Pendant que vous dormiez

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Kabylie 1960. Un commando de soldats français engagé dans une action de chasse aux "rebelles". Ils rencontrent dans un village Nadine, une institutrice qui, au cours de cet épisode tragique, assume seule le poids de l'amour : par sa force et sa lumière, elle incarne pleinement la Vie qui, parfois, fait échec à l'Histoire. Voici le constat douloureux de jeunes existences saccagées et le rappel des exactions et crimes perpétrés au 19ème siècle par la colonisation de l'Algérie...
Publié le : mardi 1 décembre 2009
Lecture(s) : 48
EAN13 : 9782336250458
Nombre de pages : 135
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Pendant que vous dormiez

suivi de

Monsieur ou le Rêve Oriental

CHEZ LEMÊMEÉDITEUR

Collection Théâtre des Cinq Continents

Le jour du diable(1998)
J'ai l'honneur(2000)
Le ciel dans les bras(2002)
La tranchée(2003)
Un pavé dans les nuages(2004)
La Brise - l'âme(2006)

Collection Ecritures

Les cahiers du grenier(2004)

Hors collection

Vues sur la nuit(radiodrames 2008)

Robert Poudérou

Pendant que vous dormiez

suivi de

Monsieur ou le rêve oriental

L’Harmattan

n a marché toute la nuit — ou presque. Seulement
O
deux pauses d’une heure chacune, corps étendu à
même la roche froide. Aller plus loin, gagner du temps, se
battre et vivre à la façon et au rythme de l’ennemi, la
mobilité c’est l’efficacité : les leitmotiv de Simon-les-ficelles.
E:t le refrain du sergent Mallet, dit Mallet-la-gégène
«Casser du fellagha, les gars ; moins il y en aura, mieux ça
vaudra !»Et de rire parfois à bêtise dépoitraillée, le
sergent Mallet.E» àt de hurler souvent: «Tas de cons !
nous tous, les fistons de la patrie. Lui, il est de carrière. Lui,
il tiendra le serment de l’ARMEE. Lui, c’est un élu de la
race de l’Ordre, pas un touriste.

Mais il faut désormais bien plus que la bave et les injures de
Mallet-la-gégène pour réveiller notre dignité.Et d’ailleurs,
pourquoi parler d’elle : au bout de nos longues marches, la
nuit, dans le froid corrodant des plateaux ou, le jour, sous
le soleil qui brûle, sauvage et fou de son feu, à la seconde
du dernier cri d’une vie qui se glace dans un regard, dans la
matière fécale de notre peur, peut-être l’avons-nous
définitivement perdue.Cons, salopes, crétins, dans l’ordre,
dans le désordre, nous sommes tout cela pour le sergent
Mallet-la-gégène.Et cela ne veut plus rien dire. Même pour
Mallet qui se tient compagnie, qui se supporte en gueulant.
On marche. On attend son trou, sa petite seconde
d’éternité. On marche. On ne perçoit que des bruits
confus, pas plus. On nous a sauvés des mots.

À cettearmée qui, loin de sa patrie, a ce
bonheur de ne connaître les discordes
intestines de laFrance que pour les maudire,
et qui servant d'asile à ceux qui la fuient, ne
leur donne à combattre, pour les intérêts
généraux de laFrance, que contre la nature,
lesArabes et le climat.

Le duc d'Orléans, à un
banquet sur la Place deBab-el-oued.

- I

e ciel prend maintenant le jour par tous ses pores et
L
l’air, insensiblement, s’amollit et se réchauffe. Pas lent,
pas las, épaules repliées, en file, on continue de marcher,
avec, ce matin sur notre flanc droit, trois de nos camarades
qui, l’arme braquée mais à peine visible sous la djellaba,
veillent sur notre progression ; avec, assez loin devant nous,
trois éclaireurs dont l’un, Max, blondinet, tout rougeaud,
rondouillard, porte, toujours ostensiblement, un fusil à
lunette.

Pas un arbre à notre vue, pas un buisson, rien
qu’une plate-forme rocheuse en pente douce dans le sens
de notre marche, sans traces de convulsions ; elle n’en finit
pas de s’étendre par delà nos regards brûlants et
découragerait nos pas si le craquement à intervalles presque
réguliers et mille et mille fois répété des pierres sous nos
pieds n’avait enlisé profondément l’esprit dans l’énorme
fatigue dont le corps de chacun de nous est chargé à
craquer.

Cependant que dans le jour qui s’installe se
dissolvent les derniers chiffons noirs de la nuit et que
làbas, au levant, un amas de nuages arrondis en balles et en
rouleaux va, dans un moment, s’affaisser, s’empaler sur les
dards du soleil, le café chauffe à feu doux dans un casque

12

PENDANT QUEVOUSDORMIEZ

posé sur un petit réchaud à alcool tenu, a bout de bras
quasiment par Pierre, le rouquin. Lui? Grand, bien
charpenté, cheveux roux et la peau du cou, des joues,
rouge —et aussi : un œil bleu à l’éclat vif et dur.
Au passage, comme à la soupe populaire, chacun de
nous trempe son quart dans le casque et le corps prenant
au café sa chaleur peu à peu se requinque.
Mais surtout ne pas penser: facile, c’est facile.
Écouter le chef et s’appliquer, voilà ce qu’il faut,
s’appliquer : pied gauche, pied droit, pied qui achoppe une
pierre, pied droit, pied gauche, pieds nus aux doigts noirs
de crasse, puants, enflés, que les mains frottent, flattent,
doigts de pieds qui battent, qui revivent, ça fait du bien,
c’est bon... «François, ne traînez pas,nomde dieu! »
hurle Mallet-la-gégène.

C’est vrai:jem’appelle François.FrançoisMeunier.
On peut vérifier:j’ai unemédaille de Lourdes sur la
poitrine— une attentiondemamère—et, au reversdela
médaille, c’estécrit« FrançoisMeunier. 12Août 1937».
Classe 57, donc.Sursitaire, Appelé.Soumis.Yeux marrons.
Cheveuxbruns.Jemesureun mètresoixante-dix
centimètres.Jepèsesoixante-cinq kilos.Pasdemarque
particulière.Jem’appelle FrançoisMeunier.Jesuisbien
fatigué.SP :26.303.
Pied gauche,pied droitC, «ourage,lesgars! »
Simon quicommande, Simon-les-ficelles,un officierdepas

PENDANT QUEVOUSDORMIEZ

13

trente ans, a bien dit, on a bien entendu, on ne lui
demandait rien : «Courage, les gars ! »
C’est peut-être à cause de la montagne là-bas.Enfin
la montagne qui chante sa beauté, sa puissance, en une
cathédrale d’énormes saillies ébréchées qui piquent le ciel
et nous le rendent plus proche. Là-bas, au bord d’une large
fondrière, Max et ses deux camarades — ils ont les cheveux
ras, noirs et frisés : des têtes de ralliés — viennent de
suspendre leur pas ; et Max a levé le bras : la file aussitôt se
resserre, on se regroupe autour de Simon-les-ficelles, et de
la bouche de celui-ci coule profusément la science
stratégique :en chacun de nous alors, chien conditionné,
un loup dresse une oreille, et la meute éclatée en
groupuscules entre dans la cathédrale, tous sens en éveil,
après avoir contourné la fondrière au fond de laquelle un
peu d’eau sale attend les appels du soleil.
Le silence est en cet endroit souverain, dilaté.Après
les saillies, après quelques massives gibosités : un goulot ; il
s’évase en son extrémité, ouvre sur une langue rocheuse
surplombant une large et profonde cuvette aux apparences
accueillantes :un oued en son milieu a fait une saignée, la
végétation a poussé en désordre, il y a tout ce qui suffit à la
vie des hommes. Simon-les-ficelles avec ses jumelles, Max
avec son fusil à lunette, peuvent distinguer, clairsemés sur
les rives de l’oued, des cèdres, des buissons touffus. Plus
haut, en face, prenant pente à quelques pas de l’oued, se
dresse un piton avec, fichées dans sa calotte, les maisons
d’un village.

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