Patibule, Brutus

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Un village des Cévennes comme un paradis perdu niché au coeur d'une haute vallée. Un chien obsédé par les pneus Michelin, un chat borgne nommé Patibule, un ancien légionnaire féru de claquettes, un éternel réfugié de l'Espagne franquiste, toute une galerie de personnages étranges et burlesques entrecroisent leurs destins entre pierres sèches et paysages grandioses. Autant de rencontres mêlant humour et rêverie, qui illustrent un art de vivre fraternel où prédomine le goût de l'amitié et des alcools forts.
Publié le : samedi 2 avril 2016
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EAN13 : 9782140006548
Nombre de pages : 238
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Littérature et Régions
Série Cévennes
Littérature et Régions
Série Cévennes
Stéphane Millet
Patibule, Brut s et autres nouvelles cévenoles
Patibule, Brutus
et autres nouvelles cévenoles
Littérature et Régions
Loirette (Michel),Le monstre de Gozon,2015. Michallet (Raymond),Pour la terre aux châtaigniers, 2015. Payot (Françoise),Le scarabée vert, Une enfance jurassienne,2015.Pommier (Pierre),Le temps d’une vigne,2015.Bouregat (Mohamed L.), Les fiers.Chronique d'un village qui voulait ressembler aux autres,2015.Bourgue (Maurice),Fantômes en Provence, 2014. Belcikowski (Christine),La trace du serpent,2014.Ramonede (Célestine),Le prix de la terre,2014.Morge (Raymond Louis),Lettres des Montilles,2014.Sauvillers (Gabrielle),Résistance lyonnaise, j’écris ton nom,2014.
Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent La liste complète des parutions, avec une courte présentationdu contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
Stéphane Millet Patibule, Brutus
et autres nouvelles cévenoles
Mes remerciements vont à mon fils Paul Millet pour ses vigilantes critiques et corrections. © L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-08878-5 EAN : 9782343088785
Un patronLes reins lui tirent mais ce n’est rien à côté de sa jambe ; Noum dé diou ! Il endure une terrible raideur dans le genou droit. La douleur le prend comme un feu intérieur, une gangue malveillante dont les contractions diffusent par spasmes, par lancements prévisibles, comme autant de brûlures qui lui tournent autour de la jambe et dont il serait incapable de retrouver l’origine. Elle enserre l’articulation aussi sûrement qu’un étau. Grimaçant, il claudique jusqu’aux escaliers sertis dans la paroi de la terrasse. La sueur lui ruisselle sur le front, inonde ses yeux, brûle ses paupières. Les mouches l’agacent comme une bête de trait.Dix jours que ce mal l’a accroché. Jusque-là ce n’étaient que des gênes occasionnelles avec lesquelles il pouvait composer, un point sensible et bien localisé. Mais là… Chaque pas lui coûte. Il voudrait bien s’arrêter quelques minutes ; le temps que se calment un peu les morsures; le temps d’amadouer la souffrance. Impossible : autour de lui, tout est vigilance. Un quelconque aura tôt fait de noter une anomalie dans son comportement. Couillon !Et dire qu’il a eu la sottise de promettre au Belot qu’il lui fermerait son eau en passant. On ne rigole pas avec les horaires des canaux d’irrigation. S’il décale ne serait-ce que de cinq minutes, ceux de Planchamp le feront savoir aujourd’hui même ou au pire demain. On se posera des questions…Aussi, avec sa manie de toujours vouloir faire le glorieux… Il aurait mieux fait de fermer sa gueule.Il ne peut pas abandonner ici. De là-haut les autres peuvent le voir. Tant qu’il reste sous le couvert, sa trajectoire demeure confidentielle. Mais lorsqu’il faudra traverser l’espace libre qu’a laissé le départ de feu de l’an dernier… Il sera plein champ… et les gars du village ont l’œil affûté. Même à deux kilomètres, faut pas essayer de la leur faire. Ces rusés chasseurs jaugent l’animal blessé à l’instinct. Il ne manquera pas une mauvaise langue pour constater qu’il paraît tout d’un coup moins vaillant.
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Il entend les quolibets comme s’il y était : — Té ! On dirait que le Fraissounet tire la patte… — Pardi ! À force de faire le seigneur… — Il va moins faire le fier maintenant !Et ce n’est rien à côté de ce qui l’attend demain à la messe : l’air de fausse commisération du Cyprien :— Alors mon gars, il paraît que tu commences à en prendre !Amical, mais dur à avaler pour un gaillard comme lui ; lui qui n’a jamais rien demandé à personne.Et Coulon qui en rajoute :— Pardi ! À son âge on a les guibolles qui se languissent un peu de retrouver le plumard !Ah les salauds ! Ils vont pas me louper.Cette pensée lui fait encore plus mal que sa patte folle. Il se traîne en rognonnant d’une rage anticipée: Ah ! Les salauds, les salauds… La psalmodie lui rythme chaque enjambée et c’est grâce à cela qu’il atteint, épuisé, la limite du couvert.Dans l’ombre du dernier châtaignier, il vacille un instant ; se reprend.— Ah les salauds !Il va leur montrer que le Fraisse n’est pas pourri. Il va leur montrer qu’à soixante-cinq piges le patron du Mas Bracher tient toujours la route et peut en remontrer aux jeunots qui la ramènent. D’un balancement du torse il assujettit le sac à l’épaule droite et s’élance à découvert.Cinquante toises en plein cagnard.Sa silhouette n’a pas échappé aux observateurs perchés quelques centaines de mètres plus hauts. Dans la montagne, le moindre mouvement est vite repéré.— Putain ! il a encore du jus le Fraisse… constate Barnabé— Ah ça ; c’est un gaillard !Et mon Fraisse traverse la bande de jachère abrutie de soleil, droit comme un I, leste comme un jeune homme. Sa charge paraît un accessoire qu’il néglige, distrait.Il a vingt ans.
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Il ne passera pas...Bastier était une figure de Planchamp. Il y occupait en même temps la position de résident ordinaire et celle de représentant officiel de l’administration des postes. Tout son personnage se trouvait dédoublé de cette ambivalence.Sa vie administrative déteignait en permanence sur sa vie privée et on sentait bien qu’il n’arrivait pas toujours à établir une frontière bien nette entre ces deux territoires.Avec le temps, il avait fini par s’habiller de costumes tirant sur le bleu. Au début, nous pensions que c’était pour les harmoniser à des yeux qu’il avait très pâles d'une teinte outremer. En réalité, il continuait inconsciemment à enfiler son costume de service. Bientôt il n’y eut plus que la casquette pour différencier les deux états. Et encore le vit-on une fois arriver à la messe coiffé de son couvre-chef de postier. En temps normal, il alternait le béret avec la casquette. Quand, par accident, il apparaissait sans l’un ni l’autre, on pouvait déchiffrer sur son crâne les frontières nettement tracées des deux facettes de son existence figurées par deux ellipses au tannage plus ou moins intense, décalées comme des ombres sur un corps céleste. La casquette de service portée légèrement à gauche déterminait sur la face opposée un segment passablement buriné que balançait de manière quasi symétrique celui du béret disposé, lui, côté droit. Le recoupement des deux, parfaitement livide, exposait un crâne tendu de chaire blafarde dont l’apparition fortuite provoquait un malaise, comme un sentiment d’indécence.Par bonheur cet hémisphère n’apparaissait qu’une fois la semaine et dans la pénombre de l’église. Il en allait de même pour ses voitures que pour ses vêtements. Il possédait à la ville la réplique de son véhicule de fonction. Seule la couleur différait. Comme il lui arrivait de rentrer à Planchamp dans la voiture de poste, la confusion des genres l’entraînait parfois à y chercher sa bêche à l’emplacement des sacs postaux.Au physique il était petit avec une face de roux à peau très claire dont les traits mous reflétaient un tempérament doux et effacé. La fameuse casquette entretenait une calvitie avancée. Sa discrétion naturelle ne s’estompait qu’occasionnellement et sous l’empire du vin. À ce propos, et de façon plus générale, parlant du métier de facteur, on ne peut qu’être frappé par le choix du mot « tournée » pour désigner l’essentiel de la
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mission qui s’y rattache. Cette terminologie n'est pas tout à fait innocente et son ambiguïté pèse sur la corporation comme une funeste malédiction.Bastier, en digne représentant de l’espèce, n’était pas pour autant alcoolique. Mais les terribles contraintes de ce métier le conduisaient, politesse oblige, à boire des coups fréquents quand il se trouvait l’heureux porteur d’une nouvelle favorable ou plus simplement, comme on dit ici, « pour l’amitié ».La plupart du temps, il résistait assez bien à la tentation au nom de l’honneur de la fonction et de l’habituelle médiocrité des flacons. Mais quand par exception le nectar avait l’heur de lui plaire, notre facteur pouvait causer des dommages sévères voire irréversibles aux réserves de son hôte. Cette bien pardonnable faiblesse lui valut une notoriété involontaire et quelques désagréments professionnels.Au chapitre de ces derniers, il faut évidemment signaler les avertissements encourus en tant que conducteur dont la fréquence des accidents pulvérisait toutes les statistiques nationales du genre. Ce n’étaient jamais des choses graves, pare-chocs ou tôle froissés, qui curieusement ne mettaient que rarement en cause d’autres véhicules. Bastier invoquait pour sa défense l’étroitesse et la médiocrité des routes, mais l’argument faiblissait face aux exemples de ses confrères parmi lesquels figuraient pourtant quelques stars notoires de l’apéritif. Pour ne citer que celui-là, Lanarce, qui faisait la desserte du Mont Lozère, y compris celle du bistrot de Costeillades (leChez Yvetteglorieuse de mémoire), avait la sagesse d’y terminer sa tournée par une autre infiniment plus arrosée qu’il partageait invariablement avec le patron avant de se retirer pour une sieste comateuse dans un coin calme et ombreux de la terrasse. Ce programme, un peu allongé en durée, lui garantissait en compensation un retour tardif, mais digne, à la poste.Pour son malheur Bastier n’avait pas ce genre de faiblesse ; il repartait tout de go alors que le vacillement de son pas aurait dû l’avertir de périls imminents.Le point le plus crucial et le plus traître de sa tournée, dont il constituait aussi l’apogée au sens altimétrique, était le mas de Roger. Si aucun courrier ni mandat n’y justifiait un arrêt, avec une admirable maîtrise de lui-même Bastier pouvait passer, stoïque, dans l’épingle à cheveux qui marque le retournement de la route face au mas du « Légionnaire » malgré la gestuelle incitative qu’immanquablement Roger lui adressait au passage.Or, un jour que Roger s’apprêtait à toucher le mandat périodique de sa retraite, il tendit ce qu’il faut bien nommer un piège éhonté à notre
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dévoué facteur. Un gros quart d’heure avant l’heure habituelle de passage, il se posta dans sa cave pour épier l’arrivée de la voiture jaune par le fénestrou qui en occupe le pignon et qui cueille en enfilade les derniers lacets de la route.Comme Bastier débouchait de l’ultime boucle en rétrogradant, Roger, lui, en faisait autant de son cellier avec deux bouteilles de Châteauneuf-du-Pape, étiquette et engravure ostensiblement orientées vers la route. Nous connaissions tous l’existence de ces trésors amoureusement cachés au fin fond de sa cave en vue d’une occasion mémorable. Nul ne sait quelle intuition fatale le conduisit à les en extraire ce jour-là. Au coup de frein final, il jaillit les deux bouteilles à la main, parfaitement synchrone. Son visage s’éclaira avec un naturel irréprochable tout à la surprise de l’arrivée concomitante de son frère d’ivresse. Le jeu de l’acteur était si bien composé, la feinte sonnait si juste, qu’un gogo aurait juré que la rencontre était le fruit d’une pure coïncidence.D’après moi, Bastier ne fut pas dupe.Il gratifia donc Roger d’un salut dépourvu de toute émotion apparente et s’apprêtait à déposer d’un air faussement indifférent le pli sur la petite table qui trône à gauche de l’entrée du mas sous une treille avenante quand la deuxième partie du piège se referma sur lui. Le guéridon bancal, récupéré au temps de la disgrâce de l’hôtel des Voyageurs, n’était pas vide. Il était occupé par deux verres où une buée tentatrice masquait à peine la substance laiteuse et maléfique dont Bastier apprécia instantanément, et d’un coup d’œil expert, la faible teneur en eau. Deux glaçons flottaient sur la surface parfaite du pastis. L’air était terriblement sec et le soleil ardent, amplifié par ces rafales de vent du nord qui vous soulèvent des petits tourbillons de terre pulvérulente et vous donnent l’impression que tout ce beau pays des Cévennes va se dessécher et durcir sur place.Jusque-là, Bastier maîtrisait encore ses sens. Mais quand il aperçut la petite terrine d’anchoïade et les copeaux de chèvre qu’un mouchoir douteux protégeait des insectes prédateurs qui pullulent à cette saison, il rendit les armes sans plus résister avec un sourire d’appréciation entendu et flatteur pour la qualité de la mise en scène. C’est une des particularités de notre terroir que la pudeur de ses habitants. Elle leur fait éviter des phrases inutiles et leur inspire à la place une simple mimique pour donner à comprendre que la finesse est comprise.Il s’installa donc face à son compère.Dès la première gorgée, Bastier fut saisi par l’éblouissement fugitif d’une authentique extase. Les yeux mi-clos, il laissa cette première lampée de divine liqueur diffuser peu à peu dans sa bouche. L’exquise
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