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Passeurs T1

De
385 pages

Outre des professeurs détestables et une cantine infecte, l'institut Walter Walbotte totalise près d'une dizaine d'élèves portés disparus.Depuis cinquante ans, des collégiens s'aventurent dans la forêt autour de l'école pour ne plus jamais en revenir.


Aussi, lorsque le jeune Nathan disparaît à son tour, Jeffrey Horlaw redoute le pire.
Lancé à sa poursuite avec son ami Ted, ils découvrent un puits secret, un manoir envahi de squelettes mutants et une organisation armée bien déterminée à intercepter les intrus.


Jeff avait tort : le pire ne fait que commencer.



Passeurs – 1 Jeffrey Horlaw lance une série Fantasy jeunesse pleine d ́intrigues, d ́humour et de rebondissements.
Devenez un Passeur, vivez des aventures incroyables et accompagnez Jeff dans le monde sans pitié de Lucille H. James.


Couverture de Malice Zambaux et illustrations intérieures de Blackmailer

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ISBN : 978-3-95858-053-4

Première édition - Juin 2015


Tous droits réservés


Passeurs


Tome 1

Jeffrey Horlaw


Lucille H. James



Illustrations

Malice Zambaux 

&

The Blackmailer



À Élise.


Au roi,

Au Premier ministre,

Aux services secrets.


Prologue



— Si ! C’est vrai ! Ils ont disparu dans l’école ! 

Maladroitement dissimulés derrière la remise à outils, les cinq garçons se repassaient une cigarette. À l’institut Walbotte, il n’était pas autorisé de se trouver hors du dortoir passé vingt-et-une heures ; pourtant, le clocher du bâtiment central indiquait minuit.  

Dans cette école, il était également défendu de fumer. L’alcool, les chewing-gums et les vêtements de marque étaient prohibés. On imposait aussi de ne pas courir dans les couloirs, de ne pas siffloter, de ne pas reprendre trois fois des plats à la cantine : le règlement intérieur faisait près de vingt-deux pages et, de manière générale, il y avait assez peu de choses qui n’étaient pas interdites au sein du lycée Walbotte. 

Ce petit groupe d’adolescents avait pris l’habitude de se retrouver chaque soir dans le parc de leur collège, loin de l’aile des dortoirs pour éviter de se faire repérer par les surveillants. Bien plus que l’idée de se réunir après les cours, c’était la possibilité de transgresser une bonne douzaine de règles qui faisait le charme de leurs sorties nocturnes. 

­— C’est quoi encore, cette histoire ? grommela Peter, un garçon efflanqué dont le nez dépassait à peine du cache-col. 

Nathan protesta :

— C’est pas des histoires ! Il y a quatre ans, deux élèves de Walbotte ont disparu pendant une course d’orientation, et on ne les a jamais retrouvés depuis ! 

— Si c’était le cas, ça fait longtemps que l’école aurait fermé, crétin ! répliqua vertement Lucas. 

Comme pour se donner une contenance, il tira sur la cigarette, avant d’ajouter : 

— Tous les journaux du pays en auraient fait leurs gros titres. Tu imagines : deux élèves portés disparus au sein du prestigieux institut Walbotte… 

— Ça leur aurait fait de la pub, remarque, lança Peter. Vous voulez vous débarrasser de vos gosses ? Envoyez-les à l’institut Walbotte, on se charge de les faire disparaître pour vous ! 

Ted, le plus âgé de la bande, récupéra ce qui restait de la cigarette des mains de Lucas et la vissa au coin de sa bouche. 

— Pour une fois, le môme ne raconte pas de bêtises. Deux gosses ont effectivement disparu du lycée il y a quatre ans. Je m’en souviens très bien, je venais d’arriver, et à l’époque, tout le monde ne parlait que de ça. 

Les quatre garçons se tournèrent aussitôt vers lui. En sa qualité d’aîné, Ted bénéficiait d’une plus grande crédibilité au sein du groupe que Nathan, de loin le plus jeune. 

Lucas fit la moue, sceptique.

— De quoi tu parles ? Tu veux dire qu’ils auraient étouffé l’affaire ? 

— Bien sûr. Ils ont acheté la presse régionale. Et avec un attentat dans un commissariat trois jours après, les disparitions sont passées complètement inaperçues…

— Qu’est-ce qui s’est passé, au juste ? demanda Jeff, le seul qui n’avait pas encore parlé. 

Il jeta discrètement le mégot que Ted lui avait donné pour ne pas avoir à tirer la bouffée règlementaire. Il était incapable de fumer sans s’étrangler à moitié. 

— En fait, c’est une histoire assez banale. L’institut avait organisé une course d’orientation dans la forêt, pour fêter l’anniversaire du fondateur, l’unité de l’école, blablabla… Deux gamins se sont éloignés de leur classe et se sont enfoncés dans les bois. Au bout de trois heures, ils n’étaient toujours pas revenus, alors le directeur a envoyé des élèves et des profs à leur recherche. 

Il sortit un paquet de cigarettes de sa poche, en alluma une et reprit : 

— Ils ont cherché pendant trois jours et ne les ont jamais retrouvés. 

Il y eut un silence. Tous étaient suspendus à ses lèvres et Ted ne semblait pas mécontent d’être le centre de l’attention générale. 

— Les parents ont attaqué l’institut, évidemment. Je crois que les profs de sport ont été reconnus coupables de négligence et ont fini en taule. Le directeur s’en est sorti. Il a des amis hauts placés. L’affaire a vite été classée. 

— Tu veux dire que l’école n’a rien fait de plus ? interrogea Jeff, surpris. 

— Oh, si. Maintenant, les courses d’orientation sont interdites par le règlement. 

Des rires fusèrent, mais les sourires figés dissimulaient mal un sentiment de malaise. Jeff se tourna vers la forêt qui bordait le parc. La nuit était à peine éclairée par quelques étoiles tremblotantes et, dans les ténèbres glacées de l’hiver, la masse sombre du bois paraissait menaçante. Le grillage représentait une protection dérisoire contre les branchages et les ronces tordues qui avaient l’air de se tendre vers eux. 

Ted laissa tomber son mégot sur le sol, l’écrasa du bout du pied, et jeta un coup d’œil à sa montre. 

— On ferait mieux de rentrer, dit-il. J’ai un examen de maths demain, je vais essayer de réviser un peu… 

Il commença à s’éloigner, lorsque Jeff lui lança : 

— Mais… Personne ne sait ce qui leur est arrivé, aux deux élèves ? 

— Non. La police pense à un enlèvement. En tout cas, les flics ont parcouru la forêt de fond en comble, et n’ont jamais rien trouvé… 

Un à un, les adolescents se dispersèrent. Jeff, resté immobile, gardait les yeux fixés sur la forêt. Soudain, il frissonna. Secouant la tête comme pour chasser un insecte, il se détourna et suivit les autres élèves en direction du dortoir. 




Chapitre 1 

L’institut Walter Walbotte

Chapitre 1 - L'institut Walbotte

 Jeffrey Horlaw fonçait à travers les couloirs de l’école comme s’il était poursuivi par une meute de chiens furieux. Il faisait encore nuit et les néons diffusaient une lumière agressive. Quelques surveillants sifflèrent des remontrances sur son passage, mais il n’y prêta pas attention et continua à courir. Il sauta par-dessus un seau d’eau, esquiva un agent d’entretien et tourna au coin d’un corridor : là se trouvait un escalier qu’il commença à monter quatre à quatre. 

Parvenu au sommet, Jeff s’arrêta devant une porte close, haletant, le front en sueur. Dans le bâtiment, une sonnerie retentit. Il remonta la manche de sa veste d’uniforme pour regarder sa montre : il était très exactement huit heures. 

« C’est fichu », pensa-t-il. 

Il tenta néanmoins de rassembler son courage et frappa.

— BONNE JOURNÉE ! cria une voix en retour. 

Jeff se composa un sourire forcé et entra.

À peine avait-il mis un pied dans la salle qu’une trousse vola vers lui et s’écrasa à quelques centimètres de sa tête. 

— J’avais dit : bonne journée ! brama le professeur Werms, un vieillard souffreteux qui conservait encore assez d’énergie en lui pour hurler quotidiennement sur des classes remplies d’élèves terrorisés.  

— Je vous remercie, répondit Jeff en avançant parmi les tables pour dénicher une place. Bonne journée à vous aussi. 

Le teint du professeur passa immédiatement du couperosé au blanc crayeux.

— Je ne vous ai pas autorisé à entrer ! Vous êtes en retard d’au moins sept minutes, Monsieur Horlaw, et je tiens à vous signaler que…

— Il est tout juste huit heures.

— Ne m’interrompez pas ! riposta Werms, ravi d’avoir trouvé la victime toute désignée d’une de ses nombreuses crises de nerfs matinales. L’heure de la classe, c’est la mienne, Horlaw, vous devriez le savoir ! 

Jeff s’installa à côté de Lucas.

— Désolé, mais comme je n’ai pas votre numéro de téléphone et que je n’ai aucune intention de vous donner le mien, je ne peux pas savoir à quelle heure vous jugerez bon de commencer vos cours. 

Il savait qu’il aurait dû se taire. Il le savait. Comme s’il était pris d’une attaque, Werms se raidit et se mit à trembler de tout son corps. 

— SORTEZ D’ICI ! mugit-il en pointant la porte de son bras décharné. SORTEZ IMMÉDIATEMENT !  

Jeff se leva de sa chaise et rassembla ses affaires. Werms lui saisit le bras. 

— Dehors ! De-hors ! Je ne veux plus jamais vous voir dans cette pièce ! 

— Tant mieux, je ne pensais pas revenir. 

Werms le projeta vers les escaliers. Il avait une force surprenante pour un homme de son âge. 

La porte claqua dans son dos. Jeff regarda à nouveau sa montre. 

« J’ai tenu deux minutes de plus que la dernière fois, constata-t-il, amer. Je suis en progrès. »


 Jeff était âgé de quatorze ans. De taille moyenne, il était plutôt maigre. Ses yeux bleus tiraient sur le gris, avec de larges cernes qui lui donnaient un air maladif. Il avait des cheveux châtains, un peu longs, et ébouriffés.

À son entrée au collège, ses parents l’avaient envoyé à l’institut Walbotte afin d’augmenter des résultats scolaires peu conformes aux ambitions qu’ils nourrissaient pour lui. M. et Mme Horlaw étaient, comme la plupart des parents d’élèves de l’école, des rentiers accomplis. Leur train de vie engendrait des dépenses considérables. Ils savaient que Jeff devrait subvenir lui-même à ses besoins à l’âge adulte, et ils tenaient bien à ce que son métier lui rapporte assez d’argent pour qu’il ne se montre pas trop regardant sur les miettes de son futur héritage. 

Plus jeune, Jeff manifestait un tempérament rêveur. Il n’aimait pas le sport en général, et les sports d’équipe en particulier. Il ne jouait presque pas avec les enfants de son âge, pas même aux jeux de société que ses grands-parents lui offraient régulièrement. 

Jeff était très exactement le fils dont ses parents n’avaient jamais rêvé. 


Contrairement à ce qu’affirmaient leurs voisins, leurs domestiques et leurs beaux-parents respectifs, les Horlaw n’étaient pas stupides. Ils avaient très vite compris que parmi les nombreux adjectifs qui pouvaient s’appliquer au caractère de Jeff, « épanoui » ne faisait pas partie de la liste. À dix ans, il avait déjà fugué deux fois : en désespoir de cause, et secrètement soulagés par leur décision, les Horlaw s’étaient résolus à l’envoyer en pensionnat.

Ses remarques sarcastiques et son attitude insolente lui avaient très vite valu l’antipathie indéfectible de l’ensemble du personnel de l’institut. Toujours à l’extrême limite du renvoi, Jeff parvenait à garder sa place grâce à des notes correctes et des enveloppes conséquentes glissées au directeur lors des réunions de parents d’élèves.  

Cela faisait maintenant quatre ans que Jeff avait quitté le domicile familial pour n’y revenir que deux mois par an, en été, et quelques jours pendant la période des fêtes. Il était incapable de dire s’il était plus malheureux à l’institut Walbotte que chez lui. Certes, il jouissait dans la luxueuse demeure des Horlaw d’un confort matériel que le lycée ne pouvait offrir à ses élèves en dépit de ce qu’ils affirmaient dans leurs publicités, mais, à l’école, il n’avait pas à subir les regards de ses propres parents qui l’observaient toujours comme un animal bizarre. 


Le dos voûté, le sac traînant à terre, Jeff déambulait dans les couloirs vides, accablé par la perspective de trois longues heures qu’il allait sans doute passer à feuilleter de vieux magazines à la bibliothèque. Il s’apprêtait à se diriger au sud du bâtiment principal lorsqu’une voix l’interpella :

­— Hé ! Jeff ! 

Ted, les mains dans les poches, le sac jeté sur l’épaule, s’avançait vers lui. Il haussa les sourcils.

— Qu’est-ce que tu fais là ? 

— Je sèche le contrôle de maths, répondit-il avec cette irrésistible nonchalance qui faisait soupirer d’admiration toutes les filles du lycée. Et toi ?

— Je me suis fait virer du cours de Werms. 

— Laisse-moi deviner… Tu es arrivé avec une demi-seconde de retard ? 

— Même pas. La cloche venait de sonner. 

— De toute façon, la moitié de la classe arrive toujours en retard à ses cours. Aucun élève n’est assez dopé pour être à l’heure aux cours de Werms. 

— Qu’est-ce que tu vas faire en attendant ? 

— Aucune idée.

Il suivait du regard une fille qui venait de traverser le couloir à pas pressés. 

Jeff appréciait les qualités de chef de bande de Ted, mais à certains moments, son indolence l’agaçait. 

— On peut toujours aller à la bibliothèque, proposa-t-il sans entrain. 

— Si tu veux…

Ils se dirigèrent mollement vers le bâtiment opposé.


­— Je m’ennuie, déclara Ted une heure plus tard. 

Jeff compulsait un tas de magazines datés, oublié dans un carton d’archives sous une pile de bandes dessinées. Certaines pages défraîchies présentaient des publicités vieillottes. 

— Tu n’as qu’à réviser tes maths.

Il observait maintenant un article enthousiaste sur « le tout nouveau modèle d’ordinateur de bureau. » L’ordinateur en question devait avoir à peu près les dimensions et les qualités esthétiques d’une machine à laver.  

— Pas question. Je n’ai pas séché le contrôle pour bosser mes maths ici. 

— Trouve quelque chose à faire, alors.

À travers les immenses fenêtres de la bibliothèque, ils apercevaient une bande de jeunes collégiens qui jouaient au foot sur la pelouse. Parmi eux, Nathan, vêtu d’une grosse doudoune bleue, courait en zigzag derrière un ballon couvert de boue. 

Ted gardait les yeux tournés vers les enfants. 

— J’ai envie d’aller avec eux.

Jeff, plongé dans la lecture d’un hebdomadaire un peu plus récent que les autres, leva la tête. 

— Si les surveillants te voient jouer avec les gamins alors que tu es censé être en contrôle de maths, tu vas te faire virer. 

— Tu n’auras qu’à dire que tu ne m’as pas vu de la journée. Je vais laisser mes affaires ici.

— Mais… 

Ted s’approcha aussitôt de la fenêtre. Il abaissa délicatement la poignée pour ne pas faire grincer les gonds, et se glissa dans l’ouverture. Le bibliothécaire, occupé à ranger une étagère à l’autre bout de la pièce, ne le vit même pas. Il fit quelques pas dans l’herbe, bouscula un collégien et attrapa le ballon au vol. 

— Quel crétin, murmura Jeff.

Alors qu’il s’apprêtait à refermer son journal, un gros titre en lettres baveuses attira son regard. 


Les disparus de l’institut Walbotte