Paysages en dialogues

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Le paysage est façonné à la fois par la nature et par la culture, par la géographie et par l'histoire, par la technique et par l'art, par l'agriculture et par la littérature, par l'individu et par la société. C'est une réalité complexe, qui reflète toutes les dimensions de l'activité humaine, matérielles autant que spirituelles, symboliques autant qu'économiques. Le paysage se situe ainsi à l'articulation des arts et des lettres, des sciences humaines et des sciences sociales.
Publié le : jeudi 1 mars 2012
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EAN13 : 9782296486607
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PAYSAGES EN DIALOGUE : ESPACES ET
TEMPORALITÉS ENTRE CENTRES ET
PÉRIPHÉRIES EUROPÉENS Cahiers de la Nouvelle Europe
15/2012
Série publiée
par le Centre Interuniversitaire
d'Études Hongroises et Finlandaises
Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3
Directeur de la publication
Patrick Renaud
Comité scientifique
Miche Collot, Catherine Durandin, Eva Havu, Mervi Helkkula, Satu Kyösola
Judit Maár, Catherine Naugrette, Jyrki Nummi, Patrick Renaud, Traian
Sandu, Eric Vial
Comité de lecture
Attentif à la qualité et à la rigueur scientifique des textes publiés dans Les
Cahiers de la Nouvelle Europe (CNE), le Comité de lecture organise
l'évaluation de tout manuscrit reçu par deux spécialistes indépendants, dans
le respect du principe de l'anonymat.
Secrétariat de Rédaction
Sophie Aude
Péter Balogh, Judit Maár,
Martine Mathieu, Traian Sandu, Harri Veivo
1, rue Censier
75005 Paris
Tél : 01 45 87 41 83
Fax : 01 45 87 48 83 Sous la direction de
Judit MAÁR et Traian SANDU
PAYSAGES EN DIALOGUE : ESPACES ET TEMPORALITÉS
ENTRE CENTRES ET PÉRIPHÉRIES EUROPÉENS
Préface de Michel Collot
Cahiers de la Nouvelle Europe
Collection du Centre Interuniversitaire
d'Études Hongroises et Finlandaises
N° 15
L'Harmattan © L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56846-4
EAN : 9782296568464 TABLE DES MATIÈRES
Michel COLLOT Préface 9
« Paysage et identité nationale I »
Aurélie GENDRAT- Regard de biais et regard biaisé sur l’Italie : 13
eCLAUDEL le paysage italien « vu de loin » au XIX siècle
Otilia Carmen COJAN La spécificité du paysage vaudois 25
dans l’œuvre de Jacques Chessex
Jyrki NUMMI The Maiden and the Landscape. Visual 41
Topicalization of a National Motif in
Zacharias Topelius’ The King’s Glove
Elise NYKÄNEN Far from the Evils of Mankind. 55
Mental Landscapes and National identity in
Marja-Liisa Vartio’s short story
A Finnish Landscape
« Mémoire et Moi – le paysage intime »
Carole KSIAZENICER- Paysage de la mémoire ashkenaze : entre histoire, 71
MATHERON fiction et oubli

Gabrielle NAPOLI Le paysage comme interrogation de l’Histoire 83
dans Le Livre des nuits de Sylvie Germain, Piazza
d’Italia d’Antonio Tabucchi et La Vallée de la
Sinistra d’Ádám Bodor
Júlia NYIKOS- Paysage – entre mémoire du passé et laboratoire 99
MISZLAY du futur
Mervi HELKKULA Nostalgie du paysage perdu. Sur l’œuvre de 109
Marcel Proust et d’Antti Hyry
Xavier MARTIN Un paysage à soi, la quête des personnages de 117
Pascal Quignard
« Paysage et modernité urbaine »
Harri VEIVO Divergences, convergences : ville-sites et paysages 129
urbains configurés dans la poésie finlandaise des
années ’60.
Florence DUJARRIC Le paysage urbain chez Ian Rankin. Edimbourg : 143
une cartographie mentale Jola SKULJ Landscapes of Duino (Rilke) and Karts 153
(Kosovel) : Modernist Dialogue or Cosmopolitanisme
at the edges
Botond BAKCSI Des espaces intermédiaires. Politique des 165
paysages urbains dans le récit contemporain
« Paysage sur scène et sur écran »
Philippe RAGEL "Ces paysages misérables (à propos de 179
Lylia 4 - ever de Lukas Moodysson, 2002)
Precious BROWN A Certain Gaze. 189
Inhabiting landscape in Matti Kassila’s
The Harvest Month
Anaïs NONY L’étendue poétique comme lieu de transhumance. 201
Une étude de l’espace dramaturgique dans
Concessions de Kossi Efoui
« Poétique du paysage »
Judit MAÁR Pour une poétique de l’espace incertain. 211
Le récit de voyage de Márai et l’essai de Kertész
Krisztina HORVÁTH Le corps paysage. Les nouvelles de Tóth Krisztina 221
« Paysage et identité nationale II »
Alfred Tumba
SHANGO LOKOHO Paysages, identité et histoire. Edouard Glissant, 231
Maryse Condé, Ernest Pépin, Daniel Maximin »
Réka TÓTH Deux retours au pays natal : 245
Aimé Césaire et Dany Laferrière
« Géographie du paysage »
Eric HASSLER Quand le paysage suggère le politique : 255
inscriptions paysagères de l’aristocratie de la
emonarchie des Habsbourg d’Autriche (fin XVII -
epremière moitié du XVIII siècle)
Cécile
FOLSCHWEILLER Paysage et « horizon stylistique » dans la 269
philosophie de la culture de Lucian Blaga
Taian SANDU « Une Roumanie debout » : la rectitude du paysage 279
fantasme de l’homme nouveau fasciste
8Préface
par
Michel Collot
La question du paysage a fait l’objet depuis une trentaine d’années en
France de très nombreux travaux dans les divers domaines des sciences humaines et
sociales, au point qu’on a pu parler de l’émergence d’une véritable théorie française
1du paysage . Les littéraires et les théoriciens du cinéma s’y sont intéressés de façon
plus récente et ils lui ont apporté un éclairage nouveau, en montrant que dans le
paysage s’investissent des significations et des valeurs auxquelles la fiction et
2l’image peuvent donner leur pleine expression .Ces dernières années, des recherches
convergentes ont été initiés par différentes équipes de recherche de notre université
travaillant sur diverses aires culturelles, non seulement du côté francophone, mais
3aussi, entre autres, dans les domaines lusophone et hispanophone .
On ne peut que se réjouir de voir le Centre d’études hongroises et
finlandaises s’associer à ces recherches, dont la vitalité tient à plusieurs facteurs, qui
sont d’ordre divers. Elles s’inscrivent sans doute dans ce qu’on a pu appeler le
« tournant spatial » qui a conduit depuis quelques décennies les Sciences de
l’Homme et de la Société à s’intéresser de plus en plus à l’inscription des faits
4humains et sociaux dans l’espace . Mais cette mutation épistémologique est
inséparable de l’évolution de nos sociétés elles-mêmes, de plus en plus soucieuses
des relations qu’elles entretiennent avec leur environnement. Le regain d’intérêt
pour le paysage est lié sans doute à une certaine prise de conscience écologique, à
condition de l’entendre au sens d’une écologie symbolique, qui ne se limite pas à la
préservation des équilibres naturels mais s’intéresse à la mémoire culturelle des
lieux, et à leur potentiel littéraire et artistique, c’est-à-dire à tout ce qui fait de
l’environnement un paysage.

1
Voir l’anthologie réunie par Alain Roger, La Théorie du paysage en France (1974-1994), Champ
Vallon, 1995.
2 Voir par exemple Michel Collot (dir.)Les Enjeux du paysage, Ousia, Bruxelles, 1996 et Jean Mottet
(dir.), Les paysages du cinéma, Champ Vallon, 1999.
3 Voir notamment Michel Collot et Antonio Rodriguez (dir.), Paysage et poésies francophones (2005) et
les trois livraisons des Cahiers du CREPAL, dirigées par Jacqueline Penjon : Voies du paysage :
représentations du monde lusophone (n°14, 2007) ; Paysages lusophones : intimisme et idéologie (n°15,
2009) ; Hommes et paysages (n°16, 2010) ; tous ces ouvrages sont parus aux Presses Sorbonne nouvelle.
4 Voir par exemple la présentation par Marcel Gauchet du dossier consacré aux « Nouvelles
géographies » par la revue Le Débat (n° 92, nov.-déc. 1996) : « Nous assistons à un tournant
‘géographique’ diffus des sciences sociales […] sous l'effet de la prise en compte croissante de la
dimension spatiale des phénomènes sociaux »
9Cette notion de paysage est ainsi devenue ou redevenue un enjeu majeur
pour nos sociétés et pour nos disciplines, notamment en Europe. Ce n’est pas un
hasard, puisque l’Europe a sans doute été, dans l’histoire de l’humanité, un des deux
grands foyers à partir desquels s’est développée une culture du paysage, l’autre étant
la Chine, où l’on s’intéresse aujourd’hui d’autant plus aux paysages qu’on les détruit
massivement. Pour Georges Steiner, le paysage est même un des piliers de l’identité
5culturelle européenne, au même titre que les cafés ou les noms des rues .
Lors des Assises de la recherche tenues à Paris 3 en 2006, j’avais proposé
de fédérer les recherches menées dans notre université sur ce thème dans un projet
intitulé « Paysage et identité(s) européenne(s) ». Dans ce titre, le mot identité
apparaissait à la fois au pluriel et au singulier, pour souligner que le paysage, s’il
peut contribuer à l’émergence d’une identité européenne, n’a pu et ne pourra le faire
qu’en exprimant aussi la diversité des cultures qui la composent. Le paysage revêt
des significations et des valeurs différentes dans chacun des pays européens, et aux
différents moments de leur histoire. L’évolution et la circulation des représentations
du paysage en Europe manifestent à la fois un désir d’affirmer les identités locales,
régionales, ou nationales, et une dynamique de transferts et d’échanges qui dépasse
constamment les frontières et déplace les rapports entre centre et périphérie. Les
contributions recueillies dans cet ouvrage explorent les différents niveaux de
construction de ces identités paysagères, tout aussi bien individuelles que
collectives.
Même si ce projet, dans sa forme initiale, n’a pas abouti, les recherches se
sont poursuivies : le Centre de recherches « Écritures de la modernité » a organisé
en 2009 un colloque sur le thème « Paysages européens et mondialisation », qui a eu
6lieu à Florence, ville où a été signée en 2000 la Convention européenne du paysage .
Ce colloque était international et interdisciplinaire, comme celui dont ce volume
recueille les actes, car le paysage est non seulement un lieu d’échange entre les
diverses aires linguistiques et culturelles, mais aussi un carrefour entre les
disciplines.
Le paysage est façonné à la fois par la nature et par la culture, par la
géographie et par l’histoire, par la technique et par l’art, par l’agriculture et par la
littérature, par l’individu et par la société. C’est une réalité complexe, qui reflète
toutes les dimensions de l’activité humaine, matérielles autant que spirituelles,
symboliques autant qu’économiques. Le paysage se situe ainsi à l’articulation des
arts et lettres, des sciences humaines et des sciences sociales : c’est un révélateur et
un opérateur d’interdisciplinarité. Les textes réunis dans ce volume en montrent une
nouvelle fois l’efficacité.

5 George Steiner, Une certaine idée de l’Europe, Actes Sud, Arles, 2005.
6
Le texte de la Convention européenne du paysage est disponible sur internet (URL :
http://conventions.coe.int/Treaty/fr/Treaties/Html/176.htm. Les actes du colloque paraîtront
prochainement chez Champ Vallon sous la direction d’Aline Bergé, Michel Collot et Jean Mottet.
10« Paysage et identité nationale I » Aurélie GENDRAT-CLAUDEL
Université Paris IV-Sorbonne
REGARD DE BIAIS ET REGARD BIAISÉ SUR L’ITALIE :
ELE PAYSAGE ITALIEN “VU DE LOIN” AU XIX SIÈCLE
« C’est une belle prison que celle qui nous rend plus beaux le ciel d’Italie,
et sa verdure, et ses églises. Je ne prierai plus jamais peut-être en ces lieux et plus
jamais peut-être ne m’apparaîtra, par la fenêtre d’une petite église de campagne, le
vert d’un arbre italien. Ah, pour savoir ce qu’est l’Italie, ce qu’est la nature et la
1poésie et le sentiment il faut voir Paris. Et y vivre comme j’y vis. »
Ainsi s’exprime Niccolò Tommaseo dans une lettre de 1835 à son ami
l’historien Cesare Cantù, que son opposition au gouvernement autrichien avait
conduit en prison. Pour Tommaseo, arrivé depuis peu en France, l’expérience de
l’exil, comparable à celle de la réclusion, mérite d’être valorisée si elle permet de
prendre conscience de la beauté du paysage italien dont on est momentanément
privé. L’association, fréquente dans la correspondance de Tommaseo, entre la
nostalgie de la belle nature italienne, les tourments de l’exil et l’engagement
patriotique peut apparaître comme l’un des carrefours rhétoriques les plus
intéressants du Risorgimento. En effet, une analyse du paysage italien tel qu’il a été
edécrit par les hommes politiques et écrivains expatriés au XIX siècle permet de
mettre au jour une spécificité italienne, qui tient au lien établi entre la beauté du
pays, son histoire humaine et la revendication de son indépendance et de son unité
politique : si George Steiner a pu affirmer que « les beautés de l’Europe sont
2inséparables de la patine du temps humanisé » , il est remarquable que les patriotes,
elorsqu’ils célèbrent au XIX siècle la supériorité esthétique de leur pays, au nom
d’une alliance jugée unique entre la générosité de la nature et l’ingéniosité de l’art,
revendiquent en creux la richesse de son histoire, la légitimité de ses ambitions sur
la scène internationale et le bien-fondé du sacrifice des Italiens engagés dans la lutte.
Certes, on est frappé par le manque d’objectivité et les accents souvent ronflants des
évocations de la nature italienne qu’on lit sous la plume des expatriés, en proie à une
nostalgie déformante qui favorise la reconstruction mythifiée du paysage
1 Texte original : « Bella la carcere se ci fa parere più bello il cielo d’Italia, e il suo verde e i suoi templi.
Io non pregherò mai più forse in essi ; nè tra le inferriate d’una chiesuola campestre mi verdeggerà forse
più mai l’aspetto d’una pianta italiana. Oh per conoscere che sia l’Italia, e che sia la natura e la poesia e
l’affetto bisogna vedere Parigi. E viverci come io ci vivo. » (Niccolò Tommaseo, lettre du 25 avril 1835 à
Cesare Cantù, in Il primo esilio di Nicolò Tommaseo. Lettere di lui a Cesare Cantù, edite ed illustrate da
Ettore Verga, Milano, L. F. Cogliatti, 1904, 5). Sauf indication contraire, toutes les traductions des
citations italiennes sont personnelles.
2 George Steiner, Une certaine idée de l’Europe, essai traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf, Arles,
Actes Sud, 2005, 27.
13patriotique, figé en une série de lieux communs. Cette tendance à hypostasier une
image simplifiée du pays s’explique souvent par le souci, dans les écrits privés
(correspondance, journaux intimes) comme dans les textes destinés à la publication
3(romans, essais ou pamphlets), de faire du paysage , perdu et à reconquérir,
l’instrument d’un discours idéologique dont la force paraît comme multipliée par
l’expérience de l’exil.
ePaysage et construction de l’identité nationale au XIX siècle
Avant d’analyser de plus près quelques écrits de patriotes italiens exilés, il
convient de rappeler brièvement l’importance de la référence paysagère dans la
econstruction identitaire de l’Italie au XIX siècle. François Walter a montré que les
principaux pays européens ont créé de grandes « figures paysagères de la nation »
4grâce à l’« instrumentalisation des schèmes paysagers » qui permet à toute
communauté culturelle de se construire en se distinguant des autres. Principal
5« opérateur » du « processus qui conduit de l’altérité à l’identité » , le paysage a
econnu au XIX siècle une expansion considérable dans les discours, la littérature et
les arts, en concomitance avec l’acuité des débats sur la nation et le droit des peuples
à disposer d’eux-mêmes, au point de devenir la « “représentation sensible” du
6sentiment d’appartenance nationale » . François Walter suggère ainsi que le
« bricolage » de la nation, qui est alors une réalité en devenir, passe par la
construction d’un paysage qu’une communauté reconnaît comme sien. Pour les
Italiens qui participent aux luttes du Risorgimento, célébrer « la perfection de la
7forme » (le paysage), c’est aussi exalter « l’excellence de la chose » (la nation) . Ce
equi se met progressivement en place au XIX siècle, c’est la définition de l’Italie
comme « Bel paese », c’est-à-dire une unité tout à la fois naturelle, historique et
culturelle qui passe par la célébration du paysage. L’expression « Bel Paese »,
8véritable « schéma perceptif » dans l’imaginaire collectif, est de dérivation
littéraire : la première occurrence se rencontre chez Dante, qui associe l’expression à
9la question de la langue ; puis on la retrouve dans le Chansonnier de Pétrarque, où
10elle renvoie plus clairement à la géographie . Utilisée sans solution de continuité du
3 Bien qu’il existe d’irréductibles différences conceptuelles entre paysage, nature et géographie, ainsi
qu’entre la simple allusion et la description détaillée, nous avons jugé opportun de traiter un assez vaste
ensemble de citations, en vertu de la rencontre de trois éléments : une évocation de la nature italienne, la
condition (vécue ou romancée) de l’exil et l’affirmation du sentiment national.
4 François Walter, Les figures paysagères de la nation. Territoire et paysage en Europe (16e-20e siècle),
Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 2004, p. 13. Voir aussi Pietro
Clemente, « Le Pays, les “pays” », in L’Italie par elle-même. Lieux de mémoire italiens de 1848 à nos
jours, sous la direction de Mario Isnenghi, Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2006, 69-109.
5
François Walter, op. cit., 13.
6 Ibidem, 171.
7 Maurice Ronai, « Paysages II », in Le paysage, numéro spécial de la revue Hérodote, n. 7, juillet-
septembre 1977, 78.
8
François Walter, op. cit., 390.
9
« de ce beau pays où résonne le sì » (Dante, Inferno, XXXIII, v. 80). Texte original : « del bel paese là
dove ’l sì suona » (Dante Alighieri, La Comédie. Enfer, traduction Jean-Charles Vegliante, Imprimerie
Nationale, 1995, p. 410 pour le texte italien et 411 pour la traduction).
10 « l’entendra le beau pays / Que séparent les Apennins, et qu’entourent la mer et les Alpes » (Pétrarque,
Canzoniere, CXLVI, v. 13-14). Texte original : « udrallo il bel paese / Ch’Appenin parte, e ’l mar
14Moyen-âge jusqu’à nos jours, l’antonomase « Bel paese » est également adoptée par
les étrangers amoureux de l’Italie, qui devient le pays touristique par excellence : il
suffit de penser qu’en 1807 Madame de Staël fait des vers de Pétrarque l’épigraphe
de Corinne. L’identification de l’Italie à l’image du « Bel Paese » est définitivement
accomplie en 1876, peu après l’Unité, lorsqu’Antonio Stoppani publie un ouvrage
scolaire, illustré de gravures, destiné à former la conscience des jeunes Italiens : cet
équivalent transalpin du Tour de la France par deux enfants s’intitule précisément Il
11Bel Paese, et présente la péninsule comme « la synthèse du monde physique »
grâce à la variété de ses régions, par opposition à des voisins moins bien lotis,
comme la Suisse, dont la beauté se limiterait au seul paysage alpin.
L’exil au temps du Risorgimento
Au moment où le paysage fait l’objet d’une utilisation rhétorique
essentielle à la construction de l’identité nationale, l’exil, expérience largement
partagée par les patriotes italiens, nourrit des discours certes différents dans leur
substance mais assez proches par leur visée. En effet, l’exil apparaît souvent comme
le plus petit dénominateur commun des grands acteurs du Risorgimento, dont les
positions politiques peuvent diverger considérablement, mais qui ont presque tous
été amenés à s’expatrier, sous la contrainte ou par choix : pour ne citer que les
exemples les plus célèbres, on rappellera que la voie de l’exil a été empruntée par
Giuseppe Mazzini (1805-1872), le théoricien de la révolution et fondateur de la
Giovine Italia, par Vincenzo Gioberti (1801-1852), partisan d’une solution
néoguelfe fondée sur la religion chrétienne, ou encore par Dianele Manin (1804-
1857), protagoniste de la République de Venise en 1848 – les deux derniers patriotes
cités étant morts à Paris. Le phénomène de l’émigration politique italienne
ecommence dès la fin du XVIII siècle et devient massif à partir des révolutions
manquées de 1820-1821. Les principales terres d’accueil sont la Suisse, l’Angleterre
et la France, la monarchie de Juillet pouvant être considérée comme un âge d’or de
el’exil italien. On a même pu dire que l’exil avait instauré en Italie au XIX siècle une
12« nouvelle institution » . Cependant, les patriotes du Risorgimento peuvent se
prévaloir d’une illustre tradition : la mémoire collective italienne a depuis longtemps
déjà établi un lien indéfectible entre écriture, exil et amour de la patrie, à travers la
13figure tutélaire de Dante . On comprend donc que l’exil, souvent vécu comme un
circonda ; et l’Alpe », (Francesco Petrarca, Canzoniere, a cura di Marco Santagata, Milano, Mondadori,
1999, 701).
11 Antonio Stoppani, Il Bel Paese [1876], Pordenone, Edizioni Studio Tesi, edizione anastatica, 1995, 3.
12
C’est ce qu’affirme le penseur politique Carlo Cattaneo (1801-1869) à propos de l’écrivain Ugo
Foscolo (dont il sera question plus loin), en qui il voit le père fondateur de l’exil moderne : Carlo
Cattaneo, Ugo Foscolo e l’Italia, Milano, Editori del Politecnico, 1861, 34.
13 On pense à une intéressante déclaration de Niccolò Tommaseo : « Certainement l’exil a un je ne sais
quoi de sacré […]. Quand je lis chez Dino Compagni l’expulsion des guelfes blancs, “qui furent plus de
six cents, et allèrent péniblement de par le monde, qui à un endroit, qui à un autre”, je sens la tristesse de
ces paroles venues du cœur étendre son intercession sur les exilés de tous les temps et de toutes les terres,
qu’ils soient dignes ou indignes. Mais quand parmi ces six cents hommes, qui allèrent péniblement de par
le monde, je lis le nom des Uberti, des Soldanieri, des Malespini, des Finiguerra, des Cavalcanti, du père
ede Pétrarque, de Dante Alighieri ; quand je pense à certains des vaillants exilés du XVI siècle, quand je
pense à la joie que notre honte procure aux ennemis de toute liberté, et aux cruels contempteurs du nom
1514rite de passage qui peut donner lieu à une véritable martyrologie, se pare de
15valeurs ambivalentes : il est certes souffrance et arrachement , mais il est aussi
consécration du patriote qui acquiert une plus grande légitimité politique et littéraire,
comme si la voix venue d’un ailleurs de mortification matérielle et psychologique
avait d’emblée une plus grande autorité et une plus haute valeur. Grande est la
tentation, pour les expatriés, de faire de l’exil une « condition élective » qui va au-
delà de l’expérience concrète et devient métaphore d’une mission supérieure de
16l’intellectuel au sein de la communauté humaine tout entière . Enfin, l’exil offre un
point de vue décentré sur l’Italie, un contact direct avec l’altérité du pays d’accueil
qui oblige à repenser l’identité nationale et à affiner le programme d’indépendance
et d’unité que mûrissent les patriotes : si les contacts entre les exilés de différents
pays (Polonais, Roumains, Portugais, Grecs…) ont permis dans la première moitié
edu XIX siècle la constitution de réseaux internationaux qui favorisent l’émergence
d’une solidarité européenne, l’expatriation renforce également la conscience des
identités nationales. Dans le cas italien, comme l’a observé Mariasilvia Tatti, l’exil
du Risorgimento « naît de l’abandon d’une patrie qui n’existe que comme projet et
comme idéal », de sorte que l’on reconnaît les exilés comme un groupe unitaire
« sur la base d’une identité commune qui en réalité est privée de tout contenu
concret, si ce n’est celui de la langue et de la littérature ou d’un projet politique en
17cours de définition . »
Dès lors, on perçoit tout l’intérêt qu’il peut y avoir à croiser paysage et exil,
qui sont tout à la fois des expériences (l’une esthétique, l’autre existentielle) et des
discours, c’est-à-dire des constructions rhétoriques qui contribuent aussi bien à la
définition de l’identité nationale qu’à l’imaginaire du Risorgimento. Vu de loin,
italien, je ne peux pas ne pas gémir. » Texte original : « Certamente l’esilio ha un non so che sacro […].
Quand’io leggo in Dino Compagni la cacciata de’ Bianchi : “che furono più d’uomini secento, i quali
andarono stentando per il mondo chi qua chi là” sento la mestizia di queste cordiali parole distendersi
interceditrice sugli esuli di tutti i tempi e di tutte le terre, degni o no. Ma quando fra que’ secento, che
andarono stentando per il mondo, io leggo il nome degli Uberti, de’ Soldanieri, de’ Malespini, de’
Finiguerra, de’ Cavalcanti, del padre di Francesco Petrarca, di Dante Alighieri; quando rammento alcuni
tra gli esuli prodi del cinquecento, quando penso alla gioia che della nostra vergogna prendono i nemici di
ogni libertà, ed i crudeli disprezzatori del nome italiano, non posso non gemere. » (Niccolò Tommaseo,
Un affetto. Memorie politiche, edizione critica, introduzione e note di Michele Cataudella, Roma,
Edizioni di Storia e Letteratura, 1974, 55-56).
14 Les valeurs symboliques attribuées à l’exil volontaire sont particulièrement bien étudiées par Marco
Cini, « L’esperienza dell’esilio in Niccolò Tommaseo », in Niccolò Tommaseo e Firenze, a cura di
Roberta Turchi e Alessandro Volpi, Firenze, Olschki, 2000, 287-306.
15 « Dyspatriation » est une traduction possible de l’italien dispatrio, néologisme forgé par l’écrivain
Luigi Meneghello (1922-2007) et repris dans le volume collectif I confini della scrittura : il dispatrio nei
testi letterari, a cura di Franca Sinopli et Mariasilvia Tatti, Isemia, C. Iannone, 2005.
16
Franca Sinopoli et Mariasilvia Tatti, « Introduzione » a I confini della scrittura, cit., 16.
17
Mariasilvia Tatti, « Esilio e identità nazionale nell’esperienza francese di Tommaseo », in Niccolò
Tommaseo : popolo e nazioni. Italiani, corsi, greci, illirici, a cura di Francesco Bruni, Roma/Padova,
Antenore, 2004, vol. I, 99. Nous nous permettons également de renvoyer à Aurélie Gendrat-Claudel,
« “Tu veux des nouvelles d’ici ? Je te parlerai des Italiens, qui pullulent”. Les exilés italiens en France
sous la monarchie de Juillet à travers l’expérience de Niccolò Tommaseo », communication présentée
dans le cadre du colloque Penser en exil (Université de Nice, 27-28 mars 2009), actes à paraître dans les
Cahiers de la Méditerranée. Citons aussi et surtout les travaux de Paul Ginsborg : « L’altro e l’altrove :
esilio politico, romanticismo e Risorgimento », in Fuori d’Italia : Manin e l’esilio, Atti del Convegno nel
150° anniversario della morte di Daniele Manin (1857-2007), a cura di Michele Gottardi, Venezia,
Ateneo Veneto, 2007, 25-48.
16depuis la position à la fois marginale et privilégiée que confère l’exil, le paysage de
la péninsule, filtré et reconstruit, fausse souvent la perception de la terre d’accueil
pour donner lieu à des oppositions schématiques. Partagés entre souvenir, nostalgie
et désir, les patriotes célèbrent la perfection supposée d’une Italie souvent réduite au
binôme belle nature / terre des arts, qui tout à la fois exprime et légitime l’orgueil
d’une nation in fieri.
Deux élaborations littéraires majeures : Foscolo et Tommaseo
L’archétype de l’écrivain italien exilé est indéniablement Ugo Foscolo
(1778-1827). Or Foscolo a créé, avant même de faire l’expérience concrète de l’exil,
la figure littéraire du héros proscrit et contraint d’errer loin de sa patrie : en effet,
18son roman épistolaire à succès, Dernières lettres de Jacopo Ortis , directement
inspiré des Souffrances du jeune Werther et saturé de descriptions de paysages, met
en scène un jeune patriote vénitien qui vit la signature du traité de Campo-Formio en
1797 comme une trahison, et dont le nom figure sur la liste des proscrits. L’errance
de Jacopo loin de la campagne vénitienne va devenir le modèle, pour plusieurs
générations de lecteurs italiens, des souffrances de l’exil et du désir inassouvi de la
patrie italienne. Jacopo est amené à traverser tout le nord de l’Italie : arrivé à la
frontière avec la France, à Ventimille, il perçoit dans les plis de la géographie la
violence de l’histoire. Dans la position dominante du héros romantique qui
contemple le monde, Jacopo observe les frontières naturelles d’une Italie qui devrait
se sentir protégée par un paysage grandiose et solitaire d’où les hommes paraissent
exclus. Mais le personnage décèle une menace imminente, si à l’avidité des nations
ennemies (ou faussement amies, comme la France) correspond le manque d’union
du peuple italien :
« J’ai erré par ces montagnes. Il n’y a pas un arbre, pas une chaumière, pas
une prairie. On ne voit que broussailles, amas de roches abruptes et blanchâtres ; une
foule de croix éparses qui marquent les lieux où des voyageurs furent assassinés. Là
au fond coule le Roja, torrent qui, lorsque fondent les neiges, se précipite des
entrailles des Alpes, et qui sur un long espace a fendu en deux cette immense
montagne. Il y a un pont près de la mer, qui rejoint les deux bouts du sentier ; je me
suis arrêté sur ce pont, j’ai poussé mes regards aussi loin qu’ils pouvaient atteindre ;
en remontant ces deux murailles, faites de roches vertigineuses, de ravins crevassés,
à peine voit-on, posés sur ces sommets, d’autres sommets neigeux qui s’enfoncent
dans le ciel ; puis tout blanchit et se confond… De ces montagnes grandes ouvertes
descend et se répand en larges ondes la tramontane, tandis qu’au fond de ces gorges
pénètre la Méditerranée. La nature trône ici, solitaire et menaçante, et chasse de son
royaume tous les êtres vivants.
18 L’histoire éditoriale du roman de Foscolo, particulièrement complexe, s’étale de 1798 à 1817 (cf. Maria
Antonietta Terzoli, Le prime lettere di Jacopo Ortis. Un giallo editoriale tra politica e censura, Roma,
Salerno, 2004). L’édition la plus importante est celle qui voit le jour à Zurich en 1816, avec une fausse
date (1814) et un faux lieu d’édition (Londres).
17Ô Italie, telles sont donc tes frontières ! Mais chaque jour l’avidité obstinée
des nations les surmonte de toutes parts. Où sont donc tes enfants ? Rien ne te
19manque, sinon la force que donne la concorde. »
Immédiatement historicisé et politisé, le paysage apparaît dans le roman de
Foscolo comme le connecteur de l’expérience esthétique individuelle et de
l’exhortation à l’action collective. Quant au paysage originel des chères Collines
Euganéennes que Jacopo Ortis a quitté, il est remémoré sur le mode du deuil, dans la
mesure où l’exil, voyage provisoire, sera bientôt suivi d’un voyage définitif (la
mort), Jacopo, accablé par un désespoir à la fois sentimental et politique, ayant
décidé de se suicider. D’un même geste, Foscolo inaugure la littérature romantique
et la littérature patriotique en Italie : son héros incarne à la fois une sensibilité
nouvelle, capable d’entrer en résonance avec la nature, et l’esprit de sacrifice d’une
génération qui refuse l’humiliation de l’Italie. Toutefois, la centralité du paysage
dans ce roman contraste étrangement avec les écrits intimes de Foscolo, qui va
choisir l’exil à partir de 1815, pour ne pas avoir à prêter serment à l’Autriche après
la chute de l’empire napoléonien. Foscolo vivra un temps en Suisse, avant de finir
ses jours en Angleterre, et sa correspondance, qui ne laisse guère de place aux
évocations nostalgiques de l’Italie, suggère un rapport pacifié au paysage étranger,
bien que l’écrivain se signe souvent du nom de son héros rebelle, Jacopo Ortis :
sensible à la grandeur des paysages suisses, Foscolo trouvera même du charme à la
campagne anglaise, sans trop se plaindre du mauvais temps. Bien qu’il refuse de se
considérer comme un cosmopolite, un citoyen du monde partout à son aise, Foscolo
fait montre d’une disponibilité intellectuelle et esthétique remarquable à l’égard des
20pays qui l’accueillent . Le roman paraît donc avoir épuisé par anticipation
19 Ugo Foscolo, Les Dernières Lettres de Jacopo Ortis, roman traduit de l’italien par Julien Luchaire,
Toulouse, Éditions Ombres, 1997, p. 170-171. Texte original : « Ho vagato per queste montagne. Non v’è
albero, non tugurio, non erba. Tutto è bronchi ; aspri e lividi macigni ; e qua e là molte croci che segnano
il sito de’ viandanti assassinati. // Là giù è il Roja, un torrente che quando si disfanno i ghiacci precipita
dalle viscere delle Alpi, e per gran tratto ha spaccato in due questa immensa montagna. V’è un ponte
presso alla marina che ricongiunge il sentiero. Mi sono fermato su quel ponte, e ho spinto gli occhi sin
dove può giungere la vista ; e percorrendo due argini di altissime rupi e di burroni cavernosi, appena si
vedono imposte su le cervici dell’Alpi altre Alpi di neve che s’immergono nel Cielo e tutto biancheggia e
si confonde – da quelle spalancate Alpi cala e passeggia ondeggiando la tramontana, e per quelle fauci
invade il Mediterraneo. La natura siede qui solitaria e minacciosa, e caccia da questo suo regno tutti i
viventi. // I tuoi confini, o Italia, son questi ! ma sono tutto dì sormontati d’ogni parte dalla pertinace
avarizia delle nazioni. Ove sono dunque i tuoi figli ? Nulla ti manca se non la forza della concordia. »
(Ugo Foscolo, Ultime lettere di Jacopo Ortis in Opere, vol. II Prose e saggi, edizione diretta da Franco
Gavazzeni, Torino, Einaudi-Gallimard, 1995, 111).
20 Citons par exemple la lettre écrite à Hottingen le 21 décembre 1815 et adressée à la comtesse d’Albany.
Certes, Foscolo y exprime le regret de l’Italie : « J’ai perdu tout à la fois les tendres habitudes de la vie,
préparées dès la jeunesse, et qui à mon âge ne peuvent se changer, et moins encore en pays étranger ; j’ai
perdu la Toscane qui était pour moi refuge, théâtre, école, jardin ». Mais il se réjouit de découvrir la
Suisse mieux qu’aucun touriste ne pourrait le faire : « Tant que la saison était riante, j’ai parcouru presque
toute la Suisse, et j’ai vu bien des choses que ni les voyageurs en carrosse, ni les écrivains de voyages ne
remarquent ». Texte original : « Ho perduto insieme le affettuose consuetudini della vita, preparate sin
dalla gioventù, e che all’età mia non si possono rifare, e molto meno in terre straniere; ho perduto la
Toscana ch’era per me ed ospizio, e teatro, e scuola, e giardino » ; « Finchè la stagione rideva, ho corso
quasi tutta la Svizzera, ed ho veduto assai cose le quali nè i viaggiatori in carrozza, nè gli scrittori di
viaggi notano » (Ugo Foscolo, Epistolario, vol. sesto (1° aprile 1815-7 settembre 1816), a cura di
Giovanni Gambarin e Francesco Tropeano, Firenze, Le Monnier, 1966, 157-158). Et voici ce qu’inspire
la découverte de l’Angleterre, dans une lettre à Quirina Mocenni Magiotti, écrite depuis Londres le 19
18l’expression des souffrances de l’exil, de même que la poétique du paysage semble
réservée à l’espace de la fiction. Cette différence fondamentale entre écriture
romanesque et écriture intime suggère que le lien entre paysage et exil mérite d’être
considéré non pas comme la transcription d’une expérience intime, mais bien
comme une véritable construction littéraire et idéologique.
Après Foscolo, c’est Niccolò Tommaseo (1802-1874) qui incarne de la
manière la plus saisissante le type de l’écrivain exilé. Tommaseo choisit de quitter
l’Italie en 1834 après que son activité de journaliste à Florence lui a valu l’inimitié
des autorités autrichiennes. Là où écriture de l’exil et expérience de l’exil sont
décalées chez Foscolo, Tommaseo conçoit un roman largement autobiographique,
Fidélité, qui retrace sa vie d’expatrié au moment même où il réside en France, de
1834 à 1838, entre Paris, Nantes et la Corse. Pour cet écrivain né en Dalmatie qui a
conscience de son origine périphérique et provinciale, l’exil devient catalyseur
d’identité, étape nécessaire pour confirmer une appartenance culturelle
problématique. Tout se passe comme si le Dalmate Tommaseo, pas tout à fait italien
en Italie, devenait plus italien hors d’Italie ; or cette radicalisation de l’italianité au
contact de l’altérité passe par le dénigrement systématique de la France, présentée
comme un lieu de perdition et de corruption, une véritable anti-nature qui s’oppose
au vaste jardin de l’Italie. Certains sites français, certaines – je cite – « beautés
21sobres, et presque soucieuses, de la terre de France » trouvent grâce aux yeux de
l’écrivain italien, dont le roman est riche de descriptions sensibles des parcs et des
bois de la région parisienne, mais aussi et surtout du paysage breton, dont l’âpreté
accompagne une réflexion sur la pureté du peuple et ses traditions. Mais derrière la
nature française, qu’elle soit décriée ou appréciée, se cache sans cesse le souvenir de
l’Italie, comme le suggère la description inaugurale :
« Ils descendaient le fleuve. Les rives, qui tantôt se rapprochaient, tantôt
s’évasaient en golfes plaisants, tantôt offraient aux eaux paisibles un ample lit,
laissaient apparaître des ombres rares ici et denses là, l’herbe d’une pente ou la
roche d’un tertre, sillonné de petits sentiers qui lentement grimpent le long du
coteau. Les algues, qui rendaient glissante la base des rochers, avivaient d’un vert
vif l’éclat des fleurs qui ondulaient plus haut ; et sous le ciel calme et couvert, les
arbres semblaient répandre une vie plus généreuse. La marée commençait à monter ;
et, agitée de temps à autre par une rafale de vent, la pluie tombait en gouttes fines.
Sous la pluie voguaient, taciturnes dans leur effort, des pêcheurs, hommes et
femmes, partis chercher en haute mer de quoi nourrir leur pauvre famille. C’était le
mois de juin, mais le temps était rigoureux et triste, si ce n’est que l’air exhalait une
paix modeste, une joie recueillie, semblable à la mélancolie d’une jeunesse timide.
septembre 1816 : « depuis que j’ai touché le sol anglais, tout me sourit, même le Soleil, et si je ne le
voyais pas embrumé à l’aube, je démentirais les propos de ceux qui pestent contre le brouillard anglais ».
Texte original : « da che toccai l’Inghilterra ebbi lieta ogni cosa, fin anche il Sole, e se nol vedessi
annebbiato verso l’alba darei una mentita a chi grida contro la caligine inglese » (Ugo Foscolo,
Epistolario, vol. VII, 7 settembre 1816 – fine del 1818, a cura di Mario Scotti, Firenze, Le Monnier,
1970, 11).
21 Niccolò Tommaseo, Fidélité, traduction, annotation et postface d’Aurélie Gendrat-Claudel, Paris,
Éditions Rue d’Ulm, 2008, p. 121. Texte original : « bellezze parche, e quasi pensose, della terra di
Francia » (Niccolò Tommaseo, Fede e bellezza, edizione critica, introduzione e commento a cura di Fabio
Danelon, Alessandria, Edizioni dell’Orso, 1996, 172).
19Le chant lointain du coq appelait au réveil la nature endormie, et de nombreux
oiseaux, par leur chant alerte, adressaient au printemps rétif une douce invitation.
Maria regardait les nuages, les eaux de l’Odet, Giovanni. Lui, sous les brumes de la
22Bretagne, pensait à l’Italie. »
« Lui, sous les brumes de la Bretagne, pensait à l’Italie » : ce processus de
rémanence de l’Italie perdue traverse tout le roman – dans le bois de Meudon, à
Montmorency, au Croisic ou à Quimper, les deux protagonistes italiens, Maria et
Giovanni, ne cessent de se souvenir de leurs promenades italiennes. Lorsqu’ils
s’installent en Corse, ils ne perçoivent pas l’île comme un territoire français mais
l’assimilent, pour des raisons à la fois géographiques, historiques, linguistiques et
23politiques, à l’Italie . Ce qui est tout à fait remarquable, c’est que même dans le cas
des descriptions détaillées et puissantes du paysage corse, où se mêlent le terrible et
l’amène, l’identité plurielle de l’écrivain s’immisce par le biais d’associations
incongrues que seule la biographie peut expliquer. Ainsi la nature corse rappelle-t-
elle le Trentin où Tommaseo a été accueilli par le philosophe Antonio Rosmini,
mais aussi la Dalmatie, terre d’origine de l’écrivain :
« La nature ici et là sauvage semble apprivoisée par le doux empire du ciel :
au sein de l’horrible apparaît soudain l’amène, tout comme parmi les monts désolés
de Rovereto s’étend la joyeuse vallée Lagarina, que caresse l’Adige, fleuve puissant
et amène. Les montagnes de l’île, se dilatant ici et là, font parfois place à de petites
vallées déclives, plus ou moins verdoyantes, où les gorges répondent aux tertres et
dont la variété s’accorde et contraste avec les formes variées des tertres ; de rares
maisons éclatent de blancheur ; et le son lointain d’une cloche qui tinte dans le soir
répand dans cette sérénité la mélancolie, dans ce silence la vie, et fait penser à la
mort. Mais la Corse est moins prodigue de fleuves : ses rivières, qui paraissent fuir,
presque timidement, entre les roches, ne se déversent pas en amples nappes d’écume
comme près de Scardona la Kerka qui, à grandes enjambées, dévale bruyamment la
chaussée de géant que lui offrent les rochers et blanchit sans fureur, tandis que les
colonnes d’eau en suspens dans les airs réfractent gaiement un rayon de soleil, puis
se précipitent dans de profonds gouffres ou, poussées par le fracas de nouveaux
22
Niccolò Tommaseo, Fidélité, cit., 7. Texte original : « Scendevano il fiume. Le rive, or accostate, or
ritraendosi in seni ameni, or lasciando all’acque quiete ampio letto, mostravano qui l’ombre rade e là
conserte, qui l’erboso declivio, là ’l poggio sassoso, segnato di sentieretti che s’inerpicano lenti per l’erta.
L’erbe che facevano sdrucciolevoli gli scogli dappiede, col verde vivo avvivavano il luccicare de’ fiori
sopra tremolanti : e sotto il ciel placido e fosco parevano gli alberi spandere più rigogliosa la vita.
Cominciava a montare il flusso marino; e scossa ad ora ad ora da un buffo di vento gocciolava la pioggia:
sotto la pioggia vogavano taciti affannosamente pescatori, uomini e donne, a cercare nell’alto il vitto alla
povera famigliuola. Gli era di giugno, ma rigido il tempo e mesto: se non che una modesta pace, una
letizia raccolta spirava nell’aria, simile alla malinconia di timida giovanezza. Il canto lontano del gallo
chiamava a destarsi la natura dormente: e molti uccelli con le vispe lor voci facevano alla primavera restia
dolce invito. Maria guardava alle nubi, all’acque dell’Odet, a Giovanni : egli sotto le nebbie di Bretagna
pensava all’Italia. » (Niccolò Tommaseo, Fede e bellezza, cit., 67).
23 Sur la question des rapports entre Tommaseo et la Corse, nous renvoyons à Niccolò Tommaseo et la
Corse, Actes du colloque international tenu à l’Université de Corse les 3 et 4 mai 2005, textes réunis par
Marco Cini, Université de Corse, 2006.
20remous, disparaissent, jaillissent et rejaillissent sans répit, en un tourbillon
24harmonieux. »
Foscolo et Tommaseo ont ainsi proposé deux grands modèles
25romanesques qui font de la description de paysage le lieu d’expression de
l’identité italienne, sur le mode de l’exaltation tragique dans les Dernières lettres de
Jacopo Ortis et sur le ton de la nostalgie insidieuse dans Fidélité.
Le paysage perdu chez les patriotes exilés
Si l’on se tourne à présent vers des figures littéraires mineures ou des
hommes politiques, on constate aisément que le lien entre expérience de l’exil et
construction du paysage n’est pas moins complexe. Sur le plan du souvenir, on peut,
pour simplifier, identifier trois modalités d’évocation du paysage : l’Italie qui
disparaît au moment où on la quitte, l’Italie que l’on regrette et l’Italie que l’on
retrouve après une longue absence. Le républicain radical Aurelio Saffi (1819-
1890), qui, après la chute de la République romaine, rejoint Giuseppe Mazzini en
Suisse puis à Londres, nous offre dans ses souvenirs un exemple du premier cas de
figure, lorsqu’il évoque le jour même de son départ, en juillet 1849 :
« À nos malheurs, la saison estivale opposait le ciel le plus splendide et la
mer la plus calme et la plus transparente que j’aie jamais vus. Le soir de ce premier
jour de notre exil, nous longions le rivage toscan ; et moi je fixais les lointaines
cimes des Apennins, empourprées par les derniers rayons du soleil couchant, et je
pensais à ma pauvre mère et à mes sœurs, restées seules, par-delà ces montagnes,
24 Niccolò Tommaseo, Fidélité, cit., 122-123. Texte original : « La natura qua e là selvaggia è come
ammansata dal mite imperio del cielo: e tra l’orrido appare ad un tratto l’ameno, come tra i monti ignudi
di Rovereto la valle Lagarina si stende dilettosa, e l’Adige l’accarezza, possente fiume ed ameno. I monti
dell’isola qua e là dilatandosi, lascian luogo a vallette declivi con seni tra’ poggi; altre meno, altre più
verdeggianti: e la varietà loro s’accorda e contrasta con la varia forma de’ poggi; e rade biancheggian le
case; e un lontano suono di campana sulla sera diffonde in quella serenità la mestizia, in quel silenzio la
vita, e fa pensare alla morte. Ma d’acque è meno ubertosa la Corsica, che paiono fuggirsene quasi timide
tra le rocce, né si spandono in ampi veli di schiuma, come là presso a Scardona fa il Cherca co’ passi
sonanti, che giù pei massi quasi per gradinata gigante scendendo, senza infuriare biancheggia, e le
colonne dell’acqua sospese in aria rifrangono il raggio lieto, e poi precipitano in tonfani al basso, e altre
le incalzano rumorose, e s’ingorgano e sgorgano continove con veloce armonia. » (Niccolò Tommaseo,
Fede e bellezza, cit., 173).
25
Il est cependant évident que ces deux œuvres n’eurent pas le même poids en Italie : le roman de
Foscolo connut un immense et durable succès, celui de Tommaseo eut une diffusion plus confidentielle.
Pour une vue d’ensemble des problèmes rhétoriques, narratologiques et stylistiques que posent les
descriptions de paysages dans les romans de la période romantique, nous nous permettons de renvoyer à
Aurélie Gendrat-Claudel, Le paysage, « fenêtre ouverte » sur le roman. Le cas de l’Italie romantique,
Paris, PUPS, 2007. Les travaux consacrés au paysage dans la littérature italienne sont évidemment
innombrables. On trouvera une bibliographie sur le paysage en littérature, mise à jour avec une attention
particulière aux publications italiennes, dans Dora Marchese, « Polisemia del paesaggio : dal
Romanticismo all’età moderna », Critica letteraria, n. 147/2010, 226-237. Pour une synthèse des
principaux textes et problèmes, signalons le récent ouvrage d’Angela Fariello, Paesaggio e sentimento
nella letteratura italiana. Dal preromanticismo al decadentismo, Roma, Bulzoni, 2010.
21dans la maison autrefois pleine de joie et de douceur domestique. Et je ne devais
26plus jamais les revoir sur la terre ! »
Quant à Giuseppe Mazzini lui-même, il exprime dans sa correspondance la
souffrance de l’expatriation à travers le désir physique et viscéral de retrouver la
nature italienne, comme dans une lettre à Giuseppe Lamberti des années 1830 :
« J’ai eu après Berne également des attaques terribles, d’un genre que je ne
saurais définir, je n’espère plus rien pour moi ; je voudrais mourir et je ne le dois
pas, je ne sens plus ni la nature ni la poésie, je sens deux ou trois idées qui me
perforent le crâne, et je sens ce que je n’ai jamais senti auparavant, un début de
nostalgie, de besoin matériel de la patrie, de nuages italiens, de vent italien, de mer
italienne, de campagnes, de villes bien à nous ; mais pour y mourir, c’est tout ce que
27je désire. »
Le paysage familier, qu’on redécouvre avec émerveillement après une
longue séparation, a été décrit par l’historien Cesare Cantù (1804-1895), déjà cité,
qui n’a pas fait l’expérience de l’exil, mais, soupçonné d’être un carbonaro, a connu
l’emprisonnement et a étudié les figures littéraires de l’exil en Italie. Son roman
autobiographique, écrit au lendemain des mouvements de 1848 et resté inédit,
s’ouvre sur une description du lac de Côme qui ne peut pas ne pas porter la trace du
souvenir du grand roman historique de Manzoni, Les Fiancés (1827), véritable bible
du Risorgimento dont l’action se situait dans les mêmes lieux :
« Je glissais sur le bateau à vapeur du lac de Côme et je n’étais pas dans
l’état de distraction de qui regarde un paysage souvent vu, mais je regardais avec
l’intérêt que ne manquent pas d’inspirer une contrée si belle et la vue du lac, si
propice à exalter parce qu’elle unit l’idée d’un espace démesuré à celle d’une
solitude profonde et d’un mouvement incessant. En outre, pour moi qui le revois
après dix ans d’absence, après avoir erré si longtemps parmi des étrangers, depuis
que notre patrie fut dans un état de servitude, pour moi qui revenais pour la voir
libre et ne pouvais prévoir que je serais amené à la pleurer encore déchue, cette vue
paraissait plus attrayante du fait de l’épanchement, qui est un besoin du trop-plein
28des sentiments. »
26
Texte original : « Alle nostre sciagure la stagione estiva contrapponeva il più splendido cielo e il mare
più tranquillo e trasparente ch’io vedessi mai. La sera di quel primo dì dell’esilio costeggiavamo il lido
toscano ; ed io fissava le lontane cime dell’Apennino, imporporate dagli ultimi raggi del sole cadente,
pensando alla mia povera madre e alle sorelle, rimaste sole, di là di que’ monti, nella casa già lieta
d’affetti domestici. Nè io doveva rivederle mai più sopra la terra !… » (Aurelio Saffi, Ricordi e scritti,
volume IV (1849-1857), Firenze, Tipografia di Barbera, 1899, 10).
27
Texte original : « Ho avuto anche dopo Berna dei colpi tremendi, non posso dir di che genere, non
ispero più nulla per me; vorrei morire e non devo, non sento più né natura né poesia, sento due o tre idee
che mi scavano il cranio, e sento ciò che non ho sentito mai, un principio di nostalgia, di bisogno
materiale di patria, di nuvole italiane, di vento italiano, di mare italiano, di campagne, di città nostre; ma
per morirvi, è tutto ciò che desidero. » (Giuseppe Mazzini, lettre à Giuseppe Lamberti, non datée
(1837 ?), in Giuseppe Mazzini, Duecento lettere inedite, con proemio e note di Domenico Giuriati,
Torino-Napoli, L. Roux e C. editori, 1887, 5).
28 Texte original : « Io scorreva sul battello a vapore del lago di Como e non con quella distratta
attenzione che si mette a un paesaggio molte volte veduto, ma coll’interesse che sempre ispira una
contrada così bella e la vista del lago così atta ad esaltare perché unisce l’idea d’uno spazio smisurato e
22L’usage politique de la Belle Italie
L’expérience de l’éloignement, du décentrement, de l’arrachement paraît
donc bien nécessaire pour poser un regard nouveau sur le paysage italien qui se fait
synecdoque ou métaphore du sentiment patriotique, à la croisée de la nostalgie, du
sentiment intime de l’identité et de l’expression d’une conscience historique,
culturelle et politique. On ne s’étonnera donc pas de retrouver chez les patriotes
exilés les plus engagés un usage idéologique de la référence au paysage italien,
souvent réduit à quelques clichés fonctionnels. C’est ainsi que Federico Pescantini
(1802-1875), fondateur à Paris en 1832 du journal L’Exilé, important périodique des
Italiens de France, présente, dans ses Lettres sur l’Italie de 1840 (publiées en
français), l’art et la nature comme les boucliers du peuple italien et les garants de
son imminente émancipation :
« L’art et la nature […] protégeront [le peuple italien] à jamais, car une
belle forme artistique, un beau ciel, et ces brises odorantes qui caressent une terre
enchantée, sont autant de bienfaits pour nos intelligences : ils épurent nos désirs
29pour les grandes choses, ils ennoblissent nos sentimens (sic). »
Réduit à sa plus simple expression – une belle forme artistique, un beau
ciel, des brises odorantes, une terre enchantée –, le paysage n’est plus qu’un blason
de l’identité italienne, une amulette immédiatement reconnaissable qui protège les
malheureux patriotes prêts au sacrifice et à la lutte. Quelques années plus tôt,
Mazzini lui-même parlait déjà, dans sa lettre ouverte à Charles-Albert de Savoie en
301831, d’une Italie « belle du sourire de la nature » , qui se passe de descriptions et
fait fond sur un ensemble de représentations plus ou moins stéréotypées. De façon
peut-être un peu plus originale, Vincenzo Gioberti, depuis son exil bruxellois,
élabore dans son essai sur le Primat moral et civil des Italiens une géographie
physique mâtinée de considérations esthétiques pour défendre la supériorité
naturelle de l’Italie : son raisonnement consiste à dire que si l’Europe a acquis un
rôle prépondérant dans l’histoire de l’humanité, c’est en vertu d’une position
géographique médiane qui en fait le site le plus propice aux échanges par terre et par
mer avec le reste du monde. Or l’Italie, au centre de la Méditerranée, occupe en
quella d’una solitudine profonda e d’un moto incessante. A me poi che lo rivedo dopo dieci anni
d’assenza, dopo errato tanto tempo fra stranieri, sinché la patria nostra fu nel servaggio, tornato poi per
vederla libera, e non potendo prevedere di doverla rimpiangere ricaduta, più allettante riusciva quella
scena coll’espansione, ch’è un bisogno della piena degli affetti. » (Cesare Cantù, Romanzo
autobiografico, a cura di Adriano Bozzoli, Milano-Napoli, Riccardo Ricciardi, 1969, 3).
29 Federico Pescantini, Lettres sur l’Italie, Lausanne, Marc Ducloux, 1840, 18-19.
30
On peut citer un passage plus complet pour replacer l’expression dans son contexte rhétorique : « Sire !
N’avez-vous jamais jeté un regard, l’un de ces regards d’aigle, qui révèlent un monde, sur cette Italie,
belle du sourire de la nature, couronnée par vingt siècles de souvenirs sublimes, patrie du génie, puissante
par des moyens infinis, auxquels ne manque que l’union, ceinte de défenses telles qu’une ferme volonté
et quelques poitrines courageuses suffiraient à la protéger de l’insulte étrangère ? » Texte original :
« SIRE ! non avete cacciato mai uno sguardo, uno di que’ sguardi d’aquila, che rivelano un mondo, su
questa Italia, bella del sorriso della natura, incoronata da venti secoli di memorie sublimi, patria del
genio, potente per mezzi infiniti, a’ quali non manca che unione, ricinta da tali difese, che un forte volere
e pochi petti animosi basterebbero a proteggerla dall’insulto straniero? » (Giuseppe Mazzini, A Carlo
Alberto di Savoja (1831), in Scrittori politici dell’Ottocento, t. I Giuseppe Mazzini e i democratici, a cura
di Franco Della Peruta, Milano-Napoli, Riccardo Ricciardi, 1969, 318).
23Europe une place stratégique semblable à celle que l’Europe occupe dans le monde.
La péninsule apparaît au philosophe turinois comme la « maîtresse de la mer,
courtisée à droite et à gauche par de nombreuses îles, et flanquée au couchant et au
levant par les deux vastes demi-cercles de la Turquie européenne et de l’Ibérie, qui
31forment une manière de double rempart » . Si cette réécriture à la fois
grandiloquente et naïve de la géographie physique et humaine peut prêter à sourire,
il ne faut pas oublier qu’elle a une valeur stratégique dans un essai qui entend
redonner un peu d’orgueil à l’Italie humiliée et justifier ses revendications
politiques.
Au terme de ce parcours, il semblerait qu’il y ait quelque intérêt à analyser
les paysages nationaux vus par les exilés, en complément du regard des voyageurs
étrangers, déjà bien étudié. L’expatrié a un statut singulier : ni tout à fait indigène, ni
tout à fait étranger, il perçoit sa terre de loin, avec une acuité douloureuse qui n’évite
ni les lieux communs ni les distorsions. Certes, le regret des paysages perdus est une
32constante de la littérature d’exil. Toutefois, le corpus étudié paraît suggérer une
intensification de la problématique dans le cas des patriotes italiens du
Risorgimento : d’une part, dans la mesure où la nation reste à faire, l’évocation de sa
réalité physique et naturelle acquiert une fonction consolatoire ; d’autre part, la
valorisation du « Bel Paese » fait partie d’une rhétorique qui lui donne valeur
d’argument (à l’unicité esthétique doit correspondre l’unité politique). En cela, l’exil
est bien une expérience qui permet aux patriotes italiens d’« affûter le regard sur le
33monde », pour reprendre l’heureuse expression d’Edward W. Said , qui vaut au
sens figuré comme au sens propre : une nouvelle vision politique s’accompagne
d’une sensibilité accrue au paysage italien.
31
Texte original : « quasi donna del mare, corteggiata innanzi, a destra, a sinistra, da molte isole, e
fiancheggiata a ponente e a levante, quasi da doppio baluardo, dai due vasti semicircoli della Turchia
europea e dell’Iberia » (Vincenzo Gioberti, Del primato morale e civile degli Italiani, seconda edizione,
corretta e accresciuta dall’autore, coll’aggiunta di una nuova avvertenza, Brusselle, Meline, Cans e
Compagnia, 1845, 14).
32
L’hétérogénéité du corpus choisi est évidente : bien qu’elle s’arrête au Quarantotto, la chronologie est
très étendue (de Foscolo à Saffi) et les textes cités ont des statuts fort différents, de la fiction romanesque
à la correspondance privée en passant par des souvenirs mis en forme et destinés à la publication. Il
s’agissait ici de suggérer l’intérêt d’une étude croisée du paysage, de l’exil et de l’identité italienne au
e
XIX siècle, étude qui exigerait un approfondissement plus attentif à la fois aux différences entre les
générations successives de patriotes et à la nature des textes.
33 Edward W. Said, Réflexions sur l’exil et autres essais, traduit de l’anglais par Charlotte Woillez, Arles,
Actes Sud, 2008, 37.
24Otilia-Carmen COJAN
Université Alexandru Ioan Cuza, Ia i, Roumanie



LA SPÉCIFICITÉ DU PAYSAGE VAUDOIS
DANS L’ŒUVRE DE JACQUES CHESSEX
Cette étude se fonde sur l’idée que chaque paysage se traduit par une
esthétique et des formes qui lui sont propres, c’est-à-dire spécifiques, tout en
s’appuyant sur une chronique littéraire appartenant à l’écrivain suisse romand
Jacques Chessex, Portrait des Vaudois. La spécificité du paysage vaudois y décrit se
caractérise non seulement par la féerie d’une contrée qui semble vivre pleinement
dans un éternel moment de rêverie magique mais surtout par le lien étroit que ce
paysage établit avec l’identité vaudoise et les origines mêmes d’un peuple qui en est
fier. À l’aide d’une approche pluri-sensorielle de l’espace, l’écrivain fait revivre des
coutumes et des traditions anciennes, et fait connaître aux lecteurs les gens qui
habitent des paysages à la fois mystérieux et incompris qui donnent la sensation
d’être situés hors temps et hors espace.

Mots-clés : littérature suisse romande, paysage, Jacques Chessex, Vaud
La notion de paysage en littérature a suscité, le long des siècles, beaucoup
de théories et de débats portant sur des analyses contextuelles ou sur des
interprétations personnelles. La diversité des approches utilisées pour définir et
encadrer ou tout simplement expliciter cette notion encore difficile à définir a fait
surgir autant des possibilités de connexion et d’association avec d’autres domaines
connexes ou bien parallèles à la littérature. Nous nous proposons par cette démarche
de souligner et de soutenir l’idée que chaque paysage se traduit par une esthétique
qui lui et propre et dont les composantes se trouvent à l’intérieur d’une telle ou telle
autre œuvre littéraire. Nous allons nous appuyer dans cette tentative sur une
chronique littéraire appartenant à l’écrivain suisse romand Jacques Chessex que
nous considérons représentative d’une telle problématique.
Parmi les pays européens, la Suisse a toujours représenté l’un des
exponentiels de la diversité culturelle, religieuse ou langagière. En ce qui concerne
la littérature on a affaire à un large panorama de bien des visions littéraires. Qu’il
s’agisse de littérature suisse d’expression allemande, française, italienne ou
romanche, le pluri-perspectivisme se charge de faire voir aux lecteurs que chaque
identité trouve sa source intime dans la diversité qu’elles partage avec les autres
identités et que c’est de leurs différences mêmes qu’elles s’enrichissent des
caractéristiques singulières. L’œuvre de Jacques Chessex s’inscrit dans cette
direction-ci. Elle témoigne d’une identité spécifique tout en s’inscrivant cependant
25
?dans la diversité de l’ensemble constitué des littératures suisses. Portrait des
Vaudois représente un essai de définir l’indéfinissable, une tentative de voir au-delà
des apparences l’unité minimale d’une nation qui existe en tant que telle, en dépit de
tous efforts de la nier. C’est aussi un rappel aux origines, à l’individualité et à la
collectivité, un retour en arrière afin de réaliser le portrait d’une existence qui vit au
présent et par l’intermédiaire de celui-ci.
On se retrouve donc en Suisse romande au Pays de Vaud. Et l’on a affaire à
un écrivain qui choisit de faire découvrir à tous ceux qui s’abandonnent à la lecture,
une contrée de légende qui semble vivre pleinement dans un éternel moment de
rêverie. Parfois tombé dans l’oubli, d’autrefois jugé sévèrement par ceux qui le
regardent avec mépris, à cause de sa soi-disant présomption dans les rapports qu’il
établit avec les autres cantons, le Pays de Vaud se renferme sur lui-même et ce n’est
que par l’intermédiaire de Jacques Chessex et de son Portrait des Vaudois qu’il
laisse entrevoir quelques unes de ses splendeurs. Le Pays de Vaud de Chessex se
déploie dès les premières pages comme un espace clos sur lui-même, une sorte
d’endroit privilégié, qui tire son unicité de ses trésors cachés mais surtout de la
façon dont il comprend préserver ces trésors-là. Et l’on a la sensation que le Pays de
Vaud se situe hors du temps et de l’espace, qu’il dépasse les frontières tracées sur la
carte géographique et administrative de la Suisse par une main humaine et qu’il
s’étend entre des limites le plus souvent invisibles aux yeux des voyageurs : au nord
Le pays de la précision, à l’est celui de La Fribourgeoise, au sud Le pays des
délicatesses suisses, et à l’ouest l’influence française.
Et parce qu’il l’a quitté une fois Chessex le redécouvre lui aussi, mais cette
fois-ci à la manière d’un aveugle qui ayant perdu la vue essaie de retrouver ses
paysages préférés à l’aide de ses autres sens, en recréant les images pour les
enfermer à jamais dans la boîte secrète de son cœur. Par endroits il réussit à le faire,
mais une fois recréées, les images ne seront plus jamais les mêmes. Le canton de
Vaud, quitté il y a quelques années se métamorphose en Pays. Car c’est seulement
lorsqu’on perd quelque chose que l’on se rend compte de la perte, c’est seulement
lorsqu’on compare un pays à un autre, lorsque l’on voit le sien éclairé par une
lumière différente par rapport aux autres, qu’on se rend compte de la véritable valeur
spirituelle d’un certain lieu.
Ainsi Jacques Chessex s’empare-t-il de son pays d’origine, de crainte qu’il
ne le perde à nouveau. Car si cela arrivait, il ne pourrait sans doute rebrousser
chemin. Le fils prodigue a l’opportunité de rentrer chez lui, en se repentant de sa
fuite. Mais cette opportunité ne lui sera donnée qu’une seule fois. Il doit savoir en
profiter. Et comme il a décidé de le faire, quel autre moment plus adéquat que celui
du Printemps et de la Résurrection du Christ ? « C’est Pâques aujourd’hui, tout est
1en travail de naissance et de dire… » . Naissance ou plutôt renaissance, retour aux
origines, regards tournés vers l’identité primordiale, courage de nier toute apparence
trompeuse, fierté de s’avérer Vaudois : « Du ciel des oiseaux arrivent les sons, mais
qu’est ce que cette lumière sur la campagne et sur les toits comme une eau neuve

1 Jacques Chessex, Le printemps du fond de la terre in Portrait des Vaudois, Lausanne, Actes Sud/ Labor
/L’Aire, 1992 (première édition 1969), 15.
26 pour laver toutes les surfaces, tous les pans tuile et molasse, et même les cœurs sous
2les vestons ? »
On assiste indubitablement à un deuxième baptême, cérémonie sainte qui
vient redonner aux vaudois la plénitude spirituelle qu’ils ont perdue dans la nuit des
temps. Mais il ne s’agit pas là seulement d’une reconquête de l’espace vital de leur
spiritualité la plus intime mais aussi d’une redécouverte de leur matrice identitaire.
Le pasteur Amédée, qui, après avoir traversé la place se tient souriant sur le seuil de
l’église n’est qu’un des personnages qui prendront contours sur la toile de fond du
canton vaudois sous le pinceau de Chessex. Et on entend les Vaudois chantant les
cantiques de la Résurrection. Mais ce n’est plus la Résurrection du Christ mais leur
propre résurrection. « Vaincus, l’hiver et l’affreuse mort où le corps et le cœur
3s’étaient engourdis comme des serpents sous la pierre froide ! » Vaincus aussi, la
peur, la honte, l’impossibilité de statuer ses origines, la maladresse avec laquelle on
affirmait autrefois son identité, toutes les retentions, toutes les inhibitions. Les
Vaudois choisissent de renaître de leur propre passé comme l’oiseau Phoenix qui
renaît de ses cendres. Ils se trouvent au commencement d’un long et difficile
processus de réhabilitation qui va se dérouler sur deux flancs : celui de la conscience
collective et celui de l’individualité vaudoise. Ils vont réhabiliter leurs origines aux
yeux de tous ceux qui les regardent de l’extérieur mais surtout à leurs propres yeux,
car ils doivent, eux aussi, se fier de leur identité helvétique, de leur passé chargé
d’histoire et de symboles. « …c’est la fin et c’est le début, c’est le frais
recommencement avec les sèves et les feuilles… […]. Les Vaudois sortent dans la
4lumière de leur village. » Et c’est le début d’une nouvelle ère. Celle du printemps
joyeux, de la beauté de la terre, de la renaissance de la nature, du pouvoir et de la
confiance reconquis. C’est le temps où les promesses s’accomplissent, le temps des
cerisiers en fleurs, le temps des idéaux réalisables : « Promettant le Christ tout à
l’heure c’est le printemps et la beauté que le pasteur Amédée offrait à son village,
comme s’il avait reçu pouvoir de décréter et de célébrer le premier jour de l’année
5de Pan ».
Le lourd rideau en velours se lève et sur la grande scène du théâtre de Vaud
la représentation commence dans le retentissement muet des applaudissements des
spectateurs. Et c’est Paschoud le premier personnage à prendre au sérieux son rôle
de poète embrouillé. On le voit au Buffet de la Gare, gesticulant et discourant, au
beau milieu des gens et des verres, repayant et rebuvant jusqu’à ce qu’un lyrisme
douloureux s’empare de lui en le faisant voir le monde d’une perspective niée aux
autres. Et voilà l’opportunité idéale pour Chessex de dire ce qu’on n’a pas dit
jusqu’alors. C’est le moment idéal de crier révolte par la bouche d’une soûlon qui ne
pourra jamais être accusé d’avoir trop osé, car les soûlons l’osent tout : « Le pays
meurt, messieurs les propriétaires, mais l’ahurissante beauté de sa mort nous secoue
et nous fait crier. Il y a les trax, les bulldozers, les bunkers, les motels, les hangars,
les usines et derrière le chahut et les nuages de supershell se profilent les collines

2
Ibidem, 15.
3 , 18.
4 Ibidem, 18-19.
5 Ibidem, 19.
27 mauves sous l’étoile pareille à la primevère dans le lait glacial de la nuit d’avril.
Alors dites-vous bien que nous ne céderons pas. Et céder quoi ? Nos rêves de
furieux devant l’agonie de nos paysages ? Ou simplement les noms des choses, que
vous puissiez rebaptiser comme vos boîtes à la mode, histoire de faire moderne et
6entendu ? L’imbécillité des barons de la benzine nous cogne sur les oreilles. »
Un spectacle aux apparences lyrico méditatives gagne soudainement des
accents parodiques. Mais ce n’est pas une parodie quelconque, c’est le moment où
les Vaudois font le choix de manifester leur force. Car ils ont cette liberté-là. Et ils
choisissent de le faire par l’intermédiaire de la voix d’un auteur qui défend avec
fierté tout ce qu’il y a encore de naturel et d’original dans son pays de naissance : «
Mais nous ne sommes ni paisibles ni finissants. […] Nous avons nos chemins, nos
charrues, nos plumes, et le printemps du fond de la terre. […] La fraîcheur des
paysages à l’aube est belle de s’empoussiérer tôt ou tard, et de brûler dans la
7fournaise des moissons. Rien ne mourra si nous avons l’œil et le cœur. »
Chessex parle au nom des Vaudois mais il parle aussi au nom de soi-même.
Il affirme ses intentions de répertorier tous les trésors cachés dont on parlait dans les
lignes de début, de ne plus les passer pour secrets, de les faire voir aux autres, pour
qu’ils puissent les apprécier, pour qu’ils prennent conscience de la valeur de ces
trésors : un noyau autour duquel s’est organisé toute la matière intime de l’identité
vaudoise. Il faut avoir l’œil et le cœur, il faut savoir regarder mais aussi comprendre
et sentir ce que l’on regarde. Et qui pourrait mieux le faire sinon le poète ? Chessex
justifie à l’aide des mots les plus appropriés le droit qu’il a de défendre son pays, car
c’est lui le seul qui ait la capacité de comprendre et de voir tout ce que les autres ne
pourront jamais ni comprendre ni voir :
« Les notaires assermentés de l’Etat de Vaud ont moins de passion que moi
pour ces enclos, ces toits profonds. Le poète est à la fois tabellion et sceautier, voyer
et comptable au cadastre, archiviste cantonal, protecteur des cailloux et des fleurs
rares. Il y a de l’herboriste et du greffier dans ma nature. Turelurette et buis bénit, il
y a aussi du curé. Et du pasteur convoyeur de catéchumènes. Et du rôdeur des petits
cimetières où écouter le chahut des conversations sous les bouquets de pensées en
velours violet qui refleurissent chaque printemps sur les os de Thérèse et de
8Gustave. »
Et la conclusion de Chessex Le Vaudois a valeur de sentence : « Puisque le
pays est ce pain qu’on veut nous prendre, et que nous mettons quand même sur nos
9langues comme une hostie pour nous donner ailes ! »
Le rapport qu’on peut établir entre la notion d’identité nationale et celle de
paysage donne à voir beaucoup d’autres corrélations et connexions possibles entre
ces deux termes. Il nous faut d’abord les analyser séparément pour aboutir vers la fin
de notre démarche à une conclusion qui les englobe : tout paysage représente le
témoignage d’une identité nationale et peut être considéré aussi comme le produit

6
Jacques Chessex, op. cit. 21.
7 Ibidem, 21-22.
8 , 22.
9 Ibidem, 22.
28 d’un imaginaire collectif ou individuel, le résultat d’une subjectivité de vision et de
sens.
Pour ce qui est de la notion d’identité elle ne cesse de constituer le point de
départ de beaucoup d’œuvres littéraires ou critiques. Les dictionnaires expliquent
cette notion comme étant un concept qui renvoie à la fois à ce qui est propre à un
certain individu et à ce qui le singularise et le distingue par rapport aux autres
individus. Rapporté à une nation ce terme désignerait les traits spécifiques de celle-
ci, ce qui fait qu’elle soit différente par rapport aux autres nations, tout en laissant
voir ses éléments particuliers. Le Petit Larousse de 1967 renvoyait cependant à
l’idée de ressemblance entre plusieurs entités, signification qui nous intéresse car
elle fait l’objet de notre démarche : « identité .n. f. (du lat. idem, le même). Ce qui
fait qu’une chose est de même nature qu’une autre. Ensemble des circonstances qui
10font qu’une personne est bien telle personne déterminée. » La notion d’identité ne
revoie donc pas seulement à quelque chose de singulier mais aussi à des traits
communs à une certaine nation, traits qui pris dans leur ensemble composent
l’identité même de cette nation-là. Et c’est précisément celui-ci le but de l’écrivain
suisse romand : faire voir aux lecteurs les caractéristiques communes aux habitants
du Pays de Vaud, les similitudes existantes entre les paysages de ce pays,
caractéristiques et similitudes qui mènent à la notion d’identité nationale.
En ce qui concerne le terme « paysage » le même dictionnaire donne la
11définition suivante : « Etendue de pays qui présente une vue d’ensemble ». La
notion de paysage renvoie donc à son tour à la notion d’ensemble organisé, regardé
dans sa totalité princière. L’on pourrait donc établir une liaison entre ces deux
notions (identité et paysage), liaison qui se traduit par le fait que toutes les deux
supposent un ensemble de traits spécifiques qui ultérieurement donnent naissance à
ces notions-ci. L’identité c’est l’ensemble des coutumes, mœurs et traditions
spécifiques à un tel ou tel autre groupe ethnique ou pays, ensemble qui le distingue
par rapport à un autre groupe alors qu’un paysage est un ensemble de traits
géographiquement construits, - des forêts, des montagnes, des lacs et des mers- et
surtout l’ensemble de visions subjectives concernant ces éléments-là, ensemble qui
se différencie à nouveau du panorama d’un autre pays. En allant plus loin l’on
pourrait même affirmer que la notion d’identité nationale dérive ou est influencée
par la notion de paysage. Et l’on peut citer un ouvrage réalisé sous la direction de
Roger Francillon et Doris Jakubec, Littérature populaire et identité suisse où l’on en
trouve une explication : « Montesquieu définissait la loi comme « un rapport
nécessaire qui dérive de la nature des choses. On pourrait par analogie appréhender
la notion d’identité culturelle comme dérivant du climat, de la géographie, de
12l’histoire, de la religion etc. d’une entité politique donnée » . Cependant cette
notion d’identité nationale n’est pas seulement le résultat de ces facteurs-ci, car ils
souffrent des transformations le long de leur devenir et gagnent en valeur grâce à des

10
Petit Larousse, Paris, Libraries Larousse, 1967, 529.
11
Ibidem, 763.
12
Roger Francillon et Doris Jakubec, sous la direction de, collectif, Daniel Maggetti, Deter Müler, Jean-
Marie Roulin, Ursula Stolz-Moser, Martine Vetterli-Verstraete, Littérature populaire et identité suisse,
Récits populaires et romans littéraires : évolution des mentalités en Suisse romande au cours des cent
dernières années, Paris, Éd. L’Âge d’Homme, 1991, 7.
29

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