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Passeurs T2

De
316 pages

Jeffrey Horlaw est parvenu à s’enfuir de justesse du monde d’Ithilnín. Il a manqué d’y laisser sa vie, et sa santé mentale.

Aja Lind, 16 ans, n’éprouve qu’un intérêt limité pour les choses de ce monde. Elle occupe ses journées entre sa passion pour les chats et les films de genre obscurs.

Lorsqu’un groupe de miliciens armés fait irruption dans leur lycée, Jeff et Aja s’enfuient, jusqu’à atteindre un univers parallèle.

Embarquée dans un biplan poussif, propulsée dans une ville cosmopolite et magique, Aja fait la connaissance d’un peuple adorateur des démons, d’un Prince-Oracle, et d’un guépard qui parle. Quant à Jeff, il devient le meneur rétif d’un groupe de Passeurs envoyés à Torana Kala pour y retrouver l’Oracle de la Mort.

Ils auraient mieux fait de rester chez eux.

Passeurs – 2 Aja Lind continue une série Fantasy jeunesse pleine d ́intrigues, d ́humour et de rebondissements.
Devenez un Passeur, vivez des aventures incroyables et accompagnez Jeff et Aja dans le monde sans pitié de Lucille H. James.


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ISBN : 978-3-95858-150-0 Première édition - Octobre 2017
Tous droits réservés
Passeurs Tome 2 Aja Lind Lucille H. James
Extrait
Illustrations Malice Zambaux & Blackmailer
À vous deux
Prologue
Jeffrey Horlaw n’aurait jamais dû aller au lycée ce matin-là. À 7h01, l’affreux radio-réveil placé sur la table d e nuit se mit à brailler : — … apprenons qu’un escadron d’hélicoptères Phénix a été volé au cours de la nuit dans l’usine d’armement Vencorp. Le Ministre de la Défense n’a pour le moment pas confirmé, ou infirmé, les soupçons d’assaut terrori ste sur du matériel de pointe, majoritairement destiné à l’exportation… Jeff abattit son poing sur l’appareil. La migraine lui vrillait les tempes. Il tituba jusqu’à la salle de bain, empêtré dans ses affaires de la veil le — il s’était endormi sur son bureau. Le miroir lui renvoya l’image d’un garçon de quinze ans aux yeux cernés, blême, les cheveux ébouriffés. Une longue cicatrice barrait so n flanc. Sur son torse nu, un pendentif en forme d’œil paraissait le fixer. Jeff se doucha et s’habilla rapidement. Dans le cou loir, il croisa sa mère. Elle le gratifia d’un sourire absent. — Sois sage, mon chéri. Ne rentre pas trop tard. Gavée aux antidépresseurs depuis la disparition de son fils, Clarice Horlaw naviguait en permanence dans un brouillard de bien-être dont ell e n’émergeait que pour l’accabler de reproches. Sans répondre, Jeff quitta la maison. Il éprouva aussitôt un soulagement coupable. Un matin poisseux se levait sur la ville. Trois moi s auparavant, les Horlaw avaient vendu leur magnifique demeure et son domaine de cinq hect ares pour emménager dans cette banlieue maussade. Des immeubles anonymes s’alignai ent sur des kilomètres carrés comme un paysage répété à l’infini. En hiver, le so leil peinait à traverser la couche de nuages, et, lorsque la lumière parvenait à se répan dre, c’était par touches grisâtres, plus sinistres que la nuit. Jeff dévala l’escalier de la station de métro. Il t apota son badge contre le lecteur et franchit le tourniquet. Dès les premiers arrêts, il les entendit ramper dan s sa tête. Il cala ses écouteurs dans ses oreilles et monta le volume au maximum. Le répit ne durait jamais bien longtemps. À la gare suivante, l e wagon se remplissait de nouveaux voyageurs. Le bourdon des idées noires revenait à l a charge. Le monde était rempli de dépressifs, et Jeff était leur antenne radio. «Bonniche, ils me prennent tous pour la bonniche. Re passage, ménage, métro, boulot, engueulade, dodo. Je ne suis rien, pour eux, juste bonne à faire la bouffe. Et s’il croit que je ne le vois pas, l’autre, avec l’instit’ des goss es…» «Est-ce qu’elle sait ? Est-ce qu’elle va parler ? Si elle dit quoi que ce soit, je la tue. Je ne la laisserai pas me détruire, cette idiote. Oh n on, je ne la laisserai pas faire.» «Je déteste mon job, je déteste mon job, je déteste mon job. Marre, marre, marre…» «S’il s’imagine pouvoir m’éviter encore une fois, il se trompe lourdement, cet imbécile. Je vais le dire au syndic, je le traînerai devant l es tribunaux s’il le faut ! Il y a un standing, chez nous, nous ne sommes pas chez les sauvages, et qu’est-ce qu’il s’imagine, avec son husky ? Un husky !» Appuyé contre un siège, Jeff enfonça son bonnet sur ses oreilles. Les pensées des voyageurs semblaient bourdonner tout autour de lui comme un essaim d’abeilles en folie. Parfois, une vision surgissait, avec la vivacité d’ une piqûre. Un jeune homme passa près de lui, l’esprit encore plein des excès de la veill e. Jeff entraperçut une cuvette de toilettes maculée de vomi. La nausée au cœur, Jeff se précipita hors du wagon. Dehors, il respirait mieux. Les fumées des pots d’échappement lui faisaient l’effet d’une bouffée d’air frais. Il connaissait les rues transverses pour échapper à la foule. Il traversa la ville, l’esprit clair et enfin à lui. Devant le lycée, un blockhaus lugubre coincé entre un centre commercial et une usine
de biscuits secs, les élèves se massaient, mornes. Jeff passa devant un groupe d’adolescents qui s’écartèrent aussitôt. Sa réputat ion le précédait : un jeune fugueur, réapparu trois mois plus tôt, qui avait surgi dans son ancienne salle de classe, blessé, les mains en sang. « Comme s’il venait de tuer quel qu’un ! », racontaient les terminales aux nouveaux arrivants. Trois écoles avaient rejeté son inscription. Paul H orlaw avait usé des dernières bribes d’influence qui lui restaient pour faire admettre s on fils dans cet institut de banlieue, classé au palmarès des établissements les plus dang ereux de la région. En fin de compte, Jeff s’intégrait plutôt bien dans le décor. Au mieux, il était vu comme une victime ; au pire, comme un déséquilibré. Ce qui pouvait s’avérer pratique. — Hé, morveux ! Tu connais pas la règle ? Ton porta ble ! — Mais… — File-moi ton portable ! Steve Stow, bloc de muscles et de graisse perché su r une paire de jambes courtaudes, était un parfait demeuré. Ce matin-là, il bousculai t un élève de seconde contre les poubelles, enfonçant son poing dodu dans le ventre du garçon. Dès son premier jour de classe, Steve avait instauré un racket très organis é, qu’il exerçait à côté des bennes à ordures, où atterrissaient invariablement ses victi mes. Jeff adorait s’asseoir à côté de lui en cours. Stev e ne pensait à rien. La plupart du temps, son esprit était vide. C’était reposant. Incapable de s’expliquer cette attirance, Steve ava it développé une peur viscérale à l’égard de Jeff. Il prenait très au sérieux les rum eurs de cannibalisme à son sujet. Parfois, lorsqu’il s’ennuyait en cours, Jeff passait la lang ue sur ses lèvres, les yeux fixés sur son ventre rebondi. Steve se recroquevillait alors, terrifié. Jeff se rapprocha des poubelles. Il toussota. Steve se retourna d’un bloc et parut rapetisser en le voyant. Jeff souriait, les mains d errière le dos. Le garçon retira son poing. — Qu’est-ce que tu veux ? grommela Steve. — Rien. Absolument rien. Sur ces mots, Jeff fit claquer sa langue. Il n’en f allut pas plus. Avec un regard effrayé, Steve s’éloigna à grands pas. Jeff le suivit, guill eret. Il se moquait du petit seconde ; Steve trouverait d’autres élèves à harceler. Mais g âcher la journée de cet abruti était un des rares motifs de satisfaction de son quotidien. Dans le couloir du troisième étage, il croisa Aja L ind. Comme à son habitude, elle était perchée en équilib re précaire sur le rebord d’une fenêtre et tentait d’attirer un chat avec une bross e de toilettes. Installé entre les branches les plus hautes d’un platane, le matou la considéra it d’un œil indifférent. Jeff observa pendant un moment la jeune fille se débattre avec l ui. Il la laissait gagner du terrain, le balai à quelques centimètres de son museau, avant d e repousser le manche d’un coup de patte indolent. — On devrait aller en cours, Aja, suggéra Jeff d’un ton las. Elle consentit à se tourner vers lui. Elle avait la peau foncée, des yeux bleu clair et des jaient un soleil au-dessus de saoues rebondies. Ses cheveux bruns et crépus dessin tête. Plutôt petite, elle avait adopté un style ves timentaire particulier qui faisait d’elle la risée de ses camarades de classe. Ce jour-là, sous une jupe bouffante à dentelle, elle arborait une chaussette à rayures et une chaussette noire avec des étoiles. Son sweat trop large bâillait à l’encolure. Un ruban blanc lu i faisait des oreilles de chat. — Le colonel Mousse n’a pas encore fait son rapport, annonça-t-elle. — Et il ne le fera sans doute jamais. Amène-toi. Aja le regarda d’un air ennuyé. Elle finit par desc endre de son perchoir pour le suivre, la brosse de toilettes traînant par terre.
Chapitre 1 Joyeuses retrouvailles
Jeff était rentré en cours un mois auparavant. Les professeurs le prenaient pour un adolescent tra umatisé qu’il fallait ménager à tout prix. Les autres élèves le fuyaient. Beaucoup sécha ient pour fumer, parfois juste sous les fenêtres du proviseur. Pendant l’heure du déjeuner, les assiettes volaient comme des frisbees. Le lycée lui évoquait une gigantesque gar derie où la plupart des étudiants imitaient le comportement d’un enfant de trois ans. Il ne se sentait pas à sa place au milieu de ce zoo. Le troisième jour, alors qu’il mangeait seul, Aja é tait venue s’asseoir en face de lui à la cantine. — Dégage, avait spontanément répondu Jeff. Il connaissait Aja de réputation et ne tenait pas à être vu en compagnie de la folledingue de service. — Les chats sont des espions, avait-elle déclaré sa ns se démonter. — Je m’en tape. Casse-toi. — Leurs moustaches émettent des signaux supersoniqu es et leurs yeux comportent des rayons X capables de voir à travers les murs. Jeff en était resté sans voix. — Ils utilisent leurs griffes pour s’accrocher aux murs et écouter nos conversations. Ils sont dotés d’une mémoire prodigieuse. Mais ils peuv ent être facilement distraits et détestent la pluie. On ne peut pas faire appel aux chats en période de mousson. Ils ont le poil tout humide, ça les déprime. Satisfaite de son exposé, elle avait aspiré son sod a à la paille, les yeux toujours fixés sur Jeff. Le lendemain, elle était venue lui parler descapacités suprasensorielles des félins. Le surlendemain, de l’armée de chats-espions qu’elle c omptait fonder à la fin de ses études. Une semaine plus tard, ils étaient devenus amis. La présence d’Aja apaisait Jeff. Il ne craignait pa s de capter ses pensées : son obsession des chats investissait chaque recoin de s on cerveau. Parfois, une musique flottait dans sa tête, une mélodie douce semblable à une berceuse. Il supportait tant bien que mal ses bizarreries ; à ses côtés, il se sentai t presque redevenir normal. Jeff et Aja arrivèrent en classe avec dix minutes d e retard. Leur professeur, Mme Johnsson, parut sur le point de faire un commentair e, puis se ravisa. Elle avait un physique de rongeur et la même autorité qu’une sour is face à une meute de loups affamés. Aja s’assit au premier rang. Jeff dénicha une place isolée au fond de la salle. À côté de lui, Steve éloigna sa chaise, l’air inquiet. Mme Jo hnsson reprit son cours, un exposé soporifique sur la fonte des glaces en Antarctique. Le menton dans la main, Jeff repensa à la discussio n qu’il avait eue avec son père, la veille. — Ta mère va très mal, avait annoncé Paul Horlaw. Le ton était accusateur. — Je n’y suis pour rien ! s’était défendu Jeff. Paul n’avait pas semblé convaincu. La disparition de Jeff avait été un coup dur pour l es Horlaw. Son retour les avait anéantis. Lorsque le surveillant général de l’insti tut Walbotte avait appelé chez eux, un soir, pour leur dire que Jeff était revenu, à l’éco le, dans sa salle de classe, gravement blessé et couvert de sang, Paul Horlaw avait raccro ché aussitôt, croyant à une mauvaise blague. Deux policiers avaient été dépêchés pour al ler chercher le couple. Toujours
incrédule, Paul Horlaw les avait suivis sous la con trainte. À l’hôpital, il avait dû se rendre à l’évidence : c’était bien son fils. Très embarras sé et conscient que tous les regards de l’équipe médicale étaient braqués sur lui, Paul s’é tait contenté d’émettre de petits hoquets qui pouvaient passer pour des sanglots de j oie. Jeff s’était réveillé trois jours plus tard. Le méd ecin-chef avait détecté la présence d’un poison inconnu dans son organisme et avait tenu à l e maintenir endormi jusqu’à ce qu’il ait purgé les toxines. À son réveil, Jeff avait vu Paul et Clarice penchés sur lui, angoissés. Derrière eux se tenait un officier de po lice. À cet instant, Jeff comprit qu’il devait réfléchir vite. Son cerveau lui faisait l’effet d’un muscle ankylosé après une longue immobilisation. Il savait qu’il serait interrogé sur la disparition de Nathan et Ted. Il lui fallait invent er un mensonge assez crédible pour éviter la prison ou l’asile — ou les deux. Ses parents sem blaient hésiter à le toucher, comme s’il était radioactif. L’infirmière qui s’occupait de changer sa perfusion les fusilla du regard. Clarice finit par tendre la main pour la po ser sur celle de son fils, arrachant un sourire approbateur à la garde. Ce fut le médecin-chef, le docteur Haziza, qui four nit à Jeff l’excuse idéale. Il vint l’examiner en fin d’après-midi et se félicita d’avo ir réussi à purger le poison. « Jamais vu un truc pareil, avoua-t-il. Une fièvre incroyable. Peut-être une sorte de venin ? Quoi qu’il en soit, votre fils a eu de la chance d’en réchappe r. Il ne devrait pas y avoir d’effets secondaires, hormis quelques troubles neurologiques , des vertiges, peut-être… Si ça persiste, tenez-moi au courant. Vous avez ma carte. » Et il repartit, jovial et très content de lui. Jeff se remémora son combat contre le minotaure : l es cornes du monstre devaient être couvertes de poison. Il se cala sur ses oreillers, en songeant, avec une sombre satisfaction, qu’il tenait là l’alibi parfait. Aussi, lorsqu’un officier de police vint l’interrog er, au bout de trois jours de repos, Jeff était prêt. L’homme tira une chaise et vint s’asseo ir près de son lit. Il était grand, avec des yeux bridés et des cheveux raides, et portait u n costume impeccable sous un manteau griffé. Il pouvait avoir la quarantaine. Il se présenta comme l’inspecteur Nguyen et lui demanda, avec douceur, s’il acceptait de rép ondre à quelques questions. Jeff lui adressa un sourire de martyr. — Tu as disparu le même jour que Nathan Duval et Te d Cartwright, commença Nguyen. Les témoignages des élèves et des professeurs conco rdent. Nathan se serait enfui vers la forêt qui entoure l’institut Walbotte dans l’apr ès-midi, et Ted et toi, vous seriez partis à sa recherche le soir. Tu confirmes ? Jeff hocha timidement la tête. — Est-ce que tu pourrais m’expliquer ce qui s’est p assé ce soir-là ? Il se tortilla, embarrassé. Il ne jouait pas la com édie. Cette question faisait remonter des souvenirs douloureux. — Ted est venu me chercher en salle d’étude, alors que j’étais collé. Il m’a dit que Nathan avait disparu, qu’il était parti vers la for êt plus tôt dans l’après-midi. Je voulais appeler la police, mais Ted avait peur d’être renvo yé. Philibert lui avait demandé de surveiller les sixièmes, vous comprenez… Nguyen acquiesça. Il dissimulait mal son impatience . — Ted voulait explorer la forêt. Il était prêt à y aller tout seul… Je suis parti avec lui. On est entrés dans la forêt en soulevant le grillage… On a cherché Nathan pendant une heure. Il faisait froid. J’avais vraiment peur. À u n moment, j’ai dit à Ted que si on n’avait pas retrouvé Nathan d’ici dix minutes, je rentrerai s à l’école pour prévenir les surveillants. Juste après, on a entendu un cri. Je me suis retour né, Ted avait disparu. Je l’ai appelé, appelé, appelé… Jeff s’interrompit, la gorge nouée. Il tentait de c hasser l’image de Ted effondré sur le sol, un sourire surpris aux lèvres. — Brusquement, j’ai senti quelque chose m’érafler l es côtes. Juste là, vous voyez, au
niveau de ma blessure. Je crois que je suis tombé. Nguyen eut un signe de tête encourageant. — Après ça, je ne me souviens plus de rien. L’inspecteur lui jeta un regard froid. «Tu crois vraiment que je vais avaler ça ?» Jeff tressaillit. La pensée de l’homme avait surgi dans son propre esprit, avec la brutalité d’une intrusion en force. Nguyen le dévisageait, sc eptique. Il prit un air innocent et le regarda droit dans les yeux, espérant à moitié que le phénomène se reproduise. — Essaie de faire un effort pour te souvenir, insis ta-t-il d’une voix douce. C’est très important. Nous avons besoin de ton aide pour retro uver Ted et Nathan. À son tour, Jeff le considéra froidement. « Là où i ls sont, pensa-t-il, vous ne pouvez plus rien pour eux. » Ted et Nathan étaient morts. Lorsque Jeff et Ted ét aient partis à la recherche de Nathan, ce soir-là, ils avaient découvert un puits, une brèche vers un autre univers. Jeff avait traversé le passage, et Ted l’avait suivi. En explorant l’endroit, un immense manoir, les deux adolescents avaient retrouvé l’enfant. Nat han avait été changé en squelette. Pris en chasse par un bataillon de macchabées, Jeff et Ted s’étaient réfugiés dans la bibliothèque. Là, ils étaient tombés face à un grou pe d’hommes et de femmes armés. L’un d’eux avait tué Ted d’une balle dans la tête. Jeff était parvenu à leur échapper de justesse, grâce à l’aide des Passeurs, des gardiens de la frontière entre les mondes. Plus tard, Jeff avait appris que leurs poursuivants appartenaient à la Milice, qu’ils traquaient les clandestins, et que le meurtrier de son meilleur ami s’appelait Darren Varsoff… Il s’obligea à garder un air neutre. L’inspecteur p araissait interpréter chaque changement d’expression sur son visage. — Je ne me rappelle pas, dit Jeff d’une petite voix . Nguyen poussa un profond soupir. Lorsqu’il reprit l a parole, il avait perdu ses intonations mielleuses. — Jeff, je suis au bureau des fugues depuis bientôt trois ans. Des gamins comme toi, j, quand on leur remet la main dessus, les’en vois défiler tous les jours. Neuf fois sur dix jeunes nous disent qu’ils ont tout oublié. Souvent, c’est parce qu’ils ont honte d’avoir fugué. Quand ils étaient avec un groupe au moment d e leur disparition, ils prétendent ne pas savoir où sont leurs amis. Il se rapprocha, la main posée sur le matelas. — Je pense que tu mens. Tu n’as rien oublié. Tu sai s très bien où sont Ted et Nathan, et tu ne veux pas me le dire. Je me trompe ? L’espace d’un instant, Jeff fut tenté de lui révéle r la localisation du puits. Il aurait adoré voir ce petit flic arrogant déchiqueté par les sque lettes ou criblé de balles par la Milice. Il se retint. De toute façon, il se souvenait avoir vu le passage bouché par les gravats, alors qu’il venait de rentrer dans son monde. Et certaine s portes, comme le lui avait expliqué Tan le guépard, pouvaient disparaître. Jeff décida de poursuivre son numéro d’adolescent e ffrayé, un peu attardé et en état de choc. Les larmes aux yeux, il répéta : — Je ne me rappelle pas… L’inspecteur ne se laissa pas attendrir. — La vérité, Jeff. Je veux la vérité. Jeff décida d’abattre sa dernière carte. — Le docteur a dit que le poison que j’avais dans l e sang pourrait avoir des effets neurologiques. Je suis peut-être amnésique ? L’argument parut le troubler. Il recula sur son siè ge et griffonna quelques notes dans son carnet. Au même moment, le médecin-chef entra d ans la chambre. — Nguyen, espèce de vieil enfoiré ! s’écria-t-il. J e vous avais pourtant dit d’attendre avant d’interroger mon patient ! L’inspecteur se dressa comme un serpent surpris dan s son nid.
— Docteur Haziza, riposta-t-il, je vous rappelle qu e ce garçon a disparu en même temps que Ted Cartwright et Nathan Duval, qui, eux, n’ont toujours pas été retrouvés. Ces deux enfants sont peut-être en danger. Jeff représente n otre seul espoir. Nous jouons contre la montre, ici. Avant que Haziza n’ait pu répliquer, Jeff intervint, hésitant : — J’ai essayé d’expliquer à l’inspecteur que je ne me souviens plus de rien. J’étais empoisonné quand vous m’avez retrouvé… Vous aviez p arlé d’effets secondaires neurologiques… Le poison a pu me faire oublier des choses, non ? Le docteur l’observa avec un intérêt clinique. — Ce n’est pas impossible, bien sûr. Comme je l’ai dit à tes parents, c’est la première fois que je vois ça. Avec mes étudiants, on a passé deux jours à faire des analyses. Sans résultat. J’ai envoyé des échantillons à deux laboratoires d’analyses, et ils n’ont rien trouvé non plus. Il conclut, haussant les épaules : — Difficile de déterminer quoi que ce soit à ce sta de. Ton amnésie est peut-être due au poison. Ça, et le traumatisme. Nguyen eut un rire acerbe. — Une amnésie de trois mois, pile entre le moment o ù Jeff a fugué et le jour où il est revenu ? Comme c’est commode ! — Pour un flic qui est censé étudier plusieurs pist es, vous semblez très attaché à la thèse de la fugue. Ce gamin a très bien pu être enl evé, et on lui a injecté un produit pour lui faire oublier ce qui s’est passé. Ce genre de c hoses arrive tous les soirs dans des boîtes de nuit, vous savez. Il ajouta, d’une voix menaçante : — Mais quoi qu’il en soit, si vous vous obstinez à interroger mon patient pendant sa période de convalescence, je serais obligé d’en référer à vos supérieurs. Nguyen le dévisagea un moment, comme s’il le jugeai t incapable de mettre ses menaces à exécution. Puis il quitta la chambre en c oup de vent, furieux. Haziza sourit avec bonhomie, avant de sortir à son tour. Jeff se laissa tomber sur ses oreillers et soupira. « Ted, Nathan, je suis désolé. Je n’avais pas le choix. » Après dix jours de repos, il fut autorisé à sortir. Dans le taxi, sa mère lui avoua qu’ils ne rentraien t pas à la maison. « Nous avons déménagé », dit-elle, fuyant son regard. Ils louaie nt désormais un appartement dans une petite ville de banlieue. Jeff faillit éclater de rire. Les Horlaw avaient toujours été très fiers de leur demeure, une villa de cinq étages réalisée sur mesure par un célèbre architecte, en plein milieu d’un parc boisé classé au patrimoin e national. Il lui demanda, avec prudence, les raisons de leur choix. Paul répondit sèchement que sa disparition les avait mis sur la paille. De retour chez lui, Jeff finit par reconstituer le déroulement de l’enquête, en écoutant aux portes ou en captant les pensées de ses parents . Ce qu’il apprit n’avait rien pour le rassurer. L’inspecteur chargé des recherches, Martin Nguyen, le soupçonnait d’avoir entraîné Ted Cartwright et Nathan Duval dans une escapade qui au rait mal tourné. Abonné à la fugue depuis l’âge de huit ans, Jeff avait le profil-type de l’adolescent perturbé. Ses professeurs le décrivaient comme un élève à part. Le jour de le ur disparition, deux élèves de sixième avaient vu Jeff et Ted se diriger vers la forêt, éq uipés de lampes-torche. La police avait fouillé les environs de l’institut pendant trois jo urs, sans succès. Dans les bois, ils avaient découvert le puits, bouché jusqu’à ras bord par les décombres. Un grillage solide entourait le domaine. Il n’y avait ni brèche, ni tr ace d’effraction. Selon le témoignage du garde-chasse, aucun visiteur ne s’était approché de la propriété depuis plus de quinze jours. Si les deux garçons n’avaient pas pu quitter le périmètre, la thèse de l’enlèvement