Passé simple

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Dans un salon du livre, Sarah Castan dédicace son premier roman. Elle fait la connaissance de Martin Dolbec, un auteur à la réputation établie. Subjuguée par cet homme, fragilisée par cette relation tortueuse et ambiguë, la jeune femme trouve une oreille attentive auprès d'Adrien, son grand-père de substitution. Philosophe, il lui apprend à profiter des moments tout simples de la vie. Le bonheur tient à si peu de rien.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
Lecture(s) : 56
EAN13 : 9782336260754
Nombre de pages : 222
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PASSÉ SIMPLE
Nadine PRUDHOMME PASSÉ SIMPLE roman
Du même auteur Tamtam Sénégal, L’Harmattan, 2005. TaxiBlues, L’Harmattan, 2007.        !  "#      !!"!"#"# $% !!"!"#"#
L’amour est passé sur vous comme les rouges incendies sur les forêts de Provence. Il faudra des années avant que l’herbe repousse, avant qu’un nouvel amour vienne peupler les lieux du désastre – et les lieux du désastre c’est vous tout entière, de la robe de coton aux pensées interdites, de votre goût du thé à la mélancolie du printemps. Vous tout entière.
Christian BOBIN.
A Salomé et Titouan mes petitsenfants en noir et blanc.
1.
C’est l’heure grise, entre chien et loup, quand la nuit tisse sa toile sur la fin du jour. Dans la rue piétonnière, les passants s’agrippent aux manches de leurs parapluies pour affronter cette fraîcheur automnale qui martèle ainsi la fin de l’été. Un été qui, sans rien demander, a joué les prolongations. A travers sa vitrine, elle regarde l’asphalte mouillé qui brille sous la pluie. Assise sur un grand tabouret, accoudée à son comptoir en bois, elle tient dans ses mains une tasse en porcelaine bleue. Elle tourne machinalement le sachet de thé à la bergamote qui infuse doucement. Elle s’absorbe dans la contemplation de la marelle peinte en blanc indélébile au ras du trottoir. Ce jeu n’a pas été tracé à la craie. Elle l’a voulu ainsi. Immuable. Malgré les intempéries et le temps qui passe. Personne n’a compris. Elle n’a pas donné d’explications. A payé sans broncher l’amende infligée par la municipalité. Camille, sa petite voisine, ne jouera pas ce soir. Sa compagnie va lui manquer. Elle s’est habituée à ce rituel, au bonjour tonitruant et aux deux baisers plaqués sur sa joue à toute volée. Il pleut. Elle fredonne la chanson “La marelle” de Nazaré Pereira. Nostalgique tout à coup, elle chavire sans savoir pourquoi. Les paroles l’interpellent. Elle s’est appliquée à pousser si longtemps, de case en case, à cloche pied, la petite boîte en fer remplie de sable sans jamais atteindre le ciel. C’est la règle d’un jeu qui n’a rien d’anodin. Elle a passé si souvent son tour, coincée dans le puits de cette marelle qui oscille, balbutie et tremble à l’image de sa vie. Seule la maturité, un soupçon de folie ou de poésie permettent de telles métaphores. Elle a toujours gardé ses réflexions pour elle, consciente de leur étrangeté, de leur bizarrerie dans un monde qui ne lui ressemble pas, qu’elle redoute au point de n’avoir nulle envie de lui emboîter le pas. Elle aurait pourtant aimé y sauter avec insouciance mais elle
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a toujours eu la retenue de ceux qui marchent sur la pointe des pieds en ne sachant pas s’ils sont les bienvenus ou connaissant la réponse et voulant l’occulter, adoptent une discrétion instinctive. Un exercice périlleux d’équilibriste jamais mis au point faute de savoir tenir son balancier. Une funambule toujours sur le fil du rasoir prête à basculer dans le vide de son passé, de son présent, de son ailleurs. A de tels propos, certains emploieraient le terme de déséquilibrée. Question d’appréciation. Alors, elle se tait, lucide de sa différence qu’elle essaie de gommer par petites touches pour se couler dans le moule. Elle y a renoncé sans même s’accorder un zeste d’indulgence. Ne pas s’attarder, bouger, faire semblant, ranger, déplacer dans leur rayonnage en bois les livres tout neufs, encore vierges, certains pelliculés de papier plastique, attendant d’être livrés au regard, à la critique enthousiaste ou corrosive des lecteurs. Elle aimerait les protéger, les garder pour elle toute seule, tant elle aime leur odeur — celle du papier neuf. Très peu d’ouvrages primés. Avec fracas, les médias se chargeront de leur promotion sans retenue ni discernement. Beaucoup d’auteurs inconnus à qui elle donne la chance d’être lus. Des coups de cœur. Elle s’attarde sur sa toute petite librairieune seule pièce, basse de plafond, peinte en blanc pour y inviter la clarté. Des appliques au mur diffusent un éclairage très doux incitant les lecteurs à flâner, à s’asseoir dans les deux fauteuils club en cuir achetés récemment au marché aux puces. Des objets personnels pour quelques touches de couleurs et puis ses masques africains qui tapissent les murs. Ils veillent sur elle. C’est une certitude qui la rassure. Et toujours le refrain de “La Marelle” dans sa tête. A l’image du temps, c’est une journée chagrine. Celle que l’on ne sent pas venir, que l’on subit, celle que l’on voudrait jeter aux orties. Au creux de soi un malaise indéfinissable qui n’annonce rien de bon, l’idée imprécise mais bien palpable
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