Passions mineures

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296339569
Nombre de pages : 112
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Passions mineures

Nouvelles et fragments

(Ç)L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5360-0

Suzanne LAFONT

Passions mineures

Nouvelles et fragments

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

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Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan

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Collection Écritures
dirigée par Magu)' Albet et Gérard da Silva

ZIANI Rabia, Le secret de Marie, 1995. STARASELSKI Valère, Le Hammam, 1996. DES HAIRES lM., L'Impromptu d'Alger, 1996 GOURAIGE Guy, Courage, 1996. GENOT Gérard, Lafrontière des Beni Abdessalam, 1996. MUSNIK Georges, Par-dessus mon épaule, 1996. BOCCARA Henri Michel, Traversées, 1996. STARASELSKI Valère, Dans lafolie d'une colère très juste, 1996. ALA TA l-F., Les Colonnes defeu, 1996. COISSARD Guy, L'Héritier de Bissas Moi:~eSimba Kich'Va Ngunuri, 1996. DUBREUIL Bertrand, Pierre, fils de rien, 1996. GUEDJ Max, Le cerveau argentin, 1996. AOUAD Maurice, Dernier jour, dernier rois, 1996. BALLE Miguel, L'éveil, 1996. BENSOUSSAN Albert, Les eaux d'arrière-saison, 1996. GREVOZ Daniel, Les vires elBalmat, 1996. BRUNE Elisa, Fissures, 1996. LES IGNE Hubert, Blues des métiers. 1996. KHERROUBI Maurice, Lafuite de Souad, 1996. LE HOUEROU Fabienne, Les enlisés de la terre brÛlée, 1996. RENOUX Jean-Claude, La petite qui voulait voir les montagnes danser, 1996. BOURGUlGNA T Philippe, Soleil moqueur, 1996. DUMONT Pierre, Le Toubab, 1996. SHARGORODSKY Alexandre et Lev, Nouvel an elEilat, 1996. PAILLER Jean, Issa GhaW, 1996. KELLER Henri, Boubou, 1997 BARAKAT Najwa, La locataire du pot de fer, 1997. GlRIER Christian, Qalame, 1997. SARV A Mani, Le cœur de la différence, 1997. SAINT-LOUP Gérard, Phnon Penh, la douceur assassine, 1997. KOVAKS Laurand, La rose noire, 1997. REBONDY Michel, La Percheaude, 1997.

"La visière des brumes s'est rabattue sur nous, On n'y voit plus derrière soi. Une amnésie romancée prend la place des occasions perdues." Georges Henein

Nous avançons tant bien que mal avec les béquilles léguées par nos pères Noël bossus ou nos mères-grand radieuses. Nous empruntons des passerelles qui mi!nacent de s'effondrer sous nos pas et rarement des ponts majestueux. Nous avons bien de la peine à être plus que ces frêles édifices posés sur les pilotis du rêve.

Dédicace: Noé, Louis et Eugénie

Noé d'abord. Comment peut-on s'appeler Noé quand on est bossu comme un dromadaire, quand on est une arche à soi tout seul? Il naît de la courbe du Lot, dans une maison de berger à La Toulzanie. Non loin, sur la même courbe, la femme du tailleur de pierres donne naissance à Louis. Eugénie voit aussi le jour à La Toulzanie, à peu près en même temps que son siècle: son père est tonnelier, sa mère domestique. Noé, Louis et Eugénie: leur vie en son début est comme nouée à la rime de la carderie où Noé amène la laine,' Eugénie la tisse en fils, Louis la transporte à la teinturerie de Saint-Martin-Labouval. A eux trois, blottis dans la courbe du Lot, ils possèdent une bosse, des fils et la puissante intelligence de Louis: à eux trois ils composent l'histoire. Eugénie s'éprendra vite du grand gars costaud qu'est Louis, si intelligent que l'instituteur de l'école laïque - la première de la région - le promet à des brillantes études. Des études pourtant, Louis et Eugénie n'auront en partage que la fascination et ils en feront cadeau à leurs filles, à savourer plus qu'à faire fructifier: ce ne seront jamais des marchands et à leur réussite ils donneront toujours mesure et esthétique. Noé, en bon escargot docile et taciturne, Noé ne peut vivre que courbé: délaissant les moutons, il se penchera en expert sur les moteurs des tractions avant et le mystère de leurs ratés. Lui, sale. déguenillé, difforme, ne s'intéresse vraiment qu'à cela: les rouages, les circuits, les pièces qui s'assemblent et finissent par reprendre vie entre ses doigts. C'est lui qui répare le camion où Louis transporte la laine et

qui va lui broyer la jambe: Louis a vingt ans en 1922 quand le village lui offre la lourde prothèse qui lui permettra de marcher. Désormais, Louis et Noé iront du même pas, chacun portant son fardeau, sa charge de rêves, son poids de douleur. Dans sa jambe de bois, en 1940, Louis cache une lame et du savon: grâce à elle, il s'évade du camp où il est prisonnier. C'est sa bosse qui sauve Noé: dissimulé par elle, méprisé, il disparaît, on ne le voit pas, c'est un gnome,. dans l'ombre, il répare les voitures du maquis. Eugénie, elle, pétrit le pain grâce auquel personne ne mourra de faim pendant toute la durée de la guerre. Mais, en ce moment où ils ont soixante ans à eux trois, comme des enfants ils préparent leur entrée dans l'histoire. Dans une cabane à mi-coteau, parmi les chênes truffiers et les chèvres, Louis entasse des ferrailles sur lesquelles la bosse de Noé se penche. Les doigts de dentellière d'Eugénie gagnent de quoi les acheter à vil prix. Un jour, le miracle a pris forme, le moteur démarre, il a une drôle d'allure: de la cabane sort la première épandeuse de goudron de la région, capable de mêler asphalte et graviers pour les couler sur les futures routes. Habile et avisé, Louis en vendra le brevet avant de comprendre qu'il est plus qu'un inventeur: un créateur. li aime plus les hommes que les machines, plus la circulation entre eux que l'argent et la ferraille. L'idée d'une entreprise germe en eux trois, désormais soudés à un demisiècle d'histoire comme les pièces d'un bulldozer. Ainsi avanceront-ils toujours. lis montent, charmés et rêveurs, l'allée qui mène à leur future demeure, une grande bâtisse à deux tourelles sur la courbe du Lot, à deux pas de leur village natal. Il faudra encore beaucoup d'épandeuses vendues et de labeur 8

acharné pour l'acquérir. En face de la malson, sur l'autre rive, ils installent leur petite entreprise de dragage. C'est toute leur affaire: tirer le sable du fleuve, le ramener au jour parmi les anguilles et les carpes, lui donner texture granuleuse et douce pour qu'il puisse devenir sentier puis route, liant, solide, clarifié. Eugénie brode l'histoire sur des napperons, Noé remet en marche les moteurs, Louis avance en claudiquant. Quand le pont de Saint-Géry est achevé, ils entrent à La Romiguière, la maison rêvée. Là leur histoire prend ses racines, là ils vivront, lutteront et mourront, n'ayant jamais le goût ni le loisir de s'en éloigner. Eugénie, sans quitter ses dentelles ni la lecture d'Alexandre Dumas, apprend avec l'aide de Louis

à compter, dactylographier, négocier

,.

les banquiers seront

les premiers à s'incliner devant cette petite femme, souvent accompagnée du vieux bossu, toujours élégamment chapeautée: elle saura maintes fois obtenir d'eux plus qu'ils ne voulaient céder. L'entreprise est florissante quand débute la seconde guerre mondiale. Bien cachée par la colline, la maison devient point de ralliement du maquis mais aussi refuge providentiel. Roy, l'Espagnol anarchiste, et Richard, le juif dont la famille a été dénoncée à Cahors, y arriveront ensemble. A chaque alerte, Roy fait bloc avec la maison dont il enterre les cuivres au poulailler, et cache Richard dans un foudre à vin du chais.. Noé, replié dans sa coquille, joue le demeuré. l'alcoolique. La mort passe plusieurs fois près d'eux mais ils ne la séduisent pas: à la fin de la guerre, ils sont tous trois bien vivants. Deux filles sont nées, Jeanine et Suzanne, plus tard naÎtra un fils, Pierre. C'est eux que la mort frappe. Au jour de ses vingt ans, Suzanne, la cadette des filies, étudiante en médecine, choisit
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le plus

long

et joli

chemin pour rentrer chez elle: c'est le

début de l'été, elle monte avec son fiancé sur un bateau qui suit le cours de la Garonne. La barque chavire, l'eau se referme, ils disparaissent. C'est Noé qui reçoit la nouvelle en pleine bosse. La bête qui dormait en lui hurle à la mort dans la cour de La Romiguière. Louis l'entend, il comprend, il pleure. Eugénie n'a plus que ses mains pour prier: elle demandera à Dieu qu'elle croit bon de renouer le fil brisé de sa vie avec ceux de l'histoire qui continue. Noé, Louis, Roy et les ouvriers partent arracher à la boue du fleuve le corps qu'il leur a ravi. Quinze jours durant ils creuseront avant de le ramener. La vie reprendra, elle aura le visage de la petite fille qui est née. Mais le temps de Louis est compté. Il sait, pour avoir exigé la vérité de son ami médecin, qu'un cancer lui ronge le ventre. Les seules vacances de sa vie, il les prendra alors. Avec le père de son gendre, un monsieur fantaisiste qui revient des colonies et sculpte à longueur de journées des statuettes noires, il va faire un tour de France gastronomique,' au départ, ils sont tous deux tellement gris que, de la tour de La Romiguière, on les voit hésiter longuement avant de franchir la voie ferrée, comparer la largeur de la voiture à celle du passage à niveau et enfin se décider, comme deux matous très prudents. Noé reste à veiller Eugénie et la petite fille. Noé n'aura jamais aimé que ces trois piliers de sa vie: Louis, les enfants et les machines. Les enfants qui naîtront grandiront près de ce vieux bourru presque muet et qui ne les effraie pas plus que Quasimodo n'effrayait Esmeralda,' ils n'auront d'autres jouets que ceux qui sortiront des doigts sales de Noé,' d'autres habits que ceux qu'Eugénie taille à leur mesure. Louis, ils ne le connaîtront qu'à travers leurs récits: quand il rentre de la dernière étape, le fauve qu'était Louis 10

n'a plus que dix jours à vivre. Il laisse un beau testament: on achètera la plus belle poupée de porcelaine à la petite fille, Pierre reprendra l'entreprise après avoir fait son service militaire et Noé restera dans la maison tant qu'il voudra comme chez lui. Le testament arrive en même temps que la guerre d'Algérie: Eugénie attendra le retour de son fils comme toute sa vie elle a attendu Louis, patiente et souriante. Noé a survécu à Eugénie plus de quinze années.. sa bosse lui conférait une sorte d'éternité. Il était de plus en plus courbé, de plus en plus alcoolique, de plus en plus muet. Trois ans avant sa mort, il vit s'effondrer l'arche où sa vie s'adossait à celle de Louis: les héritières de La Romiguière, filles de Pierre et d'une avaricieuse arriviste marseillaise, n'aimaient ni la maison ni Noé. Noé abandonna à leur rapacité ce qui n'était plus que les décombres de l'histoire: les meubles amoureusement choisis par Louis et Eugénie, les hautes tours acquises à l'aube des temps, les ateliers d' où tout était sorti. Avant de partir, il fit seul le tour du domaine où sa vie avait trouvé ancrage, il caressa les candélabres d'argent offerts par Richard à Eugénie après la guerre, le beau piano à queue que lui et Louis allèrent chercher dans les Pyrénées, les cuivres où l'on cuisait les confitures. Il n'eut pas le temps de les voir vendus, troqués contre leur valeur marchande: c'est à deux pas de La Romiguière qu'il est mort, chez sa sœur qu'il exécrait. Un sourire illumina sa vieille tête quand il vit, penchées sur sa bosse, les filles de Jeanine, émerveillées à jamais: les moutons et les machines, les ponts de Louis, les dentelles d'Eugénie, la bosse et la jambe de bois rendues à leur magnificence...
Il y avait, dans la hotte de Noé, de quoi faire resurgir un par un tous les présents de l'enfance.

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