côté. J’aurais fait un
bon chien de commando.
Je ne suis pas allée très loin. À quelques mètres, chez ma
maman.
Lorsqu’ils sont rentrés, ils ont pesté tous les deux. Mais c’est
tonton qui a pesté le plus fort. C’est normal, puisque c’est lui qui a
la plus grosse voix. Mathilde, avec sa petite voix de soprano, elle
n’a pas fait le poids. Et c’est donc moi qui ai gagné : elle a été
obligée de me prendre chez elle.
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Elle n’a pas manifesté une joie débordante, mais je me suis dit :
« Même si elle ne m’aime pas, ça ne fait rien, moi je l’aime pour
deux. »




er1 février 2002

Ce que je préfère à la télévision, ce sont les informations. Parce
que ma maîtresse s’assoit sur le canapé pendant un grand moment.
Et ça, c’est rare, parce qu’elle est aussi – à sa façon – montée sur
ressorts. Sauf que ses ressorts courent moins vite que les miens. Je
dirais qu’ils s’agitent. Oui, c’est cela : ils s’agitent sur place.
Toujours est-il qu’à vingt heures précises, je grimpe sur ses
genoux. Mais je déborde un peu sur le canapé. Quand je suis sur
les genoux de tonton, je tiens en plein. Là, ça déborde. Donc, je
triche un peu, puisque normalement, je n’ai pas le droit de
m’asseoir sur les canapés. Ses genoux sont trop petits. Peut-être
que je les ai trop bangués pour freiner et que ça les a rétrécis ?
Elle me tient serrée contre elle pour que je ne glisse pas, et elle
me poupougne. J’adore ça. Elle me murmure des mots gentils :
« ma chipie d'amour ».
Les informations doivent la cultiver. Parce qu’elle arrive même
à me dire des phrases complètes, du style : « Tu as des petits yeux
craquants ! » Un vrai bonheur. Moi, je lui réponds avec des petits
gloussements. Peu à peu, je prépare mon vrai sommeil.
Après la météo – Savoir si le temps va être sec ou mouillé le
lendemain – c’est très important pour ma maîtresse, ça lui permet
de prévoir si la maison va rester propre ou si je vais rapporter une
tonne de boue sous mes pattes chaque fois que je vais passer par la
trappe.
Après la météo, donc, ma maîtresse me remet doucement sur
mes quatre pattes. Elle pivote la télévision du côté du lit, va vers la
soupière à chocolats. Elle m’en donne un et me dit gentiment :
« Maintenant, tu vas te coucher. » Nous y allons ensemble. Elle va
dans son lit regarder un film ou lire. Moi, je vais sous le grand
bureau, juste à côté. J’ai un énorme coussin.
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C’est notre petit rituel du soir : infos – chocolat – dodo. Après,
je suis sage jusqu’au lendemain matin.
Ma maîtresse est ce qu’on appelle une grosse dormeuse. Dans
notre famille, c’est moi qui me réveille la première. Je commence
par une petite sortie discrète pour les urgences matinales. Puis je
rentre tout aussi discrètement. Je jette un bref regard d’envie sur les
chats qui ont, comme chez tonton, le privilège de l’ancienneté.
Sauf qu’ici, c’est pire, ils sont trois. Et ils ont le droit de dormir sur
le lit. Moi, même le matin, je suis obligée de retourner me coucher
sous le bureau.
Dès que j’entends bouger ma maîtresse, je me lève comme un
boulet de canon pour lui faire sa fête du matin. Je lui saute dessus,
et si la météo est mouillée, je mets plein de boue sur les draps. Je
lui mordille les mains, et surtout, je lui lave le visage après sa nuit
de sommeil.
Les deux chats qui ont encore peur de moi détalent sans prendre
leur petit-déjeuner, en faisant claquer la trappe presque aussi fort
que moi dans leur affolement.
Totoff, le seul mâle de la famille, me souffle après. Il est jaloux.
On voit bien qu’il a été habitué à être maître à bord. Il mène tout le
monde par le bout du nez et m’empêche de parfaire le dressage de
ma maîtresse.
Cela commence à aller un peu mieux entre lui et moi, vu que je
suis moins speed et qu’il est très vieux (il a quatorze ans). Parfois,
j’arrive même à lui laver le visage, à lui aussi. Ça lui évite de la
fatigue. Il se laisse faire de plus en plus souvent.
Aussitôt levée, ma maîtresse, qui est aussi la sienne, lui sert son
petit-déjeuner. On voit qu’il l’a bien dressée ! Il faudra que je lui
demande quelques conseils. Avant, son assiette était sous l’évier.
Maintenant, elle est en hauteur, sinon je lui bâfrais tout.
Ensuite, elle me sert mon premier repas de la journée. Elle se
met à quatre pattes à côté de moi, ouvre ma boîte de ronron (elle
dit « ronron » par déformation à cause des chats), et me sert à la
cuillère. Si elle me met la boîte d’un coup, je bâfre trop vite et
après, je digère mal.
Lorsqu’à mon tour j’ai fini ma pitance, au rythme de sa cuillère,
nous allons lever les poules. C’est mon moment préféré – peut-être
en mémoire du temps où je les coursais dans le pré. Il y en a trois,
comme les chats. Nous formons finalement une grande famille.
17












On ouvre la trappe de leur chalet, et on leur pose un plat rempli
de blé, et un plat de pain trempé de la veille. Maintenant que je suis
plus grande, je les laisse descendre toutes seules. Au début, je me
jetais sur elles avant qu’elles n’aient le temps de pointer leur bec.
Cela me valait quelques mots tendres. « Veutu ! »
Notre voisine, qui a 95 ans et qui n’est pas là en ce moment, dit
que ce sont des poules de luxe. Maman leur a installé une sorte de
petit chalet dans le pré, juste en haut de quelques marches de
pierre. Elle l’a complètement isolé pour qu’elles n’aient pas froid
l’hiver, et pour ne pas avoir des œufs cuits durs l’été. Le chalet est
légèrement surélevé. Les poules descendent par une sorte de petit
toboggan qui se relève le soir pour servir de porte. De cette façon,
les renards ne peuvent pas gloutonner nos poules pendant la nuit.
Lorsqu’enfin ces dames poules sont levées, ma maîtresse
s’enferme dans sa salle de bain. Elle ne prend son petit-déjeuner
que lorsqu’elle est propre. À croire qu’elle n’est vraiment pas
pressée de se rassasier, puisqu’elle a la chance de pouvoir se servir
quand elle veut. Il y a des choses qui m’étonnent chez elle. Elle ne
se comporte pas normalement – Enfin, pas comme un chien en tout
cas.
Ensuite, elle part travailler pendant que je tiens compagnie à
tonton. Ou bien elle reste avec moi à la maison. Ma maîtresse, elle
est professeur d’anglais, ce qui fait qu’elle est toujours en
vacances. Ça, c’est super ! Nous passons beaucoup de temps
ensemble.
Moi, quand je serai grande, je serai écrivain. Avec mon
ordinateur, je pourrai rester à la maison autant que je voudrai.
18








Je cherche un titre pour mon livre. J’ai
pensé à « Chienne de vie », mais la place est
déjà prise. Et puis je ne peux pas complètement
me plaindre de ma vie. « Femme de vie ». Mais
ma maîtresse ne se plaint pas trop de la sienne
non plus.

Alors ? J’attends des idées… De toute façon,
les idées, il ne faut pas les chercher, c’est de la
fatigue pour rien. Elles viennent toutes seules
quand le cerveau est à point.






Ma maman, c’est une artiste. J’aime trop lorsqu’elle joue du
piano. Ses doigts glissent sur les touches comme sur ma fourrure
pendant les infos. Je me couche près d’elle et j’écoute.
Chopin, Beethoven, j’aime tout. Parfois son pied va appuyer sur
la pédale de droite. Mais maman n’a pas beaucoup de force, et
souvent son pied se relâche et la pédale remonte. Alors, je viens
l’aider. Je me couche sur ses pieds, et je pèse de tout mon poids.
J’y parviens sans peine – la pédale reste soudée au sol !
Maman continue à jouer, et entre deux notes, elle me jette un
regard plein de reconnaissance. Parfois même, elle me lance un
furtif « tapâfini ».
C’est beau une vie de chien. J’ai tout, la musique, les mots
tendres…
Lorsqu’elle a fini de jouer, il y a ce silence un instant suspendu
dans l’air – un silence magique.
Et soudain – Levez-vous Maestra, et saluez ce public qui vous
applaudit à tout rompre !
Hélas ! Chez nous, il n’y a pas de public. Il nous faut l’inventer
dans notre tête…

Maman aime aussi chanter. Mais ça, je ne supporte absolument
pas. J’ai tout essayé pour qu’elle arrête : sorties intempestives en
faisant claquer la trappe, hurlements. Rien n’y a fait jusqu’alors.
Mais il ne faut jamais désespérer. Car franchement, elle me vrille
les oreilles avec des sons parfois si aigus ! Avant, elle chantait
même dans la voiture. Une horreur ! Le pire, c’est que, sa bouche
étant grande ouverte pour laisser passer les sons, les autres
conducteurs croyaient qu’elle leur criait des injures. C’était
vraiment gênant ! Par chance, elle a cessé, car je chantais avec elle,
et la concurrence la vexait.
Toutes les semaines, elle va à Cluny pour apprendre. Mais elle
ne fait guère de progrès : j’ai toujours aussi mal aux oreilles. Et ne
croyez pas que c’est un parti pris. Les chats se sauvent encore plus
vite que si je les coursais dès qu’elle ouvre la bouche pour chanter.
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Le pire, c’est Neige. Elle croit que maman a mal, et ça la fait
pleurer par compassion.
Quand même, j’aime bien lorsqu’elle va prendre ses cours de
chant. D’abord, pendant qu’elle chante avec son professeur, moi je
reste sagement à l’attendre dans la voiture.
Je ne sais pas si vous avez déjà vu une voiture – Oui, je suis
bête, puisque vous m’avez emmenée à Montagny dedans. Une
voiture, c’est une sorte de bocal tout fermé, monté sur quatre
ressorts qui courent encore plus vite que moi. Sauf que le bocal a
des freins, ce qui est très pratique. Et plus confortable pour les
genoux de maman !
Devant, c’est comme un piano : il y a trois pédales. C’est aussi
celle de droite qui travaille le plus. Sauf que là, je ne peux pas aider
ma maman à la tenir appuyée, parce que je suis assise à l’arrière,
avec ma ceinture de sécurité. Alors, elle est obligée de se
débrouiller toute seule, et croyez-moi, il y a souvent du
relâchement !
La première fois que maman m’a emmenée avec elle à Cluny,
elle s’est garée devant la maison d’un papy-mamie. « Couché – Pas
bouger – Je reviens ». Et elle avait tourné les talons.
Je devais avoir quatre mois. Il y avait un peu de soleil, et papy-
mamie me sont apparus dans l’encadrement d’une porte vitrée
qu’on venait d’ouvrir. Ils avaient l’air d’un couple de vieux soudés
par les ans.
Ils se sont approchés du bocal. J’ai d’abord aboyé un peu, par
crainte. Je ne savais pas que mon bocal était hermétiquement fermé
à clé. Comme ils sont un peu sourds, ils ont simplement cru que je
leur faisais la conversation. Et ils m’ont répondu.
Même leurs voix étaient comme eux, soudées dans les mêmes
inflexions de tendresse.
Le temps a passé vite. Déjà Mathilde revenait et, inquiète,
demandait aux deux vieux si je ne les avais pas dérangés. Oh, non !
On aime tellement les chiens, a dit le vieux. Ou bien était-ce la
vieille ? On en a toujours eus, mais maintenant, on est trop vieux
pour en reprendre un. On aurait peur de ne pas pouvoir l’élever
jusqu’au bout.
Exactement la raison pour laquelle mon tonton n’avait pas
repris de chien après la mort de la vieille Boulette. Combien de
chiens finissent-ils ainsi leurs jours à la S.P.A, tandis que les vieux
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se sentent trop vieux pour les mener jusqu’au bout de leur vie ? Il
faudrait créer une assurance pour les conforter sur leur avenir. Si
Mathilde avait plus de sens pratique, elle s'en préoccuperait.
Depuis cette première rencontre, ma maîtresse fait exprès de se
garer devant chez le papy-mamie. Elle ne prend même plus la
peine de fermer le bocal à clé – Des fois que le papy-mamie aurait
envie de m’emmener promener – ou de m’offrir le goûter. On peut
toujours espérer ! Peut-être qu’ils aimeraient aussi me toucher, me
poupougner. Normalement, personne n’a le droit d’approcher notre
bocal. Je me transforme en furie. Enfin, en tous cas, j’essaie. Eux,
c’est différent. On se connaît. Depuis le temps qu’on se regarde et
qu’on se parle. Ils savent le jour et le moment exacts où ils vont
m’avoir à eux seuls toute une demi-heure.
Car le professeur de chant de ma maîtresse est beaucoup plus
patient que le monsieur du dressage : lui n’a jamais capitulé avant
la fin du temps. Et pourtant, il aurait des excuses… À croire qu’il
n’a pas l’oreille aussi sensible que moi.
Ensuite, lorsque Mathilde en a fini de couiner avec son
professeur, on parle encore un moment tous les quatre. Ils ont
drôlement besoin de parler, mes deux petits vieux.
Cependant, une fois – ce devait être le jeudi avant les vacances
de Noël – un petit détail m’a contrariée : la porte vitrée était grande
ouverte sur la cuisine, et contrairement à l’habitude, les deux vieux
s’affairaient à leur rythme. Ils devaient préparer la maison pour
accueillir les fêtes. C’est l’homme qui conduisait l’aspirateur.
J’ai bien vu que ça lui donnait des idées dans sa tête, à ma
maîtresse. Comme si toute réflexion faite, cela ne lui déplairait pas
d’avoir un homme à la maison. Pour conduire l’aspirateur, pendant
qu’elle se chargerait de la poussière.
Ah non ! Pas question ! D’abord, on est bien assez nombreux.
C’est comme dans les jeux de construction : un élément de plus, et
c’est tout l’édifice qui s’effondre. Inutile de prendre ce risque.
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2 février 2002

GÉNIAL ! Pendant les informations, on a vu des
images des futurs roi et reine des Pays-Bas. Avec les
si belles larmes d’émotion de Maxima pendant la
cérémonie du mariage – Et le baiser princier.

Ça a inspiré ma maîtresse : elle m’a dit que
c’était moi la plus belle princesse du monde. MOI !
J’espère qu’ils vont se marier souvent.

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