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Perdition

De
334 pages
Après cinq siècles d’errance et d’esseulement, j’avais totalement perdu foi en la vie, cette dernière m’ayant complètement désabusée le jour où ce sbire satanique avait fait de moi ce monstre exécrable. Jamais je n’aurais pu concevoir que ma rencontre avec un humain me ferait renouer avec celle-ci. Pas plus que je n’aurais été en mesure de me figurer tomber amoureuse de nouveau. Mais aimer dans le monde qui était le mien venait avec son lot de bouleversements et un lourd tribut à payer. J’ignorais tout de ce qui m’attendait. Ces créatures obscures à mes trousses. Ces brigues du dieu infernal à mon sujet. Ce pouvoir nonpareil s’éveillant en moi. Tant de choses dont je n’avais pas la moindre idée. Tout comme des ténèbres qui engloutiraient le monde et moi-même si jamais cet amour venait à s’éteindre.
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Copyright © 2016 Alexandre Vézina
Copyright © 2016 Éditions AdA Inc.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le
cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Émilie Leroux
Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand
Photo de la couverture : © Thinkstock
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89767-618-6
ISBN PDF numérique 978-2-89767-619-3
ISBN ePub 978-2-89767-620-9
Première impression : 2016
Dépôt légal : 2016
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Bibliothèque et Archives Canada
Éditions AdA Inc.
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Vézina, Alexandre,
1998Perdition
(Les Glorieux et les Réprouvés ; tome 1)
ISBN 978-2-89767-618-6
I. Titre.
PS8643.E935P47 2016 C843’.6 C2016-941715-8
PS9643.E935P47 2016
Conversion au format ePub par:
www.laburbain.comPROLOGUE
Courir : c’était la seule infime idée qui demeurait claire dans ma tête. Je courais, mes jambes
musclées à mon cou, en priant les cieux pour que les dieux célestes me viennent en aide. Je
jetai un bref coup d’œil par-dessus mon épaule, mais je n’y vis rien. Pourtant, je savais qu’il était
là. Je rivai à nouveau mon regard apeuré sur ma route parsemée de hauts arbres pour éviter
d’entrer en contact avec un de ces troncs solides. Pour maximiser ma vitesse, je tenais les pans
de ma robe salie par la terre humide de cette forêt sombre afin de les relever pour ne pas
trébucher bêtement. Ma longue cape noire en soie virevoltait dans les airs derrière moi. Mon
cœur battait à une vitesse considérable, ma respiration était saccadée, une sueur froide suintait
le long de mon front, et j’avais un poing taraudant au bas du ventre. À même ces signes
flagrants de fatigue, j’allai plus vite en sachant que la mort elle-même était à mes trousses.
J’avais commis la pire erreur de toute mon existence humaine en m’enfuyant seule dans ces
bois lugubres lorsque la lune scintillante était à son zénith, en voulant empêcher mon mariage
arrangé avec un homme barbare que je haïssais. Dans ma quête vers la liberté, j’avais oublié
qu’un assassin ignoble, ayant fait plus d’une trentaine de pauvres victimes, rôdait dans mon
propre village. J’avais beau avoir réussi à fuir les gardes empêchant la sortie et l’entrée de
quiconque à mon village depuis que ce monstre sadique avait commencé son carnage sanglant,
j’étais maintenant confrontée à une menace encore plus grande : ce monstre était à ma
poursuite. J’étais condamnée et je le savais. Je me retournai une seconde fois et je fus proie à
l’effarement en voyant sa silhouette massive qui se mouvait aisément dans l’ombre, en ma
direction. Une panique incontrôlable me tenailla de plus belle, et j’accélérai le pas, même si je
savais que mon heure finale était venue. L’unique chose qui me donnait toujours la force
inhumaine pour continuer à avancer, c’était la peur.
Sous l’effet dérisoire de l’apeurement véritable, j’oubliai de faire attention où je mettais les
pieds et je trébuchai, par mégarde, sur une malencontreuse racine. Je fis une roulade
maladroite et je m’écorchai à vif le genou gauche dans ma chute. Je grimaçai de douleur en
sentant du sang s’écouler le long de cette plaie fraîche, mais je ne m’attardai pas trop. Je me
hâtai à me relever puisque ce prédateur féroce ne tarderait pas à me rattraper. Je courus le
plus rapidement possible en essayant d’ignorer mon genou douloureux et, en tentant de voir
pour la énième fois s’il me suivait toujours, je ne le vis plus. Un frisson d’effroi me parcourut, et
mon sang se glaça. C’est alors que je heurtai quelque chose. Je regardai instantanément devant
moi pour voir de quoi il s’agissait et je lâchai le cri le plus strident de toute ma courte vie en
découvrant qu’il était là. Un sourire menaçant était dessiné sur son visage sévère surplombé par
sa chevelure de jais, et ses yeux d’un noir d’ébène me fixèrent intensément. Il agrippa
solidement ma cape et il lâcha un feulement bestial en dévoilant ses incisives tranchantes
comme la lame effilée d’un poignard. Je criai de nouveau et je me débattis du mieux que je pus.
J’arrivai à me libérer de son emprise de fer en lui écrasant le pied droit de ma botte de cuir, je
désagrafai le haut de ma cape soyeuse, puis je repartis en trombe le laissant derrière moi avec
mon précieux vêtement à la main. Je courais comme si la mort faucheuse était à mes trousses.
En réalité, elle l’était vraiment. Je l’entendis éclater d’un rire machiavélique derrière moi, mais je
ne m’en souciai guère : tout ce qui m’importait, c’était de m’éloigner de lui à tout prix. Son visage
horrible, aux traits carnassiers, me revint à l’esprit, et je fus une seconde fois parcourue
d’innombrables frissons. Une chose était sûre, ce n’était pas un humain : cette chose étrangeétait un démon tout droit sorti des enfers souterrains. Il était le chasseur redoutable, et moi,
j’étais sa pauvre proie.
Je devais déployer des efforts plus que surhumains pour éviter de succomber à une attaque
cardiaque ou à la fatigue néfaste, mais je ralentissais tranquillement, car mon enveloppe
charnelle n’en pouvait plus. J’essayai de faire de plus longues enjambées, mais mes jambes
épuisées n’y arrivaient plus. Tout était perdu. Je le sentais qui s’approchait de moi sans aucune
difficulté puisque ce luciférien démon dépassait toutes mes capacités. Sous l’effet désolant de
l’épuisement, je m’écroulai sur le sol sans que je puisse me remettre sur pieds, mais je me
retournai pour être face à cette calamité diabolique qui avançait d’un pas lent dans l’obscurité
presque totale sans que je puisse discerner ses traits monstrueux à cause de la noirceur sinistre
de ces lieux effrayants. D’une démarche hautaine, il avançait lentement vers moi en se
délectant impitoyablement de ma peur insoutenable, et plus il s’approchait, plus les pulsations
rapides de mon cœur s’intensifiaient. Au bout de quelques interminables secondes, il
s’immobilisa complètement à une quinzaine de mètres de moi, il fléchit les genoux et il fit un
bond colossal qu’aucun véritable humain n’aurait été en mesure de faire. En un clin d’œil, il se
retrouva sur moi, à m’écraser solidement au sol avec ses bras robustes tonifiés par ses
capacités sataniques. Je lâchai un nouveau cri encore plus puissant qui manqua m’abîmer les
cordes vocales.
Son visage horrible et malveillant, en train de rire, était très près du mien, et je humais son
haleine répugnante empestant le cadavre. Je désirais plus que tout me débattre et essayer de
repousser cet être fourbe, mais une telle frayeur s’était éprise de tous mes muscles que j’en
étais littéralement figée, sans pouvoir démontrer une infime réaction. Qu’allait-il m’arriver ? Que
voulait-il de moi ? Une foule de questions incalculables me passa à l’esprit, et je ne pouvais
m’empêcher de m’imaginer les pires possibilités. Il se mit à renifler mes longs cheveux ondulés
comme un animal aux instincts primitifs, sentant son repas avant de s’en régaler. Je fus
secouée de sanglots. Je tremblais de tous mes membres et je regrettais plus que tout, en mon
cœur brisé, d’avoir fui ma demeure familiale. Je priai Dieu avec toute ma ferveur, même le
Diable, pour que cela s’arrête, mais aucun dieu céleste ou infernal ne me vint en aide. J’étais
seule devant ce prédateur auquel je ne saurai résister ; j’étais seule face à la mort indomptable.
Il se mit à me flairer davantage. Il dégagea mon cou fragile de tout vêtement et de mes cheveux
pour qu’il soit parfaitement exposé, puis il passa sa langue rugueuse contre ma peau claire. Je
me raidis et je serrai les dents. Je le suppliai d’une voix tremblante de m’épargner, mais il restait
complètement indifférent à mes supplications. Mon ultime pensée fut pour ma tendre famille à
qui je n’avais même pas dit un simple adieu. C’est là qu’il enfonça sauvagement ses canines
affutées dans ma jugulaire.
Je hurlai de toutes mes forces quand ses dents tranchantes transpercèrent ma chair flasque
et je me mordis la lèvre inférieure jusqu’au sang tellement la douleur était forte. Mes yeux
s’emplirent d’eau et je gémis tandis qu’il se délectait de ce liquide rouge tout en faisant les
mêmes sons qu’un animal sauvage en train de se goinfrer. Je ne trouvai même pas en moi la
force de me débattre puisque j’étais vidée de toute mon énergie. Je commençai à voir
embrouillé, et tous mes os se mirent à me paraître lourds, comme si j’étais écrasée sous leur
poids déconcertant. J’avais toujours mal, mais mes sens, normalement fiables, étaient
maintenant engourdis. Je savais qu’il était en train de drainer toutes mes forces vitales, et que
d’ici peu, il m’arracherait mon dernier souffle de vie. Ce qui me dégoutait le plus, c’était de ne
plus avoir la force de lutter. Je sentais que ma vie me quittait tranquillement et je tentai, avec
ardeur, de me raccrocher fermement à elle. Je ne voulais pas mourir, je désirais vivre. Il étaitencore beaucoup trop tôt pour que je quitte ce monde cruel, j’avais encore tant de choses à lui
offrir. Je voulais vivre pour mes semblables et pour mon amoureux. Ça ne pouvait pas se
terminer ainsi. Il m’était inconcevable de laisser ce démon sanguinaire l’emporter sur moi… Mes
paupières s’alourdissaient de plus en plus, et une fatigue incontrôlable me parcourut
soudainement. Je sus que la fin était proche ; que j’allais quitter ce monde verdoyant.
Curieusement, le moment décisif où la mort faucheuse devait prendre mon âme attristée ne
vint pas. L’homme mystérieux retira ses crocs acérés de mon cou délicat, le visage dégoulinant
et taché de sang. Il approcha sa bouche ensanglantée de mon oreille droite, puis il y susurra
quelques mots.
Ce qu’il me dit me sembla crucial. Toutefois, je n’entendis point ce qu’il venait de me
murmurer. Dès l’instant où il cessa de s’abreuver de mon sang frais, ce fut comme si un feu
ardent me consuma entièrement. Une térébrante douleur me tenailla de mes petits orteils
jusqu’au bout de mes doigts fins, et j’eus la désagréable impression que je me consumais, mais
de l’intérieur. Cette géhenne insupportable était à son apogée au niveau de mon cou, là où il
m’avait mordue. Que m’avait-il fait ? Je me tortillai dans tous les sens sous l’effet nocif de cette
souffrance physique et je criai plus fort que jamais en voulant m’arracher la peau des os pour
que cela cesse. J’avais beau beugler ou pleurer, le mal taraudant ne faisait que s’amplifier.
Même si j’eus plus tôt souhaité que la vie se rattache à mon âme pure, désormais, je souhaitais
plus que tout que la mort soit ma paisible délivrance. Je ne désirais plus me battre pour ma
chère famille ou les gens que j’aimais, car ce supplice était trop grand, et je ne pouvais
absolument plus le supporter. C’était comme si mon propre organisme essayait lui-même de se
détruire de l’intérieur. À mon franc avis, ce n’était plus qu’une question de temps avant que j’aille
nourrir les entrailles boueuses de la Terre. Du sang chaud coulait le long de mon cou sensible,
de ma plaie fraîche en fait, et une mare miroitante sous le reflet de l’astre blanchâtre à sa phase
pleine se forma autour de mon corps immobile. À chaque battement de mon cœur luttant pour
ne pas flancher, c’était comme si ce feu intérieur s’intensifiait dans mes veines douloureuses, et
ce martyre intolérable se propageait le long de mon abdomen, au bout de mes orteils, dans mes
doigts fins et dans ma tête. C’était plus lancinant chaque fois que mon cœur pompait ce liquide
rouge dans mon corps meurtri. Il était parcouru de multiples frissons, et je sentais toute ma
chaleur corporelle diminuer pour que ma peau soyeuse devienne d’un blanc de cadavre et d’un
froid de mort. Chaque respiration était plus difficile que la précédente, et je sentais parfaitement
mon rythme cardiaque ralentir progressivement en même temps que la mort cruelle s’éprenait
de tous mes membres. Le pire était que je ne pouvais rien y faire, j’étais maintenant paralysée :
même si la douleur accablante faisait toujours rage en moi, j’étais vidée de toutes mes forces
humaines. C’était affreux de sentir son cœur vivant lutter pour seulement se maintenir en vie et
perdre de plus en plus de sa vigueur d’autrefois. Étrangement, l’enfer que j’éprouvais se faisait
de moins en moins considérable, mais il m’avait trop anéantie pour que je puisse penser
survivre. Mon pouls était désormais irrégulier, et je savais que c’était la fin : la vraie. Je priai les
dieux pour que l’autre monde ne soit pas trop ignoble avec moi et pour qu’ils veillent sur mes
proches. Je les implorai de m’offrir leur pitié infinie. L’ultime pulsation de mon organe primordial
se fit ressentir tout le long de mon corps, puis il n’y eut plus rien ; qu’un silence sinistre de mort.
Je demeurai dans cette position inconfortable durant un long instant à me demander si
attendre le moment final de la mort était toujours aussi long et je vins à me demander si je
n’étais pas déjà passée de l’autre côté. Au bout d’un long moment, je me risquai à me relever en
ayant peur que le mal interminable recommence, mais je ne fus pas traversée par une
quelconque douleur fulgurante. Je me remis donc sur pied et, étrangement, malgré la quantitéimportante de sang que j’avais perdue, je ne fus pas prise de néfastes étourdissements. Je
passai ma main droite sur mon cou et je n’y touchai que du liquide écarlate, et aucune marque
fraichement cicatrisée ne s’y trouvait. De même que mon genou gauche. C’était comme si ce
monstre sadique ne m’avait jamais mordue. J’étais en proie à l’incompréhension. Peut-être que
dans l’au-delà, notre carcasse n’était plus la même que celle du monde des vivants. Mais
pourquoi étais-je alors toujours couverte de sang ? Cela n’avait pas de sens ! Je jetai un bref
coup d’œil aux alentours et je constatai que je me trouvais toujours au même endroit qu’au
moment sentencieux de mon agression. En plus, tout autour de moi se trouvait cette flaque
opaque de sang. Alors, j’en déduisis que j’étais toujours vivante, mais en y pensant bien, je
réalisai que je n’avais pas pris mon souffle depuis une vingtaine de minutes et, pourtant, je n’en
sentais aucunement la nécessité. Par réflexe primitif, je pris une profonde bouffée d’air bruyante
comme si j’étouffais, mais je savais pertinemment que cela ne changeait rien, car mon corps
n’en avait plus besoin. Que m’arrivait-il ? Sous l’effet dérisoire de la panique, je me mis à tâter
furtivement mon thorax pour essayer d’y percevoir les battements réconfortants de mon cœur.
J’eus beau essayer de les détecter, je ne les trouvai pas, et ma frayeur n’en fut que plus
grande. De grosses larmes ruisselèrent le long de mes joues, et je compris alors que j’étais bel
et bien morte…
Subitement, un bruit presque inaudible de pas dans des feuilles mortes se fit entendre, et je
me retournai instinctivement. Je n’y vis personne. J’étais seule au beau milieu des bois obscurs,
pourtant, j’entendais toujours ce son continuel en ne voyant toutefois que des arbres à des
kilomètres à la ronde. Un rire irritant résonna dans la pénombre et il était accompagné d’une
voix grave appartenant à un second individu qui parlait au premier. Je fis un tour complet sur
moi-même en scrutant de mon regard, qui bizarrement s’était très bien adapté à l’obscurité,
pour que je sois en mesure de percevoir les lieux présents dans les moindres détails, mais je ne
vis personne encore une fois. Décidément, je devenais démente. Je plaquai solidement mes
paumes moites contre mes oreilles pour cesser d’entendre ces bruits agaçants, mais ceux-ci ne
faisaient que s’intensifier. Je pris une grande inspiration pour être en mesure de me calmer. Ma
truffe affutée détecta alors un effluve exquis qui me fit passer ma langue rugueuse sur mes
dents parfaitement alignées, et je trouvai mes incisives supérieures anormalement pointues et
longues. Je pris une autre inhalation d’air humide qui éveilla davantage mes sens lorsque je
humai de nouveau cette odeur captivante. Je ne savais pas pourquoi, mais une voix intérieure
m’indiquait de suivre ce parfum tonifiant ; que j’y trouverai les réponses inattendues à cette
singulière question : qui suis-je ? Je ne pus point résister ; je devais savoir ce qui se trouvait
làbas.
Je courus en cette direction et, à ma plus grande stupeur, je remarquai que j’étais beaucoup
plus rapide qu’à l’ordinaire, mais je n’y fis pas trop attention, décidée à découvrir l’origine de
cette senteur unique. En moins de deux, je me retrouvai bien loin du lieu où je me trouvais
précédemment et je vis deux hommes armés qui se promenaient le long d’un sentier battu. Je
me cachai machinalement derrière un large tronc en voyant qui étaient ces hommes. Il s’agissait
de gardes faisant partie de l’élite militaire surveillant les chemins menant à mon village pour
empêcher l’accès à quiconque, et ils portaient le traditionnel habit militaire de notre patrie. Je ne
devais absolument pas me faire remarquer par ces deux soldats, sinon j’étais dans le pétrin. Je
tentai un regard discret en leur direction et je me camouflai à nouveau pour éviter que leurs
regards ne tombent sur moi. Comment avais-je pu être aussi stupide et suivre innocemment
cette effluence attirante sans aucune précaution ? Je flairai la piste et je constatai que cette
odeur alléchante venait d’eux. Je me risquai une nouvelle fois à les observer, et mon ouïedéveloppée capta un son régulier qui devait être le battement de leur cœur. Mes yeux ne
pouvaient se détacher de leur cou fragile, et je fus hypnotisée par leurs pulsations cardiaques.
Une voix, la même m’ayant guidée ici, me susurrait d’aller me nourrir… Je désirai alors plus que
tout leur sauter au cou pour les liquider froidement sans éprouver de pitié et enfoncer mes dents
carnassières dans leur chair tendre. J’avançai d’un pas vers eux, puis d’un autre, sans qu’ils me
remarquent. Ce fut là que je recouvrai mes esprits perdus et que je me ravisai à la seule
perspective de leur faire du mal à eux, de jeunes adultes pas plus âgés que moi ; deux hommes
qui n’avaient connu ni femme ni enfant, qui n’avaient fait de leur triste vie que ce que l’on
permettait bien d’accomplir. Je ne pouvais pas… Toutefois, malgré mes infimes convictions et
volontés, je continuais d’avancer. J’avais beau lutter ardemment pour éviter de faire un unique
pas de plus vers eux, ce fut vain. Ce n’était plus moi qui avais le contrôle habituel de mes
membres robustes. Je n’étais maintenant plus qu’une pauvre spectatrice voyant à travers ces
yeux sans pour autant être en mesure de réagir. C’était quelqu’un ou quelque chose d’autre qui
contrôlait mes actions. Quand ils me virent finalement, ils pointèrent leur arme chargée vers
moi, et en sursautant, l’un d’eux s’écria :
— Mademoiselle ! Mais que faites-vous ici ? Vous n’avez pas le droit de vous promener sur
ce sentier, et encore moins à une heure aussi tardive. Vous ne pouvez pas venir ici, c’est
interdit ! Il est de notre devoir de vous mettre en état d’arrestation. Ne faites pas un pas de plus
en notre direction, sinon nous allons être dans l’obligation de tirer. Mademoiselle, n’avancez plus
! Mademoiselle !
Trop tard… tonna la voix désagréable en moi tout en faisant un pas de plus. Désormais, vous
êtes les proies, et moi, je suis la chasseresse. Je lâchai un feulement bestial en les menaçant
de mes incisives tranchantes tout en continuant de marcher.
« Non ! » hurlai-je moi-même intérieurement en connaissant les intentions macabres de cette
entité puissante prenant le contrôle de mon être tout entier.
Le garde le plus chétif, sûrement le plus peureux, me visa avec son arme et tira. Ce fut à ce
moment-ci que je perdis toute influence sur cette puissance mentale ; que ses idées
machiavéliques devinrent les miennes ; que, pendant un instant éphémère, nous ne fîmes
qu’une ; que je devins un véritable prédateur…
Sa balle m’atteignit à l’épaule gauche, ce qui me fit reculer d’un pas sous l’effet déstabilisant
de l’impact et rugir férocement plus de frustration que de mal, comme j’étais maintenant
presque totalement immunisée contre la douleur physique. L’autre, celui qui était le plus
costaud, fit feu à son tour, et son projectile se planta dans une de mes côtes sans que j’aie de
réaction cette fois-ci. Je m’arrêtai un court instant afin d’extraire manuellement ces cartouches,
inefficaces contre moi, de mes os solides et je leur jetai un regard noir qui les glaça d’effroi. Je
les vis qui me fixaient. Ils étaient terrifiés en ne sachant comment expliquer ce phénomène
surnaturel. Je leur fis un sourire sardonique et je me jetai sauvagement sur celui ayant tiré le
premier. En un claquement de doigts, je me retrouvai à côté de lui, je lui retirai son arme
pitoyable avant qu’il n’ait le temps de la recharger et je le poignardai barbarement à trois
reprises avec l’extrémité acérée comme un poignard de son fusil. Je jetai son fusil par terre, loin
de lui, et tandis qu’il s’écroulait lourdement sur le sol, entre la vie et la mort, je pris l’arme de son
compagnon, je le cassai en deux, puis je pris l’homme durement par le cou en y exerçant une
forte pression. Ces yeux marron étaient exorbités, et il gémissait en cherchant son air sans y
arriver. Je ne voulais plus qu’une chose : le liquider pour étancher ma soif infinie. Son rythme
cardiaque était largement accéléré. Mon regard se posa sur les veines dilatées serpentant son
cou, et je me léchai la lèvre inférieure en les voyant. Je rapprochai lentement ma bouchedangereuse de sa jugulaire alléchante et je mordis à pleines dents pour la première fois dans la
chair flasque d’un misérable humain.
Le goût indescriptible de ce nectar divin était si exquis que j’aurais pu en boire éternellement.
Je buvais à une telle vitesse que j’aurai vidé cet homme d’ici peu. Je le sentis se débattre de ma
poigne de fer au début, mais il perdit rapidement de sa vigueur et sombra en moins d’une
minute dans l’inconscience. Je me délectais en faisant des bruits grossiers d’animal féroce, et
du sang chaud perlait le long de mon menton parfait et de mon cou, pour tacher ma robe déjà
couverte du mien. Son pouls s’affaiblit considérablement, et il lâcha son dernier souffle pour que
je puisse finalement drainer l’ultime goutte de ce breuvage unique. Je laissai son cadavre rigide
s’écraser sur le sol boueux et je me retournai vers ma deuxième victime, qui baignait déjà dans
le sang. Le soldat maigrichon était étendu sur le dos, exerçait une pression sur son ventre
blessé pour contrôler l’hémorragie et luttait difficilement pour ne pas fermer les paupières. Son
teint naturellement pâle était livide. Je m’agenouillai à ses côtés, mais il n’eut aucune réaction. Il
était déjà dans un état critique, entre la vie et la mort. Je le mordis à son tour, puis je m’abreuvai
tant et aussi longtemps qu’il resta une seule goutte de sang. Il ne se débattit même pas et il
n’émit pas le moindre son, comme s’il était prêt à accueillir la mort. Je me relevai doucement,
puis je contemplai le résultat morbide : deux cadavres frais figés et froids qui contemplaient le
vide avec une peur justifiée. Je ne pus m’empêcher de sourire en voyant leur carcasse
répugnante sans vie. Je les regardai sans émotion, comme si tout cela était naturel.
Puis, vint le moment fatidique où la réalité funèbre me rattrapa. Vint l’instant lugubre où je
repris brusquement contact avec la réalité et que cette luciférienne bête en moi disparut. Je
plaçai mes mains devant ma bouche où mes canines étaient maintenant de taille normale et je
les fixai intensément en étant horrifiée par la laideur immensurable de l’acte impardonnable que
je venais de commettre. Je tombai à genoux et j’éclatai en amers sanglots. Comment avais-je
pu faire une telle chose ? Qu’avait fait de moi cet être démoniaque m’ayant mordue ? J’avais si
honte. Je pleurais bruyamment et je ne pouvais pas trouver la force de cacher leur visage
effrayé qui me toisait intensément. Je devais continuer de voir les conséquences horribles du
crime effroyable dont j’étais l’auteure. Je ne savais plus qui j’étais. Une chose était certaine, je
n’étais plus humaine. J’étais un démon pernicieux comme lui ; un monstre cauchemardesque
avide de sang qui ne mérite aucune pitié. Que les dieux me pardonnent ! J’étais une fille des
ténèbres. Désormais, j’étais damnée à jamais…Première partie
Prémices
Temps présent
Près de cinq siècles plus tard…CHAPITRE 1
NOUVEAU DÉPART
Depuis la nuit des temps, des milliers d’espèces de toutes sortes ont foulé le sol de la terre
des hommes. Les humains, ce peuple barbare, ont cru par leur apparence identique en plein
jour aux démons lucifériens les entourant qu’ils provenaient tous du même monde, de la même
espèce. Donc, pour eux, il n’y avait aucune différence d’une grande importance. Selon eux, il n’y
avait que leur propre monde qui était réel. Mais ils s’induisaient tous à tort…
Ce qu’ils ignoraient tous, c’était qu’il existait deux mondes supérieurs au leur. Des êtres de
plus hautes castes, beaucoup plus importants qu’eux, vivaient au cœur de ces terres sinueuses
et créaient les limites. Ces entités divines sont plus souvent connues sous le nom de « dieux »
ou « déesses », et elles détiennent des pouvoirs hors du commun. Celui qui est à l’origine de
l’existence même se nomme Ayell Angelicadius, mais le principal titre sous lequel on le connaît
est Dieu. Selon les archives ancestrales, le Seigneur serait né du néant absolu. On raconte que
l’enfant magique, pour convenir à ses besoins, a dû créer ce qui était nécessaire à sa survie.
Peu à peu, il créa un monde immense, sans fin, dans lequel il pouvait vivre. Il créa l’animal pour
se nourrir de sa chair, l’arbre verdoyant pour se nourrir de ses fruits, la lumière éblouissante
pour éclairer son chemin et l’eau douce pour s’abreuver. Au fil du temps, il bâtit un monde
comportant une infinité d’avenirs possibles pour le cosmos, mais parfois, le droit chemin n’est
pas celui qui est le plus facile à déceler, et les nombreuses erreurs commises par ses multiples
créations sont là pour le prouver.
Ensuite, le Créateur, ce jeune dieu aux yeux azur, grandit et se sentit seul. Il créa alors, avec
son don unique, un compagnon avec lequel il pouvait parler. Plus le jeune dieu grandissait et
avançait le long de cette route sinueuse qu’est l’éternité, plus il sentit en son âme tout entière la
nécessité d’être entouré de gens comme lui devenir de plus en plus intense. Il dut alors se créer
un abri protecteur et un gigantesque endroit où tout le monde pourrait vivre. Il y construisit
Caelierys, le majestueux palais du paradis, puis il créa les huit dieux primaires pour régner à ses
côtés.
Le Seigneur fit une autre importante découverte : celle sans qui chaque être, peu importe qui
il est, serait démuni et impotent. Il ressentit les premiers feux de l’amour en son cœur. Il tomba
amoureux d’une de ses quelques déesses qu’il procréa, une jeune demoiselle au pouvoir riche
et à la bonté infinie. Elle se nommait Mirraëlla, la déesse du vent et de la bonté, et c’est elle qui
changea le cœur de ce preux créateur.
Ayell fut la plus grande bénédiction que le cosmos entier eut connue et qu’il connaîtra. Il est
celui qui gouverne du haut des cieux azur et qui observe attentivement la vie extraordinaire qui
gît en bas. Le problème qui survint dans tout cela, ce fut qu’il ne pouvait créer quelque chose
sans y créer son opposé. En créant la vie, il dut créer la mort, avec la lumière apparut la
noirceur, et en créant l’amour, la haine surgit. Et c’est de cette haine sans limites que naquit le
sombre passé de l’humanité…
* * *
Le vent soufflait avec ardeur dans ma longue chevelure parfaitement frisée d’un blond presque
blanc. Un agréable souffle effleurait mon cou et mon visage aussi pâle que celui d’une morte. Jesentais les puissants rayons du soleil qui illuminaient mes fins traits parfaits et qui faisaient briller
comme des diamants mes prunelles azur, aussi resplendissantes que le ciel illuminé du jour.
Pour une fois depuis longtemps, je sentais une vague d’apaisement monter en mon âme
condamnée aux enfers. Le piètre sentiment de liberté m’envahissait enfin de part en part, pour
une fois dans l’éternité, je sentais le monde sombre qui m’entourait paraître très lointain, à des
milliers de kilomètres de là, et mon passé, pour une fois, loin de mes pensées. Je m’étais
évadée…
Je revins rapidement à la réalité, quand un son désagréable de klaxon se fit entendre derrière
moi. Je remarquai que j’étais en train de faire de grands zigzags avec ma voiture rouge vif de la
marque Ferrari jusque dans l’autre voie. L’automobiliste qui eut juste démontré son
mécontentement sur ma mauvaise conduite me dépassa tranquillement et il ne manqua pas une
seconde fois de me rappeler mon acte dangereux. Il lâcha d’une voix grave de colère : « Fais
gaffe à l’avenir ! Reviens sur la route au lieu d’aller dans les nuages ! » Je lui dis désolée avec le
ton de voix le plus convaincant possible, puis je ne m’attardai plus à cet impatient pour revenir
sur la route calme, comme il me l’avait si bien dit un peu plus tôt. J’avais bien beau tenter de
rester concentrée, je ne pouvais le faire. Trop de choses insolites me passaient à l’esprit pour le
moment, et je me replongeai inconsciemment dans ma contemplation des nuages.
Même si j’avais l’apparence d’une jeune et ravissante adolescente de 18 ans, j’étais d’un âge
extrêmement plus avancé que cela. En réalité, j’avais environ 512 ans. La vie, même si elle
paraît agréable à vivre pour toujours, devient pénible un jour, surtout quand on nous a volé de
plein gré notre existence tout entière et les glorieux instants qui auraient dû être les plus
heureux de notre vie et qu’on nous interdit le bonheur. La simple vieillesse était mon souhait le
plus cher. En fait, cela l’avait été. Voilà longtemps que j’avais renoncé à avoir une famille et à
regarder des rides apparaître sur mon visage dans un miroir. L’éternité, ça réduit à néant tout
ce qui eut un jour donné le moindre sens à notre pitoyable vie, et nous sommes condamnés à
nous perdre constamment pour l’éternité…
Chaque matin, depuis 494 ans, j’affrontais la dure et triste réalité : j’étais un monstre sans
pitié qui est damné jusqu’à la dernière parcelle de son âme. Un côté de moi était toujours
l’humaine que j’avais été autrefois, l’autre facette de ma personnalité, quant à elle, était
beaucoup plus ténébreuse. Je m’efforçais depuis toujours à l’endiguer au plus profond de mon
être pour ne pas la laisser prendre le contrôle. Certains voyaient qu’être un vampire est une
véritable bénédiction de la vie, mais moi j’étais d’un avis tout à fait différent, qui était beaucoup
jugé : selon moi, c’était une véritable malédiction. À quoi bon être jeune à jamais, être agréable
à regarder, être muni d’une puissance hors du commun, d’une rapidité hallucinante, si le prix à
payer est la vie d’autrui et tout ce qui comptait le moindrement à mes yeux ? J’aurais cent fois
plus aimé mourir en cette nuit inoubliable de mai, en 1518, plutôt que de vivre l’enfer jusqu’à la
fin des temps. Personne ne choisit son destin. Du moins, si c’était le cas, moi, je n’avais pas du
tout eu ce fabuleux privilège.
Je tournai le volant pour emprunter une des sorties longeant l’autoroute 90 et j’entamai un
long virage en direction de la petite ville de Livingston, aux États-Unis, située dans le vaste état
du Montana : ma nouvelle demeure. Encore une fois dans ma longue et interminable existence
vampirique, j’avais succombé à l’idée de repartir pour la millionième fois à zéro et de refaire un
nouveau départ. J’avais à nouveau signé à l’aveuglette mon inscription scolaire dans l’espoir de
trouver à nouveau un peu de la joie de vivre d’antan, mais quelle joie de vivre y avait-il bien dans
cette réalité cruelle et sans but si on revivait la même pitoyable parcelle de notre vie en
répétition ?Avec moi, la vie n’a pas été très généreuse, mais plutôt dotée d’un égoïsme épouvantable,
mais à quoi bon se morfondre constamment sur mon minable sort ? Je devais me ressaisir
avant que je ne me perde dans le néant absolu. Ma merveilleuse famille n’aurait pas été emplie
de fierté en voyant ce que j’étais devenue. Je voyais encore Mary-Isabel courir après notre
sœur cadette dans notre large terre, à proximité de York, maman se hâter aux fourneaux, et
Ryan, mon beau-père que j’avais toujours considéré comme mon véritable paternel, revenir du
port du village pour raconter à mes jeunes sœurs, ses deux véritables filles, et à moi le récit de
sa piètre journée qui prenait des allures d’aventures chevaleresques. Je revoyais grand-père et
grand-mère revenir de leurs longs voyages pour nous visiter et j’entendais encore grand-mère,
ma plus intime confidente, me parler de mes prunelles uniques, qui étaient identiques en tout
point à celles de mon vrai père, qui nous avait abandonnées avant ma naissance. Tous les
membres de ma famille, ils me manquaient tellement…
Je refis quelques virages et, tout en faisant cela, je jetai un bref coup aux alentours afin de
découvrir mon nouveau chez moi. Je vis bien assez tôt les montagnes impressionnantes qui se
dessinaient dans le ciel au loin autour de la ville et les multiples étendues de territoire plat
l’entourant également où l’on pratiquait l’agriculture. Je passai même par la rue principale de la
ville, bordée par des édifices collés de trois étages d’un style ancien qui donnaient un cachet
particulier à cette ville aux allures minables en ce qui concernait le reste. J’entendais à l’aide de
mon ouïe développée le faible crissement aigu de mes pneus infaillibles sur l’asphalte terne et le
vrombissement puissant de mon moteur turbo qui criait à l’intérieur de cette immense caisse de
métal qu’était ma Ferrari décapotable. Je dus freiner tranquillement à un feu de trois rues à
sens unique plus loin et repartir quelques secondes plus tard avec férocité. Je ne fis plus aucun
arrêt pour finalement arriver à destination : le minime lycée de Livingston.
En rentrant à l’intérieur du piteux stationnement de ma nouvelle école, je remarquai que
l’établissement scolaire semblait plutôt ordinaire. Il était construit avec des briques sable et
d’autres matériaux beigeâtres et gris, mais, heureusement, il y avait de nombreuses fenêtres
par lesquelles je pouvais m’enfuir si je manquais d’air dans cet espace chétif ! J’étais parcourue
d’une déception profonde en le regardant davantage. Je n’eus aucune difficulté à me trouver un
stationnement convenable pour ensuite y garer mon véhicule sportif. Je fermai le moteur et
ouvrit ensuite ma portière pour pouvoir enfin faire mon entrée dans ce lamentable endroit.
J’avançai à grands pas en gardant fière allure et assurance. Je traversai les gigantesques
portes de Park High School et, comme à l’habitude, mon arrivée fut fortement remarquée.
À mon passage furtif, je pus déceler sur les lèvres des autres étudiants quelques remarques
d’admiration de la part des mecs telles que : « Tu as vu le pétard qui passe là ! » ou « Les
autres filles, à côté d’elle, c’est de la vermine, elle, c’est une déesse ! » ou encore celle-ci que je
trouvai un peu déplacée « Celle-là, il faut que je me la fasse ! ». Les autres demoiselles me
remarquèrent également et elles ne manquèrent pas de passer des commentaires
désobligeants à leur tour. « Elle va ruiner toutes mes chances avec un mec ! » ou « Tu crois
qu’elle est vraie ? » ou « Il faut qu’elle devienne ma copine ; je deviendrai vite populaire avec elle
comme amie ! » Cela me fit un peu de peine de voir toute cette jalousie environnante pour
l’instant dans les alentours, mais je ne me laissai pas décourager pour autant. La suite de
l’année scolaire serait sûrement plus agréable. Du moins, je l’espérais…
Je réussis, malgré la foule intense tout autour, à tourner dans le minuscule corridor de l’aile
droite arborant les couleurs de l’équipe sportive de l’établissement, les Rangers, soit l’indigo, le
jaune et le blanc, pour ensuite refaire un virage vers la troisième porte de droite qui renfermait
derrière le secrétariat de ce lycée pitoyable. Je me dirigeai vers le splendide bureau au bout dela pièce exiguë. Je m’y entretins avec la secrétaire trapue d’âge avancé. Elle me donna mon
horaire imprimé sur un papier bleu terne avec un sourire diabolique aux lèvres et me tendit ma
lourde pile de bouquins scolaires que je soulevai sans le moindre effort. Je quittai le bureau sans
la moindre peine et décidai de faire un bref détour dans un autre corridor pour m’éviter un autre
passage très remarqué dans la gigantesque bande d’élèves. Je refis trois autres détours et je
réussis enfin à retrouver mon chemin, grâce à mon sens de l’orientation, pour arriver devant la
rangée de minimes casiers dans laquelle le mien se trouvait. J’allai donc jusqu’au numéro 238
et, quand j’arrivai devant, je constatai avec un profond soupir que mon matériel y entrait à peine.
Je dus y mettre ma force surhumaine pour accomplir l’exploit de fermer la porte. Tout ça pour
constater mon oubli de prendre mon matériel pour le premier cours ! La belle affaire !
Une fois mes livres acquis, je pus me diriger vers le local 213, celui de science, si je me fiais
bien à mon plan de la journée. À voir l’état du bâtiment, je ne voulais pas voir celui des classes,
mais quand je rentrai dans la classe, je fus même surprise. N’étant que la classe théorique et
non le laboratoire, il n’y avait aucun matériel scientifique dans la pièce, mais uniquement des
tables en bois peintes de blanc et des chaises en plastique de diverses couleurs. Un affreux
tableau noir complétait le tout. Quelques élèves étaient déjà là, et je décidai d’aller m’asseoir aux
côtés d’une élève aux cheveux d’un brun éclatant, aux prunelles dorées et à la peau claire. Je lui
demandai poliment si je pouvais me placer sur le banc libre à côté, et elle accepta avec plaisir.
J’eus juste le temps de poser mon derrière sur le siège que je me fis rapidement gratifier de
grandes salutations et de multiples questions. La jeune adolescente se nommait Stefany, et
après une longue série de présentations, je constatai qu’elle vivait à environ deux intersections
de chez moi. Cela me ferait une copine, je pourrai parfois me changer de mes idées noires. Ma
nouvelle amie ne cessait de raconter tout un tas d’histoires ennuyantes qui me firent me lasser
de l’écouter après quelques minimes secondes. Peu à peu, je sentais l’ennui m’envahir de part
en part et je ne pus retenir un autre soupir. Chaque instant de cette interminable vie ne faisait
qu’accroître un regret lointain qui grandissait tranquillement en moi : me demandant pourquoi
j’avais été choisie par cet impitoyable suceur de sang. Me demandant pourquoi ma destinée
fatidique s’était arrêtée et pourquoi j’étais dépourvue dans mon âme de la moindre parcelle
d’envie de vivre. On dirait que la vie me punissait éternellement…
Soudain, j’entendis une faible voix au plus profond de mon être qui chuchotait tranquillement
à mon oreille de me retourner. J’écoutai alors ma conscience et tournai la tête en direction de la
porte unique du local. Pendant un court instant, ce fut le calme plat, et je faillis presque me
retourner en pensant que l’éternité me rendait paranoïaque, mais ce fut alors que j’allais quitter
le cadre de porte du regard que je le vis passer le seuil…
Je fus sans mots. L’adolescent qui passa dans l’embrasure de la porte avait les cheveux
blonds comme le blé doré des champs, une peau claire, des lèvres rosées et des yeux d’un bleu
turquoise d’une infinie beauté. Il portait un pantalon beige crème avec une chemise à manches
longues bleu pâle. Il avait également un T-shirt blanc en dessous qui paraissait un peu dans les
environs de son collet. Il était très grand, environ six pieds et deux pouces, et il était d’une
minceur incroyable. Ses bras et son torse semblaient arborer une musculature assez
spectaculaire et surprenante. Il portait comme touche finale une paire d’espadrilles blanches de
la populaire marque Nike. Pour la première fois, depuis des siècles, je sentis une flammèche de
vie crépiter en mon cœur et réchauffer toute ma carcasse glacée, sans même que j’arrive à en
saisir la signification. Des frissons agréables traversèrent mon dos à plusieurs reprises, et je ne
pouvais détacher mes yeux de ce garçon qui me captivait. Il avait quelque chose que les autres
n’avaient pas…Il fut suivi d’un groupe de mecs qui riait aux éclats tout en criant des vannes un peu
péjoratives au mystérieux garçon. Celui qui était à la tête du groupe de vantards était d’une
ressemblance accablante avec le gars qui m’obsédait, excepté que ce petit vantard avait les
prunelles d’un vert émeraude éclatant et une chevelure brun clair. Je me sentais comme
hypnotisé, mais je me fis vite ramener à l’ordre, lorsque Stefany me donna une petite tape sur
l’épaule tout en me disant :
— Tu m’écoutes ?
Elle avait le sourire aux lèvres.
— Ce n’est pas grave si ce que je dis ne t’intéresse pas. Si tu veux, on peut parler d’autres
choses, quelque chose qui te plairait. Qu’en dis-tu ? Comme les mecs ?
— Ce garçon là-bas, qui est-ce ? demandai-je en pointant discrètement l’inconnu du doigt
sans vraiment tenir compte des propos de Stephany.
Je retournai mon regard sur lui et je ne pus m’empêcher de le fixer intensément. Je vis ma
voisine avoir un léger sourire en coin quand elle vit qui je pointais.
— Le grand brun, là ? Tu as du goût ! Eh bien, lui, c’est Zack Branden, le capitaine des
Rangers, et il est trop sexy…
— Non, je ne parle pas du brunet, le blondinet, la coupai-je en remarquant que c’était moi qui
l’induisais en erreur en désignant du doigt les deux garçons en même temps. Lui qui se trouve
un peu plus à l’avant du grand brun.
— Oh, celui-là ! Eh bien, il s’agit de Charles Branden qui est le frère jumeau de Zack, d’où
leur ressemblance, bien qu’ils soient de faux jumeaux. Il n’est pas aussi merveilleux que son
frangin, mais il n’est pas vilain non plus ! Tu pars assez rapidement à la chasse aux mecs,
Kendra. Parée à tirer, soldate Ayleward !
Je ne pus retenir un fou rire. Stephany me fit un grand sourire, ravie d’avoir réussi à me
soutirer une réaction positive. Elle s’apprêtait à me dire quelque chose d’autre, mais elle fut
interrompue par la cloche qui sonna et par l’enseignant qui entra dans la classe à la hâte. Le
professeur de sciences semblait être dans la trentaine et n’était pas mal du tout. Ses cheveux,
d’un brun châtain éclatant, étaient ondulés, et il les portait à fleur d’oreille. Il avait les iris de la
couleur du miel et arborait quelques cernes sous les yeux, signe d’une importante fatigue
accumulée, même si je ne m’y connaissais plus très bien en la matière, car je n’avais pas dormi
depuis près de cinq siècles. Quelques rides marquaient son front. Il portait une chemise
décontractée à manches courtes à carreaux blancs et beiges, ainsi qu’un pantalon crème. Il
tenait dans sa main gauche un café (d’ailleurs, une vilaine tache se trouvait sur le haut de sa
chemise) et dans l’autre, une légère mallette de travail en cuir. En arrivant à son bureau, il y
déposa brusquement sa valise, puis se retourna pour faire son habituel discours de début
d’année à toute la classe, tout en n’oubliant pas de prendre une bonne grosse gorgée de
caféine à l’état pur.
— Bonjour, chère classe. Comme vous le savez certainement, je me nomme Logan Darren,
tonna-t-il d’une voix forte tout en prenant une craie sur le bord de son tableau pour inscrire son
nom afin que tout le monde ait bien compris. Je serai votre professeur de sciences pour l’année.
Veuillez excuser mon mince retard et mon apparence de mort-vivant, mon fils de cinq mois a
fait une otite cette nuit, et nous avons dû nous occuper de lui. Vous parlez du moment idéal !
Pratiquement toute la classe rit après cette drôle de remarque.
— Comme vous le voyez, je ne crois pas être un professeur trop exigeant avec ses élèves,
pour moi, tout ce qui est important, c’est que vous fassiez vos devoirs et que vous fassiez de
votre mieux. Peut-être même que vous appreniez quelque chose si l’envie vous y prenait ! Je neveux pas rallonger mon discours trop longtemps, mais avant qu’on se plonge dans le travail,
j’aurais une petite annonce à vous faire de la part de la secrétaire. Cette année, nous
accueillons parmi nous une nouvelle élève. Elle se nomme Kendra Ayleward, et je compte sur
vous pour l’accueillir chaleureusement parmi nous. Ne tardons pas plus longtemps, je vous
passe à l’instant un questionnaire de remise à niveau sur la matière que vous avez sûrement
oubliée cet été, histoire de vous rafraîchir la mémoire.
Des protestations de mécontentement se firent entendre à la suite de cette annonce partout
dans la classe, mais dès que chacun reçut son long questionnaire, tout le monde se mit au
travail. Je lus tranquillement chacune des questions et, en moins de temps qu’il en faut pour le
dire, je finis le questionnaire et allai le remettre à M. Darren, à son bureau. J’étais très confiante
et j’aurais pu mettre ma main au feu que j’avais une note parfaite. Comme je fus la première à
remettre ma copie, il décida de la corriger immédiatement. En moins de cinq minutes, il finit sa
correction avec un grand sourire. Je repris ma copie et constatai sans surprise mon score
parfait. Je retournai m’asseoir et tournai mon regard vers la fenêtre. Je sentis en moi un
sentiment de vide profond, le manque. Chaque fois que je retournais à l’école et que je
recommençais à zéro, je revivais en mon intérieur la dure réalité. Je devais mener l’interminable
combat contre l’infâme vie qui m’a été donnée, seule, sans personne pour m’épauler. Je ne
pouvais cesser, à chacun de mes nouveaux départs, de revivre le terrible mal d’avoir perdu tout
ce qui eut, un jour, été précieux à mes propres yeux. Je devais chaque jour avancer sur le long
chemin de la vie avec ce lourd et énorme fardeau d’être toujours là en force, pendant que tous
ceux que j’avais un jour chéris pourrissaient et nourrissaient la terre du creux de leur tombeau
en pleine décomposition. Aurais-je un jour de nouveau la moindre envie de vivre ?
Je fus sortie de mon imagination par le son énervant de la cloche de fin de période. Je
sursautai, je ramassai mon matériel et je jetai un bref coup d’œil dans la classe pour vérifier si le
blondinet était toujours là, mais à ma grande déception, il s’était éclipsé. Heureusement, la
première période était enfin achevée (plus que trois) ! Pendant que tous les élèvent se ruaient
en direction de la porte, M. Darren clama haut et fort son discours de fin de classe, et chacun
partit de son côté pour aller affronter la dure journée qui les attendait…
* * *
— Comment as-tu trouvé le test de science, Theresa, ce matin ? dit Joana, une nouvelle
connaissance assise à ma table de dîner, tout en prenant une grosse bouchée de son
cheeseburger dégoulinant de sauces infectes, suivi d’une délicieuse poignée de frites
graisseuses. Je l’ai trouvé plutôt facile, mis à part la dernière question.
J’étais assise à la cafétéria de mon lycée, entourée de mes nouvelles amies intellos. Après la
période de mathématiques, gratifiée d’un second examen, j’avais suivi Stefany, qui m’avait
invitée à me joindre à elle pour manger. Elle m’y avait alors présenté deux de ses meilleures
amies, avec qui j’avais senti un lien se créer dès le premier contact. L’une d’entre elles se
nommait Joana, et l’autre, Theresa. Joana était une Afro-Américaine à la peau foncée et à la
chevelure d’un brun caramel. Elle était un peu grassouillette, mais avait un timide sourire
charmant pour quiconque le voyait. Ses yeux étaient d’un brun noisette, et elle portait une
grosse paire de lunettes noires. Elle portait un T-shirt rose du groupe All American Rejects, son
préféré j’en déduisis, ainsi qu’un jean bleu simple. L’autre étudiante, quant à elle, était
complètement différente. Elle se nommait Theresa et avait les yeux pers. Sa peau laiteuse était
d’un blanc de mort, et sa chevelure d’un châtain foncé. Elle portait un gilet blanc rayé rouge àmanches courtes et un pantalon de nylon noir. Toutes les quatre, nous étions assises à la
même table et bavardions de nos fameux examens de la matinée.
— Bof… Ce n’était pas si compliqué, quoique je crois que je vais passer l’examen de
justesse. Ce qui n’est certainement pas le cas de Kendra et Stef, d’après ce que Stef m’a dit,
pouffa Theresa en reprenant une énorme bouchée de son sandwich au poulet.
— Tu as raison ! cria pratiquement Stefany. Hé Kendra, tu ne voudrais pas un peu de mon
repas ? Comme tu as oublié le tien à la maison et que ce n’est pas conseillé de ne pas manger
avant d’aller en cours, surtout la première journée, j’ai pensé qu’un peu de mon sandwich au
jambon te ferait plaisir.
Je me retournai vers elle, sachant qu’elle m’adressait la parole. Eh bien, j’avais déjà commis
une erreur. Comme mon espèce se nourrissait exclusivement de sang humain, de sang animal
dans mon cas particulier, je n’avais point pensé à me prendre un dîner afin que mon rôle
d’étudiante insignifiante soit beaucoup plus crédible. Bien qu’il soit possible pour un vampire
d’ingérer de la nourriture humaine sans problème, nous ne mangions généralement pas de ce
type de repas puisqu’il ne nous apportait aucun des nutriments nécessaires à notre survie. Je
devrai y remédier à l’avenir si je voulais que mon sombre secret reste caché aux yeux de mes
curieuses camarades de classe. C’était parfois les plus infimes soupçons qui dévoilaient notre
identité démoniaque au grand jour. Je lui répondis alors :
— Non merci, je n’ai pas très faim, alors je crois que je serai capable de patienter jusqu’au
souper. Mais merci quand même.
Stefany se contenta de me répondre d’un hochement de la tête, puis elle se remit en mode
discussion, son passe-temps favori, avec ses plus grandes amies d’enfance. Moi, de mon côté,
je décidai plutôt de tourner mon regard vers la gigantesque baie vitrée de mon collège, car leur
sujet de conversation ne m’intéressait guère. Il faut dire que le venin vampirique ne préservait
pas uniquement la jeunesse éternelle de notre corps, mais aussi celle de notre âme prisonnière.
J’avais donc atteint un niveau de maturité qui amplement dépassait le leur. Je me sentais telle
une misérable intruse parmi tous ces jeunes adolescents qui se trouvaient dans la grande salle
de repas. Je n’étais absolument pas comme eux, moi, je devais tuer pour pouvoir survivre.
J’étais damnée. Je me reperdis éperdument dans les nuages nébuleux qui, au loin, dansaient
tranquillement au faible rythme du vent…
* * *
Je garai ma superbe décapotable dans la minuscule allée qui m’était réservée à cet
appartement prometteur dans lequel j’avais eu la brillante idée de m’installer pour mon séjour en
cette insignifiante ville du Montana. Je retirai tranquillement la clef dorée du compteur de mon
véhicule, faisant ainsi cesser de vrombir le puissant moteur turbo de ma Ferrari. J’ouvris ma
portière, puis, d’un bond, sautai de mon siège cuivré vers l’extérieur sur l’asphalte solide, pour
ensuite fermer la porte du véhicule. Je marchai à pas de tortue en direction de la porte
numéro 2, tout en sortant de mon porte-clés la clé qui me permettra d’ouvrir la porte blanche de
ma nouvelle demeure. Je me sentais à la fois stressée et contente d’être sur le point de
découvrir mon récent achat, mais cela m’emmerdait à la fois, car cela faisait partie de ma
misérable et interminable routine depuis 494 ans. Toutefois, c’était toujours un très grand plaisir
de se sentir enfin chez soi.
Quand j’eus trouvé la bonne clef qui permettrait d’ouvrir la porte principale de l’appartement
et que j’arrivai devant, je l’enfonçai dans la serrure et la tournai pour pouvoir admirer de mes
propres yeux l’intérieur. J’arrivai dans un petit hall d’entrée très commode aux murs beige pâleavec une grande garde-robe aux portes coulissantes. L’entrée donnait vue sur la cuisine et au
salon. Un peu plus loin que la cuisine, il y avait un corridor menant aux autres pièces : à une
grande salle de bain luxueuse, à deux chambres d’une grandeur considérable et à une pièce
secrète barrée tout au bout. Je retirai ma paire de souliers gris Nike et je marchai en direction
de cette pièce mystérieuse. Des tonnes de boîtes empilées les unes sur les autres traînaient un
peu partout dans ma nouvelle maison, et malheureusement, c’était une sale besogne dont je
devrai bientôt m’acquitter. Je lâchai un grand soupir en voyant tout le travail qui m’attendait. Je
débarrai la porte située au bout du couloir grâce à une autre clé, puis entrai dans la pièce
cachée qui serait mon repaire secret. On pouvait observer que la pièce était le seul endroit de
mon domicile déjà aménagé. J’avais payé un des déménageurs pour qu’il défasse les
innombrables boîtes remplies de mes bouquins volumineux dans cette pièce-ci, comme je ne
désirais pas effectuer cette tâche, et qu’il verrouille la porte une fois qu’il aurait achevé ce qu’il
avait à faire. Trois gigantesques bibliothèques en orme s’y trouvaient ainsi que des centaines de
splendides manuscrits antiques plus fantastiques les uns que les autres, certains étant le seul
exemplaire existant. Tous les livres concernaient le mystérieux monde de l’ombre auquel j’avais
été sauvagement initiée le jour où je fus mordue par ce vampire ignoble ayant décimé mon
village natal. Tous ces livres ancestraux étaient des grimoires anciens dans lesquels étaient
renfermés les sataniques secrets des créatures ténébreuses et les sortilèges les plus dangereux
qu’il soit. J’en frémissais encore d’excitation et de peur en pensant à toute cette étendue de
connaissances tonifiantes à ma portée.
Je revins à la réalité et repensai à la désagréable tâche qui m’attendait dans les autres
pièces. Je devais ranger toutes les boîtes à leur place. Cette idée ne me plaisait guère. J’en
avais presque la migraine. Je repoussai l’échéancier et décidai d’aller prendre une bonne
douche. J’avais passé une dure journée, et elle m’avait épuisée (eh oui, les vampires peuvent
être fatigués, mais pas dormir). J’allai donc de ce pas dans la salle de bain tout en barrant la
porte derrière moi par simple précaution.
J’enlevai rapidement mes vêtements et j’ouvris la douche. Je laissai l’eau s’écouler quelques
secondes et embarquai à l’intérieur afin de laver mon enveloppe charnelle souillée. L’eau
bouillante suintait doucement le long de mon dos, et je sentis en moi une bouffée de
soulagement profond et de confort. Pour une seconde fois dans ma journée interminable, je
sentis l’abominable fardeau d’être damnée pour l’éternité s’envoler et disparaître subitement de
mon esprit vif. Je me sentais libre… Je décidai donc de m’asseoir dans la douche de façon à
avoir toujours le jet qui tombait sur mon corps immensément robuste, endurci par mes capacités
surnaturelles qui se manifestaient à volonté. J’optai pour la position fœtale, les jambes relevées
et les bras entourant mes jambes. Ma conscience était apaisée, et un vide s’était fait à
l’intérieur. Le qualificatif qui me vint à l’esprit pour décrire la sensation que je ressentais en ce
moment était le bien-être.
C’est alors que je sentis quelque chose d’étrange monter en moi. Je fus parcourue de
multiples spasmes et de frissons incontrôlables. Je sentis une froideur impossible à décrire me
traverser de part en part me faisant sentir faible telle une vulgaire humaine. Je sentis mes
pupilles se dilater, et ma vision de nyctalope se brouilla comme si je devenais aveugle. J’eus
l’affreuse impression de tomber dans le vide, et une affreuse migraine me soutira quelques
plaintes inaudibles. L’atroce douleur était d’une telle intensité que j’eus le réflexe de me cacher
les yeux et d’y exercer une légère pression afin de faire cesser cet insupportable martyre. Ce fut
comme si je tombais dans un vide infini, et pendant un court moment, je ne sentais plus les
contours de ma douche, uniquement le néant total. Je paniquai. Tout cessa d’un coup, et jerecommençai doucement à retrouver la vue. Je remarquai alors que je ne me trouvais plus dans
ma petite douche, mais plutôt dans une chambre qui m’était absolument inconnue. Je me
trouvais devant un écran d’ordinateur de marque LG et je me trouvais sur un réseau social du
nom de Facebook. Quand j’essayai de bouger la souris par moi-même, j’en fus incapable. Je vis
alors la large main bouger seule, sans que je lui aie ordonné de le faire. C’est alors que je
constatai que je me trouvais dans un corps d’homme qui n’était pas mien et qui m’était inconnu.
Je ne pouvais voir qu’à travers les yeux de ce corps mystérieux et je n’avais aucune motricité
sur cet organisme humain. Je sentis une vague de vie me traverser et, pour une fois dans ma
pénible existence, je pouvais sentir l’intense battement du cœur de l’homme qui battait avec
férocité du creux de sa large cage thoracique, comme si c’était le mien. S’il existait une chose
dans le cosmos tout entier que je désirais plus que tout, c’était d’avoir de nouveau un cœur
battant pour le sentir lutter chaque seconde, chaque minute. Je pouvais sentir l’air qui entrait
puissamment à l’intérieur de ses deux poumons et qui automatiquement s’en dégageait par
réflexe d’une longue expiration. Tous ces rassurants crépitements de la vie me comblaient pour
une fois : j’aurais voulu que cela ne cesse jamais et que cela dure une éternité.
C’est alors que je vis, par-delà l’écran, le reflet du visage de l’homme, et plus je le regardais,
plus je sentais que je connaissais ce garçon. C’est alors que je reconnus le portrait du
merveilleux blondinet au visage de dieu que j’avais vu au début de la journée dans mon cours de
science, celui qui m’avait obsédée pendant un long instant. Je pouvais percevoir toute sa
splendeur et tout le haut de son corps musclé dépourvu de gilet. J’avais de quoi me rincer l’œil.
Je sentis une drôle d’impression en moi, une impression étrange que je ne pouvais décrire avec
de simples mots…
BANG ! Tout redevint aussitôt sombre. Je retombai une seconde fois dans l’inexistence, puis
je constatai bien assez tôt que j’étais de retour dans mon propre corps, mort, qui était toujours
sous la douche. Je retirai alors mes mains de mes yeux puis levai le regard devant moi. J’étais
essoufflée comme si je me réveillais d’un terrible cauchemar. La brutalité féroce de ce soudain
retour à la réalité fut d’une telle ampleur que j’éclatai en amers sanglots. Être privée à nouveau
de l’étonnante sensation d’être vivante, de faire tout simplement partie de ce monde, m’ébranla
grandement. Je sentais encore le doux battement de son cœur au plus profond de ma
déplorable personne. Je pouvais revoir ses yeux turquoise si charmeurs et ses traits
éblouissants dignes du dieu Apollon.
Je fermai alors le robinet de la douche pour ensuite en sortir et enrouler une serviette
moelleuse autour de ma taille de guêpe. Je me dirigeai alors vers ma chambre remplie de boîtes
et je m’assis lourdement sur le lit, au centre de la pièce, et sur lequel il n’y avait pas le moindre
drap. De minuscules gouttelettes d’eau perlaient le long de mon dos dénudé de tout vêtement.
J’avais cessé de pleurer, mais j’étais toujours très fébrile en n’entendant plus ce battement
constant au creux de ma poitrine. Toutefois, j’étais estomaquée par ce qui venait de se produire.
Jamais, au grand jamais, je n’avais entendu parler d’une telle connexion entre deux personnes
de toute ma longue et pénible vie, encore moins d’un transfert psychique comme celui-là. Je ne
pouvais, par moi-même, préciser si cet événement particulier était réel ou était une simple
création de mon imagination tordue. Mais tout ceci me semblait si réel, je ne pouvais pas
vraiment en douter. Ce fut comme si un lien d’une telle intensité nous avait relié, lui et moi, que
nous n’avions fait qu’une entité bien distincte durant quelques secondes. Mais qui était cet
humain ? Que s’était-il réellement passé ? Cela était fort étrange… Toutefois, je n’eus que des
interrogations, aucune réponse. C’était un énorme mystère auquel je ne pouvais absolument
pas répondre. Il me terrifiait et m’intriguait à la fois…Je décidai alors de me coucher sur mon matelas mou sans ressorts et je rivai mes prunelles
bleues comme le ciel vers le plafond de la pièce. Je ne pouvais m’enlever de la tête le fait que
j’avais ressenti toute la vivacité humaine que j’espérais tant ressentir de nouveau depuis des
années. J’avais senti la vie crépiter en moi, telle une flammèche que l’on venait d’allumer. Je
revis alors son splendide visage et je ne pus m’empêcher de sourire à pleines dents. J’eus beau
tout tenter pour le reste de la longue nuit, je ne pus enlever ce magnifique visage de mes
pensées…
Lettre de Kendra Mary Ayleward à sa grand-mère Cordelia Ailionora Chéadfhear
À proximité de York, 31 mai 1517
Chère grand-mère,
Je te remercie de tout cœur pour cette magnifique robe de soirée bleu foncé assortie
ed’un corset lacé en guise de cadeau pour mon 17 anniversaire. Elle m’ira à ravir le soir du
bal du solstice d’été, qui aura lieu à l’Auberge des Gouverneurs. Je suis si excitée à
l’arrivée de cet événement ! Maman m’a offert un splendide collier en perles blanches et la
somptueuse bague en argent au gigantesque saphir bleu foncé comme la robe que vous
aviez toutes les deux lors de votre premier bal, en guise de cadeau d’anniversaire. En plus,
je serai accompagnée de Julian. Tu sais, mon bel ami qui passe la majorité de son temps
à la maison avec sa sœur jumelle Keira (ma meilleure amie) puisque leurs parents
s’absentent très régulièrement. Je ne te l’ai jamais révélé, mais je crois que je suis tombée
amoureuse de ce garçon. Il est si mignon !
À la maison, tout va bien comme à l’habitude, mis à part que je me suis disputée à
nouveau avec Mary-Isabel à propos de la médiocre manière donc elle parle à Elleonor.
Nous nous sommes crié quelques insultes, mais sinon rien de trop alarmant. Je ne
comprends guère pourquoi elle n’arrive pas à s’attacher à notre sœur cadette. Peut-être lui
en veut-elle encore d’avoir pris sa place de cadette, mais cela fait cinq ans, c’est insensé !
Mes parents, eux, sont toujours les mêmes et ne font rien de spécial ces temps-ci. Maman
continue toujours de soigner les malades en ville dans sa petite clinique avec ses remèdes
médicinaux miracles, et papa, lui, travaille plutôt tard. Ces derniers temps, il revient du
chantier naval après le crépuscule à cause des nombreuses commandes de l’armée qui lui
sont demandées et quitte très tôt, peu après l’aube.
Il y a quelques jours, en passant discrètement devant la porte de leur chambre alors
qu’il me croyait endormie, j’ai surpris une discussion abstruse à ton sujet. Comme il parlait
tout bas, je n’ai pas tout saisi de leur échange mystérieux, mais j’en ai capté quelques
bribes. Je les ai entendus parler d’un objet — je n’ai pas réussi à ouïr lequel — dont tu es
à la recherche depuis plusieurs années. Ils ont dit que tu croyais enfin pouvoir le localiser
en Thrace. Je suis ensuite partie, craignant qu’ils découvrent que je les épiais si je restais
là plus longtemps. De quoi parlaient-ils au juste, grand-mère ? Est-ce vrai que tu cherches
quelque chose ? Quel objet peut être si important pour que tu ratisses l’ensemble du
monde pour le dénicher ?
Sinon, j’espère que toi et grand-père allez bien, que vous vous ébaudissez bien dans
vos formidables aventures inoubliables et que l’île Samothrace vous plaît. J’espère que les
Turcs ne vous causent pas trop d’ennuis. Tu ne sais pas à quel point je vous envie ! En
regardant toutes ces cartes de navigateur affichées dans ma chambre, que tu m’as
m’offertes, je me permets de rêver et d’imaginer que je visiterai tous ces continents, tousces pays et toutes ces villes. Je souhaite que moi également, lorsque je serai mariée, je
partirai loin d’ici pour explorer de plus près de nouveaux horizons. Néanmoins, pour que
cela arrive un jour, je dois trouver un bon mari, voulant bien réaliser mes rêves (pas un
homme comme oncle Adams, cet ignoble ivrogne ne pensant qu’à lui et oubliant les droits
de sa femme). Si je me fiance avec Julian, je le pourrai certainement et je serai aux anges
!
Embrasse grand-père de ma part et continuez, tous les deux, de profiter pleinement de
vos vies ainsi, car je trouve cela absolument extraordinaire. Soixante-cinq ans bientôt
grand-mère, ce n’est pas tout le monde de notre temps qui arrive jusque-là ! Je te
redonnerai des nouvelles après le bal.
Mes amitiés les plus sincères,
KendraCHAPITRE 2
CONVERGENCE
Mes deux premiers mois de lycée dans la minuscule ville de Livingston passèrent en un clin
d’œil. Et plus vite qu’il en fallut pour le dire, les feuilles colorées de magnifiques nuances
orangées des arbres quittèrent leur haut trône pour retourner voir leur mère, la Terre, en son sol
boueux. La température à Livingston était plutôt variable, mais restait tout de même fraîche, en
ce début d’automne. Le soleil brillait la majorité du temps dans le ciel resplendissant, parsemé
de blancs nuages. Malgré tout, mon temps préféré demeurait celui où des cordes tombaient du
ciel et qu’il prenait une teinte gris foncé. La raison était fort simple : mon espèce préférait,
depuis la création du monde, l’obscurité à son lumineux opposé. Même avant d’être contaminée
par le venin vampirique, j’avais toujours été une adepte du mauvais temps. C’était le moment où
je pouvais m’imaginer une multitude d’histoires telle que la pluie était les larmes inconsolables
des dieux qui tombaient sur la terre afin d’aller abreuver leur progéniture humaine.
Pendant la première semaine de cours, je fus débordée, à la maison, par les boîtes
incalculables que j’avais dû défaire sans l’aide de personne. Malgré l’ampleur immensurable de
la tâche, car on accumulait beaucoup de choses en cinq siècles, j’y étais arrivée sans trop de
difficultés. J’avais pu profiter pleinement de mes multiples temps libres pour aller chasser ma
nourriture dans la forêt. Bien que les longues terres entourant Livingston étaient généralement
dépourvues d’arbres et vouées à l’agriculture, mon appartement se trouvait en bordure de la
rivière Yellowstone, qui était entourée d’une mince lisière forestière séparant mon domicile et cet
affluent d’une cinquantaine de mètres de largeur. Si je suivais ce cours d’eau pendant une
dizaine de kilomètres, en courant vers le sud au travers des arbres l’encerclant, j’arrivais dans la
vaste forêt nationale de Gallatin, qui était pleine de ressources. (Même si elle se trouvait à une
dizaine de kilomètres de chez moi, je l’atteignais en un claquement de doigts, puisque j’étais
dotée d’une extraordinaire vélocité.) J’aimais particulièrement le sang juteux de l’ours, mais la
majorité du temps, je devais me contenter de misérable sang de lièvre ou d’oiseau ou encore de
l’infâme sang du chevreuil.
Sur le plan scolaire, tout allait à la perfection. Mes notes étaient toutes parfaites, et bien sûr,
je n’avais aucun mérite, car ça devait être la vingtième fois que je refaisais mon année terminale
de lycée. Je continuais toujours à traîner avec mes nouvelles camarades Stefany, Joana et
Theresa, tout en demeurant assez solitaire : telle était ma véritable nature. Il m’arrivait parfois
de les laisser tomber et d’aller m’installer à une des tables sales en bois dans le fond de la petite
cour de l’établissement et de m’y étendre confortablement afin d’aller y écrire mes sombres
idées en charmants poèmes que je conservais par la suite dans mes recueils écrits.
Je pouvais largement dire que cette petite banlieue en bordure du Montana me convenait
parfaitement et me rendait presque heureuse. Je pouvais sentir, pour une fois, l’impression
d’être chez moi, sans éprouver la désagréable amertume d’être condamnée perpétuellement à
une atroce vie dépourvue de tout amour et famille, d’être seule. Je sentais que je remontais
tranquillement la côte en ces bons instants, mais je savais parfaitement que je sombrerais tôt ou
tard dans le désespoir infini ; aussi bien profiter pleinement de cette courte pause sans
alanguissement total.
Pour ce qui est de cet étrange lien spirituel qui s’était établi entre Charles Branden et moi, il y
a deux mois de cela, aucune autre expérience tonifiante de ce genre n’arriva de nouveau. Je necessais de me murmurer constamment qu’il ne s’agissait que d’une perte d’esprit, que d’une
vulgaire hallucination, mais une minime part de mon âme s’entêtait incessamment à croire que
tout cela était la pure réalité et que ce lien indicible ne s’était pas entièrement brisé cette
nuitlà… J’étais absolument perturbée par cette incompréhension et je ne savais plus laquelle des
voix à peine audibles dans ma tête écouter. On dirait qu’une infime part de mon être détraqué le
désirait plus que tout, et je frissonnais chaque fois que j’y repensais un peu. Ça me rappelait
étrangement, mais d’une manière plus frénétique, les sentiments primitifs que j’avais ressentis
envers Julian à une certaine époque, mais d’une manière beaucoup plus intense. Toutefois, cela
me semblait trop irréel, trop humain. N’étais-je pas censée être privée de ce vigoureux désir
qu’est l’amour ?
* * *
J’étais en train de ranger mes livres d’anglais dans mon étroit casier quand je regardai ma
montre en argent m’indiquant qu’il ne me restait plus que deux minutes pour me rendre à mon
prochain cours, le dernier de la journée. Je fus surprise qu’il soit si tard et je me hâtai pour ne
pas arriver en retard. Je pris donc mon matériel de science, puis me précipitai vers le local 214,
le local de laboratoire pour les travaux pratiques, tout en n’oubliant pas de verrouiller mon exigu
casier à l’aide de mon cadenas. En entrant dans le laboratoire de science, la cloche sonna pour
marquer le début des cours et j’allai rapidement m’asseoir à un des îlots vides de la classe.
L’enseignant habituel, M. Darren, mon préféré, nous avait bien précisé lors du dernier cours que
nous aurions une dissection à faire aujourd’hui, le genre de truc pas vraiment approprié avec un
vampire. En plus, je serai toute seule pour le faire puisque Stefany avait un rendez-vous chez le
dentiste pendant ce cours. Je ne pus m’empêcher de réprimander une petite remarque sur le
fait qu’elle n’avait pas vraiment choisi le bon moment pour se faire poser un appareil dentaire !
L’arrivée de M. Darren me sortit de mes pensées insolites. Il portait son habit traditionnel,
chemise et pantalon chic, et avait son habituel café à la main. Il se dépêcha d’entrer dans la
classe comme à son habitude et il déposa sa boisson chaude sur le bureau de l’enseignant
avant de commencer son usuel discours d’avant-cours.
— Bon, eh bien, comme vous le savez certainement, aujourd’hui, nous disséquons des rats
mâles. Cette expérience comptera pour 10 % de votre résultat final sur votre relevé de notes à
la fin du premier trimestre. Vous aurez un rapport de laboratoire à remplir en complémentaire.
Comme vous pouvez le constater, il y a un rat disponible pour chaque équipe scientifique, sauf
lledevant M Ayleward. Comme sa coéquipière est absente et que M. Branden est seul, vous
allez vous jumeler ensemble pour la période. Attendez la fin de mes explications avant de vous
lledéplacer, M Ayleward, je vous prie. Vous avez toute la période pour faire votre tâche et
réviser bien votre copie avant de me la remettre. Alors 3, 2, 1… et c’est parti !
Aussitôt qu’il eut fini ses interminables explications, je me levai avec mes livres en main pour
me déplacer vers la table où Charles se trouvait. Chaque fois que je faisais un pas dans sa
direction, je pouvais sentir une curieuse émotion naître et croître en mon for intérieur : celle de
l’envie insoutenable. Je sentis des sueurs froides couler le long de mon dos. Si mon cœur
défaillant avait pu battre et pomper le sang juteux dans mon organisme mort, j’étais certaine
qu’il aurait explosé tellement une foule de sentiments inconfortables et inconnus me passait par
la tête. Je tremblais faiblement pendant que je marchais vers sa table et je devais porter une
attention particulière sur mes mains pour ne pas échapper mes livres par terre tellement mes
mains herculéennes avaient la bougeotte. Pourquoi tout ceci seulement en le regardant ?Une fois arrivée au grand îlot de travail, je m’assis sur un des longs bancs et plaçai mes livres
devant moi. Je ne pus cesser de le reluquer intensément ; c’était beaucoup plus fort que moi.
Comme il était éblouissant dans son T-shirt gris foncé et dans ce jeans stylisé bleu ! J’aurais pu
le dévisager pendant une éternité, mais cela était impossible… Ces petites mèches rebelles qui
allaient un peu dans tous les sens lui donnaient un charme encore plus dévastateur. Son odeur
corporelle était imprégnée d’un parfum époustouflant, et d’exquis effluves s’en dégageaient. Une
autre odeur merveilleuse capta mon attention. Cependant, je n’arrivais pas à déterminer sa
provenance… On aurait dit l’odeur d’un ragoûtant nectar des dieux ; celle du sang…
Mes yeux devinrent alors ronds, telles deux olives, et je dus mettre toute ma force mentale et
ma concentration pour réussir à détacher mon regard intense de cette succulente artère
jugulaire qui serpentait dans son cou si fragile. Je devais mettre toute mon énergie pour
empêcher mes monstrueux signes de compulsions vampiriques de se manifester (mes prunelles
noires comme les ténèbres ardentes, mes canines affûtées de vampires, etc.). On aurait pu
croire que j’étais entièrement hypnotisée par le battement régulier de son cœur puissant et par
la propulsion de son sang sûrement exquis dans ses nombreuses veines bleutées. Ce n’était
absolument plus comme si Kendra se trouvait devant un simple et misérable humain, mais
plutôt comme s’il s’agissait d’un puissant chasseur devant sa faible proie…
Après quelques pénibles secondes, livrée à une bataille intérieure, je repris le contrôle de mes
fourbes esprits. Mais que m’arrivait-il ? Je me sentis alors terrifiée en découvrant que j’avais failli
perdre le contrôle primordial de la bête acharnée enchaînée dans ma chair, et devant une foule
d’élèves ignorants, en plus. Je ne comprenais plus rien et je compris alors que cette soudaine
peur bleue qui me tenaillait provenait de ce corps divin. Qui était cet homme pour me faire réagir
de la sorte ? Je vis Charles me tendre la main en signe de politesse et je la saisis sans aucune
hésitation, la tension disparaissant d’un seul coup. Il commença alors les présentations.
— Eh… B-B-Bonjour, je m’appelle Charles.
— Moi, c’est Kendra, lui dis-je à mon tour.
— Je sais, émit-il aussitôt. J’ai déjà entendu parler de toi.
— En bien, j’espère ? m’enquis-je candidement, ignorant totalement pourquoi je posais une
telle question aussi niaise digne d’une adolescente sotte et aguichante, ayant de la difficulté à
penser lumineusement en sa présence.
— Hum… évidemment, répondit-il, en ayant un léger rictus nerveux, étant visiblement
embarrassé.
Il y eut soudainement un interminable malaise entre nous. Aucun de nous deux ne savait quoi
répondre à l’autre. Nous ne pouvions que nous fixer intensément, de regard à regard, et garder
complètement le silence, tandis que je sentais clairement que nous nous languissions tous les
deux de parler à l’autre. Cette minime impasse dura quelques secondes ; ce qui parut me durer
une éternité. Ce fut moi qui décidai de briser la glace.
— Eh bien, déclarai-je histoire de détendre quelque peu l’atmosphère, c’est un véritable plaisir
de faire ta connaissance, Charles.
— Tout le plaisir est pour moi, me répondit-il en souriant à belles dents.
Comme son sourire était charmant !
— Bon, et si on commençait notre travail ? m’écriai-je, changeant de sujet. Si l’on ne veut pas
prendre de retard sur les autres et ne pas manquer de temps pour le faire, on serait mieux de
commencer. Ça ne te dérange pas trop si tu fais l’incision et que tu extrais les organes du rat
pendant que je prends les notes. Disons que je suis un peu troublée à la vue de sang, donc
j’aime mieux ne pas trop être en contact avec cela. Ça ne te dérange pas ?— Non, clama-t-il aussitôt sans la moindre hésitation. Ça me ferait plaisir de le faire.
Je le trouvai si gentil d’accepter mes piètres explications. J’éprouvai alors certains remords
d’être dans l’obligation de lui mentir sur les vraies raisons d’éviter d’être en contact direct avec
du sang. En réalité, ce n’était pas tout à fait un « vrai » mensonge : il était vrai que je n’aimais
pas être en présence de sang rougeâtre, je n’étais toutefois pas effrayée par ce nectar
ambrosiaque, mais plutôt par toutes les terribles horreurs que j’étais prête à commettre pour en
acquérir. J’avais bien beau avoir cinq cents longues années d’expérience en abstinence de sang
humain, j’éprouvais toujours de la difficulté à me contrôler parfaitement en présence directe de
ce nectar succulent, qu’il soit animal ou humain, cela ne faisait aucune différence puisque, pour
moi, boire du sang humain était un acte ignoble. Voilà pourquoi me retrouver dans la même
classe que plusieurs cadavres sanguinolents de rats décédés ne m’enchantait guère. De plus, si
le monstre infâme en mon âme damnée prenait le contrôle pour boire ce sang infect, qui sait ce
qu’il pourrait commettre dans l’action effervescente du moment ? Je n’étais pas complètement
convaincue qu’une élève qui se mettrait à boire du sang de rat en plein cours est normale et ne
ferait réagir personne. Encore moins si cette élève s’en prenait aux adolescents qui l’entouraient
et qu’on la retrouvait, seule, entourée de cadavres liquidés. Je voyais plutôt cela à la une du
journal local ou même pire, le journal national !
Je cessai alors de me tourmenter sur mes envies irréprochables de m’abreuver et décidai
d’enfiler mon sarrau et une paire de lunettes protectrice, comme Charles, pour éviter de tacher
mes précieux vêtements. Je me concentrai sur ce qu’il faisait ; une petite incision dans le ventre
du rat. Un petit filet de sang rougeâtre coula le long de la plaie fraîche, et je dus fermer les
yeux, serrer solidement les dents et les poings pour retenir mon incontrôlable envie de planter
mes canines acérées dans la chair flasque du rongeur. Je réussis à m’abstenir et à ramener
mon regard sur l’expérience scientifique. Charles, de son côté, pensait probablement que c’était
ma supposée fausse phobie du sang qui me faisait réagir ainsi. Il déposa doucement son scalpel
à côté du petit animal, puis se retourna vers moi.
— Es-tu certaine que tout va bien ? me demanda-t-il. Si tu as vraiment de trop gros
problèmes avec le sang, eh bien, je peux faire l’expérience sans ton aide. Ça ne me dérange
pas, tu sais…
— Non merci, je devrais être capable de le faire, lui dis-je aussitôt, car je voulais plus que tout
rester près de lui, puisque, étrangement, sa simple présence me réconfortait, comme si elle
tenait à distance la peur insoutenable. Mais merci beaucoup de t’être proposé. Et si on jetait un
coup d’œil à ce petit questionnaire. (Je regardai la feuille et commençai à lui indiquer les autres
consignes.) Bon, eh bien, il faut identifier certains organes vitaux et les mettre chacun dans des
petits contenants différents bien identifiés (je lui pointai les petites fioles qui se trouvaient devant
moi en même temps que j’expliquais) et, après, il faut remplir les 10 questions au verso de la
feuille de réponses. Alors, je prépare les petits pots pendant que tu prélèves du corps du rat, un
organe vital. D’accord ?
— Oui, madame ! pouffa-t-il en me faisant éclater de rire.
Je me mis alors à l’identification des pots vitrés, et quand j’eus fini, mon magnifique
coéquipier venait de prélever du rat une espèce de petite masse rosée. Il s’apprêtait à l’identifier
quand je dis la réponse avant qu’il n’en ait le temps.
— C’est le cœur ! Enfin, je crois, répliquai-je pour paraître moins cultivée en la matière.
— Effectivement, tu as raison, dit Charles après que je lui aie enlevé les mots de la bouche.
Il se mit alors à la recherche d’un autre organe dans la minuscule carcasse, pendant que moi,
à l’aide de pince, je plaçais le petit cœur dans le pot identifié à cet effet. Je rebouchai lecouvercle blanc, puis pris un autre contenant dans mes petites mains fines. Voyant qu’il n’avait
pas fini d’extraire l’autre organe, je décidai de l’observer. J’aurais pu me perdre éperdument
dans ses splendides yeux turquoise comme la mer des Caraïbes. Il avait des traits merveilleux
qui étaient d’une perfection hors du commun. Avec la beauté qu’il possédait, je trouvais ardu de
l’imaginer célibataire sans qu’aucune fille vantarde ne coure constamment après lui.
Quand il eut fait un second prélèvement, je le laissai dire la réponse, et comme je m’en
doutais fort bien, il l’identifia correctement.
Nous répétâmes les mêmes étapes pour les autres organes internes, tout en faisant bien
attention de séparer les tâches équitablement. Nous remplîmes ensuite le ridicule petit
questionnaire de l’autre côté de la feuille, puis, après une brève révision sommaire de tout notre
procédé, nous allâmes remettre nos multiples prélèvements ainsi que notre questionnaire.
M. Darren fut encore une fois étonné par notre efficacité. Il ramassa notre feuille et nous
demanda d’aller patienter tout doucement à notre place. C’est ce que nous fîmes sans nous
faire prier, et nous commençâmes à discuter pour les 20 minutes restantes. Encore une fois, ce
fut moi qui commençai la discussion pour mettre un terme à l’inconfortable silence impénétrable.
— Alors, ça fait longtemps que tu habites dans le coin ? lui demandai-je.
— J’habite ici depuis l’âge de trois ans, me répondit-il. Nous avons déménagé en août. C’était
un nouveau départ avec mes parents, dans une nouvelle ville loin de San Diego.
Malheureusement, mon père est décédé deux semaines avant le déménagement, soit le
27 juillet 1997. Après son décès, malgré les oppositions de sa famille, ma mère a décidé de
partir tout de même à la date prévue pour notre maison actuelle, à Livingston. Ce fut un coup
dur pour toute la famille, mais après quelque temps, nous avons tranquillement remonté la
pente et continué à vivre notre vie du mieux que l’on pouvait. Ma mère est toujours restée
célibataire, car, au fond, je sais qu’elle ne se remettra jamais d’avoir perdu mon père… mais au
moins, elle a réussi à être à nouveau heureuse avec moi et Zack, mon jumeau
J’étais bouche bée… Je sentis alors, en mon for intérieur, une gigantesque tristesse à son
égard. Il semblait avoir tant souffert de la mort de son père et avait, malgré tout, réussi à
surmonter cette laborieuse étape de sa courte vie. J’étais émue par la force indescriptible qui se
dégageait de son âme pure et par sa capacité à retrouver la joie malgré cette épreuve.
Moimême, je n’avais pas cette puissante faculté et je devais presque me battre pour contenir
d’infimes larmes en moi et les empêcher de couler le long de mes joues.
— Je suis absolument désolée pour ton père… Je sais que ce ne sont que des paroles, mais
je le suis sincèrement. Je sais ce que c’est de perdre les gens qui nous sont le plus chers. Mes
parents et mes sœurs sont décédés dans un incendie il y a quelques années.
Éprouvant un élan de nostalgie remonter en moi, je jugeai sage de ne pas m’attarder sur ce
sujet saignant.
— Mais à quoi bon s’acharner sur notre passé ? Et si on changeait de sujet ? Tu disais que
Zack Branden est ton frère…
— Mon frère jumeau, pour être exact, me coupa-t-il. Eh oui ! Le grand et odieux capitaine de
l’équipe de basketball est mon jumeau aîné de quelques minutes ! Je sais qu’il n’est pas
vraiment un modèle de fraternité avec toutes les moqueries qu’il arrive à inclure dans une seule
et unique phrase à mon égard. En fait, il n’agit de cette façon qu’à l’école, et depuis peu, car du
plus loin que je me souvienne, il a toujours été mon meilleur ami. Disons que depuis qu’il m’a
pris mon titre de capitaine des Rangers, il ne peut cesser de me réprimander ma lâcheté d’avoir
arrêté ce sport.Pendant qu’il continuait de parler, je ne pus m’empêcher de me retourner vers le jumeau
diabolique pour lui lancer un regard noir, et si mes yeux azur avaient été deux larges pistolets
métalliques de 9 mm, je crois qu’il aurait été transpercé par les balles de plomb. Je l’entendis
alors rire et je ne pus retenir une hideuse grimace de dégoût. Comme son rire était affreux et
machiavélique. Si j’avais pu, je me serais bouché les oreilles pour ne pas entendre ce supplice
auditif. Je me retournai donc vers Charles, pour ne plus entendre ce carnage. Quand j’entendis
sa dernière phrase, je m’exclamai aussitôt :
— Tu étais capitaine de l’équipe avant ton frère ? Mais pourquoi ne l’es-tu plus à présent ?
— Et bien… je n’ai pas arrêté de l’être volontairement. En fait, j’ai eu un accident en jouant.
Disons que ça m’a causé plusieurs problèmes de santé et des blessures à cette époque, dont
j’aime mieux ne pas parler. Je ne me suis pas réinscrit cette année, car mes anciennes
blessures ne sont pas tout à fait rétablies.
— Désolée, si j’ai été indiscrète, m’excusai-je en avisant son air penaud. Tu n’as pas à me
répondre, ça ne me concerne même pas de toute façon…
Alors qu’il allait protester, la cloche signalant la fin du cours et de la journée sonna, et tous les
élèves se ruèrent vers la sortie de la classe, comme à chaque fin de journée. Je fus parcourue
d’une grande tristesse lorsque je réalisai que je devais quitter ce gentil garçon qui m’obsédait
tant pour aller m’ennuyer à mourir dans ma maison. La seule idée de le quitter me donnait la
nausée et me rendait entièrement nostalgique. Nous nous fîmes donc l’au revoir :
— Alors, on se dit à la prochaine fois ? me demanda-t-il avec une pointe d’espoir et de
questionnement dans la voix.
— Ce sera avec grand plaisir, rajoutai-je en lui faisant l’un de mes plus beaux sourires.
Je lui tendis donc la main, et il la saisit à son tour. Nous nous fixâmes avec envie pendant
que nous balancions tranquillement nos mains de haut en bas, puis nous nous séparâmes pour
partir chacun de notre côté…
* * *
J’étais au volant de ma voiture décapotable, la douce brise soufflant dans mes longs cheveux
frisés, et le soleil brillant réchauffant ma peau claire. Je ne pouvais cesser de penser à lui et de
m’imaginer près de lui à jamais. Malgré tous ces sentiments perturbants qui m’envahissaient,
une toute minime part de moi freinait mes ténébreuses envies en me rappelant le traité de
l’ombre, celui qui interdisait à quiconque faisant partie des enfers d’aimer un humain. Je trouvai
cette interdiction néronienne de la part de Lucifer, le dieu infernal et maître des créatures
obscures, qui nous interdisait l’amour avec un être humain, très cruelle. Mais cette idée
mesquine ne changea rien, j’avais complètement perdu la tête, et la seule chose qui me hantait
était son image parfaite. Je sentis alors une vacuité inénarrable en mon ventre creux,
totalement différent de celui de la soif. J’avais l’impression qu’une part de moi était manquante.
Il s’agissait du manque, du manque à l’état pur…
Ce fut alors que sa splendide image apparut à mes côtés sur le siège passager de mon
bolide sportif, et j’eus l’impression qu’il était là. Il souriait à belles dents et semblait si amoureux.
Ses yeux pétillaient d’amour… Je fus terrifiée par cette soudaine apparition et je fermai
instinctivement les yeux, mais quand je les rouvris, il avait disparu. J’appuyai avec force sur la
pédale du frein quand je constatai que j’allais passer un feu rouge. Mon véhicule ultra rapide eut
juste le temps de freiner pour laisser la chance à une personne de traverser rapidement la rue.
C’était lui, qui me regardait toujours profondément, qui traversa et qui disparut par la suite. Je le
voyais partout, comme si j’étais victime d’un affreux mauvais sort. Je devenais complètementparanoïaque ! Il était sur le banc passager, dans la rue, dans les larges fenêtres des maisons,
partout ! J’étais devenue folle.
Le feu rouge vira rapidement au vert. J’appuyai sur l’accélérateur et tournai deux rues plus
loin afin d’arriver à destination : ma chaleureuse demeure. Ce fut comme si je conduisais à
l’aveuglette avec toutes ces centaines de Charles qui passaient tout autour de moi et qui
m’envoyaient la main. Je ne pris même pas la peine de me stationner dans mon stationnement
réservé, je laissai ma voiture dans la rue. Je retirai vivement les clés du contact et je sautai
pardessus la portière grâce à ma force surhumaine. Je courus, mes jambes à mon cou, comme si
je fuyais la peste, pourtant, je fuyais le fruit même de mon imagination sournoise. Je ne pris
même pas la peine de monter les escaliers pour aller au deuxième niveau de l’établissement, je
jetai plutôt un regard furtif aux alentours afin de savoir si personne ne traînait trop près et, d’un
bond, je sautai pour ensuite entrer par ma fenêtre, qui s’avérait être fermée. Je retombai sur
mes quatre pattes tel un agile félin en même temps que les innombrables éclats de verre sur
mon plancher. Je tombai ensuite à genoux et plaçai mes mains devant mes oreilles pour cesser
d’entendre sa voix mélodieuse me susurrer des mots envoûtants. Je fermai également les
paupières pour cesser de le voir partout. Ne pouvant plus supporter cela, je hurlai :
— STOP !
Mais cela ne changea vraiment rien, et ce ne fut qu’au bout de quelques minutes que tout
cela cessa et que je pus avoir un court répit. Je lâchai un profond soupir de soulagement et je
me relevai rapidement, mais en me levant, je fus parcourue d’atroces crampes. J’étais affamée,
constatai-je. Je devais aller apaiser ma soif meurtrière, et à l’intensité des crampes qui me
traversaient, ce ne serait plus très long avant que je perde le contrôle total de la créature
farouche que j’étais si je n’allais pas l’étancher. Toute cette journée abracadabrante m’avait
vidée d’énergie, et je devais aller me repaître. Pourtant, j’avais chassé pas plus tard qu’hier, et
normalement, une unique traque suffisait par semaine. Était-ce sa présence qui me
subvertissait tant ? Je devais également changer d’air afin de changer les folles idées qui
m’habitaient. Je courus donc avec ma superbe rapidité jusqu’à ma chambre et j’allai ouvrir la
gigantesque fenêtre à volet donnant vu sur la lisière boisée de la rivière Yellowstone. Une fois
cette large embrasure ouverte, je ne me fis pas prier deux fois pour sauter. Je m’élançai grâce à
un furtif élan dans cet enfer infini d’arbres aux feuilles rougies et aux conifères d’un vert
éclatant…
Tout le monde à table !CHAPITRE 3
ALTÉRÉE
Depuis fort longtemps, de sombres histoires hantent la vie des habitants ignorants de la
Terre des hommes. Toutes sortes de légendes ancestrales plus obscènes et effrayantes les
unes des autres sont racontées aux pauvres enfants pour que le cauchemar épouvantable
hante leur fébrile sommeil. Ces écrits imaginaires tiennent compte de certaines créatures
obscures dont la nuit est la plus fidèle alliée. Certaines se transforment à la pleine lune et sont
atteintes d’une maladie nommée « lycanthropie ». D’autres sont détenteurs d’immenses
pouvoirs et sèment les malédictions sordides sur la Terre. Mais celles qui effraient le plus les
mortels depuis l’aube du cosmos sont très différentes. On les surnomme « les vampires » dans
les cieux célestes, mais sur le monde du milieu, on les surnomme autrement : « les buveurs de
sang ».
Ces méphistophéliques créatures sèment la terreur parmi la plèbe humaine depuis le premier
surgissement de la nuit. Elles sont en fait d’origine humaine, mais peu à peu, leur côté démentiel
a pris le dessus sur celui de leur conscience humaine et a fait d’eux des monstres sanguinaires
sans aucune pitié. On dit même qu’ils sont le parfait contraire des humains, donc qu’ils ont été
créés accidentellement par Ayell en même temps que les humains dans le monde du milieu lors
de la création universelle. On peut distinguer l’homme du vampire par l’arrêt complet de son
organisme, comme s’il était mort. En fait, le premier rôle du venin est d’une simplicité
remarquable : tuer sa victime de l’intérieur en figeant complètement son organisme et en fixant
sa croissance. Son deuxième rôle est beaucoup plus complexe, il s’agit de créer une barrière
indestructible invisible pour que l’âme ne puisse plus s’échapper de son enveloppe charnelle et
qu’elle y soit prisonnière à tout jamais. Et troisièmement, il corrompt l’âme du pêcheur jusqu’à la
dernière parcelle pour que ténèbres et cruauté deviennent le destin de la pauvre victime. Son
esprit captif demeure donc privé du vieillissement, et le nouveau vampire garde l’état d’esprit
qu’il avait au moment de sa métamorphose pour l’éternité, comme son âge ne change jamais.
Le seul et unique élixir de longue vie qui permet au vampire de rester jeune et de garder ses
pouvoirs est le sang humain. Le prix à payer pour l’immortalité est simple, une vie pour une vie.
Le sang afflux sur la préservation de la barrière et sur la jeunesse éternelle. La couleur sombre
des yeux des buveurs de sang est due au fait qu’il reflète l’ascension des forces obscures
exercées sur cet être décédé. Leurs dents sont beaucoup plus longues et tranchantes que
celles de l’homme afin de leur permettre de bien agripper leur proie pour qu’elle ne puisse plus
s’échapper. Un vampire ne peut, même s’il est immortel, s’abstenir de boire tout sang. En fait,
même pour ceux qui se répugnent à l’idée de prendre une vie humaine, c’est l’unique moyen de
garder un certain contrôle sur leur enveloppe charnelle sans que la bête en eux prenne le
contrôle et tue tout sur son passage.
Plusieurs hommes ont tenté, en vain, de se débarrasser de ces monstrueuses bêtes
assoiffées de sang grâce à des pieux de bois, leur unique point faible. Toutefois, comme les
vampires ont une force et une rapidité maintes fois supérieures à celle des humains, ce fut
peine perdue. Toutefois, au fil du temps, les vampires ont su mieux dissimuler leur véritable
nature maléfique pour éviter un terrible affrontement entre les deux espèces, et peu à peu, les
humains ont fini par oublier leur coexistence avec ces êtres lucifériens. Toutefois, certains n’ont
jamais oublié, et ils savent que leurs invincibles ennemis attendent seulement qu’ils aient le dostourné pour leur sauter au cou et les liquider…
* * *
J’attrapai solidement une énorme branche d’un chêne centenaire et je m’élançai grâce à un
puissant balancement en direction de la plus grosse branche de l’arbre voisin. Je répétai mon
geste, comme un habile singe se balançant furtivement d’arbre en arbre, à de multiples
reprises. J’arrêtai brusquement mon geste lorsque le boisé fut trop étroit pour me protéger des
regards. Je retombai sur mes deux jambes robustes sur le sol vaseux recouvert de feuilles
mortes automnales. Je courus furtivement en contournant habilement les innombrables troncs
d’arbre à proximité de la rive pendant quelques kilomètres pour arriver enfin au cœur d’une vraie
forêt. Je pris donc une grande bouffée d’air afin de pouvoir trouver un peu de gibier à traquer.
Après quelques secondes, je distinguai une panoplie d’odeurs exquises. Plusieurs captèrent
mon attention, mais mon fort instinct de chasseur fut attiré par une en particulier. Je tendis
furtivement l’oreille afin de situer ma proie. Elle devait être à environ un kilomètre de moi.
J’avançai d’une cinquantaine de mètres, lorsque je la localisai beaucoup plus précisément. Je
me laissai guider par mes instincts primaires et je fus face à une impasse. J’étais devant la
rivière aux eaux mouvementées, et il était impossible de la contourner. Je ne me creusai pas la
tête vraiment longtemps et je décidai de la traverser en sautant. J’exécutai donc un bond
majestueux d’une rive à l’autre pour pouvoir atteindre mon fabuleux repas. Je me remis en
position d’attaque, puis je me propulsai dans les airs à nouveau grâce à mes puissantes jambes
et je recommençai ensuite à me déplacer au travers de larges branches. Je ne me posai plus
aucune question, je me laissai guider par la voix affriandante du chasseur sanguinaire en moi.
Cette odeur enivrante m’attirait plus que tout et rien ne pouvait me freiner. Cette proie était la
mienne.
Je continuai d’avancer et, en moins d’une minute, j’arrivai enfin à l’endroit désiré. Je cessai
donc ma progression pour ne faire aucun bruit qui pourrait dévoiler ma présence à l’animal, plus
bas. Je me hissai donc silencieusement sur le haut du branchage sur lequel j’étais agrippée afin
d’avoir une position largement plus confortable et pratique, ainsi qu’un meilleur visuel sur ma
proie sans défense. Du haut du grand bouleau, j’utilisai ma vue perçante pour pouvoir identifier
mon délicieux repas. Je pus constater que c’était un ours brun mâle aux poils tachés de terre
qui devait peser au moins de 300 kg : une prise de taille ! Il n’était toutefois rien devant ma force
surhumaine et mes capacités très développées. Sa simple odeur éveilla en moi un monstre
infernal qui, enchaîné depuis si longtemps par les chaînes de mon esprit, attendait ce terrible
instant. Tout cela fit disparaître les soucis subsistants en mon âme. Les signes de la compulsion
vampirique se dessinèrent alors sur mon splendide visage. Mes yeux normalement azur comme
le ciel de jour devinrent plus sombres que la nuit elle-même. Je sentis mes canines aiguisées
s’allonger et sortir de mes gencives pour devenir parfaitement visibles. Mes traits se crispèrent
et me donnèrent un air féroce et bestial. Mon corps fut parcouru d’une onde revigorante de
force et de rapidité, pour qu’enfin, je devienne entièrement moi. Le monstre que j’essayais de
contenir depuis si longtemps s’était libéré. Je me donnai un petit élan afin de pouvoir bondir sur
l’arbre situé à environ deux mètres de là afin d’être plus proche de ma cible qui était en
mouvement. J’atterris dans l’arbre comme prévu et m’accrochai à son mince tronc tout en ne
perdant pas ma grasse proie de vue et en faisant le moins de bruit possible pour ne pas éveiller
son ouïe sensible. Je l’observai silencieusement. J’étais incapable de détacher mon regard
fourbe du cou de l’animal obèse et m’empêcher d’écouter le doux son du battement de son
cœur pompant son sang avec puissance. Je devais patienter, attendre le bon moment avantd’agir. Je fixais d’un regard menaçant ma proie qui se promenait sans se rendre compte de ma
présence. Le moment propice finirait bien par arriver.
Il ne suffisait que d’un seul mouvement brusque pour que mon repas s’enfuie à toutes jambes
et que je doive jeûner. Je prêtai une grande attention aux moindres faits et gestes de l’ours. Je
ne pouvais m’empêcher de humer profondément son subtil parfum de sang chaud de carnivore.
Même si ce sang avait une odeur misérable, incomparable à celle du sang humain, je me
sentais tout de même fortement excitée à l’idée d’être sur le point de planter mes crocs acérés
dans le cou moelleux du mâle. Me sevrer au sang animal était absolument nécessaire pour
pouvoir avoir une vie normale et la moindre rédemption.
Il avançait tranquillement tout en laissant échapper un coulis de bave le long de sa large
gueule. Il fit un pas, puis un autre. Quand tout à coup, il cessa tout mouvement et se figea, telle
une statue de pierre. Il sembla sentir une présence, mais il décida de recommencer à avancer le
long du sentier. Oh ! Ça, c’était une erreur… Je profitai alors de ce court instant pour passer à
l’attaque et je sautai dans sa direction. J’atterris à une distance d’environ un mètre de sa patte
arrière. L’imposante bête se retourna furtivement pour faire face à son agresseur et montra
ensuite les crocs. Il se mit alors à rugir férocement et à se cabrer sur ces deux pattes arrière
pour tenter de m’effrayer. Il croyait avoir une petite chance de me battre, mais moi, en plus
d’être jolie, j’étais affreusement maligne, mon petit. Je fonçai alors dans son ventre poilu, et il fut
propulsé à plusieurs mètres de là. Il se releva difficilement, mais je ne lui laissai même pas le
temps d’être sur ses quatre pattes, car je le heurtai violemment une seconde fois, le faisant
grogner de douleur en lui cassant sûrement une ou deux côtes. Il était extrêmement affaibli,
c’était le moment approprié.
Je lui sautai sauvagement sur le dos, et soudainement, l’animal se mit à ruer dans tous les
sens pour tenter en vain de me faire débarquer de son corps. Il essayait de résister, mais il ne
pouvait imaginer à quel point il était faible à côté de moi. Je décidai de mordre à pleines dents
dans son oreille velue et de recracher sur le sol le morceau sanguinolent que j’avais arraché de
cette petite partie de son corps. Cela ne fit qu’augmenter sa colère. Je plantai alors mes canines
affûtées telles des poignards tranchants dans son cou et commençai à sucer le flux de sang qui
circulait dans ses veines. Il émit un faible grognement de douleur qui me donna presque envie
de le relâcher, mais non, mon insupportable faim devait être comblée. Il fut tranquillement
envahi par un sommeil incontesté et finit finalement par lâcher prise. En moins de deux petites
minutes, je l’avais vidé de ses globules rouges peu satisfaisants. Je lâchais des gémissements
peu distingués d’animal en train de se gaver, et il s’écroula tumultueusement dans la vase noire,
anéanti complètement. Je décrochai alors mes sveltes crochets acérés de sa chair flasque et je
le laissai là, sans vie. Après m’être nourrie, je me rendis compte qu’une infime part de ma soif
n’avait pas été rassasiée.
Je me retournai donc et tendis ma fine oreille afin de repérer une autre ragoûtante proie à
liquider. Je repris quelques grosses bouffées d’air pour pouvoir renifler le parfum attirant du
sang. Je dus répéter ce procédé à de multiples reprises avant de pouvoir en situer parfaitement
une. Un peu au nord et un peu à l’est, il y avait un joli cerf de Virginie qui n’attendait que de se
faire dévorer. Je me situai donc grâce au soleil et je pris la direction du nord-est. Au lieu d’utiliser
l’agile technique de l’arbre en arbre, je décidai plutôt d’en utiliser une qui convenait beaucoup
mieux à ma monstrueuse espèce et je me mis alors à courir à la vitesse hypersonique. Mes
longs et blonds cheveux virevoltaient dans tous les sens et ne cessaient d’aller heurter de plein
fouet mon fin visage. Je me laissai tomber au sol et j’atterris en position de gigantesque fauve,
prête à passer à l’attaque. Je me remis sur deux jambes et recommençai à courir. Un peu plusloin, je m’arrêtai brusquement quand je sentis, grâce à mes sens perfides, que ma prochaine
victime se trouvait à proximité. Je sautai dans les airs et j’arrivai une deuxième fois dans un
arbre. Je m’installai tel un couguar sur une branche et j’attendis patiemment.
J’étais parfaitement invisible du haut de ce second érable. Je vis alors apparaître ma proie,
tout près, ou plutôt mes proies. Tous ces subtils effluves qui étaient parvenus à ma truffe très
développée étaient en fait le mélange d’un mâle et d’une femelle. Les deux avançaient
doucement côte à côte, tels deux tourtereaux en train d’avoir un abouchement. Les atteindre
tous les deux sera encore plus facile que je ne le pensais, car j’eus la soudaine impression
qu’aucun des deux ne laisserait tomber l’autre. Il me suffirait de menacer la femelle inoffensive,
alors le mâle se ruerait sur moi, et je n’aurais qu’à tout simplement le pulvériser pour pouvoir
m’en prendre réellement à la femelle.
J’arrêtai de m’inventer des stratagèmes intelligents et je m’apprêtai à mettre mon plan à
exécution. Je réalisai alors que je m’amusais : je jouais avec ma nourriture. Pourtant, depuis que
j’étais toute petite, ma mère m’avait toujours dit de ne pas jouer avec mon repas. Comme j’étais
vilaine… Je devais attendre le bon moment et je pourrais les traquer ensuite. Il ne restait que
quelques pas au mâle pour que sa tendre chérie soit mienne. Encore un peu… Maintenant,
c’est le moment de vérité.
Je fis un périlleux saut vers leur direction et me retrouvai à quelques pas de la femelle. Mon
plan diabolique marcha comme prévu. Bientôt, tous deux seraient miens… Je vis alors celui de
sexe masculin devenir bien déterminé à protéger son amoureuse, et il se rua alors sur moi, mais
il avait tort de faire cela. Personne ne peut m’échapper. Il ne restait que quelques pas à ce cerf
avant qu’il ne me heurte violemment et que nous soyons tous deux propulsés au loin. Je me mis
donc en position défensive (les genoux fléchis afin d’avoir un bon équilibre et les bras tendus
devant). Il allait me foncer dessus, lorsque soudain, je l’attrapai solidement par les bois et, d’une
puissante poussée, je l’envoyai valser à quelques mètres de là. Je le propulsai avec une telle
férocité que j’entendis les os de son cou se casser avant même qu’il n’atteigne le sol. Je fus
déjà à ses côtés quand il retomba et je mordis aussitôt son cou afin d’extraire le nectar qui
circulait plus tôt dans ses veines. Le goût du sang du cerf était beaucoup moins succulent que
celui de ma proie précédente, mais je m’en régalai tout de même. Comme boire était
rafraîchissant… J’aurais pu boire pendant une éternité. Une fois ma victime dépourvue de ma
nourriture, je me relevai et jetai un regard aux alentours pour pouvoir la repérer grâce à mes
fortes capacités. Un disgracieux filet de sang coulait le long de mon menton. Après m’être
léchée les lèvres de manière malgracieuse puis avoir passé la manche de mon gilet sur mon
menton pour m’essuyer, je fus propre et de nouveau prête à me salir.
Je m’élançai donc à sa poursuite et, en moins de temps qu’il faut pour le dire, je l’eus
rapidement rattrapée. Dès que la biche brunette sentit ma présence, elle redoubla d’ardeur pour
me distancer et tenta de faire des pas immensément plus grands. Si elle continuait ainsi, elle
finirait par se blesser quelque part. Ce fut alors ce qui arriva, et elle se crocheta dans une
souche d’arbre, puis, après avoir fait plusieurs culbutes, elle se fit une fracture ouverte à la patte
gauche avant. Le sang coulait en abondance de la plaie, et je trouvai difficile de détacher mon
regard de cette chute sanguine. Ne pouvant plus courir, elle devint alors vulnérable devant moi
(du moins, plus qu’elle ne l’était déjà), et je sentis qu’elle le savait. Je repris donc ma vitesse
normale et plus je m’approchais d’elle, plus je pouvais décerner dans ses yeux noirs la douleur
qu’elle ressentait, ainsi que toute la terreur que je lui infligeais. Je fus un peu ébranlée par cette
image triste, mais mon côté obscur avait le dessus sur ma personnalité primaire, et je ne
pouvais la contrôler. Je me penchai donc devant la pauvre bête et je regardai plus attentivement