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Passe d’armes
© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13139-2 EAN : 9782296131392
Luisa Valenzuela
Passe d’armes
Nouvelles
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Brigitte Torres-Pizzetta
L’Harmattan
Quatrième version
I l s'agit d'un gros manuscrit. C'est une histoire trop réelle, Iétouffante, impossible à raconter. Je lis et relis ces pages éparses et parfois, le hasard y remet un peu d'ordre. Je bute sur de nombreux débuts. J'ai beau les étudier, les trier, les relire, les récupérer et tenter de les remettre en ordre, c'est un véritable casse-tête. Je voudrais imprimer quelque part la mémoire figée des faits pour que cet enchaînement d'événements ne sombre pas dans l'oubli et ne se renouvelle pas. Je veux à tout prix reconstruire l'histoire : de qui ?de quoi ? d'êtres qui ne sont plus eux-mêmes, qui sont passés à d'autres instances de leur vie. Une réalité que j'ai vécue, moi aussi, à ma manière, et qui m'asphyxie, noyée comme je le suis dans cet océan de papiers et de fausses identités. Moi, la sœur jumelle de cet oncle Ramón qui n'existe pas. L'un des débuts — le vrai ? — commence ainsi : Mesdames, messieurs, voici une histoire qui n'en est pas une. C'est un affrontement interminable, une lutte sans merci. Je suis Bella, je ne me connais pas de visage (qui peut prétendre connaître son visage ?) Un rapide coup d'œil dans la glace, se regarder et se dé-connaître ; naviguer en eaux troubles, partir à la recherche de tout autre chose que de son image. De ses naufrages. Se poser sans relâche la
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sempiternelle et inutile question : où sommes-nous? Nous qui cherchons à renforcer l'humble intersection du temps et de l'espace qui, en définitive, est notre seul bien, le meilleur et le pire et qui justifie notre présence ici. Je veux parler de cette vie, ce déroulement qui nous émeut et nous mobilise. Changer constamment pour être sûr d'exister... Moi en troisième lieu, je me confonds dans cette histoire avec une actrice qui porte le nom de Bella (prononcer Bel/la) ; il y a, en plus, une narratrice anonyme qui, par moments, s'identifie au personnage principal auquel, à mon tour, je m'identifie. Il existe un point où les chemins se croisent : on devient un personnage de fiction ou, au contraire, le personnage de fiction vit en nous et une grande partie de ce que nous exprimons ou jouons fait partie de la structure narrative, d'un texte que nous écrivons avec le corps et c'est comme une invitation. En parlant d'invitation, en voilà une qui arrive, justement. Bella (elle précise souvent : Bel/la, petite nièce du grand acteur Bela Lugosi), la (apparemment) courageuse, solide, décidée, la belle Bella est chez elle. Elle attend vaguement quelque chose, sans trop savoir quoi, une apparition, le retour d'un vieil amour oublié, un amour perdu, peut-être ? Bella, l'actrice, joue son propre rôle : elle attend en se faisant les ongles. Elle est donc en train de les limer quand on sonne à la porte. Bella sursaute et se précipite pour ouvrir. Ce n'est qu'un messager, dommage. À force de s'égarer dans les coins perdus de l’esprit, elle ne se rend pas compte qu'il
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s'agit d'un messager bien particulier, comme on en voit rarement, un Messager avec un M majuscule. Les Messagers portent en général les déguisements les plus saugrenus et celui-ci portait le simple uniforme gris des Messagers,il ne pouvait pas mieux tromper son monde. Cet anodin messager lui remet en main propre une lettre apparemment anodine : une enveloppe cachetée qui contient une invitation du nouvel ambassadeur pour la réception d'inauguration de son ambassade de prédilection.  —Je ne suis pas certaine qu'on puisse avoir une prédilection pour cette ambassade, pour ce pays où il se passe tant de choses mystérieuses. Mais on dit que l'ambassade est, elle aussi, pleine de mystères, des mystères très prosaïquement appelés « réfugiés politiques ». J'espère que c'est vrai, a expliqué Bella à son miroir au cours d'un des spectacles qu'elle s'offrait de temps en temps, en guise de répétition ou pour se voir, enfin, sans public. Bella aime parler au miroir pour ne pas avoir à s’y regarder. Mieux vaut un miroir ami à qui parler qu'un miroir amant en qui se chercher. Pleine d'énergie, Bella termine sa séance de manucure. Si quelqu’un avait osé lui demander si elle se faisait les griffes, Bella aurait répondu :  —Je n'aiguise rien du tout. Extérieurement, au moins. Intérieurement, je me prépare, je nettoie mon pelage, je lisse mes plumes (quelques fois). À l'extérieur, je suis telle que je suis, avec de légères variantes, bien sûr, mais aussi douce que possible. Je n'ai rien à aiguiser. C'est dit, j'ai dit.
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IIElle dit, elle a dit, elle dira, bien sûr, comme elle a dû se contredire, se renier souvent, s'accepter, se rejeter, se contredire encore, se dédire pour réintégrer le temps linéaire et sortir de cet angoissant temps circulaire où les souvenirs, les interférences, l'encerclent et l'enveloppent en d'interminables et étouffantes spirales. La connexion au monde quotidien, le temps linéaire, la pousse dans la rue pour aller payer ses factures : téléphone, gaz, électricité, s'entend ; rien à voir avec les dettes abstraites, impossibles à régler : la faute. Tout est en ordre, la correspondance est à jour, les lettres sur la table, les choses en attente reléguées à plus tard. Elle est prête, ce vendredi-là, à s'évader vers d'autres horizons. Elle se prépare pour la soirée, maîtresse de ses actes — le premier et le second acte, au moins — c’est une actrice, après tout, non ? Une actrice, pas plus, et juste quelqu’un qui peut simuler la souffrance et qui souffre réellement, une personne capable d’oublier la souffrance pour aller faire la fête. Intriguée et sombre, elle enfile des vêtements intrigants et colorés, pour qu'on ne la confonde pas avec ces femmes qui, pour se rendre à une soirée, revêtent des robes du même nom — ces dames bien intentionnées qui pullulent sous toutes les latitudes. Car Bella n'est pas vraiment ce qu'on appelle une dame : elle baigne allègrement dans la trentaine, mais avec tant de grâce qu'on dirait une jeune fille, avec sa crinière de lion et ses yeux