Péril mortel

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Un corps est retrouvé, pendu, dans un champ au Texas. Est-ce un suicide ?

Le Texas Ranger Tec Bragg est persuadé du contraire. Il découvre vite que le défunt est lié à Greer Templeton, la propriétaire du vignoble voisin du lieu du décès. Tec se met alors à enquêter sur cette jeune femme mystérieuse, hantée par un passé douloureux. Rapidement, le ranger comprend que Greer est l’unique obsession d’un tueur en série. Et celui-ci viendra bientôt la chercher...


Publié le : mercredi 1 juillet 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820522016
Nombre de pages : 480
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Mary Burton
Péril mortel
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Perrier
Milady Romance
Prologue
Région du Hill Country, Texas. Lundi 2 juin, 1 heure. Rory Edwards se réveilla avec l’impression qu’on lui tabassait la cervelle à coups de poing. Il avait une gueule de bois terrible et… un nœud coulant autour du cou. Ses mains se balançaient contre son dos, et ses pieds se tenaient au bord du hayon abaissé d’un pick-up. Il se contorsionna pour tenter de se libérer, mais la corde de chanvre lui mordit cruellement le cou et les poignets, déjà maculés de sang. C’est quoi, ce bordel ? D’un clignement de paupière, il chassa la poussière qui lui brouillait la vue et suivit des yeux la corde épaisse, au-dessus de sa tête. Elle venait s’enrouler à une branche hors de portée, avant de redescendre en sinuant le long de l’écorce noueuse pour se terminer par un nœud plat à la base du tronc. Merde. Il s’était déjà retrouvé dans pas mal de situations épineuses au cours de sa vie. Mais comment s’était-il fourré dans un guêpier pareil ? En proie à une panique croissante, il scruta les environs baignés par la lumière de la pleine lune : d’épais buissons, des arbres et un chemin de terre trop grossier pour mériter le nom de « route ». Le paysage ne lui était pas familier mais lui donna une impression de solitude extrême. Sa poitrine se serra. Où qu’il soit, il n’y avait pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde… Au plus profond du Texas, on trouvait des milliers d’arpents de terre désolée où un homme pouvait mourir sans que jamais on ne retrouve son corps. Au loin, un coyote se mit à hurler. Une angoisse sourde lui retourna les entrailles.Merde. Merde. Merde. Il s’efforça de libérer ses mains, mais son corps ne lui répondait plus. Une peur panique le submergea. Sa terreur devint irrépressible. — Au secours ! s’égosilla-t-il encore et encore, jusqu’à en avoir la gorge en feu. Mais personne ne vint. Le souffle court, il se tordit le cou pour tenter de mieux voir ce qui l’entourait. Lorsqu’il se pencha en avant, son pied glissa soudain et il faillit passer par-dessus l’extrémité du hayon. En bandant instantanément tous ses muscles, il rejeta tant bien que mal le poids de son corps en arrière jusqu’à retrouver son équilibre. Merde, voilà qu’il hyperventilait… Il lui fallut de longues minutes pour se calmer suffisamment et réfléchir. Balayant frénétiquement les alentours du regard, il aperçut cette fois une photo clouée à l’arbre qui lui servait de potence. Une vieille photo froissée, déchirée, aux couleurs fanées. Il la reconnut en un clin d’œil : cette photo, il l’avait gardée dans son portefeuille pendant plus de douze ans et la chérissait comme la prunelle de ses yeux. Il avait passé d’innombrables nuits à la contempler en priant pour avoir la force de surmonter les épreuves que lui réservait cette chienne de vie. Les larmes lui montèrent aux yeux. Le cliché abîmé par le temps le représentait lui, Rory, lorsqu’il était un adolescent grand, bien droit, aux larges épaules et au sourire radieux. Ses épais cheveux d’un blond lumineux surmontaient deux yeux bleus perçants. Un irrésistible sourire en coin éclairait son visage au teint hâlé. Il avait le bras passé autour des épaules d’une jeune fille blonde. Jolie sans en imposer autant que Rory, elle avait un sourire ravissant. À première vue, le jeune homme paraissait détendu et enjoué. Un ado amoureux
comme tant d’autres. Mais, en y regardant de plus près, on distinguait un pli d’inquiétude qui lui barrait le front et une pointe aiguë de désespoir au fond de son regard. Il serrait la jeune fille d’un peu trop près, un peu trop nerveusement. Il se souvenait de ce jour lointain. À l’époque il s’en faisait pour lui-même et ne se préoccupait que des fardeaux qu’il portait sur ses épaules. Mais jamais il n’avait pris la peine de voir au-delà des sourires forcés de la jeune fille. Jamais il ne lui avait demandé ce qu’elle ressentait. Pas une seule fois. S’il avait vraiment fait attention à elle, il aurait remarqué qu’elle n’était pas heureuse. Certes, elle était toujours souriante, mais souvent ses lèvres séduisantes se réduisaient à une ligne crispée, et ses yeux bleus révélaient qu’elle portait en elle ses propres démons. Parfois, il lui arrivait d’agripper la chemise de Rory, comme si elle savait bien qu’un nageur en train de se noyer ne pouvait pas en secourir un autre. S’il s’était montré un peu moins égoïste, il aurait vu sa tristesse. Plutôt que de lui murmurer de vains compliments à l’oreille ou de l’embrasser, quand c’était de parler qu’elle avait besoin, il aurait pu apaiser ses souffrances. Il aurait pu faire tant pour elle. Mais il n’avait rien fait. Le poids des regrets et de l’échec s’abattit sur ses épaules, tandis qu’il la suppliait de lui venir en aide une toute dernière fois. — Je suis désolé, Elizabeth. Sauve-moi. Juste une fois de plus, s’il te plaît. Ne me laisse pas mourir. Sauve-moi. Un éclat de rire résonna au milieu des ténèbres. — Et combien de fois au juste Elizabeth va-t-elle devoir te sauver, Rory ? demanda une voix grave, incisive, qui le fit frémir. Tu ne crois pas qu’Elizabeth mérite que tu lui épargnes enfin tes lamentations incessantes ? Stupéfait, Rory se tordit les mains pour se libérer, mais la corde était toujours trop serrée. — Vous êtes qui ? Pas de réponse. — Pourquoi vous faites ça ? Nouvel éclat de rire. À l’extrémité de son champ de vision, une étincelle déchira les ombres, et l’inconnu approcha une allumette d’une cigarette. Rory tendit le cou pour essayer de voir son visage, mais, de nouveau, la morsure des cordes le contraignit à rester immobile. Des volutes de fumée âcre émergèrent de l’obscurité. — Vous êtes qui ? — Tu en étais à combien de jours de sobriété, avant de tout gâcher hier soir ? s’enquit la voix sans répondre à la question. Deux cent cinq, deux cent six ? Deux cent six jours sans boire une goutte d’alcool. Rory ne s’était pas montré peu fier de cet exploit, qui avait ravivé sa confiance en lui. Il avait eu la certitude qu’il ne replongerait plus. Et pourtant, il n’avait pas fallu grand-chose pour que tous ces mois d’efforts se retrouvent aux oubliettes. Rory considéra la végétation clairsemée, aussi stérile que toutes les promesses de sobriété qu’il avait pu débiter. Merde. Pourquoi avait-il agi sans réfléchir ? Ses vieux démons, qui le pourchassaient depuis tant et tant d’années, lui chuchotèrent des mots familiers.Nullard. Crétin. Raté. Bordel. Il pensait vraiment avoir vaincu son penchant pour l’alcool. Les larmes inondèrent son visage. Nullard. Crétin. Raté. Des mots qui l’encourageaient à faire le pas de trop et à laisser la corde abréger ses souffrances. Qui s’en soucierait ? Personne, sûrement.
Et pourtant il persistait à s’accrocher à la vie. — Je ne veux pas mourir. Je ne sais pas ce que je vous ai fait, mais j’arrangerai ça. Je ferai ce qu’il faudra. — Comment ? — Je ne sais pas. L’inconnu ricana. — Tu ne comprends pas ? Le seul moyen d’arranger ça, c’est de mourir. Rory déglutit avec difficulté, la gorge en feu. — Il n’est pas trop tard. Vraiment. Je peux me racheter, réparer ce que j’ai fait de mal. Mon frère a de l’argent. Il va tout arranger. Il suffit que vous me disiez ce que vous voulez. L’inconnu sortit des ombres et s’avança vers l’arbre. Rory aperçut une casquette rouge et une veste bleue dont l’épaisseur masquait une silhouette svelte. Son tortionnaire jeta sa cigarette à terre. L’herbe racornie par la sécheresse estivale crépita sous son pied quand il écrasa les cendres. Rory concentra son attention sur l’homme qui restait soigneusement sur sa gauche à la périphérie de son champ de vision. — S’il te plaît, mec ! Je peux tout arranger ! cria-t-il d’une voix qui trahissait un désespoir à l’état brut. — Tu peux te mentir à toi-même, Rory, mais tu ne peux pas nous tromper. Tu ne peux rien arranger du tout. Ce n’est pas dans ton ADN. Rory fut agité par un violent frisson. Il se pissa dessus. — Qu’est-ce que tu veux, putain de merde ? — Nous ne voulons pas te faire de mal, Rory. Nous voulons mettre un terme à tes souffrances. — Mais je ne souffre pas ! s’exclama Rory, en parvenant à esquisser le sourire crispé d’une proie face à un prédateur. Je mène ma vie du mieux que je peux. — Une vie triste et misérable, Rory. L’homme lutta de nouveau contre les liens impitoyables qui lui entravaient les poignets. En vain. — Peut-être, mais c’est ma vie, aussi minable soit-elle, et j’ai le droit de la vivre. Je vais me reprendre. Repartir de zéro. — Je sais que tu as peur, reprit l’inconnu d’une voix plus douce. Je sais que tu n’auras pas le courage nécessaire. Regarde cette photo, Rory. Même à cette époque, alors que tu avais toutes les cartes en main, tu t’accrochais à la petite Elizabeth qui pouvait à peine gérer ses propres problèmes. — Je ne veux pas mourir ! — Tu crois vraiment qu’Elizabeth considérerait que ta vie vaut la peine d’être sauvée, Rory ? — Elizabeth était douce et gentille. Elle voudrait que je vive ! — Vraiment ? Tu lui as fait beaucoup de mal. Tu l’as laissée tomber au moment où elle avait le plus besoin de toi. Et ensuite tu t’es échiné à gâcher toutes les chances que ta famille t’avait données. Tu as enchaîné les petits boulots pourris pendant dix ans et tu as anéanti deux cent six jours de sobriété en une seule nuit. Tu me parles de ton frère, mais ces dernières années, il n’a pas répondu à un seul de tes coups de fil. Les ponts avaient été définitivement coupés entre Rory et son frère l’année précédente, quand Rory n’avait pas daigné assister aux funérailles de leur mère. — Je n’ai jamais dit que j’étais parfait. — C’est comme si tu avais l’impression de ne pas mériter d’être heureux. Ce n’était pas vrai. C’était seulement que Rory n’avait jamais voulu devenir un mec en costard cravate, comme son frère, ni se trouver emprisonné par des affaires de
famille. — Oh si, j’adore être heureux ! Je m’éclate tout le temps. — Quand crois-tu que tes problèmes ont commencé, Rory ? Quand est-ce que ta vie a déraillé ? L’inconnu parlait bas mais ses mots étaient parfaitement audibles. Et sa voix n’était plus si étrangère que cela aux oreilles de Rory. Il fouilla sa mémoire en essayant de l’identifier. Quand leurs chemins avaient-ils pu se croiser ? La nuit dernière, il s’était rendu dans un bar à Austin. Au départ, il n’avait aucune envie d’y entrer, mais on lui avait filé un tuyau pour trouver du boulot et cette perspective avait été trop tentante. Qui ? — Je ne suis pas un enfant de chœur, mais je ne suis pas un sale type pour autant. Il y eut le « clic » d’un briquet, et des volutes de fumée s’élevèrent d’une nouvelle cigarette. — Je pense que c’était foutu pour toi dès le jour de ta naissance, Rory. Tu n’as jamais pu arriver à la cheville de ton frère. C’est lui que tes parents aimaient, lui qui avait toute leur attention et tout leur soutien. Les amères vérités proférées par l’inconnu ravivèrent les vieilles rancœurs qui avaient poussé Rory à enchaîner les coups de tête et à se faire virer de toute une flopée d’écoles privées, pour se retrouver en prison plus souvent qu’à son tour. — C’est mon frère qui t’envoie ? Ça fait longtemps qu’il meurt d’envie de me voir disparaître, je le sais. — Vois la vérité en face : il est temps pour toi de quitter cette terre pour rejoindre un monde meilleur. La colère de Rory reflua en un instant, remplacée par une panique irrépressible. — Ce n’est pas vrai ! — Bien sûr que si. L’inconnu n’avait pas haussé le ton. Sa voix restait égale, douce… La voix de la raison. — C’était toi, l’erreur. L’enfant que personne ne désirait. Quelle tristesse ! Même tes propres parents n’ont pas voulu du sang de leur sang. Rory arracha son regard à la photo et leva les yeux vers le ciel. La lune avait disparu. — Tais-toi. — Il ne sert à rien d’essayer d’enterrer la douleur, Rory. Mieux vaut l’affronter en face et s’en accommoder. Admets-le : tes parents ne voulaient pas de toi. Ses yeux piquaient, emplis de larmes. Il avait trente et un ans, il savait faire démarrer une voiture en bidouillant les fils électriques du contact, forcer n’importe quelle serrure et ingurgiter presque cinq litres d’alcool sans même commencer à tituber. Il avait la peau dure, oui. Et pourtant, les paroles de l’inconnu le mettaient à nu sous sa carapace. Il n’était plus qu’un gamin triste et pathétique. — C’est pas vrai, geignit-il. — Allons, Rory, c’est l’heure d’aller rejoindre le petit Jésus. C’est l’instant de vérité. La douleur s’est enfouie profondément en toi, et même si tu sais comment la cacher au fond d’une bonne bouteille, elle est bien là. Rory contempla le visage d’Elizabeth et serra les poings. — Qui est-ce qui t’envoie ? — Personne ne nous a envoyés, Rory. C’est toi qui nous as fait venir. — Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? — Tu nous as appelés. Ta douleur et ta souffrance nous ont aiguillés vers toi. Si je suis ici, c’est uniquement pour ôter cette douleur. Rory se tordit le cou en direction de l’inconnu et ses pieds glissèrent sur le hayon
du pick-up. Ses talons effleurèrent le bord de la plate-forme. Le cœur battant à tout rompre, il s’écria : — Je ne veux pas que tu m’ôtes quoi que ce soit ! J’aime ma vie ! — Depuis combien de temps n’as-tu pas vu Elizabeth ? — Comment tu connais Elizabeth ? — Je sais tout ce qu’il y a à savoir sur elle. Même à ce moment-là, dans ces circonstances épouvantables, entendre le nom de la jeune fille et contempler son visage et ses beaux yeux bleus tristes parvenaient à rassurer Rory. — Elle m’a dit qu’elle m’aimait. — Et j’en suis convaincu. Elle était prête à tout risquer pour toi. Et toi, tu as renvoyé toutes ses lettres sans même les avoir ouvertes. Les larmes se mirent à couler de plus belle. — Je ne voulais pas. Je l’aimais. — Ce sont nos actes qui nous définissent, Rory, pas nos paroles. Rory se raidit, stupéfait qu’un inconnu puisse connaître des détails aussi intimes. — Comment tu sais tout ça sur moi ? — J’en sais beaucoup. Sur toi, sur Elizabeth. Et sur tous les autres. Je connais tes désirs les plus profonds. — Tu mens. — Un jour, tu as dit que tu mourrais heureux pourvu que le dernier visage que tu voies soit celui d’Elizabeth. Je me trompe ? — Va te faire foutre ! cracha Rory. — Je suis ici pour t’accorder cette dernière volonté. Personne ne devrait descendre dans la tombe sans se voir accorder son vœu le plus cher. L’inconnu écrasa sa cigarette et ouvrit la portière de la cabine du pick-up. Il se glissa sur les sièges en tissu et la portière se referma en claquant. Il alluma le moteur et donna un coup d’accélérateur. Rory retint son souffle. Ses yeux se rivèrent sur le visage souriant d’Elizabeth. Conscient que ces instants étaient les derniers, il décida d’oublier l’air inquiet de la jeune fille et ne vit plus que son sourire, sa peau parfaite et ses cheveux blonds, rejetés nonchalamment par-dessus son épaule droite. Le temps de quelques ultimes secondes, il revint à cette nuit d’autrefois autour du feu de camp. Elle avait couru vers le feu en riant aux éclats et, juste avant que la photo ne soit prise, elle s’était blottie contre lui. Il l’avait attirée plus près et avait senti la tension qui l’habitait, sans voir là davantage que les effets de la fraîcheur nocturne. Rory grinça des dents et serra les poings, avant de se redresser. C’est en homme qu’il allait mourir pour elle. — Je t’aime, Elizabeth. Le moteur du pick-up rugit. Puis, lentement, le véhicule commença à s’éloigner de l’arbre. Même s’il savait la tentative vaine, Rory essaya de libérer ses mains tout en campant fermement ses chaussures sur le hayon rouillé. La corde cisailla la peau nue de ses poignets et ses pieds glissèrent jusqu’à l’extrémité de la plate-forme. Les secondes s’étirèrent en heures entières tandis que les semelles de ses bottes crissaient sur les derniers centimètres de métal, puis son corps bascula avec une secousse brutale. Le nœud se resserra autour de son cou en lui entamant la chair. Une douleur cuisante le transperça. Plus il se débattait, et plus l’étau de la corde lui écrasait la trachée. Ses pieds se balançaient à quelques centimètres à peine du sol. Il chercha à inspirer une bouffée d’air. En vain. Il se balança. Donna quelques coups de pied. La morsure de la corde s’intensifia.
Il remarqua vaguement que le pick-up s’était arrêté. L’odeur d’une autre cigarette lui parvint. Le conducteur s’était arrêté pour fumer et le regarder pendouiller. Il veut profiter du spectacle jusqu’au bout. Alors, tout se mit à tournoyer dans son esprit. Il se mit à baver, l’écume aux lèvres. Tandis qu’un sang noir envahissait progressivement son champ de vision, Rory garda les yeux rivés sur Elizabeth. Je t’aime. Puis sa vie lui échappa. — Détache-lui les mains. La voix stridente de cette bonne femme irritait Jackson au plus haut point. Il fit semblant de ne pas l’avoir entendue, par pure provocation, et continua à examiner le corps sans vie de Rory qui se balançait mollement. La tête inclinée sur la droite. Les yeux sans vie levés vers le ciel. La langue qui pendait hors de la bouche. — Détache-lui les mains, exigea-t-elle. Il soupira. — Pourquoi ? — Mains attachées, ça veut dire que c’est un meurtre. Là, c’est censé être un suicide. Elle avait raison, même s’il en crevait de devoir l’admettre. Foutue bonne femme. Elle avait toujours raison. Ce qui pouvait la rendre parfaitement insupportable. Elle savait toujours mieux que tout le monde ce qui devait être fait. Et elle ne dissimulait pas son mépris lorsqu’il dédaignait ses instructions. — Fais-le ! ordonna-t-elle. Il se crispa sans lui accorder un seul coup d’œil. Il ne supportait pas son sourire hautain. Un jour, il se débarrasserait d’elle. Un jour, il serait libre. Il sortit un cran d’arrêt de sa poche arrière. Puis, d’une voix délibérément neutre – il n’allait pas déclencher la guerre tout de suite –, il fit remarquer : — Tu as toujours l’œil pour les détails. — Bien sûr. Et c’est pour ça que tu ne pourras jamais te passer de moi.
Chapitre premier
Lundi 2 juin, 8 heures. Le ranger Tec Bragg était épuisé ; sa patience s’étiolait comme peau de chagrin. Il écrasa l’accélérateur de son 4 × 4 noir, fonçant à toute berzingue sur la route de campagne caillouteuse qui traversait la région de Hill Country, au cœur du Texas. La voie sèche et poussiéreuse était bordée d’arbres rabougris et de petits arbustes. Une poignée de nuages joufflus dérivaient dans le ciel bleu et présageaient d’une bonne grosse pluie à venir, un soulagement après la sécheresse qui durait depuis plus d’un an. Bragg aurait pu croiser les doigts pour que les précipitations ne viennent pas dévaster sa scène de crime, mais si la vie lui avait enseigné quelque chose, c’était qu’il aurait beau souhaiter tout ce qu’il voulait, l’univers n’en aurait jamais rien à foutre. Qu’il pleuve ou non, il ferait avec. Les lumières bleues clignotantes d’une demi-douzaine de voitures de police et de fourgons de journalistes lui indiquèrent qu’il approchait de sa scène de crime. Il les dépassa pour rejoindre l’agent du service de sécurité publique du Texas, le SSP, qui surveillait l’accès à la scène. Il ralentit, abaissa sa vitre au moment où l’officier en civil s’approchait, et le salua d’un geste. — Bonjour. Ranger Tec Bragg. Il paraît qu’on a besoin de moi. L’officier porta la main à son chapeau. — Oui, sergent. Suivez ce chemin de terre sur huit cents mètres et vous verrez la scène du crime. Vous ne pouvez pas la rater. Le shérif vous attend. — Merci. — Bon retour parmi nous, sergent Bragg, ajouta l’officier avec un grand sourire. J’ai entendu parler de vos exploits à la frontière mexicaine. Bragg se rembrunit. Il n’était pas fait pour la célébrité. — Ouais. En suivant la route, il parvint à un nouvel attroupement de véhicules appartenant au département du shérif local. Ce dernier lui avait téléphoné juste après le lever du soleil pour requérir une intervention. Un suicide, a priori. De son accent traînant typiquement texan, le shérif lui avait expliqué que l’homme qui était mort avait un frère aîné riche comme Crésus qui avait l’heur de compter le gouverneur au nombre de ses amis. Le shérif tenait à ce qu’un ranger vienne sur les lieux pour éviter tout débordement. Bon sang. On avait vendu à Bragg sa promotion récente comme une récompense pour services rendus à la frontière, et on lui refourguait en fin de compte des tâches qu’il haïssait encore plus que les cartels ou les coyotes. Bains de foule. Réunions. Conférences de presse. Il avait atterri au beau milieu d’un monde de magouilles politiques qu’il avait passé des années à esquiver soigneusement. Depuis qu’il avait seize ans, Bragg avait toujours fait les choses à sa manière et avait compris qu’il se débrouillait mieux seul. Il ne dépendait de personne et prenait garde à ce que personne ne dépende de lui. Ses bottes de cuir crissèrent sur la terre sèche, tandis qu’il se dirigeait d’un pas pressé vers la scène. Il portait une chemise blanche qui grattait et un treillis froissé. Son pistolet Sig-Sauer pendait à sa hanche droite ; à gauche étaient fixés son portable et une paire de menottes. Il arborait à la poitrine une étoile de Texas Ranger polie de frais, bien qu’usée par le temps. Malgré la chaleur, il résista à la tentation de retrousser ses manches et se contenta
de saluer d’un signe de tête les adjoints du shérif qui se demandaient tous pourquoi un Texas Ranger de la trempe de Tec Bragg se déplaçait pour un bête suicide. Il se dirigea vers les rubans jaunes qui délimitaient la scène de crime. Un peu plus loin, il repéra le shérif du comté, Jake Wheeler. Grand et de forte carrure, Wheeler portait l’uniforme marron de sa fonction, des bottes de cow-boy et un chapeau à large bord par-dessus une épaisse crinière de cheveux blancs. Son visage tanné par le soleil était creusé de rides et une panse rebondie s’épanouissait au-dessus d’une épaisse boucle de ceinture en argent gravée à ses initiales. À presque soixante ans, Wheeler était shérif depuis vingt ans déjà, mais se faire réélire l’an prochain s’annonçait difficile. Bien qu’il n’ait pas particulièrement la tête d’un homme politique, Wheeler était chevronné dans l’art d’éviter les polémiques. Sa priorité ici, c’était de désamorcer une affaire potentiellement explosive. Wheeler tendit la main à Bragg, qui remarqua que la chaleur matinale faisait déjà naître des auréoles de sueur sur la chemise du shérif. — Ranger Bragg, bienvenue. — Bonjour, shérif, répondit Bragg en tendant la main. — Merci d’être venu, Bragg. Je crois qu’on a un problème. Bragg jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule de Wheeler, derrière le cercle d’officiers qui entouraient la scène de crime. Difficile de rater le cadavre pendu à un arbre. Au Texas, quelques heures au soleil suffisaient à défigurer un corps. Les températures élevées le faisaient gonfler, la peau ne tardait pas à se détacher par lambeaux, et le processus de décomposition attirait des nuages de mouches noires. Celles-ci bourdonnaient déjà autour de leur client. — On dirait qu’il n’est pas là depuis trop longtemps. — Pas plus de six heures, selon moi. À la même heure demain il sera dans un état vraiment dégueulasse. — On m’a dit que vous aviez trouvé son portefeuille. — Exact. Au pied de l’arbre. Sans portefeuille, je ne vois pas trop comment on aurait pu l’identifier. Bragg jeta un coup d’œil en direction de l’arbre et aperçut un cavalier en plastique jaune numéroté laissé là par la police scientifique pour signaler l’emplacement du portefeuille. — S’il a été laissé là, c’est pour qu’on ne puisse pas le rater. — Quelqu’un voulait qu’on le retrouve, confirma Wheeler en passant ses pouces dans sa ceinture. Bragg mit les mains sur ses hanches. — Comment avez-vous dit que la victime s’appelait ? — Je ne voulais pas le dire à la radio, pas avant qu’on en soit sûrs à cent pour cent. On ne sait jamais… Le portefeuille aurait très bien pu ne pas être celui du macchabée. — Le nom sur le portefeuille ? — Rory Edwards. — Edwards ? Les magnats du pétrole ? David Edwards était un poids lourd dans le milieu politique du Texas. Et voilà qui expliquait pourquoi on avait fait appel à Bragg. — Ceux-là mêmes. C’est l’adresse du frère de Rory qui figure sur son permis de conduire, une grosse baraque des quartiers chics à Austin. — Leur père était un chercheur de pétrole qui a fait fortune sur un coup de bol. La famille s’est retrouvée riche à ne plus savoir quoi en faire. Le vieux est mort il y a quelques années, si ma mémoire est bonne.
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