Passe d'armes

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Cinq femmes prennent la parole : des femmes qui souffrent et s'opposent à toute forme de violence, d'autorité, de répression. Cinq femmes amoureuses qui luttent pou se défaire du joug de l'hommes, du désir, de leur propre désir aussi, afin de reconquérir la liberté. Ces vois sont les voix censurées des victimes des dictatures de tous ordres. C'est un livre dont le caractère provocateur et courageux lui a valu d'être interdit durant le dictature militaire. Un livre incontournable, traduit pour la première fois en français.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
Lecture(s) : 49
EAN13 : 9782296453661
Nombre de pages : 145
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Passe d’armes

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-13139-2
EAN : 9782296131392

Luisa Valenzuela

Passe d’armes

Nouvelles

Traduit de l’espagnol (Argentine)
par Brigitte Torres-Pizzetta

L’Harmattan

'oQuatrième version

agfuift adn'tu,en igrmopso smisabnlu esc àrirta. cCo'netset.r uJnee ilhsi steo tirrele itsr ocpe sr épelalgee,s Is l Itééparses et parfois, le hasard y remet un peu d'ordre. Je bute
sur de nombreux débuts. J'ai beau les étudier, les trier, les
relire, les récupérer et tenter de les remettre en ordre, c'est un
véritable casse-tête. Je voudrais imprimer quelque part la
mémoire figée des faits pour que cet enchaînement
d'événements ne sombre pas dans l'oubli et ne se renouvelle
pas. Je veux à tout prix reconstruire l'histoire : de qui ?de
quoi ? d'êtres qui ne sont plus eux-mêmes, qui sont passés à
d'autres instances de leur vie.
Une réalité que j'ai vécue, moi aussi, à ma manière, et
qui m'asphyxie, noyée comme je le suis dans cet océan de
papiers et de fausses identités. Moi, la sœur jumelle de cet
oncle Ramón qui n'existe pas.
L'un des débuts — le vrai ? — commence ainsi :
Mesdames, messieurs, voici une histoire qui n'en est
pas une. C'est un affrontement interminable, une lutte sans
merci. Je suis Bella, je ne me connais pas de visage (qui
peut prétendre connaître son visage ?) Un rapide coup
d'œil dans la glace, se regarder et se dé-connaître ; naviguer
en eaux troubles, partir à la recherche de tout autre chose
que de son image. De ses naufrages. Se poser sans relâche la

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sempiternelle et inutile question : où sommes-nous? Nous
qui cherchons à renforcer l'humble intersection du temps
et de l'espace qui, en définitive, est notre seul bien, le
meilleur et le pire et qui justifie notre présence ici. Je veux
parler de cette vie, ce déroulement qui nous émeut et nous
mobilise.
Changer constamment pour être sûr d'exister... Moi en
troisième lieu, je me confonds dans cette histoire avec une
actrice qui porte le nom de Bella (prononcer Bel/la) ; il y a,
en plus, une narratrice anonyme qui, par moments, s'identifie
au personnage principal auquel, à mon tour, je m'identifie.
Il existe un point où les chemins se croisent : on
devient un personnage de fiction ou, au contraire, le
personnage de fiction vit en nous et une grande partie de ce
que nous exprimons ou jouons fait partie de la structure
narrative, d'un texte que nous écrivons avec le corps et c'est
comme une invitation.
En parlant d'invitation, en voilà une qui arrive,
justement.
Bella (elle précise souvent : Bel/la, petite nièce du
grand acteur Bela Lugosi), la (apparemment) courageuse,
solide, décidée, la belle Bella est chez elle. Elle attend
vaguement quelque chose, sans trop savoir quoi, une
apparition, le retour d'un vieil amour oublié, un amour
perdu, peut-être ? Bella, l'actrice, joue son propre rôle : elle
attend en se faisant les ongles.
Elle est donc en train de les limer quand on sonne à la
porte. Bella sursaute et se précipite pour ouvrir. Ce n'est
qu'un messager, dommage. À force de s'égarer dans les
coins perdus de l’esprit, elle ne se rend pas compte qu'il

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s'agit d'un messager bien particulier,comme on en voit
rarement, un Messager avec un M majuscule.
Les Messagers portent en général les déguisements les
plus saugrenus et celui-ci portait le simple uniforme gris des
Messagers
,
il ne pouvait pas mieux tromper son monde.
Cet anodin messager lui remet en main propre une
lettre apparemment anodine : une enveloppe cachetée qui
contient une invitation du nouvel ambassadeur pour la
réception d'inauguration de son ambassade de prédilection.
—Je ne suis pas certaine qu'on puisse avoir une
prédilection pour cette ambassade, pour ce pays où il se
passe tant de choses mystérieuses. Mais on dit que
l'ambassade est, elle aussi, pleine de mystères, des mystères
très prosaïquement appelés « réfugiés politiques ». J'espère
que c'est vrai, a expliqué Bella à son miroir au cours d'un
des spectacles qu'elle s'offrait de temps en temps, en guise
de répétition ou pour se voir, enfin, sans public.
Bella aime parler au miroir pour ne pas avoir à s’y
regarder.
Mieux vaut un miroir ami à qui parler qu'un miroir
amant en qui se chercher.
Pleine d'énergie, Bella termine sa séance de
manucure. Si quelqu’un avait osé lui demander si elle se
faisait les griffes, Bella aurait répondu :
—Je n'aiguise rien du tout. Extérieurement, au
moins. Intérieurement, je me prépare, je nettoie mon
pelage, je lisse mes plumes (quelques fois). À l'extérieur, je
suis telle que je suis, avec de légères variantes, bien sûr,
mais aussi douce que possible. Je n'ai rien à aiguiser. C'est
dit, j'ai dit.

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IIElle dit, elle a dit, elle dira, bien sûr, comme elle a dû se
contredire, se renier souvent, s'accepter, se rejeter, se
contredire encore, se dédire pour réintégrer le temps
linéaire et sortir de cet angoissant temps circulaire où les
souvenirs, les interférences, l'encerclent et l'enveloppent en
d'interminables et étouffantes spirales.
La connexion au monde quotidien, le temps linéaire,
la pousse dans la rue pour aller payer ses factures :
téléphone, gaz, électricité, s'entend ; rien à voir avec les
dettes abstraites, impossibles à régler : la faute.
Tout est en ordre, la correspondance est à jour, les
lettres sur la table, les choses en attente reléguées à plus
tard. Elle est prête, ce vendredi-là, à s'évader vers d'autres
horizons. Elle se prépare pour la soirée, maîtresse de ses
actes —le premier et le second acte, au moins— c’est une
actrice, après tout, non ? Une actrice, pas plus, et juste
quelqu’un qui peut simuler la souffrance et qui souffre
réellement, une personne capable d’oublier la souffrance
pour aller faire la fête.
Intriguée et sombre,elle enfile des vêtements
intrigants et colorés, pour qu'on ne la confonde pas avec
ces femmes qui, pour se rendre à une soirée, revêtent des
robes du même nom — ces dames bien intentionnées qui
pullulent sous toutes les latitudes. Car Bella n'est pas
vraiment ce qu'on appelle une dame : elle baigne
allègrement dans la trentaine, mais avec tant de grâce qu'on
dirait une jeune fille, avec sa crinière de lion et ses yeux

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qui... bon, les traits de Bella seront décrits au fur et à
mesure des nombreuses occasions que nous aurons de
l'admirer. En fait, elle n'est pas aussi belle que le suggère
son nom, ni aussi... sophistiquée ? Bien que, parfois, quand
elle joue vraiment son rôle ou qu'elle décide de se montrer
en public...
—Mon vrai rôle, c'est de vivre.
Éveillée, en alerte, soigneusement maquillée, Bella a
les yeux brillants, grands ouverts (rien ne lui échappe) des
yeux couleur de miel, soulignés d'un trait de khôl. Elle sort
tranquillement, sur la pointe des pieds pour éviter les faux
pas. En croisant un camion qui arborait une petite phrase
du genre : «
Une

femme qui se maquille, c’est un indien qui
part en guerre ! »,
elle aurait dû se dire: « Attention ! »
C’était un avertissement prémonitoire que Bella aurait
dû un peu moins regarder et un peu plus écouter. Elle
connaissait pourtant bien la différence entre ne pas se
soucier du qu’en dira-t-on et faire la sourde oreille. Ne pas
tenir compte, surtout, des signes émis par ces Messagers
anonymes (des camions, en l’occurrence). Des Messagers
qui signalent comme par hasard, le moment où on entre
dans une mauvaise passe.
Cette nuit-là, avec la première étoile, la pauvre Bella
se sent d’humeur rêveuse mais elle est prête à tout. Avec
l'invitation comme sauf-conduit, elle franchit le barrage de
gardes armés qui entourent et protègent (?) la résidence de
l'ambassadeur. Par hasard et par instants, une mitraillette la
met en joue, juste ce qu'il faut pour alimenter l'amertume
de ses pensées. Elle traverse le jardin jusqu'à l'entrée de la
demeure où le nouvel ambassadeur, flambant neuf, lui tend

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la main. Bel homme, jeune, tout à fait comme il faut avec sa
barbe bien soignée et sa petite dame à bâbord.
Après un bref salut protocolaire, Bella traverse les
salons, entre galons dorés et décolletés fulgurants, et arrive
au jardin où elle retrouve un groupe d'amis : Célia qui, en
sa qualité de journaliste politique, se devait d'être là, Aldo,
gloire nationale des arts plastiques, Mara, bien sûr, qui ne le
quitte pas d'une semelle et quelques autres. Certains sont
absents. Ils s'embrassent, contents de se retrouver. Dans les
circonstances actuelles, c'est un véritable soulagement. « La
situation est pire que jamais, on a encore trouvé quinze
cadavres dans le fleuve, il y a de plus en plus de
persécutions ». Quelqu'un a murmuré à l'oreille de Bella :
« Navoni est passé à la clandestinité ; oublie-le, oublie son
nom, efface-le de ton carnet d'adresses ».
—Qu'est-ce que tu me racontes ? — aurait voulu lui
demander Bella, je n'ai rien à voir avec la police. Ce soir, on
fait la fête. Tu es toujours alarmiste, c’est pour attirer
l’attention que tu joues les Rosa Luxembourg ?
Mais la tolérance vient avec les verres bien remplis et
les petits fours. Une tolérance contagieuse, si on en juge par
la manière dont les invités accueillent « La Surprise » : le
Grand Écrivain, la référence littéraire locale, va lire avec
tambours et trompettes — non, pardon, avec un accom-
pagnement de guitares — sa grande œuvre, une épopée.
Bella est la seule à réagir :
Je me les pique
!
1
s’exclame-
t-elle dans son français très personnel pour faire honneur
aux usages diplomatiques.


1 Sic ! En français dans le texte

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—Tu ne supportes pas qu'on te fasse de l'ombre,

a répliqué un ami que le destin avait mis là pour faire avancer
l'histoire. Certains insinuent qu'elle aurait mieux fait de
partir pour ne pas perturber sa glorieuse carrière. Celle de
l'ambassadeur, évidemment.
L'Écrivain monte sur le podium improvisé et déploie
ses sinistres papiers, il se compose un beau visage
d'angoisse métaphysique. Aux étages et en sous-sol, on
perçoit le glissement des pas des réfugiés, on sent leur envie
de participer à la fête, de remettre un pied dans le monde ;
indifférent à ce martyre, l'Écrivain ouvre la bouche et
commence sa déclamation, accompagné, au loin, par le
hurlement des sirènes.
Bella, attentive à ces bruits furtifs, cherche un endroit
un peu à l'écart pour héberger la partie la plus élogieuse de
son élogieuse personne. Elle trouve un fauteuil près d'un
mur recouvert d'une splendide tapisserie d'Aubusson, juste
ce qu'il faut pour poser sa tête et se préparer à honorer la
complainte d’un tranquille petit somme.
Et des rêves ? Des rêveries où la peur prendrait la place
de l'amour ? Elle ne le sait probablement pas elle-même, elle
ne fait pas encore d'amalgames : la peur et l'amour,
sentiments inavouables, difficilement compatibles.
Si Bella n'ignorait pas le mot peur (mais elle n'était pas
paralysée par la peur) en revanche elle connaissait bien le mot
amour, elle en avait fait grand usage. Et lui, il lui faisait peur.
Majestueusement appuyée contre l'Aubusson, elle
sombre dans un sommeil dont ni les râles de l'Écrivain, ni
les guitares qui, de temps en temps s'affolent toutes seules,
ne parviennent à la sortir. Ce qui la réveille en sursaut, par

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contre, c'est une sorte d'étrange sensation de chaleur, qui
parcourt son corps, sa bouche, s'insinue entre ses jambes
qu'elle écarte doucement. Elle ouvre un œil interrogateur
qui rencontre le regard insistant de l'ambassadeur : à l'autre
bout de la pénombre, il semblerait qu'il soit en train de la
caresser... éventuellement, probablement, qui sait ?...
Les applaudissements interrompent l’échange de
regards. Ils sont séparés par une marée de gens qui se
lèvent pour saluer le Maître et aller prendre un verre. Un
long moment s'écoule avant que l'ambassadeur ne
parvienne à naviguer, une coupe à la main, jusqu'à Bella.
—Vous êtes actrice, n'est-ce pas, ou quelque chose
comme cela?
—Ou quelque chose comme cela.
—Une sorte de reflet, un beau reflet —et il effleure son
menton du bout des doigts, à peine, comme par
inadvertance. Bella a un sourire un peu figé, elle se sent
flotter et quand quelqu'un le lui fait remarquer elle répond
que c'est à cause de l'alcool.
À quel moment les voiles commencent-elles à gonfler?
Quand le chemin à suivre est-il détourné à jamais des routes
balisées ? Suffit-il de deux doigts tendres sur un menton naïf
et imprudent ? Y a-t-il eu d'autres avertissements, d'autres
appels ?
Peu après, c’est le moment de se retirer, de retraverser
la barrière de gardiens et de se lancer dans l'hasardeuse
aventure de la nuit. L'Écrivain a quitté la scène avec force
révérences ; les invités, un peu éméchés, commencent à
prendre congé : les galonnés réclament leurs gardes du
corps, les dames sur leur trente-et-un s'accrochent à leurs

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