Perry Rhodan n°261 - La Lumière de la raison

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Dès 3540, anticipant la victoire des aphiles, Perry Rhodan avait fait transporter sur un monde très à l'écart plusieurs milliers de femmes et d'enfants immunisés. Quarante ans plus tard, la colonie secrète décide de renouer le contact avec la planète-mère. Mais qui pourrait imaginer ce que vont y trouver ses émissaires ?
À la même époque se révèle soudain l'instabilité de la Terre sur son orbite autour de Médaillon. Une nouvelle catastrophe menace l'Humanité en exil : l'engloutissement dans le Gouffre du Maelström des Étoiles. N'y a-t-il pas là de quoi ébranler jusqu'aux plus insensibles des aphiles et propulser, sur le chemin du pouvoir suprême, un individu que rien ne destinait à devenir le futur dictateur planétaire ?





Publié le : jeudi 11 juillet 2013
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EAN13 : 9782823805765
Nombre de pages : 226
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couverture
K.-H. SCHEER
et CLARK DARLTON

LA LUMIÈRE
 DE LA RAISON

PERRY RHODAN — 261

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Sous le règne de l’APHILIE…

L’ère de la perfection

Tous les hommes sont libres et égaux ! La faim et les maladies sont devenues des problèmes exceptionnels. Le travail a fait place aux « activités raisonnées », tandis qu’ordinateurs et robots se chargent des tâches les plus pénibles. Au nom de l’expansion tous azimuts, de formidables vaisseaux interstellaires s’élancent chaque jour à la conquête des mondes lointains.

 

L’ère de l’horreur

L’individu ne connaît plus que lui-même, ne vit plus que pour lui-même et pour satisfaire ses propres désirs. Les nouveau-nés sont confiés à des foyers dépourvus de toute chaleur affective, puis les enfants grandissent dans des institutions d’État. Jamais ils ne sauront qui étaient leurs parents. Inutiles pour la société, faibles et vieillards disparaissent derrière les hauts murs des Maisons de Silence. Jamais on ne les reverra.

 

La nef-monde de l’exil

En l’an 3580, le navire géant Sol quitte la Terre sans âme pour tenter de rallier la Voie Lactée, quelque part à l’autre bout de l’Univers. Bannis de leur planète-mère, voués à l’errance sur les Routes du Néant, Perry Rhodan et ses proches seront confrontés aux réalités du Concile des Sept, aux secrets de sa toute-puissance, à des arrière-plans cosmiques ouvrant sur d’inimaginables perspectives…

 

Pour la dignité des peuples galactiques !

L’Empire Solaire est mort, vive le Nouvel Impérium Einsteinien… Dans l’ombre du Poing de Provcon, Atlan organise la résistance contre l’occupant larenn et sa tutelle dictatoriale. Mais l’Arkonide saura-t-il garder intacts le courage de lutter contre l’invincible, et l’espoir de libérer un jour la Voie Lactée ?

 

La Terre sans Hommes

Dure est la loi de l’Univers… Arraché au Maelström des Étoiles et de nouveau transplanté, le berceau de l’Humanité resurgira dans l’inconnu total. Enfin rejoints par Perry Rhodan, les très rares survivants de la catastrophe ne vont plus tarder à faire la rencontre des Superintelligences qui président aux destinées du cosmos et de ses peuples…

CHRONOLOGIE GÉNÉRALE
 DES DIX PREMIERS CYCLES1
 DE LA SÉRIE PERRY RHODAN

Dates et événements

1971 : avec la fusée Astrée, Perry Rhodan se pose sur la Lune. Il y rencontre les Arkonides Thora et Krest, naufragés lors d’une expédition spatiale.

1972 : la supertechnologie arkonide permet la constitution de la Troisième Force et l’unification de l’Humanité terrestre.

1976 : l’être spirituel collectif qui règne sur la planète Délos accorde l’immortalité relative à Perry Rhodan et à ses plus proches compagnons.

1984 : de grandes puissances galactiques hostiles, les Arkonides, les Francs-Passeurs, les Arras et les Lourds, tentent de soumettre l’Humanité terrestre qui entame son expansion interstellaire.

2040 : l’Empire Solaire vient de naître ; il incarne désormais un facteur politique et économique de premier plan dans la Voie Lactée. L’Arkonide immortel Atlan, exilé sur Terre depuis près de dix mille ans, fait son apparition et devient l’un des proches de Perry Rhodan.

2326-2328 : des colonies terraniennes sont menacées par les Acridocères et les monstrueux Annélicères. Les humains entrent en conflit contre les Bleus qui dominent l’Est galactique.

2400-2406 : Perry Rhodan découvre la Route des Transmetteurs qui relie la Voie Lactée à Andromède. Plusieurs tentatives d’invasion de la Galaxie, orchestrées depuis la Nébuleuse, sont déjouées de justesse. Portant la lutte en territoire ennemi, les Terraniens libèrent les peuples d’Andromède de la tyrannie des Maîtres Insulaires.

2435-2437 : la forteresse-robot géante Old Man menace la Voie Lactée ; les Bi-Conditionnés surgissent, à bord de leurs Dolans, pour punir l’Humanité d’avoir effectué des expérimentations temporelles. Perry Rhodan est expédié dans la très lointaine galaxie M 87. Après son retour, la victoire sur les Ulebs – encore appelés la Première Puissance Fréquentielle – sera chèrement acquise.

2909 : la Crise de la Seconde Genèse provoque la mort de presque tous les mutants de la Milice.

3430-3434 : presque un millénaire s’est écoulé ; l’Humanité, éparpillée dans la Galaxie, connaît de graves dissensions. Afin d’éviter une guerre fratricide, Perry Rhodan fait déphaser le Système Solaire de cinq minutes dans le futur. De nouvelles menaces, comme le Supermutant Ribald Corello, se font jour et seront vaincues – à l’exception du satellite tueur qui orbite à l’intérieur de la couronne du Soleil. Pour empêcher que l’astre ne se transforme en nova, Perry Rhodan doit effectuer plusieurs voyages dans un passé vieux de deux cent mille ans et y rencontre le Cappin Ovaron, qui s’avère le seul capable de neutraliser l’engin autrefois installé par ses frères de race.

3437 : depuis Gruelfin, la lointaine galaxie-patrie des Cappins, une invasion d’un genre inédit se prépare contre l’ensemble de la Voie Lactée. Perry Rhodan se lance vers cet univers-île inconnu dans une expédition d’envergure dont le but est double : d’une part, contrer le plan des envahisseurs ; d’autre part, rétablir le bon droit en faveur d’Ovaron, souverain légitime dont l’exil a duré deux cent mille ans. Là-bas, les Takérans ont imposé leur hégémonie par la violence et règnent par la répression. Sitôt arrivés, les Terraniens entament la lutte contre les maîtres de Gruelfin puis ils repèrent la trace des Ganjasis, qui s’était apparemment perdue. Elle aboutit à la galaxie naine Morshatzas, isolée du continuum standard dans une bulle hyperspatiale. Ovaron y est confronté à la Mère Originelle, un cerveau-robot géant dont il avait jadis programmé la construction ainsi que la mission, et qui l’identifie comme l’authentique Ganjo. Alors que la puissance des Takérans est brisée à l’intérieur de Gruelfin, la Mère elle-même intervient dans la Voie Lactée pour faire échec à l’invasion et elle se sacrifie avec son armada de Collecteurs, entraînant aussi la destruction de Pluton.

3438-3443 : suite au sabotage de ses convertisseurs hexadim alors qu’il effectue son vol de retour de Gruelfin, le Marco Polo subit une dilatation temporelle et n’atteint la périphérie de son objectif que début juin 3441. Dès leur rentrée dans la Galaxie, Perry Rhodan et ses compagnons découvrent qu’elle a été balayée par une vague d’abrutissement imputable à l’Essaim, un conglomérat stellaire vagabond qui est en train de traverser la Voie Lactée. À de rares exceptions près, tous les êtres doués d’intelligence ont été crétinisés et il règne désormais un chaos sans précédent.

Tandis qu’une poignée d’immunisés se regroupent et tentent d’abord de résister, puis de trouver une parade au fléau et éventuellement de contre-attaquer, l’Empire Secret des Cynos commence à faire parler de lui et ses mystérieux ressortissants finissent par reprendre le contrôle de l’Essaim – car telle était la mission originelle de ce peuple qui a failli tout perdre à cause d’une lamentable erreur dont seuls les Terraniens et leurs alliés ont pu aider à effacer les conséquences dramatiques.

3444 : après bien des incompréhensions et des affrontements en chaîne, les esprits désincarnés des huit Vieux-Mutants projetés dans l’hyperespace durant la Crise de la Seconde Genèse sont enfin conduits à l’intérieur d’une météorite géante regorgeant de semper, un métalloïde à rayonnement quintidimensionnel indispensable à leur survie. Mais l’énorme astéroïde, en réalité un gigantesque vaisseau spatial, s’arrache alors à la croûte du monde dans lequel il était encastré depuis plusieurs siècles et les Terraniens le suivent jusqu’au Système Brisé, patrie des inquiétants Paramags qui, des dizaines de millénaires plus tôt, se sont lancés tous azimuts dans la recherche de semper à travers la Galaxie en utilisant les fragments de leur planète-mère reconvertis en nefs interstellaires.

Après avoir désamorcé la menace immémoriale que ces créatures faisaient planer sur Sol et ses satellites, Perry Rhodan et ses proches offrent enfin aux Vieux-Mutants un asile durable au sein d’un planétoïde riche en semper, acheminé jusqu’à un secteur isolé et calme de la Voie Lactée.

Décembre 3458 à août 3460 : au nom du mystérieux Concile des Sept, les Larenns s’imposent dans la Voie Lactée grâce à leur supériorité technologique et contraignent Perry Rhodan à assumer la charge de Premier Hétran de la Galaxie. Jouant en apparence le jeu des émissaires du Hétos des Sept, le Stellarque entreprend d’organiser la résistance et commence par déphaser le Système Solaire de quelques minutes dans le futur, afin de le soustraire aux agressions potentielles des Larenns et de leurs exécutants, les Lourds.

Face à l’intensification de la menace ennemie, la Terre et la Lune seront finalement dématérialisées en empruntant un transmetteur stellaire spécial installé dans la plus grande urgence. Elles ne resurgissent hélas pas à l’endroit prévu mais à une distance énorme de la Voie Lactée, au sein d’une région spatiale turbulente appelée le Maelström des Étoiles. Pour les Terraniens exilés à l’autre bout de l’Univers, le nouveau défi sera de réussir à s’acclimater et à s’affirmer dans ce secteur riche en surprises, en périls de tous genres et en adversités imprévues. Initialement hostiles, les Ploohns insectiformes se révéleront des alliés décisifs puisqu’ils accourront à l’aide de l’Humanité transplantée et permettront l’ancrage du couple Terre-Lune sur une orbite stable autour d’un soleil approprié, Médaillon.

Pendant ce temps, dans la très lointaine Voie Lactée qui plie désormais sous le joug du Concile, l’immortel Arkonide Atlan mène dans l’ombre le combat contre les oppresseurs. En priorité, il assure l’exode des Terraniens, traqués sans relâche par l’occupant, vers le nuage obscur appelé le Poing de Provcon et la planète Gaïa qui se dissimule en son sein. Le Système Solaire, privé de la Terre et de son satellite naturel, devient peu à peu le fief du nouveau Premier Hétran, le Lourd Leticron, dictateur galactique et chef des forces militaires à la solde des Larenns.

3540 : en quatre-vingts ans d’exposition à une composante spéciale du spectre radiatif de l’étoile Médaillon, une immense majorité d’humains a peu à peu perdu toute capacité à éprouver des sentiments. Sur la Terre règne désormais l’aphilie. Peu nombreux sont les immunisés : seuls les porteurs d’activateur cellulaire – à l’exception temporaire de Reginald Bull –, les mutants et de rares individus « ordinaires » échappent à ce véritable fléau qui a conduit à l’instauration d’un nouveau pouvoir politique et d’un ordre mondial sans précédent. Condamnés à l’exil, Perry Rhodan et presque tous ses proches partent à bord du Sol, un colossal vaisseau spatial à très grand rayon d’action, pour une odyssée dont nul ne saurait prévoir la durée.

3578 : depuis les parages de la microgalaxie Balayndagar, l’équipage du Sol a réussi à localiser la très lointaine Voie Lactée. L’un des deux ultracroiseurs constituant la nef géante en a pris le chemin, tandis que l’autre partie s’aventure jusqu’à une planète accueillante pour y refaire les réserves du bord et tombe dans le piège insidieux tendu par les Kéloskèrs.

3580 : dans la Galaxie-patrie, Atlan a fondé le Nouvel Impérium Einsteinien dont Gaïa constitue le monde central. L’isolationnisme contraint n’est cependant pas une situation durable, même si l’oppression des Lourds et des Larenns l’impose maintenant depuis près de cent vingt ans. Le futur proche demeure cependant très sombre, en particulier pour les derniers Terraniens encore présents dans le Système de Sol dont Leticron a fait le centre de son empire. La forteresse d’acier de Titan, bastion du tyran, incarne le symbole même de la terreur et du mal. Mais le Premier Hétran de la Galaxie, obsédé par le désir d’être immortel, plonge peu à peu dans la démence et les Larenns scellent définitivement son destin : lors d’un tournoi truqué, Leticron est blessé à mort par Maylpancer, le jeune Lourd prévu pour lui succéder.

 

Résumé des épisodes précédents

Retour en 3578 et à la microgalaxie Balayndagar : les Terraniens bloqués sur la planète Ultima Statio ont découvert qu’ils doivent l’immobilisation du Sol aux Kéloskèrs, des êtres aussi balourds et malhabiles qu’ils sont surdoués pour l’hypermathématique. Capables d’appréhender jusqu’à la septième dimension, les « penseurs infinis » se révèlent appartenir au Concile et, bon gré mal gré, coopérer avec les Larenns qui les fournissent en positroniques très sophistiquées. Les Kéloskèrs, qui assurent la fonction de calculateurs stratégiques pour le compte du Hétos des Sept, adorent et redoutent le trou noir situé au centre de Balayndagar, dont un dispositif spécial leur permet de juguler l’expansion. Par inadvertance, des éclaireurs terraniens détruisent hélas cet appareil, et le processus inexorable d’engloutissement de la microgalaxie dans le Grand Néant Noir se remet en marche. Les Kéloskèrs prennent sous influence le complexe bio-impotronique qui gouverne le Sol, Sénèque, afin d’annexer le vaisseau géant pour sauver de la catastrophe leurs précieux équipements et surtout le shetanmargt, le plus avancé de leurs superordinateurs. Contraints et forcés, les Terraniens vont devoir coopérer tandis que se profile l’agonie de la microgalaxie.

Sur Terre, l’aphilie a encore accru son emprise et les immunisés n’ont d’autre ressource que de continuer à se cacher. Grâce à un concours inattendu de circonstances, l’Organisation Bon Voisin va pouvoir tenter d’aménager une base-refuge secrète sur une colonie oubliée. Mais peu après, une révélation catastrophique s’imposera à tous : la planète-mère de l’Humanité n’est plus stable sur son orbite autour de Médaillon, et sa chute dans le Gouffre se produira tôt ou tard. Propulsé par de dramatiques événements à la tête du régime aphile, Trevor Casalle va se battre contre vents et marées pour que ne s’éteigne pas LA LUMIÈRE DE LA RAISON

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CHAPITRE PREMIER

L’amas de Bazinsky se situe à 325 années-lumière du système composé de la Terre, de la Lune et de l’étoile Médaillon, dans la direction opposée à la galaxie des Ploohns. C’est un groupe de dix-neuf étoiles dont onze sont du type G. Leur espacement moyen à l’intérieur du groupe est d’environ 3,5 années-lumière.

L’amas a été baptisé du nom de son découvreur : Samuel Eyne Bazinsky. C’était le directeur d’une équipe de recherche qui tentait de localiser la position de la Terre dans les parages sombres et menaçants du Gouffre. On sait qu’il n’a pu obtenir qu’un résultat très relatif, ce qui ne diminue en rien ses qualités professionnelles.

Extrait de l’Index Astronautique.

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Maelström Stellaire, année 3580.

 

Les trente-huit vaisseaux étaient alignés sur l’astroport de Terrania. La Beauté de la Logique, navire amiral de cette flotte, était un géant de 2 500 mètres de diamètre, de classe Galaxie. Le second bâtiment de même taille, le Pouvoir de la Raison, dominait les cinq nefs de classe Empire et les sept de classe Astrée. Les autres étaient des unités de tonnage plus modeste.

Enkher Hodj attendait Reginald Bull, qui devait venir saluer le départ de l’escadre.

Il ne lui vint pas à l’idée, pas plus qu’à Trevor Casalle ou à un quelconque participant à cette expédition, que cette concentration de forces militaires correspondait plutôt à une opération de guerre qu’à un vol d’exploration. Parmi tous ceux qui devaient prendre part à la mission, seuls deux étaient conscients de ce décalage typique de la mentalité aphile : les immunisés Saiwan Pert et Leela Pointier.

— Que fait donc Bull ? se demanda l’amiral Hodj à voix basse.

L’horloge de la salle de garde indiquait le 4 août 3580. Il était douze heures quatorze. L’escadre devait appareiller dans peu de temps.

Un bourdonnement retentit.

— Oui ? fit l’officier.

— C’est Casalle. Puis-je entrer ?

— Bien entendu !

Un homme jeune aux cheveux noirs s’avança et salua réglementairement.

— Qu’y a-t-il, vice-amiral ? interrogea Hodj.

D’un geste rapide, il repoussa dans son dos les cheveux qui lui tombaient sur la nuque. Avec ses cent trois ans et sa taille élancée, son attitude rappelait celle d’un aristocrate.

— Je m’attendais à trouver Reginald Bull et son état-major ici, fit remarquer le nouveau venu. Il s’agit des deux immunisés.

Casalle avait cinquante-quatre ans. Malgré son jeune âge, il avait déjà atteint un rang très élevé, ce qui prouvait tout à la fois son intelligence et son efficacité, mais aussi son ascendant sur ses semblables et ses capacités à exploiter au mieux les situations les plus complexes. Ses cheveux coupés court, son regard d’un brun profond, son allure fière et sa démarche sportive le rendaient pratiquement irrésistible. L’homme était suspect aux yeux de son supérieur. En réalité, c’était un officier de toute première qualité.

Toutes ces pensées traversèrent la tête de Hodj tandis que Casalle venait vers lui et s’arrêtait à ses côtés pour observer les derniers préparatifs. Les deux hommes n’avaient guère de points communs, hormis le fait qu’ils étaient des astronautes chevronnés.

— Ne puis-je pas vous donner moi-même ces instructions ? demanda-t-il.

— Je préfère les recevoir de la Lumière de la Raison en personne, répondit tranquillement le vice-amiral, sans la moindre trace d’émotion illogique dans la voix.

La menace était connue de presque tous sur la Terre, sur la Lune et aussi sur Goshmo’s Castle. Si aucune mesure drastique n’était prise, ces planètes et leur soleil allaient disparaître dans le Gouffre. Quoi qu’il pût arriver par la suite, ce serait effroyable. Une vie ne valait pas grand-chose : des milliers de morts n’étaient qu’une donnée statistique, mais ces mondes seraient transformés.

Et un second danger planait sur l’Humanité : la Raison Pure qui illuminait enfin les esprits risquait d’être perdue. Tant Trevor Casalle qu’Enkher Hodj sentaient que les tensions étaient à leur point culminant. Ils entretenaient des opinions opposées. Le vieil homme était l’un de ceux qui ne voyaient de salut que dans la fuite.

— Nous avons une mission difficile à accomplir, déclara-t-il. J’espère que chacun trouvera ce qu’il cherche.

— Je suis certain, amiral, que nous trouverons aussi des choses que nous ne cherchons pas.

— Je n’aime pas ce genre d’aléas.

— C’est compréhensible !

L’homme aux cheveux gris le scruta d’un regard dubitatif, mais rien n’indiquait que Casalle formulait là une critique de son comportement.

— Bull n’a pas pour habitude d’être en retard, dit-il finalement.

— C’est en effet exceptionnel ! appuya Trevor en regardant le fourmillement organisé qui régnait au pied des astronefs.

La menace que faisait peser le Gouffre avait été clairement identifiée. Le gouvernement essayait de la contrer de deux façons. Chacune de ces voies pouvait être couronnée de succès.

D’une part, on avait constitué des équipes de chercheurs pour trouver un moyen d’empêcher la chute dans cet abîme, mais il était difficile d’obtenir une collaboration efficace de la part d’un certain nombre de savants hautement qualifiés. Le travail d’équipe était irréalisable, car la mise en commun de la raison et de la logique n’apportait pas toutes les qualités positives des participants au projet d’ensemble. C’était un point qui devrait être amélioré.

Beaucoup de Terraniens n’accordaient que peu de chances de succès à cette tentative. Ceux qui s’y accrochaient malgré tout furent surnommés « les Persévérants » dans le langage populaire. Trevor Casalle était l’un d’entre eux. Il n’était peut-être pas le partisan le plus fidèle ni le plus inconditionnel de cette doctrine, mais il n’était en aucun cas un « Fuyard » comme l’amiral Hodj.

Le vieil homme avait organisé l’expédition pour chercher un monde à atmosphère d’oxygène, à l’écart du Gouffre, où serait acheminé tout ce qui pourrait être démonté et emporté de la Terre.

Pour lui, il ne faisait aucun doute que cette solution était la plus sensée. La nouvelle planète devait se situer à l’une des deux extrémités du Maelström qui s’étendait entre les deux galaxies. Le Gouffre se trouvait dans la partie la plus étroite de ce pont de matière et d’énergie, c’est-à-dire en son centre, et tout emplacement serait d’autant plus sûr qu’il en serait éloigné.

Pour Casalle, il existait un autre problème, mais il n’était pas essentiel pour l’instant : le nombre des Persévérants était inférieur à celui des Fuyards. Presque inconsciemment, les tenants de la solution scientifique avaient d’emblée employé ce terme pour désigner leurs opposants, car il était logique de les qualifier d’un nom qui impliquait chez eux de la lâcheté. Celui qui choisissait l’exil se dérobait à ses responsabilités. La fuite était le moyen le plus confortable et le plus sûr d’éluder un problème.

— Ils arrivent ! annonça soudain Enkher Hodj. Bull a fait savoir qu’il tenait à être accueilli au pied du vaisseau amiral. Allons-y !

Trevor quitta la pièce à la suite de son supérieur. Ils empruntèrent un puits antigrav pour descendre au rez-de-chaussée où les attendait un glisseur lourd, entouré d’un cercle de gardes.

— Les équipes de télévision, Monsieur ! dit Casalle en désignant une journaliste qui venait vers eux accompagnée d’une caméra autonome.

— Je m’en charge ! décida Hodj.

Lorsqu’il se retourna, il rayonnait la compétence et la maîtrise de soi. Il fit quelques pas en direction de la jeune femme, avant de s’immobiliser pour l’attendre. Elle commença immédiatement à poser ses questions.

— Amiral, vous êtes l’un des officiers les plus hauts gradés de l’Astromarine. Pouvez-vous nous dire quel est l’objectif de votre mission ?

— Vous avez sûrement entendu les explications de Reginald Bull, qui a planifié cette opération. Nous appareillons aujourd’hui avec trente-huit vaisseaux vers le sud du Maelström, c’est-à-dire à l’opposé de la galaxie des Ploohns. Nous explorerons là-bas les étoiles et les planètes de l’amas de Bazinsky.

— Comptez-vous y trouver des mondes de type terrestre qui nous permettront un transfert ?

— Nous ne nous attendons à rien de particulier. Notre but a été clairement défini. Mon adjoint, le vice-amiral Casalle, et moi-même devons uniquement recueillir des informations. Nous allons examiner chaque soleil et ses planètes.

La journaliste se tourna vers Trevor.

— Vice-amiral, vous passez pour un Persévérant. Quels sont les motifs qui vous poussent à prendre part à cette mission ?

L’interpellé eut un bref sourire, précisément calculé pour charmer la fille.

— Mes attentes personnelles sont de peu d’importance. Je suis un officier, j’ai reçu des ordres et je ne suis pas autorisé à les discuter. Notre objectif est d’assurer la survie de l’Humanité. La façon d’y parvenir est secondaire. Je pourrai certainement vous en dire davantage quand nous serons de retour.

— Combien de temps durera l’expédition ?

— L’amiral Hodj et moi-même sommes certains que nous pouvons terminer les recherches préliminaires en moins de trois mois, mais on n’est jamais à l’abri d’une surprise.

Enkher Hodj désigna les ultracroiseurs qui se dressaient dans le ciel et qui devaient appareiller dans moins d’une heure.

— Nous devons vous quitter. Reginald Bull s’avance déjà vers la Beauté de la Logique.

Les portes du glisseur coulissèrent. Les deux hommes y montèrent, chacun d’un côté. Le véhicule blindé et son escorte s’ébranlèrent vers le vaisseau amiral.

Le convoi de la Lumière de la Raison arrivait de la direction opposée. Des robots de combat formaient une haie de protection sous le sas polaire.

Les journalistes se ruèrent vers le président du Conseil Gouvernemental.

Celui-ci leur décrivit le but et l’importance de l’expédition. Il fit enfin savoir qu’il était assuré de pouvoir, à brève échéance, neutraliser le danger que constituait le Gouffre.

— Les cerveaux les plus brillants recherchent une solution, conclut-il. Statistiquement, il est certain qu’ils trouveront tôt ou tard une réponse satisfaisante pour nous tous.

Il adressa un bref salut aux gens des médias, puis il se dirigea vers Enkher Hodj et Trevor Casalle.

— Vous vouliez me parler de Pert et de Pointier, vice-amiral ?

— En effet, Monsieur. Il est tout à fait logique de prendre ces deux immunisés à bord. Ils collaboreront avec nous, car nous disposons de toute une panoplie de moyens pour le garantir. Mon inquiétude concerne plutôt la réaction de l’équipage. J’assume sans hésiter mes responsabilités, mais dans ce cas précis, je demande que vous me donniez les pleins pouvoirs.

— Vous vous attendez à des difficultés ?

— Pas directement de leur part. Ces deux réfractaires malades sont incapables de nous comprendre. C’est regrettable, mais on ne peut pratiquement rien y changer. Jusqu’où s’étendent mes prérogatives ?

Bull haussa les épaules, modérément intéressé.

— Vous avez voulu que l’on vous affecte deux personnes capables d’interpréter les émotions, en cas de besoin. Vous supposez qu’ils vont essayer d’influencer l’équipage ?

— Non, absolument pas, Monsieur. Au contraire.

Devant l’étonnant manque de compréhension du guide suprême, Casalle précisa sa pensée d’un ton insistant.

— Pour moi comme pour tous les membres de nos équipages, l’état d’aphile représente une condition enviable, car elle apporte l’illumination de la Raison Pure et de la logique. J’ai la quasi-certitude que deux malades au milieu d’environ huit mille hommes et femmes courent le danger d’être tués. Leur position est comparable à celle d’un virus ou d’une bactérie pathogène dans un organisme sain. Ils sont menacés. Or, ils seront probablement utiles à l’expédition. On ne peut donc les laisser se faire éliminer. Voilà pourquoi j’ai besoin de votre soutien officiel !

Il n’ajouta pas que selon lui, son supérieur direct était un homme sans initiative, dont il ne pouvait attendre aucune aide en dehors des points spécifiés en toutes lettres dans le règlement.

— A-t-on mis l’équipage au courant ? demanda abruptement Reginald Bull, un peu agacé d’avoir à s’impliquer dans une question d’aussi peu d’importance.

— Chaque officier a été informé que nous aurons besoin de ces gens, dit Casalle, sur le même ton que s’il avait parlé d’objets inertes. Dans une certaine mesure, ils jouissent d’un statut spécial.

— Alors, il est de votre devoir d’assurer leur survie par une stricte application de la discipline. Faites ce qui est nécessaire.

Trevor hocha la tête, satisfait.

Quelques minutes plus tard, il était dans le poste central du vaisseau amiral et surveillait l’appareillage.

Il doutait de pouvoir trouver une planète adéquate. Pas parce que les possibilités techniques seraient insuffisantes, mais parce que ce monde aurait un autre soleil. Il posséderait un spectre différent de celui qui avait rendu possible l’ascension de la Raison Pure. Sur une nouvelle planète, l’Humanité retomberait en peu de temps dans la barbarie abyssale des sentiments incontrôlés.

Cette seule perspective fit frissonner Casalle.

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Quelques jours plus tard, la flotte atteignit sa destination. Les dix-neuf étoiles de l’amas brillaient devant eux. Seules huit d’entre elles présentaient des couleurs différentes de celles de Médaillon.

La suite ne fut que routine.

Un soleil jaune, situé à trois années-lumière, attira l’attention. On le nomma Brainwave. Il possédait un cortège de sept planètes dont la numéro trois avait une atmosphère d’oxygène.

Dans cette phase de l’expédition, l’amiral convoqua son adjoint. Casalle savait que les pièces étaient désormais en place sur l’échiquier.

Hodj montra une image holographique du système.

— Je vais me poser ici avec la Beauté de la Logique. Quant à vous, vous prenez vos deux protégés, le Pouvoir de la Raison et treize autres unités pour constituer une seconde flotte d’exploration.

Trevor hocha la tête.

— Quel est mon objectif ?

— Un autre astre présentant les caractéristiques souhaitées. Les astronomes l’ont baptisé Réalité. Je vous rejoindrai là-bas au cas où nous ne découvririons rien ici.

— Bien sûr, Monsieur. Me laissez-vous carte blanche ?

— Je ne vois pas de raison de vous le refuser.

Casalle y vit une invitation à développer ses plans.

Deux heures plus tard, les quatorze unités s’enfonçaient profondément dans le petit amas stellaire. Si l’on avait révélé au Terranien l’issue de l’opération, il aurait frémi.

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Journal de bord de l’ultracroiseur Pouvoir de la Raison, enregistré par le vice-amiral Trevor Casalle.

 

« L’étoile Réalité, de type G0, a un diamètre d’un million et demi de kilomètres et sa température de surface atteint 6 050 degrés.

« Pendant la phase d’approche, quatre planètes ont été détectées. Parmi celles-ci, seule la deuxième offre des conditions idéales. Je lui a donné le nom de Signal. Un monde convenable d’après ses caractéristiques : 13 100 kilomètres de diamètre, pesanteur : 0,91 g, rapport terre/mer de 2 à 3, rayon moyen de l’orbite : 187 millions de kilomètres.

« L’atterrissage s’est déroulé sans incident.

« Casalle, terminé.

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— Cette planète est paradisiaque, Saiwan, dit Leela Pointier en se serrant contre la main qui caressait sa joue et ses cheveux. Et pourtant, j’éprouve une sensation de danger, de destruction, de malheur et de mort. Sommes-nous déjà contaminés par les aphiles ?

Saiwan Pert regarda l’écran, et réfléchit soigneusement avant de formuler sa réponse.

Il connaissait la sensibilité de son amie. Elle n’était pas télépathe, mais souvent, ses impressions s’étaient vérifiées de manière particulièrement frappante.

— Nous ne sommes pas contaminés, dit-il finalement en contemplant les continents et la mer qui apparaissaient sous la couche de nuages ensoleillés. Mais nous ne savons plus éprouver de la joie. Sur ce monde aussi, nous serons prisonniers.

Ils occupaient une cabine double qu’ils avaient décidé eux-mêmes d’appeler « cellule ». Saiwan ne prenait aucun danger au sérieux, pas même le robot qui les surveillait. Son humour, qu’il avait conservé envers et contre tout, contrebalançait le caractère calme et réservé de Leela.

Il alla chercher deux verres, puis il repoussa une mèche sur son front.

— Tu rêves encore ! dit-il. Mais pourquoi pas. Il y a des créatures intelligentes là en dessous, et Casalle aura besoin de nous. Ce sera l’occasion de nous échapper et de passer notre vie en liberté. Trevor Casalle ne laissera jamais coloniser cette planète.

Elle sursauta et posa un doigt sur ses lèvres, mais il fit un geste désinvolte et jeta :

— Qu’il nous écoute donc ! Crois-tu qu’il soit stupide ? Il s’attend à ce que les malades comme nous se comportent exactement comme nous le faisons et pas autrement.

Elle trempa les lèvres dans son verre.

— Tu le penses vraiment, Sai ?

— Naturellement !

Son regard passait alternativement de la jeune femme à l’image de la surface de la planète.

Leela Pointier était au moins aussi passionnante que Signal. Pert avait fait sa connaissance sur la Terre, le jour où ils avaient été condamnés aux travaux forcés. Ils ne s’étaient vus que brièvement lors du jugement. Il avait ensuite passé plus d’un an à tenter de la retrouver. Il avait finalement réussi à se faire transférer dans le camp où elle accomplissait sa peine. Leurs sentences avaient été motivées par un « mépris des principes de la Raison Pure ».

C’était Trevor Casalle qui les avait « sauvés », car il avait prévu que l’expédition découvrirait une planète porteuse de vie intelligente. Or, les aphiles auraient des difficultés à s’entendre avec des habitants certainement affectés par les émotions ; les deux jeunes gens devraient donc jouer les interprètes. Pointer et Pert attendaient avec impatience l’instant où ils pourraient rencontrer des êtres normaux. Peu importait l’apparence qu’ils auraient.

Le vaisseau amorça son atterrissage.

Des fleuves et des forêts apparurent sur les écrans, et une montagne se dessina dans le lointain. Le paysage semblait cultivé, ce qui laissait supposer une main dirigeante.

— Vois-tu quelque chose ? Je n’identifie rien, pas de villes…

Pert lança un regard plein d’amour à la jeune femme.

Elle avait seulement quelques centimètres de moins que lui, des yeux verts, et des cheveux brun clair qui lui tombaient sur les épaules. Elle était mince et extrêmement féminine – ce que remarquaient même les aphiles. Qu’elle disposait d’un charme naturel auquel tout homme succombait en quelques secondes, seuls quelques immunisés le savaient en dehors de Saiwan.

— Là ! fit soudain le jeune homme. Un lac de barrage. Vois-tu le mur ? Casalle va effectivement avoir besoin de nous.

Leela sourit enfin naturellement et sans retenue. Ils ne possédaient plus rien en dehors de leur propre vie. Ils savaient combien était étroit le chemin sur lequel ils marchaient, mais c’était leur unique chance.

image

Le major Kratt laissa tomber deux morceaux de sucre dans le café, puis il posa le gobelet avec les autres sur le plateau et retourna vers la table de navigation.

— Merci, dit Casalle en se brûlant presque les doigts. Nous sommes seulement les pions de l’amiral. En êtes-vous conscient ?

Heylin Kratt répondit d’un ton raide et mal assuré.

— Quand Hodj vous a confié cette mission, j’ai pensé qu’il voulait se débarrasser de vous. L’amiral est vieux et expérimenté. Il sait ce qu’il fait.

Il but une gorgée, et se mit à tousser.

— Le café est mauvais, comme d’habitude, murmura Trevor Casalle en examinant les retransmissions sur les écrans.

— Mauvais et bouillant ! gémit le major.

Casalle s’adossa dans son fauteuil. Il avait le temps.

Avant tout, il lui fallait réfléchir si ce monde convenait aux vues des Fuyards. Ils avaient découvert une planète qu’il aurait voulu ne jamais trouver : un monde objectivement merveilleux. Un véritable poison pour un Persévérant dont le but était l’échec total de l’expédition.

— Si l’amiral voit ce ciel, cette baie et cette forêt, il va rentrer sur Terre et se répandre dans tous les médias.

Heylin Kratt but de nouveau, plus prudemment cette fois.

— C’est notre nouveau monde, ajouta-t-il.

— Vous avez tout à fait raison, major, approuva Casalle.

Un magnifique ciel bleu s’étendait au-dessus du vaisseau. Celui de la Terre devait lui avoir ressemblé, avant que Médaillon n’eût remplacé Sol pour prodiguer ses rayonnements libérateurs.

Le paysage qui s’étendait en une large bande le long de la baie était doux et vallonné. Même les montagnes, à l’horizon, semblaient érodées. Au pied d’un plateau légèrement boisé, derrière lequel se dressait une formation rocheuse pointue, s’étirait une pente douce.

Trevor Casalle frissonna en voyant la ville.

Plusieurs milliers de huttes coniques recouvraient le coteau, descendant jusqu’au fleuve en formant des quartiers allongés. Elles se répartissaient aussi sur les deux rives du lac de barrage et remontaient jusqu’à la forêt.

— Il n’y a aucun champ, décrivit un observateur depuis l’un des glisseurs envoyés en reconnaissance. On distingue seulement ici et là quelques zones de plantes multicolores.

Cette planète était un monde idéal pour les peuples de la Terre !

— Kratt ! Faites débarquer tout le matériel nécessaire. Ensuite, envoyez chercher les deux malades.

— À vos ordres, Monsieur. Dois-je continuer à assurer ma mission ?

— Oui, confirma Casalle. Il est important que je sache comment se comporte l’équipage avant de décider de passer à l’action. Le moment ne devrait plus tarder.

Heylin Kratt hocha la tête d’un air conspirateur et quitta la salle. Lorsqu’il se retrouva seul, le vice-amiral eut l’impression d’une menace grandissante.

Les vaisseaux avaient atterri en fin de matinée, et il était peu après midi. Sur Signal, un jour durait vingt-cinq heures et dix-huit minutes.

— Monsieur ! Les prisonniers ! annonça un soldat dans son dos.

Trevor se retourna et examina la jeune femme et l’homme athlétique aux cheveux noirs. Ils affichaient un flegme incompréhensible malgré les gardes qui les accompagnaient et le robot qui les surveillait constamment.

— Vous savez pourquoi vous êtes à bord ? demanda Casalle à mi-voix.

— Oui, répondit Saiwan Pert. Et nous vous en remercions, vice-amiral.

Les yeux verts de sa compagne glissèrent sur l’officier, qui subit l’examen sans broncher. Pour lui, ils n’étaient pas des ennemis, seulement des malades.

— Vous n’avez aucune raison de le faire. J’agis uniquement selon des critères d’efficacité. Regardez cela !

Il montra un agrandissement d’une des huttes coniques, qui semblaient faites de pierres jointives ou de mortier, et qui se fondaient au milieu des rochers, des arbres et des accidents de terrain.

— Ces constructions mesurent tout au plus deux mètres de haut. Cela laisse supposer que les habitants ne sont pas très grands. Sortez et allez leur parler. Expliquez-leur qui nous sommes et ce dont nous sommes capables.

Pert éclata de rire et demanda calmement :

— Et vous n’avez pas peur que nous nous enfuyions ? Après tout, nous sommes toujours condamnés aux travaux forcés.

— Si vous preniez la fuite, nous aurions vite fait de vous reprendre. Je m’attends à ce que les autochtones ne connaissent pas encore la lumière de la Raison.

Casalle observa Leela. Il ne savait pas vraiment s’y prendre avec les femmes non-aphiles, car leurs émotions le dérangeaient et le rendaient incapable d’éprouver du plaisir ou même une quelconque satisfaction. Les règles de la Raison Pure, qui excluaient toute manifestation émotionnelle, procuraient les plus grandes joies dans une relation.

— Avez-vous une mission particulière à nous confier ? questionna-t-elle.

— Malgré votre maladie, vous êtes plutôt intelligents. Vous trouverez les mots appropriés pour leur parler et vous reviendrez ensuite me faire un rapport sur ce que vous aurez découvert. Nous coloniserons probablement cette planète.

L’expression fugitive qui passa sur le visage de la jeune femme n’échappa pas à Casalle. Il avait pris connaissance des analyses des écoutes, et il savait qu’ils étaient rusés.

— Nous avons besoin de toutes les informations sur Signal. L’amiral n’acceptera pas une étude lacunaire.

La population terrienne ne doit découvrir cette planète que sous un éclairage bien particulier, songea Trevor. À savoir : un monde plein de dangers ! J’y veillerai.

— Planton ! appela-t-il.

Un jeune officier surgit aussitôt. Le règlement impitoyable ne laissait pas d’autre choix aux hommes et aux femmes que d’accomplir leur service à la perfection. C’était d’ailleurs dans leur propre intérêt, car l’insubordination était classée parmi les fautes graves.

— Monsieur ?

— Faites venir un glisseur près du sas polaire. Chargez-vous des formalités nécessaires.

— Tout de suite, Monsieur !

Entre-temps, les sas du vaisseau avaient été ouverts. L’air doux et épicé de la planète avait envahi les coursives et chassé l’atmosphère stérile.

Quelles sont mes chances ? se demandait Casalle tout en descendant dans le puits antigrav.

S’il se risquait à destituer Hodj par le biais d’un artifice légal, peu de gens s’opposeraient à lui. Pour quatre-vingts pour cent de l’équipage, peu importait qui donnait les ordres. Les vingt pour cent restants feraient la décision. Les officiers aux postes de responsabilité le soutiendraient ou l’élimineraient. Il devait les convaincre.

Il atteignit le glisseur et fit un signe de tête au pilote. Une furieuse détermination grandissait en lui, car le danger venait de l’étoile Réalité. Son rayonnement changerait les aphiles en malades dépendant des émotions. Il fallait empêcher cela.

— Effectuez d’abord un vol de reconnaissance. Je veux voir ce qui nous attend !

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