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Perry Rhodan n°257 - Les rebelles d'Empire-Alpha

De
224 pages

Août 3580 : décidé à frapper un coup décisif contre la résistance, Reginald Bull lance une traque sans précédent contre les immunisés à l'aphilie. Il est loin de se douter que cette action d'envergure risque d'être sa dernière en tant que gouverneur absolu de la Terre... Car dans les entrailles mêmes d'Empire-Alpha, par le plus improbable des hasards, un robot va bientôt devenir l'instigateur d'une incroyable révolution qui fera trembler sur ses bases la dictature planétaire...





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couverture
K.-H. SCHEER
et CLARK DARLTON

LES REBELLES
 D’EMPIRE-ALPHA

PERRY RHODAN — 257

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Sous le règne de l’APHILIE…

L’ère de la perfection

Tous les hommes sont libres et égaux ! La faim et les maladies sont devenues des problèmes exceptionnels. Le travail a fait place aux « activités raisonnées », tandis qu’ordinateurs et robots se chargent des tâches les plus pénibles. Au nom de l’expansion tous azimuts, de formidables vaisseaux interstellaires s’élancent chaque jour à la conquête des mondes lointains.

 

L’ère de l’horreur

L’individu ne connaît plus que lui-même, ne vit plus que pour lui-même et pour satisfaire ses propres désirs. Les nouveau-nés sont confiés à des foyers dépourvus de toute chaleur affective, puis les enfants grandissent dans des institutions d’État. Jamais ils ne sauront qui étaient leurs parents. Inutiles pour la société, faibles et vieillards disparaissent derrière les hauts murs des Maisons de Silence. Jamais on ne les reverra.

 

La nef-monde de l’exil

En l’an 3580, le navire géant Sol quitte la Terre sans âme pour tenter de rallier la Voie Lactée, quelque part à l’autre bout de l’Univers. Bannis de leur planète-mère, voués à l’errance sur les Routes du Néant, Perry Rhodan et ses proches seront confrontés aux réalités du Concile des Sept, aux secrets de sa toute-puissance, à des arrière-plans cosmiques ouvrant sur d’inimaginables perspectives…

 

Pour la dignité des peuples galactiques !

L’Empire Solaire est mort, vive le Nouvel Impérium Einsteinien… Dans l’ombre du Poing de Provcon, Atlan organise la résistance contre l’occupant larenn et sa tutelle dictatoriale. Mais l’Arkonide saura-t-il garder intacts le courage de lutter contre l’invincible, et l’espoir de libérer un jour la Voie Lactée ?

 

La Terre sans Hommes

Dure est la loi de l’Univers… Arraché au Maelström des Étoiles et de nouveau transplanté, le berceau de l’Humanité resurgira dans l’inconnu total. Enfin rejoints par Perry Rhodan, les très rares survivants de la catastrophe ne vont plus tarder à faire la rencontre des Superintelligences qui président aux destinées du cosmos et de ses peuples…

CHRONOLOGIE GÉNÉRALE
 DES NEUF PREMIERS CYCLES1
 DE LA SÉRIE PERRY RHODAN

Dates et événements

1971 : avec la fusée Astrée, Perry Rhodan se pose sur la Lune. Il y rencontre les Arkonides Thora et Krest, naufragés lors d’une expédition spatiale.

1972 : la supertechnologie arkonide permet la constitution de la Troisième Force et l’unification de l’Humanité terrestre.

1976 : l’être spirituel collectif qui règne sur la planète Délos accorde l’immortalité relative à Perry Rhodan et à ses plus proches compagnons.

1984 : de grandes puissances galactiques hostiles, les Arkonides, les Francs-Passeurs, les Arras et les Lourds, tentent de soumettre l’Humanité terrestre qui entame son expansion interstellaire.

2040 : l’Empire Solaire vient de naître ; il incarne désormais un facteur politique et économique de premier plan dans la Voie Lactée. L’Arkonide immortel Atlan, exilé sur Terre depuis près de dix mille ans, fait son apparition et devient l’un des proches de Perry Rhodan.

2326-2328 : des colonies terraniennes sont menacées par les Acridocères et les monstrueux Annélicères. Les humains entrent en conflit contre les Bleus qui dominent l’Est galactique.

2400-2406 : Perry Rhodan découvre la Route des Transmetteurs qui relie la Voie Lactée à Andromède. Plusieurs tentatives d’invasion de la Galaxie, orchestrées depuis la Nébuleuse, sont déjouées de justesse. Portant la lutte en territoire ennemi, les Terraniens libèrent les peuples d’Andromède de la tyrannie des Maîtres Insulaires.

2435-2437 : la forteresse-robot géante Old Man menace la Voie Lactée ; les Bi-Conditionnés surgissent, à bord de leurs Dolans, pour punir l’Humanité d’avoir effectué des expérimentations temporelles. Perry Rhodan est expédié dans la très lointaine galaxie M 87. Après son retour, la victoire sur les Ulebs – encore appelés la Première Puissance Fréquentielle – sera chèrement acquise.

2909 : la Crise de la Seconde Genèse provoque la mort de presque tous les mutants de la Milice.

3430-3434 : presque un millénaire s’est écoulé ; l’Humanité, éparpillée dans la Galaxie, connaît de graves dissensions. Afin d’éviter une guerre fratricide, Perry Rhodan fait déphaser le Système Solaire de cinq minutes dans le futur. De nouvelles menaces, comme le Supermutant Ribald Corello, se font jour et seront vaincues – à l’exception du satellite tueur qui orbite à l’intérieur de la couronne du Soleil. Pour empêcher que l’astre ne se transforme en nova, Perry Rhodan doit effectuer plusieurs voyages dans un passé vieux de deux cent mille ans et y rencontre le Cappin Ovaron, qui s’avère le seul capable de neutraliser l’engin autrefois installé par ses frères de race.

3437 : depuis Gruelfin, la lointaine galaxie-patrie des Cappins, une invasion d’un genre inédit se prépare contre l’ensemble de la Voie Lactée. Perry Rhodan se lance vers cet univers-île inconnu dans une expédition d’envergure dont le but est double : d’une part, contrer le plan des envahisseurs ; d’autre part, rétablir le bon droit en faveur d’Ovaron, souverain légitime dont l’exil a duré deux cent mille ans. Là-bas, les Takérans ont imposé leur hégémonie par la violence et règnent par la répression. Sitôt arrivés, les Terraniens entament la lutte contre les maîtres de Gruelfin puis ils repèrent la trace des Ganjasis, qui s’était apparemment perdue. Elle aboutit à la galaxie naine Morshatzas, isolée du continuum standard dans une bulle hyperspatiale. Ovaron y est confronté à la Mère Originelle, un cerveau-robot géant dont il avait jadis programmé la construction ainsi que la mission, et qui l’identifie comme l’authentique Ganjo. Alors que la puissance des Takérans est brisée à l’intérieur de Gruelfin, la Mère elle-même intervient dans la Voie Lactée pour faire échec à l’invasion et elle se sacrifie avec son armada de Collecteurs, entraînant aussi la destruction de Pluton.

3438-3443 : suite au sabotage de ses convertisseurs hexadim alors qu’il effectue son vol de retour de Gruelfin, le Marco Polo subit une dilatation temporelle et n’atteint la périphérie de son objectif que début juin 3441. Dès leur rentrée dans la Galaxie, Perry Rhodan et ses compagnons découvrent qu’elle a été balayée par une vague d’abrutissement imputable à l’Essaim, un conglomérat stellaire vagabond qui est en train de traverser la Voie Lactée. À de rares exceptions près, tous les êtres doués d’intelligence ont été crétinisés et il règne désormais un chaos sans précédent.

Tandis qu’une poignée d’immunisés se regroupent et tentent d’abord de résister, puis de trouver une parade au fléau et éventuellement de contre-attaquer, l’Empire Secret des Cynos commence à faire parler de lui et ses mystérieux ressortissants finissent par reprendre le contrôle de l’Essaim – car telle était la mission originelle de ce peuple qui a failli tout perdre à cause d’une lamentable erreur dont seuls les Terraniens et leurs alliés ont pu aider à effacer les conséquences dramatiques.

3444 : après bien des incompréhensions et des affrontements en chaîne, les esprits désincarnés des huit Vieux-Mutants projetés dans l’hyperespace durant la Crise de la Seconde Genèse sont enfin conduits à l’intérieur d’une météorite géante regorgeant de semper, un métalloïde à rayonnement quintidimensionnel indispensable à leur survie. Mais l’énorme astéroïde, en réalité un gigantesque vaisseau spatial, s’arrache alors à la croûte du monde dans lequel il était encastré depuis plusieurs siècles et les Terraniens le suivent jusqu’au Système Brisé, patrie des inquiétants Paramags qui, des dizaines de millénaires plus tôt, se sont lancés tous azimuts dans la recherche de semper à travers la Galaxie en utilisant les fragments de leur planète-mère reconvertis en nefs interstellaires.

Après avoir désamorcé la menace immémoriale que ces créatures faisaient planer sur Sol et ses satellites, Perry Rhodan et ses proches offrent enfin aux Vieux-Mutants un asile durable au sein d’un planétoïde riche en semper, acheminé jusqu’à un secteur isolé et calme de la Voie Lactée.

Décembre 3458 à août 3460 : au nom du mystérieux Concile des Sept, les Larenns s’imposent dans la Voie Lactée grâce à leur supériorité technologique et contraignent Perry Rhodan à assumer la charge de Premier Hétran de la Galaxie. Jouant en apparence le jeu des émissaires du Hétos des Sept, le Stellarque entreprend d’organiser la résistance et commence par déphaser le Système Solaire de quelques minutes dans le futur, afin de le soustraire aux agressions potentielles des Larenns et de leurs exécutants, les Lourds.

Face à l’intensification de la menace ennemie, la Terre et la Lune seront finalement dématérialisées en empruntant un transmetteur stellaire spécial installé dans la plus grande urgence. Elles ne resurgissent hélas pas à l’endroit prévu mais à une distance énorme de la Voie Lactée, au sein d’une région spatiale turbulente appelée le Maelström des Étoiles. Pour les Terraniens exilés à l’autre bout de l’Univers, le nouveau défi sera de réussir à s’acclimater et à s’affirmer dans ce secteur riche en surprises, en périls de tous genres et en adversités imprévues. Initialement hostiles, les Ploohns insectiformes se révéleront des alliés décisifs puisqu’ils accourront à l’aide de l’Humanité transplantée et permettront l’ancrage du couple Terre-Lune sur une orbite stable autour d’un soleil approprié, Médaillon.

Pendant ce temps, dans la très lointaine Voie Lactée qui plie désormais sous le joug du Concile, l’immortel Arkonide Atlan mène dans l’ombre le combat contre les oppresseurs. En priorité, il assure l’exode des Terraniens, traqués sans relâche par l’occupant, vers le nuage obscur appelé le Poing de Provcon et la planète Gaïa qui se dissimule en son sein. Le Système Solaire, privé de la Terre et de son satellite naturel, devient peu à peu le fief du nouveau Premier Hétran, le Lourd Leticron, dictateur galactique et chef des forces militaires à la solde des Larenns.

Résumé de l’épisode précédent

Juillet 3540 : en quatre-vingts ans d’exposition à une composante spéciale du spectre radiatif de l’étoile Médaillon, la majorité de la population terrestre a connu une étrange modification comportementale. Peu à peu, presque tous les Humains ont perdu sentimentalité, émotion et amour. Seules exceptions : la plupart des immortels relatifs, les mutants, et quelques cas inexplicables. Un nouvel ordre mondial s’est installé, froid et logique, centré sur l’individu et le matérialisme glacial, prêt à balayer toutes les anciennes valeurs et règles sociales, à traquer et éliminer les réfractaires.

De façon inexplicable, le seul proche de Perry Rhodan à ne pas avoir échappé à l’aphilie est Reginald Bull. Cachant adroitement son jeu, il se démasque enfin en faisant éclater un coup d’état et en condamnant à l’exil le Stellarque ainsi que tous les autres immunisés. À bord du Sol, le plus gigantesque vaisseau spatial jamais construit par l’Humanité terrestre, Rhodan et la quasi totalité de ses pareils partent pour un long voyage, avec pour objectif de rallier la lointaine Voie Lactée…

Roi Danton et d’autres réfractaires à l’aphilie décident de rester sur Terre et d’y mener le combat de l’ombre contre le nouveau régime. L’Organisation Bon Voisin se développe en secret dans les jungles de Bornéo, et fait le maximum pour sauver les immunisés des griffes de l’état dictatorial qui s’est installé à l’échelle planétaire. Grâce à des agents spéciaux, elle réussit à percer l’énigme des Maisons de Silence où sont enfermés les vieillards devenus inutiles pour la société. Ils y sont conservés en bonne santé jusqu’à leur mort, pour servir de banques d’organes…

Quarante ans ont passé depuis le départ du Sol et de Perry Rhodan. Bull a durci son emprise sur la planète tout entière et s’apprête à porter le coup de grâce aux réfractaires. Il ne saurait en rien se douter de la contre-attaque foudroyante que lui prépare le hasard, à travers LES REBELLES D’EMPIRE-ALPHA

1. Téléchargez gratuitement toute l’action antérieure des neuf premiers cycles de la série PERRY RHODAN avec le guide spécial Destinée Cosmique I (1971–3459) sur le site www.fleuvenoir.fr.

CHAPITRE PREMIER

New York, 1er août 3580

 

La silhouette en spatiandre de combat noir se retourna lentement. L’écho d’une salve radiante résonna entre les arbres et les buissons. Un rayon de soleil se hasarda sur la chevelure presque blanche de la jeune femme.

Crystal rengaina son arme après s’être assurée que plus personne ne pouvait l’attaquer. Pas un seul muscle de son visage parfaitement symétrique n’aurait pu laisser supposer qu’elle venait de tuer l’un des malades.

Un de moins, songea-t-elle.

Ses yeux brillaient d’excitation, mais elle n’en avait pas conscience. La traque avait été longue et grisante telle une étreinte charnelle, mais ce sentiment de satisfaction s’effaça comme une brise légère. Ce n’était déjà plus qu’un souvenir fugace dans son esprit. Là-bas, à moins de cent mètres, gisait l’homme qui ne constituerait désormais plus un poids mort pour la société.

Crystal s’étira tout en inspirant avec satisfaction l’air froid du matin, puis elle aperçut le cadran de la grande horloge à travers les épais branchages, dans le lointain.

Il était cinq heures treize. La vie ici entre le parc et les gratte-ciel en ruine la fascinait. Elle savait qu’elle était plus que jamais en passe de devenir l’une des Exterminateurs dont le nom ne serait murmuré qu’avec respect.

Elle disparut brusquement comme une ombre entre les arbres.

Le calme régnait partout alentour. Rien ne bougeait jusqu’aux lointaines façades des bâtiments et à leurs rampes d’accès. On entendait seulement des cris d’oiseaux.

Âgée de vingt-huit ans, la jeune femme se faufilait avec l’aisance d’un fauve dans l’entrelacs de la jungle. Elle observait simultanément le ciel au-dessus d’elle, l’environnement et le microdétecteur à son poignet. Personne ne la suivait. Elle émergea quelques minutes plus tard de la végétation sauvage et se retrouva devant le cadavre.

Elle retourna le corps d’un coup sec de sa botte. De l’herbe était restée collée le long de la blessure qui meurtrissait le menton, le cou et la poitrine de sa victime. Les yeux vitreux de l’homme, qui s’était placé en marge de la société par sa singularité et la folie de sa maladie, fixaient le ciel bleu vert au-dessus de lui. Aucun doute ne subsistait sur sa mort.

Crystal Talongh fit demi-tour et disparut entre les arbres. Tenant fermement son arme dans la main droite, elle courut d’un pas léger vers les façades des bâtiments les plus proches. Son petit glisseur spécial se trouvait là-bas.

Les Exterminateurs, membres d’un groupe obéissant uniquement à leurs propres règles, n’étaient pas encore reconnus officiellement. En fait, les autorités toléraient les activités de ces chasseurs, parmi lesquels figuraient Janzon, surnommé Grizzly, Hammer Dross ou encore le célèbre Jocelyn, que l’on appelait usuellement Le Pic. Les instances officielles les acceptaient, mais elles ne leur apportaient aucun soutien.

Pas encore…

Aussi la jeune femme devait-elle à présent disparaître si elle ne voulait pas s’attirer des ennuis. Elle haussa les épaules et prit une profonde inspiration tout en se réjouissant à la pensée d’un bain chaud. Sa « joie » était toutefois abstraite et bien éloignée des impressions que pouvaient ressentir ceux qu’elle appelait des malades. Pour elle, un bain n’avait qu’une fonction hygiénique.

Crystal rejoignit son glisseur. La minuscule cellule de détection identifia instantanément ses fréquences individuelles et libéra le système de verrouillage. Toute personne non autorisée qui se serait risquée aux abords de l’engin aurait été paralysée par un terrible choc énergétique.

Tout va bien, pensa-t-elle.

Elle avait faim, et envie d’un verre d’alcool pour se détendre. Ses longs cheveux d’un blond presque blanc ondoyèrent sur ses épaules lorsqu’elle s’élança prestement vers son siège. Elle activa le propulseur et décolla. L’immeuble en ruine de quarante et un étages dans lequel elle habitait n’était qu’à trois kilomètres de là.

Les bâtiments présentaient un état de délabrement avancé. Les jardins et les parcs entre les immeubles étaient retournés à l’état sauvage, car plus un seul robot d’entretien ne fonctionnait. Ce quartier de la ville était à l’agonie, tout comme ses habitants, qui ne faisaient pour la plupart que se maintenir entre la vie et la mort. Personne ne s’occupait plus d’eux.

Ils dorment encore à cette heure, se dit Crystal en virant sur la gauche.

Le glisseur s’engouffra dans un tunnel et émergea de l’autre côté de la piste couverte d’immondices, pour arriver devant un immeuble aux fenêtres brisées, à la façade fissurée et maculée de déjections d’oiseaux. L’engin ralentit devant l’entrée du garage souterrain. La jeune femme approcha prudemment sa machine bien que là, à proximité immédiate de sa forteresse privée, elle n’ait absolument rien à redouter.

Les malades ne contrattaquaient jamais. Les autres Exterminateurs ne l’importuneraient pas, et la police tolérait le travail qu’elle accomplissait. Elle avait déjà constaté cet état de fait à Hawaï. Elle était ensuite venue dans la jungle de pierre de New York où cohabitaient le chaos humain, des édifices à l’abandon et des parcs sauvages.

Le glisseur entra dans le garage vide et se posa. L’éclairage automatique s’alluma. Les piliers et des machines inutilisables dessinèrent des ombres grotesques sur les parois. Avant de descendre, Crystal activa les systèmes de sécurité de son appareil. Tout intrus qui tenterait de le fracturer serait purement et simplement volatilisé.

En plus de toutes ces mesures, elle courut en zigzag vers l’escalier et gravit les marches à grandes enjambées avant de sauter dans le dernier puits antigrav encore en état de marche. Elle se laissa emporter vers le haut du bâtiment.

Il n’était pas tout à fait six heures, et elle avait déjà oublié l’exécution du malade. Avant peu, les autres habitants de l’immeuble quitteraient leurs appartements comme des rats, dans leur quête épuisante de survie jusqu’au lendemain.

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Ici se trouvaient ses quartiers.

À près de cent cinquante mètres au-dessus du sol, le soleil réchauffait la terrasse de ses rayons. Crystal n’était plus qu’à dix mètres de la porte de son logement. Elle s’y sentait en sécurité sous la protection de différents barrages énergétiques. Elle retira de son gant sa clef positronique. Elle était parfaitement calme et pensait en termes de froide logique. La traque était terminée, une autre allait pouvoir commencer.

Elle introduisit le petit objet dans la serrure. Dès que la porte commença à coulisser sans faire de bruit, la jeune femme sut que quelque chose n’allait pas. Elle réagit avec la précision mortelle d’un serpent venimeux.

Elle brancha aussitôt son puissant écran individuel, et son arme glissa comme d’elle-même dans sa main, puis elle pressa une touche de son bracelet multifonction. Une impulsion radio activa plusieurs dispositifs défensifs de son logement.

Il y a quelqu’un dans mon appartement ! pensa-t-elle en se pressant contre la paroi, à côté de la porte.

Elle sentit une odeur d’humidité et de sels de bain qui flottait jusqu’à l’entrée.

Elle remonta silencieusement le couloir plongé dans la pénombre. Les murs étaient recouverts de reproductions de tableaux. Des systèmes d’alarme étaient encastrés juste au-dessus.

Pourquoi ne s’étaient-ils pas déclenchés ?

Elle ne percevait aucun bruit, pas même une respiration.

Qui avait réussi à pénétrer dans sa forteresse ? Un malade… ?

Tout en progressant telle une ombre souple et mortelle, elle réfléchit à l’identité possible de l’intrus. Elle n’était absolument pas nerveuse ni inquiète.

Non ! Un malade n’aurait jamais pu faire preuve d’assez de courage pour s’introduire ici.

Qui d’autre ? Une de ces créatures désocialisées, auxquelles elle ne prêtait même plus attention depuis bien longtemps ?

Non, c’était totalement impensable !

Crystal Talongh releva son arme en position de tir. Elle savait que celui qui l’attendait ici était assez aguerri pour pouvoir la tuer.

Un Exterminateur comme elle !

Il ne pouvait en être autrement. La jeune femme pivota autour du montant de la porte et pointa son radiant en direction de la luxueuse salle de bains. Elle sentit l’air aromatisé pénétrer ses narines. Son cœur battit plus fort. Peut-être allait-elle exécuter sa seconde mise à mort de la journée. Ou bien elle serait elle-même tuée…

Elle se contrôla pour atténuer le bruit de sa respiration. La grande salle de séjour de cent mètres carrés était vide. Il n’y avait aucun meuble derrière lequel on aurait pu se dissimuler.

Crystal avança en silence le long de la paroi sur le tapis orné de motifs floraux jusqu’à la porte la plus proche. L’odeur des sels minéraux était de plus en plus forte.

Il n’y avait aucune ombre, ni le moindre mouvement sur la terrasse. Apparemment, elle était seule.

La salle de bains ? se dit-elle. Mais aucune trace n’indique que quelqu’un en est sorti. Donc

En trois enjambées, elle traversa la cuisine robotisée pour se glisser derrière le bar, avant de donner un coup de pied bien ajusté dans la lourde porte de verre opaque.

Le battant s’ouvrit brusquement. Un champ énergétique, qui s’étendait sur presque toute la largeur de la pièce, séparait Crystal de la somptueuse baignoire encastrée dans le sol.

— Bienvenue ! dit une voix masculine provenant de l’autre côté de l’écran.

Froidement, sans éprouver de peur ou de surprise, Crystal assimila ce nouvel élément. Sa main pointa par réflexe son arme dans la direction où se trouvait la baignoire.

— Que cherchez-vous ici ? demanda la jeune femme en vérifiant d’un coup d’œil que l’homme, vigoureux et de taille moyenne, était seul.

Il tenait un appareil de contrôle dans la main gauche et un radiant lourd dans l’autre. Il lui souriait effrontément. Il avait de l’allure mais, d’une manière indéfinissable, il lui parut extrêmement dangereux.

— Un endroit convenable. Je suis Jocelyn, alias Le Pic, mais vous devriez le savoir. Vous semblez jouir d’une bonne réputation dans le coin, Crystal !

— Fichez le camp ! dit-elle d’un ton glacial. C’est à contrecœur que je descendrai un Exterminateur, mais je le ferai si j’y suis contrainte. Mon appartement n’est pas un hôtel !

L’intrus grimaça un nouveau sourire, mais l’éclat de ses yeux contredisait son expression. Il avait revêtu un peignoir d’un jaune criard. Assis sur le rebord de la baignoire, il agitait un pied dans l’eau moussante.

— Vous ne m’abattrez pas si je ne vous le permets pas, dit-il calmement. Je suis ici uniquement pour prendre possession de votre secteur.

Elle réfléchit rapidement à la situation, et se douta qu’un Exterminateur était en mesure de neutraliser ses différents systèmes défensifs, et cela sans trace de destruction visible et sans déclencher les dispositifs d’alarme, était au moins aussi doué qu’elle.

Elle changea prudemment de sujet.

— Nous sommes tous les deux des Exterminateurs. Pourquoi ne vous occupez-vous pas des malades de cette partie de la ville ?

Le regard pénétrant de l’homme glissa sur sa combinaison moulante, et elle se sentit mise à nu. Un frisson parcourut son corps.

— Ça viendra, quand j’aurai trouvé une base d’opération. Et votre appartement correspond exactement à ce que je cherchais. Vous voulez toujours me tuer ?

Il restait encore à la jeune femme une possibilité qu’il ne connaissait pas. Elle recula lentement jusqu’à la paroi.

— Évidemment ! Ce sera ma seconde exécution de la journée.

— J’ai pris ma décision !

Jocelyn se leva, puis il se retourna au moment où Crystal pressa du talon un contact dissimulé dans le mur. Il ne fallut qu’une fraction de seconde au dispositif pour entrer en fonctionnement.

Un sifflement se fit entendre, et l’intensité du champ protecteur chuta simultanément. Parfaitement entraînés, Le Pic et Crystal Talongh réagirent de concert.

Jocelyn se jeta de biais à travers la salle tout en faisant feu trois fois de suite. Les décharges traversèrent l’écran affaibli dont l’énergie était aspirée par les appareils invisibles, puis elles atteignirent le bouclier individuel de la jeune femme tandis qu’elle s’enfuyait de la salle de bains.

Des tirs radiants fusaient derrière elle du sol au plafond. Elle riposta depuis le centre du salon, mais sans résultat. L’affrontement restait indécis.

— Arrêtez, vous allez ruiner mon appartement ! cria-t-elle en se ruant vers la terrasse par une porte de sécurité.

Un faisceau énergétique toucha la pierre près de son pied et la fit fondre dans un bouillonnement.

— Ce logement est déjà à moi, mais vous ne semblez pas encore vouloir l’admettre ! répliqua l’autre en courant en zigzag à travers la pièce pour éviter ses tirs.

Le peignoir de bain glissa de ses épaules. Jocelyn ne portait en dessous qu’un pantalon et de légères sandales. Il se jeta en avant, roula sur lui-même et s’accroupit derrière un bac de béton contenant de la terre, du gravier et des plantes. Un nouveau tir passa juste au-dessus de sa tête.

Les robots d’entretien s’affairaient déjà à l’intérieur de la salle. Ils diffusaient un agent extincteur et tentaient de réparer les dégâts.

Les deux adversaires s’épiaient mutuellement sur la terrasse, à plus de cent cinquante mètres au-dessus du parc.

Jocelyn rampa rapidement le long du mur de plastobéton et réapparut dix mètres plus loin sur la droite. Il ne possédait visiblement plus son écran protecteur. Son arme feula et cracha un faisceau énergétique qui passa au-dessus des plantes, des bancs et de l’eau de la piscine. Il toucha une balancelle qui flamboya et prit feu.

— Vous êtes trop belle pour mourir ! cria l’homme.

À sa voix, Crystal ne pouvait pas deviner dans quel état d’esprit était son adversaire. Ce combat l’excitait-il, ou bien cet homme considérait-il ses actes comme un devoir envers la société ?

— Alors, laissez-moi vous tuer ! répliqua-t-elle.

Plusieurs tirs au but avaient endommagé le générateur de son écran individuel. Elle se dissimula de l’autre côté de la piscine et attendit l’occasion qui devait inévitablement se présenter. Son adversaire voudrait certainement la prendre à revers et dans ce but, il lui faudrait passer entre le bar extérieur et la cheminée. Elle scruta la zone concernée avec le viseur de son arme.

Ses muscles se tendirent lorsqu’elle entendit un bruit derrière elle. Elle fit demi-tour en roulant sur les genoux et les coudes sur le sol herbeux et aperçut une ombre fugace. Elle reconnut sans émotion particulière que Le Pic avait réussi à la tromper. Il était habile et méritait sa réputation.

Elle ressentit brusquement la morsure glacée de la peur. Elle ne voulait pas mourir. De sa position au sol, elle fit feu sur la silhouette, puis elle se redressa d’un bond et fonça dans la lumière matinale vers le petit réduit où se trouvait une plate-forme antigrav.

Quelques secondes plus tard, elle se cramponnait d’une main ferme à l’engin volant qui s’éleva rapidement dans les airs. En penchant la tête, Crystal Talongh remarqua Jocelyn cinquante mètres en dessous, près du bassin. Il tenait son arme à la main et tirait une salve après l’autre.

— Et maintenant, Le Pic, je vais te chasser de la branche ! claironna furieusement la jeune femme.

Elle s’avança au bord de la plate-forme, mit soigneusement son rival en joue et fit feu plusieurs fois par intervalle d’une demi-seconde. Le premier faisceau toucha la surface de l’eau juste à côté de l’adversaire, soulevant une colonne de vapeur bouillante. Une silhouette sombre en peignoir de bain jaillit hors du nuage et courut vers le plus proche abri.

Chaque tir se rapprochait davantage de la cible mouvante. Jocelyn bondissait et courait en zigzag sur la terrasse, cherchant à atteindre le toit. Crystal Talongh fit descendre sa plate-forme volante par de petites impulsions pour apporter plus de précision à son tir.

Encore trente mètres !

L’homme jeta un coup d’œil en biais par-dessus son épaule et vit l’engin qui se rapprochait. Il courut vers une fenêtre et prit son élan pour sauter. Froidement et posément, Crystal fit feu. Le faisceau brisa la vitre en mille morceaux et projeta violemment Jocelyn à travers le mur d’éclats de verre et de débris embrasés.

— Maintenant, je te tiens ! murmura-t-elle.

Elle n’éprouvait aucun regret pour son appartement ravagé. Elle voulait tuer son adversaire, et il venait lui-même de se jeter dans le piège. Elle tenta sans succès de rebrancher son écran protecteur, puis elle fit descendre en piqué sa plate-forme, qui pénétra par l’ouverture béante et atterrit dans le salon. Crystal s’était laissée tomber bien avant en roulé-boulé sur le tapis pour se relever aussitôt en position de combat.

En entendant un bruit bizarre derrière elle, elle se retourna et fit feu au hasard. Son tir ne fit que passer au travers de la fenêtre détruite, car son avant-bras fut ceinturé par un nœud coulant. Son arme décrivit une courbe dans les airs et atterrit parmi les tessons.

La jeune femme agrippa la fine cordelette, tira un coup sec et feinta sur le côté.

Elle bondit sur son rival et voulut s’emparer de son radiant, mais elle dut y renoncer car il lui porta un coup du tranchant de la main sur le poignet. Elle gémit, puis elle tenta de lui crever les yeux avec ses ongles, mais il fut plus rapide qu’elle. Le lasso virevolta dans les airs. Crystal évita de justesse qu’il ne lui enserre la gorge.

Ils luttèrent sans dire un mot, avec la fureur de deux animaux sauvages.

Les coups fusèrent de part et d’autre, puis la jeune femme tira Jocelyn en avant par la cordelette et lui assena un coup de poing sur la nuque.

Il vacilla avant de se jeter sur le côté en fléchissant les jambes. Crystal suivit le mouvement et tomba au sol. Son rival se lança sur elle et chercha le couteau qu’il portait dans un petit étui contre son mollet.

Il poussa un cri lorsqu’elle lui porta un coup de genou dans l’estomac.

Elle parvint à lui faire sauter l’arme de la main et à l’écarter, mais Le Pic l’immobilisa en posant les genoux sur ses bras. Son visage était juste au-dessus du sien. Tous deux haletaient et dégoulinaient de sueur.

— Ce serait dommage d’être obligé de t’éliminer, déclara-t-il.

Elle comprit où il voulait en venir.

— Tu n’es qu’un sale tueur ! lui cracha-t-elle.

Sauvagement, il lui dégrafa sa tenue de combat.

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Les visages qu’il observait en silence étaient durs et carrés, intelligents et sans scrupules, sains et dépourvus de cette pâleur maladive qui dénotait la contestation de l’ordre établi.

Tous ces hommes et ces femmes assis autour de la table de conférences pour écouter Reginald Bull étaient sains d’esprit.

— Mes Frères, dit abruptement la Lumière de la Raison, vous avez bien entendu. Vous savez que je plaisante rarement.

Sa voix laissait filtrer des traces de fatigue. L’opposition, constituée par ces malades sous la direction du fils de Rhodan et de Homer G. Adams, ainsi que par d’autres groupes isolés, lui résistait. Ils semblaient devenir de plus en plus puissants.

— Mais… nous savons tous qu’il n’existe que quelques Exterminateurs, Monsieur ! lui répondit-on.

Bull leva la main pour montrer un holocube.

— Durant les dernières heures, nous avons assisté à dix scènes dans lesquelles des Exterminateurs, connus ou non, ont éliminé des malades. Je dois dire que ces reportages ne m’ont pas ennuyé. Le vrai danger pour notre politique intérieure, ce sont les égarés !

Les membres du Conseil du Gouvernement s’étaient réunis dans la petite salle d’Empire-Alpha. Ils savaient que l’image du monde n’était pas aussi nette qu’ils auraient voulu le faire croire. Des points noirs demeuraient un peu partout.

— Certes, leur santé est altérée, mais ils ne sont pas incapables de vivre, déclara Carratallo, le directeur de l’Administration Spatiale. Bien au contraire !

Reginald Bull martelait la surface de la table avec ses doigts. Il était plongé dans de profondes réflexions.

— Oui, au contraire ! approuva-t-il. Ces malades ne sont pas moins savants ni moins capables que nous-mêmes, mais ils sont imprévisibles. Nous ne pouvons pas simplement les chasser comme on le ferait avec des rats.

— Exact ! Ils sont obstinés, rapides et impossibles à exterminer. De plus, ils se retrouvent rapidement les uns avec les autres pour constituer des groupes de conspirateurs.

Bull désigna un homme maigre aux yeux clairs et au visage couvert de profondes rides.

— Daargun, vous êtes l’expert en charge du dossier des Exterminateurs, et vous en savez plus que nous tous à leur sujet. Faites-nous un bref exposé.

Si l’un des prétendus malades avait assisté à cette conférence, il aurait été frappé par la froideur qui émanait de tous ces gens. Ils n’étaient guère plus que des machines à l’apparence humaine qui opéraient uniquement en fonction des lois de la logique et de l’effet optimal. Toute émotion leur était aussi étrangère qu’à un Maahk. Seul le résultat comptait : le maintien de l’ordre sur la Terre et la Lune.

Le spécialiste hocha la tête. Sa voix était rauque et grinçante.

— Les Exterminateurs constituent une arme efficace. On peut les comparer aux chasseurs de primes des temps passés. Mais ils sont aussi sains que vous et moi. Leur ambition est seulement d’éliminer les réfractaires. Ils aiment le luxe et le changement, mais en tant que chasseurs, ils sont imbattables. Ce sont tous des solitaires. Toute tentative de les enrôler dans des troupes de sécurité régulières serait vouée à l’échec.

Daargun reprit son souffle. Il se pencha en avant et dit d’un air convaincu :

— S’il existe des gens particulièrement qualifiés pour découvrir les principaux repaires des malades, ce sont bien les Exterminateurs.

Les non-aphiles prêchaient une idéologie confuse qui appartenait à une époque depuis longtemps révolue. L’amour de son prochain, du partenaire, de la Nature ou de la musique… L’Histoire avait montré où tout cela avait mené.

— Comme il est facile pour les égarés de se renseigner sur nos actions officielles et de se cacher, nous avons besoin de gens comme les Exterminateurs ! déclara Bull. J’aimerais donc que l’on fasse davantage appel à eux. Daargun, c’est votre domaine. Amenez-en un !

L’homme au visage ridé hocha lentement la tête.

— C’est pratiquement impossible. Tout ce que je peux faire, c’est me rendre auprès de l’un d’entre eux.

— Eh bien, faites-le !

— J’en connais un qui fera très bien l’affaire. Il s’appelle Jocelyn, et on le surnomme Le Pic. Il fera ce que vous lui demanderez, mais seulement en échange d’une prime.

— De l’argent ? Combien ? grogna Bull.

Peut-être était-ce le meilleur moyen de connaître plus rapidement les repaires des malades, ou immunisés, comme ils s’appelaient eux-mêmes. Les troupes officielles pourraient alors passer à l’attaque. La cible ultime était Roi Danton, alias Michael Rhodan, qui avait rassemblé autour de lui la plupart des parias.

— Je suggère mille solars par exécution certifiée, proposa Daargun entre deux respirations haletantes.

— C’est d’accord ! Allez voir ce… Pic… Pourquoi donc est-il surnommé ainsi ?

Le spécialiste avala un médicament mélangé à une gorgée d’eau tiède puis, après une quinte de toux, il s’adossa dans son fauteuil. Finalement, il répondit :

— Il a l’habitude de pianoter de l’index de sa main droite quand il est confronté à une décision importante ou avant d’éliminer sa proie.

Bull ricana brièvement.

— Je peux parfaitement me représenter la scène où l’individu entend un bruit de martèlement, sursaute de peur, et se fait abattre. Excellent ! Allez voir cet homme. Achetez-le ! Il devra répandre la nouvelle que j’offre une prime pour tout malade important abattu. Ces gens sont-ils honnêtes, Daargun ?

L’homme haussa les épaules et grommela :

— Je ne sais pas exactement. Je ne connais que celui-là, mais quand un Exterminateur accepte, on peut se fier à sa parole. Jocelyn a trente-huit ans. Il est aussi bien informé que nous. Nous avons toujours dû constater que les personnalités adverses avaient de bonnes connaissances historiques. Le Pic a donc pu arracher leur savoir à des prisonniers. Il sait beaucoup de choses sur le passé et sur les motivations des malades. C’est pour cela qu’il est devenu un bon chasseur.

Reginald Bull avait compris. Un plan assez précis émergeait déjà de ses réflexions. Ces opérations ne mèneraient sans doute pas à des résultats rapides, mais la possibilité que Roi Danton ou Homer G. Adams tombent dans un piège ou soient éliminés devenait plus vraisemblable. Ce qui manquait au Gouvernement, c’était un succès spectaculaire que les médias puissent montrer à la population terranienne. Cette dernière avait besoin d’un exemple stimulant ! On devait exalter les hommes sains et réduire les malades à la défensive. Les Exterminateurs seraient l’outil idéal pour ce projet.

— J’ai pris ma décision ! annonça Bull en se levant.

Tous les regards se portèrent sur lui, accentuant la tension dans la salle.

— Allez voir Jocelyn, Daargun ! Peu importe la façon dont vous vous y prendrez. Promettez-lui mille solars pour tout malade abattu. Négociez avec lui et, ce qui serait encore mieux, avec tous les autres. Nous avons besoin de professionnels pour cette chasse bien particulière. Les Exterminateurs doivent nous aider !

Le spécialiste toussa, saisit son verre, et en vida le contenu d’un trait. La chose était donc arrêtée : ces gens joueraient le rôle de chasseurs de primes et découvriraient tôt ou tard les principaux repaires de l’ennemi. Peut-être même parviendraient-ils un jour, de cette manière, jusqu’à la tête de l’organisation.

Un autre membre du Conseil du Gouvernement leva la main.

— Nous nous sommes débarrassés de Rhodan, mais on ne sait jamais ce que peuvent faire des gens de son envergure. Croyez-vous, Lumière de la Raison, qu’il puisse revenir ?

Reginald eut un rire amer.

— C’est une hypothèse parfaitement risible. Il a disparu depuis quarante ans. Il ne reviendra pas.

— Qu’est-ce qui nous en donne l’assurance, Frère ?

Bull releva brusquement la tête et dévisagea l’assemblée, puis il devint de nouveau méfiant.

Y aurait-il parmi ses subordonnés quelqu’un qui présente des signes de maladie naissante ? Non, il en était certain.

— Je peux deviner ce qui vous préoccupe. Rhodan porte probablement toujours son activateur cellulaire, ce qui signifie qu’il est potentiellement immortel. Il lui faudrait toutefois trouver les moyens de revenir. Il est parti depuis quarante ans, et toutes nos études établissent de façon irréfutable qu’il ne reste de lui, au mieux, qu’une figure légendaire. Il ne reviendra pas, j’en suis sûr. J’ai fondé toute ma politique sur ce fait.

Frère-I s’interrompit, car il n’oubliait pas le danger nommé Organisation Bon Voisin. Il reprit aussitôt :

— Il est beaucoup plus important de concentrer toutes nos forces sur le fils de Rhodan et sur Adams. Ce sont des hommes que la maladie, conjointement à leur immortalité virtuelle, a transformés en adversaires redoutables. Ils restent insaisissables. Ils se cachent quelque part sur cette planète, probablement juste sous nos yeux. Nous devons tout mettre en œuvre pour trouver et anéantir ces groupes.

Le chef du Conseil du Gouvernement n’osait pas lancer un appel au peuple. Se risquer à attiser la haine de toute la population saine contre les autres aurait mis à mal l’économie et la politique intérieure. De plus, il n’était pas encore convaincu que les Exterminateurs allaient accepter sa proposition à cause du trop grand nombre de malades existants. Tout cela devait donc rester dans une semi-confidentialité.

Les interdits n’étaient plus depuis longtemps aussi stricts. On fermerait les yeux si on trouvait dans la rue des hommes assassinés présentant toutes les caractéristiques du syndrome.

L’assistance gouvernementale resterait discrète et ne serait révélée qu’à des intermédiaires triés sur le volet, des gens comme Daargun qui disposaient de contacts et de canaux occultes.

— Les médias ne devront pas rapporter un seul mot de ce qui s’est dit ici durant les dernières heures, avertit Bull. Si j’interprète correctement les rapports de nos services secrets, les non-aphiles se seraient déjà rendus coupables d’attentats perpétrés de manière très professionnelle. Les Exterminateurs devront se concentrer sur ce type de cas. Possèdent-ils un réseau de communication ?

Daargun fit un bref signe de tête et répondit :

— J’en suis pratiquement certain, car sinon, ils ne seraient pas aussi efficaces. Songez aussi, Lumière de la Raison, que, conjointement à ces derniers, un grand nombre d’inconnus aspirent à la célébrité. Sans compter une foule d’opportunistes qui tuent un individu ici ou là.

— Il y a un groupe qui s’est pompeusement nommé « Régénération ». Il m’intéresserait de savoir ce qu’ils veulent régénérer.

— Oubliez-les, ce n’est qu’une petite faction de la région Amérique. Elle est insignifiante comparée à l’O.B.V. de Roi Danton.

Bull balaya d’un geste le sujet. Il s’était préparé à cette réunion en lisant un grand nombre de rapports en provenance de toutes les parties du globe. La situation n’était absolument pas dramatique, mais il pourrait s’avérer dangereux d’ignorer la concentration croissante des malades.

Ils avaient eu le temps, ces quarante dernières années, de se rassembler et de créer de petites organisations secrètes.

Le regroupement était synonyme de puissance, grâce à la réunion de spécialistes de diverses disciplines. C’était un problème quantitatif : plus un groupe était important, plus il était puissant. Le Conseil du Gouvernement s’en était déjà rendu compte plusieurs fois.

Reginald Bull se pencha au-dessus de la table et fit un bref signe de tête à Daargun.

— Travaillez avec discrétion, Frère. Je ne veux plus rien savoir jusqu’à ce que vous m’annonciez votre succès !

— Telle est bien mon intention !

L’expert se leva et quitta la salle. Nul n’adressait plus de salut aux autres : depuis quatre décennies, cette mauvaise habitude n’était plus en usage que parmi les malades.

Bull transmit à tous les assistants des instructions précises qui, sans exceptions, concernaient les rapports entre les habitants sains et les autres, puis il resta seul dans la salle.

Il n’éprouvait pas d’état d’âme, car il n’avait plus rien qui pût s’apparenter à une âme.

Mais, à présent qu’il avait donné tous ses ordres, il ressentait une gêne qui lui rappelait quelque chose. Autrefois déjà, il avait distinctement perçu cette sensation.

Il croyait savoir qu’une nouvelle menace s’avançait vers lui.

Les non-aphiles étaient un péril pour la Terre et la Lune. Le problème ne pourrait pas être réglé par les Exterminateurs et leurs chasses à l’homme. Lui, la Lumière de la Raison, devait mener un combat de grande envergure contre Roi Danton et ses protégés. Il lui fallait exterminer les cellules malades qui se reproduisaient toujours et gangrenaient les tissus sains. Elles devaient être détruites comme une tumeur maligne.