Perry Rhodan n°262 - L'agonie d'une galaxie

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3578 : les Kéloskèrs se sont imposés comme passagers du Sol... Non seulement ils y ont embarqué leurs équipements les plus précieux, mais ils ont aussi couplé Sénèque avec le plus puissant de leurs superordinateurs. Maintenant, il s'agit de s'arracher à Balayndagar qui s'engloutit de plus en plus vite dans son trou noir central. Comment, et à quel prix ? Défiant toute rationalité, Perry Rhodan va prendre l'une des décisions les plus hallucinantes de toute sa carrière de Stellarque...



Dans la Voie Lactée, Atlan recherche tous les soutiens possibles contre l'oppression du Concile. Mais ne faut-il pas aussi regarder ailleurs, vers Andromède ou Gruelfin ? Et avec quelles chances d'obtenir gain de cause ?





Publié le : jeudi 11 juillet 2013
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EAN13 : 9782823805772
Nombre de pages : 214
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couverture
K.-H. SCHEER
et CLARK DARLTON

L’AGONIE
 D’UNE GALAXIE

PERRY RHODAN — 262

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Sous le règne de l’APHILIE…

L’ère de la perfection

Tous les hommes sont libres et égaux ! La faim et les maladies sont devenues des problèmes exceptionnels. Le travail a fait place aux « activités raisonnées », tandis qu’ordinateurs et robots se chargent des tâches les plus pénibles. Au nom de l’expansion tous azimuts, de formidables vaisseaux interstellaires s’élancent chaque jour à la conquête des mondes lointains.

 

L’ère de l’horreur

L’individu ne connaît plus que lui-même, ne vit plus que pour lui-même et pour satisfaire ses propres désirs. Les nouveau-nés sont confiés à des foyers dépourvus de toute chaleur affective, puis les enfants grandissent dans des institutions d’État. Jamais ils ne sauront qui étaient leurs parents. Inutiles pour la société, faibles et vieillards disparaissent derrière les hauts murs des Maisons de Silence. Jamais on ne les reverra.

 

La nef-monde de l’exil

En l’an 3580, le navire géant Sol quitte la Terre sans âme pour tenter de rallier la Voie Lactée, quelque part à l’autre bout de l’Univers. Bannis de leur planète-mère, voués à l’errance sur les Routes du Néant, Perry Rhodan et ses proches seront confrontés aux réalités du Concile des Sept, aux secrets de sa toute-puissance, à des arrière-plans cosmiques ouvrant sur d’inimaginables perspectives…

 

Pour la dignité des peuples galactiques !

L’Empire Solaire est mort, vive le Nouvel Impérium Einsteinien… Dans l’ombre du Poing de Provcon, Atlan organise la résistance contre l’occupant larenn et sa tutelle dictatoriale. Mais l’Arkonide saura-t-il garder intacts le courage de lutter contre l’invincible, et l’espoir de libérer un jour la Voie Lactée ?

 

La Terre sans Hommes

Dure est la loi de l’Univers… Arraché au Maelström des Étoiles et de nouveau transplanté, le berceau de l’Humanité resurgira dans l’inconnu total. Enfin rejoints par Perry Rhodan, les très rares survivants de la catastrophe ne vont plus tarder à faire la rencontre des Superintelligences qui président aux destinées du cosmos et de ses peuples…

CHRONOLOGIE GÉNÉRALE
 DES DIX PREMIERS CYCLES1
 DE LA SÉRIE
PERRY RHODAN

Dates et événements

1971 : avec la fusée Astrée, Perry Rhodan se pose sur la Lune. Il y rencontre les Arkonides Thora et Krest, naufragés lors d’une expédition spatiale.

1972 : la supertechnologie arkonide permet la constitution de la Troisième Force et l’unification de l’Humanité terrestre.

1976 : l’être spirituel collectif qui règne sur la planète Délos accorde l’immortalité relative à Perry Rhodan et à ses plus proches compagnons.

1984 : de grandes puissances galactiques hostiles, les Arkonides, les Francs-Passeurs, les Arras et les Lourds, tentent de soumettre l’Humanité terrestre qui entame son expansion interstellaire.

2040 : l’Empire Solaire vient de naître ; il incarne désormais un facteur politique et économique de premier plan dans la Voie Lactée. L’Arkonide immortel Atlan, exilé sur Terre depuis près de dix mille ans, fait son apparition et devient l’un des proches de Perry Rhodan.

2326-2328 : des colonies terraniennes sont menacées par les Acridocères et les monstrueux Annélicères. Les humains entrent en conflit contre les Bleus qui dominent l’Est galactique.

2400-2406 : Perry Rhodan découvre la Route des Transmetteurs qui relie la Voie Lactée à Andromède. Plusieurs tentatives d’invasion de la Galaxie, orchestrées depuis la Nébuleuse, sont déjouées de justesse. Portant la lutte en territoire ennemi, les Terraniens libèrent les peuples d’Andromède de la tyrannie des Maîtres Insulaires.

2435-2437 : la forteresse-robot géante Old Man menace la Voie Lactée ; les Bi-Conditionnés surgissent, à bord de leurs Dolans, pour punir l’Humanité d’avoir effectué des expérimentations temporelles. Perry Rhodan est expédié dans la très lointaine galaxie M 87. Après son retour, la victoire sur les Ulebs – encore appelés la Première Puissance Fréquentielle – sera chèrement acquise.

2909 : la Crise de la Seconde Genèse provoque la mort de presque tous les mutants de la Milice.

3430-3434 : presque un millénaire s’est écoulé ; l’Humanité, éparpillée dans la Galaxie, connaît de graves dissensions. Afin d’éviter une guerre fratricide, Perry Rhodan fait déphaser le Système Solaire de cinq minutes dans le futur. De nouvelles menaces, comme le Supermutant Ribald Corello, se font jour et seront vaincues – à l’exception du satellite tueur qui orbite à l’intérieur de la couronne du Soleil. Pour empêcher que l’astre ne se transforme en nova, Perry Rhodan doit effectuer plusieurs voyages dans un passé vieux de deux cent mille ans et y rencontre le Cappin Ovaron, qui s’avère le seul capable de neutraliser l’engin autrefois installé par ses frères de race.

3437 : depuis Gruelfin, la lointaine galaxie-patrie des Cappins, une invasion d’un genre inédit se prépare contre l’ensemble de la Voie Lactée. Perry Rhodan se lance vers cet univers-île inconnu dans une expédition d’envergure dont le but est double : d’une part, contrer le plan des envahisseurs ; d’autre part, rétablir le bon droit en faveur d’Ovaron, souverain légitime dont l’exil a duré deux cent mille ans. Là-bas, les Takérans ont imposé leur hégémonie par la violence et règnent par la répression. Sitôt arrivés, les Terraniens entament la lutte contre les maîtres de Gruelfin puis ils repèrent la trace des Ganjasis, qui s’était apparemment perdue. Elle aboutit à la galaxie naine Morshatzas, isolée du continuum standard dans une bulle hyperspatiale. Ovaron y est confronté à la Mère Originelle, un cerveau-robot géant dont il avait jadis programmé la construction ainsi que la mission, et qui l’identifie comme l’authentique Ganjo. Alors que la puissance des Takérans est brisée à l’intérieur de Gruelfin, la Mère elle-même intervient dans la Voie Lactée pour faire échec à l’invasion et elle se sacrifie avec son armada de Collecteurs, entraînant aussi la destruction de Pluton.

3438-3443 : suite au sabotage de ses convertisseurs hexadim alors qu’il effectue son vol de retour de Gruelfin, le Marco Polo subit une dilatation temporelle et n’atteint la périphérie de son objectif que début juin 3441. Dès leur rentrée dans la Galaxie, Perry Rhodan et ses compagnons découvrent qu’elle a été balayée par une vague d’abrutissement imputable à l’Essaim, un conglomérat stellaire vagabond qui est en train de traverser la Voie Lactée. À de rares exceptions près, tous les êtres doués d’intelligence ont été crétinisés et il règne désormais un chaos sans précédent.

Tandis qu’une poignée d’immunisés se regroupent et tentent d’abord de résister, puis de trouver une parade au fléau et éventuellement de contre-attaquer, l’Empire Secret des Cynos commence à faire parler de lui et ses mystérieux ressortissants finissent par reprendre le contrôle de l’Essaim – car telle était la mission originelle de ce peuple qui a failli tout perdre à cause d’une lamentable erreur dont seuls les Terraniens et leurs alliés ont pu aider à effacer les conséquences dramatiques.

3444 : après bien des incompréhensions et des affrontements en chaîne, les esprits désincarnés des huit Vieux-Mutants projetés dans l’hyperespace durant la Crise de la Seconde Genèse sont enfin conduits à l’intérieur d’une météorite géante regorgeant de semper, un métalloïde à rayonnement quintidimensionnel indispensable à leur survie. Mais l’énorme astéroïde, en réalité un gigantesque vaisseau spatial, s’arrache alors à la croûte du monde dans lequel il était encastré depuis plusieurs siècles et les Terraniens le suivent jusqu’au Système Brisé, patrie des inquiétants Paramags qui, des dizaines de millénaires plus tôt, se sont lancés tous azimuts dans la recherche de semper à travers la Galaxie en utilisant les fragments de leur planète-mère reconvertis en nefs interstellaires.

Après avoir désamorcé la menace immémoriale que ces créatures faisaient planer sur Sol et ses satellites, Perry Rhodan et ses proches offrent enfin aux Vieux-Mutants un asile durable au sein d’un planétoïde riche en semper, acheminé jusqu’à un secteur isolé et calme de la Voie Lactée.

Décembre 3458 à août 3460 : au nom du mystérieux Concile des Sept, les Larenns s’imposent dans la Voie Lactée grâce à leur supériorité technologique et contraignent Perry Rhodan à assumer la charge de Premier Hétran de la Galaxie. Jouant en apparence le jeu des émissaires du Hétos des Sept, le Stellarque entreprend d’organiser la résistance et commence par déphaser le Système Solaire de quelques minutes dans le futur, afin de le soustraire aux agressions potentielles des Larenns et de leurs exécutants, les Lourds.

Face à l’intensification de la menace ennemie, la Terre et la Lune seront finalement dématérialisées en empruntant un transmetteur stellaire spécial installé dans la plus grande urgence. Elles ne resurgissent hélas pas à l’endroit prévu mais à une distance énorme de la Voie Lactée, au sein d’une région spatiale turbulente appelée le Maelström des Étoiles. Pour les Terraniens exilés à l’autre bout de l’Univers, le nouveau défi sera de réussir à s’acclimater et à s’affirmer dans ce secteur riche en surprises, en périls de tous genres et en adversités imprévues. Initialement hostiles, les Ploohns insectiformes se révéleront des alliés décisifs puisqu’ils accourront à l’aide de l’Humanité transplantée et permettront l’ancrage du couple Terre-Lune sur une orbite stable autour d’un soleil approprié, Médaillon.

Pendant ce temps, dans la très lointaine Voie Lactée qui plie désormais sous le joug du Concile, l’immortel Arkonide Atlan mène dans l’ombre le combat contre les oppresseurs. En priorité, il assure l’exode des Terraniens, traqués sans relâche par l’occupant, vers le nuage obscur appelé le Poing de Provcon et la planète Gaïa qui se dissimule en son sein. Le Système Solaire, privé de la Terre et de son satellite naturel, devient peu à peu le fief du nouveau Premier Hétran, le Lourd Leticron, dictateur galactique et chef des forces militaires à la solde des Larenns.

Juillet 3540 : en quatre-vingts ans d’exposition à une composante spéciale du spectre radiatif de l’étoile Médaillon, une immense majorité d’humains a peu à peu perdu toute capacité à éprouver des sentiments. Sur la Terre règne désormais l’aphilie. Peu nombreux sont les immunisés : seuls les porteurs d’activateur cellulaire – à l’exception temporaire de Reginald Bull –, les mutants et de rares individus « ordinaires » échappent à ce véritable fléau qui a conduit à l’instauration d’un nouveau pouvoir politique et d’un ordre mondial sans précédent. Condamnés à l’exil, Perry Rhodan et presque tous ses proches partent à bord du Sol, un colossal vaisseau spatial à très grand rayon d’action, pour une odyssée dont nul ne saurait prévoir la durée.

3578 : depuis les parages de la microgalaxie Balayndagar, l’équipage du Sol a réussi à localiser la très lointaine Voie Lactée. L’un des deux ultracroiseurs constituant la nef géante en a pris le chemin, tandis que l’autre partie s’aventure jusqu’à une planète accueillante pour y refaire les réserves du bord et tombe dans le piège insidieux tendu par les Kéloskèrs.

3580 : dans la Galaxie-patrie, Atlan a fondé le Nouvel Impérium Einsteinien dont Gaïa constitue le monde central. L’isolationnisme contraint n’est cependant pas une situation durable, même si l’oppression des Lourds et des Larenns l’impose maintenant depuis près de cent vingt ans. Le futur proche demeure cependant très sombre, en particulier pour les derniers Terraniens encore présents dans le Système de Sol dont Leticron a fait le centre de son empire. La forteresse d’acier de Titan, bastion du tyran, incarne le symbole même de la terreur et du mal. Mais le Premier Hétran de la Galaxie, obsédé par le désir d’être immortel, plonge peu à peu dans la démence et les Larenns scellent définitivement son destin : lors d’un tournoi truqué, Leticron est blessé à mort par Maylpancer, le jeune Lourd prévu pour lui succéder.

 

Résumé des épisodes précédents

Dès 3540, anticipant la victoire des aphiles, Perry Rhodan avait fait transporter sur un monde très à l’écart de Médaillon plusieurs milliers de femmes et d’enfants immunisés. Hélas, la chute de l’ancien régime terrien a empêché l’envoi des hommes initialement prévus… Quarante ans plus tard, suite à la mort par maladie de tous les enfants mâles, quatre femmes de la Planète d’Ovaron s’envolent vers la Terre – sans se douter que l’aphilie s’y est entre-temps installée. Leur équipée manque de tourner au drame, mais elles finissent par repartir avec le contingent masculin espéré. Leur colonie accueillera bientôt un refuge secret pour réfractaires indésirables…

Toujours durant l’été 3580, une révélation catastrophique s’impose à tous : la planète-mère de l’Humanité n’est plus stable sur son orbite autour de Médaillon, et sa chute dans le Gouffre se produira tôt ou tard. Le Groupe des Fugitifs se lance en quête d’un monde vers lequel toute la population de la Terre pourra être évacuée. Sur Signal, deux immunisés entrent en lutte contre leurs équipiers aphiles et le chef de l’expédition, le vice-amiral Trevor Casalle. Contraint d’ordonner la destruction de cette planète de repli potentiel, Casalle repart vers la Terre – et vers un nouveau destin, celui de futur dictateur de l’Humanité.

Dans la Voie Lactée, Atlan se décide à solliciter tous les appuis envisageables pour le soutien de la résistance aux exécutants du Concile : celui des Maahks d’Andromède, et celui du Cappin Ovaron jadis rétabli en tant que Ganjo de la lointaine galaxie Gruelfin grâce à l’intervention des Terraniens. Mais il faut d’abord pouvoir renouer le contact avec Ovaron et, pour cela, entrer en possession de l’émetteur-récepteur adapté. Deux missions secrètes spécifiques seront donc lancées, l’une vers la Nébuleuse, et l’autre pour la récupération d’un dakkarcom…

Au cœur de Balayndagar, les Terraniens bloqués sur la planète Ultima Statio ont découvert qu’ils doivent l’immobilisation du Sol aux Kéloskèrs, des êtres aussi balourds et malhabiles qu’ils sont surdoués pour les mathématiques supradimensionnelles. Capables d’appréhender jusqu’à la septième dimension, les « penseurs infinis » se révèlent appartenir au Concile et, bon gré mal gré, coopérer avec les Larenns qui les fournissent en positroniques très sophistiquées. Les Kéloskèrs, qui assurent la fonction de calculateurs stratégiques pour le compte du Hétos des Sept, adorent et redoutent le trou noir situé au centre de Balayndagar, dont un dispositif spécial leur permet de juguler l’expansion. Par inadvertance, des éclaireurs terraniens détruisent hélas cet appareil, et le processus inexorable d’engloutissement de la microgalaxie dans le Grand Néant Noir se remet en marche. Les Kéloskèrs prennent sous influence Sénèque, le complexe bio-impotronique qui gouverne le Sol, afin d’annexer le vaisseau géant pour sauver de la catastrophe leurs précieux équipements et surtout le shetanmargt, le plus avancé de leurs superordinateurs. Contraints et forcés, les Terraniens vont devoir coopérer tandis que se profile LAGONIE DUNE GALAXIE

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CHAPITRE PREMIER

Mort, obscurité, maladie, solitude, guerre, âge, cauchemars… Tels sont quelques-uns parmi les centaines de noms dont s’habille la peur.

Donne-moi la main, et je t’emmènerai dans l’infini de l’Univers, plus loin encore que tu ne peux l’imaginer. Là-bas, une étoile ne brille plus, une galaxie a cessé d’exister, et avec elle, des milliards d’êtres pensants sont morts. L’Univers ne s’en émeut pas, ne s’y intéresse même pas.

Donne-moi la main, et je te montrerai que la peur ne doit porter qu’un seul nom : la petitesse ! Essaie de concevoir à quel point tu es minuscule dans un Univers où la fin d’une galaxie n’a aucune importance. Tu es si terriblement petit. Si tu parvenais vraiment à le comprendre, tu en aurais le souffle coupé.

Voici quelle devrait être ta peur : réussir à comprendre ce que tu es, où tu es, et quand tu es.

Donne-moi la main ! Je t’emmènerai loin, très loin, jusqu’à ce que le souffle de la peur vienne t’effleurer.

 

Extrait de Pensées, du Maître Mathématicien Dobrak

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Année 3578, temps standard terranien.

 

Pour un individu qui avait calculé 217 des 8 694 lignes de gravitation primaires de sa galaxie, le Maître Mathématicien Dobrak ne se faisait pas remarquer par son allure. Son savoir l’avait rendu humble et taciturne ; il avait compris que sa propre existence n’était qu’une illusion mathématique.

Sorgh était une planète déserte où ne vivaient que le grand scientifique et ses assistants, qui changeaient régulièrement. Personne ne demeurait jamais bien longtemps à ses côtés. Ceux qui essayaient devenaient fous ou mouraient dans d’étranges circonstances. Dobrak portait officiellement le deuil, mais il considérait la mort comme une simple constante mathématique.

Aucun Kéloskèr ne connaissait son âge exact. Peut-être le Dobrak que fréquentait la génération actuelle était-il un autre que celui du début. Il se pouvait même que « Maître Mathématicien » fût, au fil du temps, devenu une institution qui se transmettait d’une génération à l’autre, avec le nom de son premier titulaire.

Depuis qu’il avait reçu la nouvelle de la destruction de l’altrakulfth, il savait que Balayndagar allait s’effondrer. Un facteur inconnu, que même lui n’avait pas pu identifier, avait eu une influence dramatique sur les événements. Dobrak n’avait pas pris de mesures pour se sauver : il jugeait plus important de vivre la chute que d’assurer sa propre sécurité.

Il résidait au pied du Mont de la Lune Tombée, vestige d’une collision entre la planète et l’un de ses satellites. Il habitait dans une hutte faite de cloisons tressées tendues sur des pieux. Cet édifice primitif était fréquemment inondé pendant les périodes de pluie ; par trois fois, il s’était effondré sur son habitant, et avait brûlé à deux reprises. Parfois, la nuit, l’hypermathématicien restait devant sa maison, à la regarder ; il sentait la bise et, au loin, le grondement du volcan Kastorgh. Dans ces moments-là seulement, il concevait la Nature comme l’interaction des éléments. Le reste du temps, elle s’étalait sous ses yeux comme un grand tableau de chiffres.

Après la disparition de l’altrakulfth, le Grand Néant Noir avait repris sa funeste activité. Les premiers ébranlements dimensionnels annonçaient l’apocalypse.

Assis sur la rive du Goolander, Dobrak se laissait baigner par l’eau claire. Il se demandait si la destruction de Balayndagar n’était pas la meilleure solution pour sortir du Concile.

Jamais il n’avait apprécié de fréquenter les Larenns. Malgré sa mentalité abstraite, il considérait les étrangers du Concile comme un fardeau.

Sur Sorgh, la saison des pluies approchait ; il serait alors impossible de prendre un bain dans le Goolander, dont le débit serait multiplié par six. Peut-être cette saison n’arriverait-elle jamais, car le Grand Néant Noir grossissait à une vitesse insoupçonnée.

Dobrak était au courant de l’opération de sauvetage prévue par ses semblables pour le shetanmargt. Il se demanda où en étaient les travaux…

Le fleuve charriait une branche pourrie. Ce mouvement dans l’eau suscita chez le Kéloskèr des associations d’idées agréables ; il se sentait lui-même comme un ensemble d’atomes en mouvement, circulant dans le temps.

Temps qui est évidemment un concept très subjectif, causé par la libération d’énergie partout dans la création

Un bateau apparut. Assis à l’intérieur, deux jeunes gens ramaient. Ils venaient d’un petit centre de calcul situé en amont, et leur but était, sans aucun doute, le lieu de baignade de Dobrak.

Pour l’hypermathématicien, le navire était un chiffre, et les deux hommes à l’intérieur deux autres chiffres. Le Goolander était un ensemble de chiffres et le terrain sur lequel le fleuve s’écoulait, d’autres chiffres encore.

Quelle mosaïque merveilleuse ! songea Dobrak.

Chaque coup de rame et chaque mouvement modifiait l’organisation de ce tableau. Mais jamais le motif obtenu n’était chaotique comme le serait la chute imminente de Balayndagar.

Ses compatriotes hissèrent le navire sur la berge et se dirigèrent vers lui en laissant dans le sable souple des traces qui se remplirent rapidement d’eau.

— Je ne viendrai pas avec vous, déclara le Maître Mathématicien avant qu’ils n’aient eu le temps de s’adresser à lui. À quoi bon ? Nous n’aurons pas le temps d’atteindre une destination sûre, et de toute façon, n’importe quel autre monde est aussi menacé que Sorgh.

Les deux individus se tenaient côte à côte, essoufflés d’avoir ramé à toute allure.

— Nous devons rejoindre le shetanmargt, déclara l’un d’eux.

— Nous n’y arriverons pas, répliqua Dobrak. Pas avec les deux vaisseaux dont nous disposons sur Sorgh. Les ébranlements supradimensionnels sont devenus trop violents et influent déjà sur les lignes gravitationnelles. Dès le départ, nous perdrions le contrôle des vaisseaux et nous nous abîmerions dans le soleil.

Ils s’approchèrent de lui. Le savant comprit leurs intentions. L’usage de la violence lui sembla si absurde dans ces circonstances qu’il se contenta de sourire.

Ils le prirent par les bras et le soulevèrent. L’eau dégoulinait de son corps. Les deux jeunes gens le traînèrent jusqu’au navire. Maigre comme il l’était, il ne représentait pas un grand poids.

— Ils vont essayer de nous sauver, raconta Dobrak quand les deux individus le contraignirent sans brutalité à entrer dans leur embarcation. Ils ont de meilleurs vaisseaux que nous. Ils arriveront peut-être à atteindre Sorgh et à nous recueillir à leur bord. Mais je ne crois pas qu’ils puissent encore s’échapper de Balayndagar.

Les jeunes gens poussèrent l’esquif à l’eau et pataugèrent derrière. Dobrak se jeta sur le côté et fit chavirer la barque. L’eau l’enveloppa de sa chaleur. Il se plongea profondément dans le flot et se laissa emporter. Quand il émergea, il vit que ses deux compatriotes étaient restés près de leur embarcation, désemparés. L’un d’eux le repéra mais le mathématicien replongea et se laissa guider jusqu’à la rive opposée, où il s’abrita dans les roseaux.

À cet instant, une nouvelle onde de choc atteignit Sorgh. Le sol trembla et, pendant un moment, eut l’air d’un miroir en train de se briser. Les chiffres se mélangèrent tels des dés agités dans un cornet. Ils se réorganisèrent rapidement pour former un nouveau schéma, car l’ébranlement ne dura pas.

Mais le Kastorgh crachait maintenant des cendres et de la lave.

Dobrak gravit péniblement une colline qui offrait une vue sur le cours d’eau. Les deux jeunes gens avaient remis leur navire à flot et pagayaient, les rames dans leurs ailerons préhensiles.

Le Maître Mathématicien entendit l’un d’eux s’excla

mer :

— Les Larenns ont bien assez à faire ! Ils ont déjà sauvé beaucoup de Kéloskèrs et de matériel, ils vont s’en aller. Ils ne viendront jamais sur Sorgh pour nous chercher.

Les Larenns ! s’étonna Dobrak. Comment sont-ils parvenus à la conclusion que c’est à eux que je pensais ?

Il était manifeste que l’initiative devait venir des étrangers. Car c’étaient eux qui avaient provoqué la destruction de l’altrakulfth.

L’incapacité de ses assistants à anticiper les événements accabla le mathématicien. Elle était la preuve qu’ils avaient bien peu appris à son contact.

Dobrak monta jusqu’au sommet de la colline. Le chemin était éprouvant.

— Allez-vous-en ! leur cria-t-il une fois en haut.

Ils ramèrent dans sa direction. Le vieux Kéloskèr observa le motif troublant des chiffres qui se ré-agençaient sans cesse et comprit que l’éruption volcanique déclenchait un raz-de-marée qui ne tarderait pas à déferler. Les deux rameurs ne semblaient pas avoir conscience de la gravité de la situation.

— Partez ! leur cria Dobrak. Vous allez chavirer !

Cependant, ils s’étaient mis en tête de le sauver et poursuivaient leurs efforts.

On entendit un curieux bruit, qui rappelait la chute simultanée de milliers de pierres. La vague arriva dans le méandre du fleuve telle une muraille d’eau hérissée d’arbres, de roches et de sable. Les deux jeunes gens furent pétrifiés de surprise et de terreur.

— Trop tard, commenta l’hypermathématicien d’un ton las.

Ils continuèrent de ramer. Le spectacle de leurs efforts vains était ridicule.

Ils finirent par atteindre la rive – l’ancienne rive, au bord de la plaine alluviale, car le raz-de-marée qui remontait avait déjà multiplié par trois la largeur du Goolander. Ils se relevèrent dans leur embarcation. La muraille liquide les renversa, les ensevelit. Ils furent assommés, balayés, noyés.

Sur son promontoire, Dobrak se trouvait légèrement au-dessus de la vague. Peu après, un glisseur aérien arriva du Mont de la Lune Tombée et tournoya au-dessus des collines.

Le Maître Mathématicien se cacha dans les fourrés.

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Malgré sa paralysie, Perry Rhodan pouvait suivre le déroulement des surprenants événements. Il gisait sur une large esplanade, à l’intersection de deux coursives principales du MSol. De là, il pouvait voir une partie des secteurs périphériques de Sénèque.

Les milliers d’éléments du shetanmargt, le gigantesque complexe calculatoire des Kéloskèrs, étaient en train de s’intégrer au cerveau bio-impotronique du Sol. Cette fusion se déroulait à une vitesse incroyable. Tout cela semblait avoir été préparé de longue date.

C’est de la folie ! pensa le Stellarque.

Il avait l’impression que Sénèque n’éprouvait aucune difficulté face à l’irruption du shetanmargt. Au contraire, il paraissait se conformer à un plan longuement mûri.

Les éléments en suspension dans les couloirs se transformaient en amas énergétiques fluorescents qui s’incorporaient précisément dans les espaces libres de l’hyperimpotronique. Certaines sphères développaient des bras et des doigts chargés d’énergie pour se connecter les unes aux autres. Un réseau lumineux s’organisait au-dessus du cerveau.

Rhodan avait la certitude que tous les secteurs du Sol se modifiaient à l’avenant.

Il sentit que la paralysie refluait ; il ne lui restait plus dans les bras et les jambes qu’une raideur, qui pouvait encore occasionner des difficultés de mouvement pendant plusieurs heures. Malgré cela, le Terrien se redressa péniblement. Il se tourna vers L’Émir, étendu à quelques pas, qui s’efforçait lui aussi de se remettre sur pied.

— As-tu vu cela, petit ? lui demanda-t-il avec nervosité.

— Bien sûr.

— Les Kéloskèrs essaient pour de bon ! Ils tentent d’installer leur monstre à notre bord.

— Essaient ?… Je crois que c’est déjà chose faite, Perry, soupira le mulot-castor.

— Je ne suis pas d’accord ! s’exclama Rhodan, encore vacillant. Nous devons les empêcher de réaliser leur projet. Je n’ose pas imaginer ce que Sénèque va devenir.

L’Ilt ne répondit pas mais fit un geste indiquant clairement qu’il ne croyait pas en l’efficacité de contremesures quelconques.

Le Stellarque fit quelques pas mal assurés. À cet instant apparurent Roméo et Juliette. Il observa leur arrivée avec des sentiments partagés. Depuis les derniers événements, il ne les jugeait plus dignes de confiance. Les deux robots s’arrêtèrent devant lui.

— Vous allez vouloir discuter avec Sénèque, présuma Roméo.

— Vous pouvez y compter ! grommela le Terrien. Je refuse qu’il prenne des décisions impossibles et condamne les véritables décideurs à la figuration.

— Vous n’envisagez pas de le neutraliser, j’espère ? s’enquit Juliette.

— Je suis très tenté !

Ce n’était pas possible, bien sûr. Sans Sénèque, l’expédition n’avait pas la moindre chance de succès. Le Sol n’atteindrait pas son objectif sans son cerveau bio-impotronique. Restait à savoir ce qu’il valait sous sa nouvelle forme.

— Tu devrais écouter ce qu’il a à te dire, suggéra L’Émir.

Prenant appui sur Roméo et Juliette, Perry Rhodan s’en alla en boitant dans le couloir. De près, les motifs énergétiques issus du shetanmargt étaient encore plus impressionnants. Le Terrien se sépara des robots.

— Ça suffit, leur dit-il. Je peux aussi bien lui parler d’ici.

— Je suis heureux que vous soyez rétabli, Monsieur, déclara alors Sénèque.

Rhodan jura.

— Ce n’est qu’une formule toute faite ! Même si tu pouvais être heureux, tu n’aurais aucune raison de l’être car je n’ai rien d’agréable à t’annoncer. Tes systèmes primaires vont bientôt subir un court-circuit majeur.

— Voudriez-vous m’écouter, Monsieur ?

— Sais-tu que tu es devenu fou ? Or, un cerveau fou représente un danger pour l’équipage de ce vaisseau. Je doute que nous puissions repérer l’origine de la panne et la réparer, car tu vas nous en empêcher.

L’Émir, qui s’était approché, le pria de nouveau d’écouter Sénèque.

— Comme vous pouvez le voir, exposa celui-ci, je me suis associé au complexe calculatoire heptadimensionnel nommé shetanmargt par les Kéloskèrs. Cette connexion inhabituelle donne naissance à un cerveau d’une capacité et d’une intelligence jamais vues à ce jour. Je me plais à penser que même Nathan ne pourrait pas me tenir tête.

Rhodan fut ébahi.

— On dirait que tu as sciemment autorisé ton invasion par le shetanmargt.

— Mais c’est le cas. Ce n’est pas une invasion mais une union, comme je l’ai déjà expliqué.

Perry se mordit la lèvre inférieure. Il lui semblait impossible de traiter, d’assimiler cette masse d’impressions et d’informations. Néanmoins, ses soupçons se confirmaient : Sénèque était définitivement sous l’influence des Kéloskèrs.

— Dans l’intérêt de l’Humanité, il faut accepter et faciliter cette évolution, renchérit la bio-impotronique.

— Et les morts causés par le Tonnerre de Sénèque ? Ont-ils servi l’intérêt de l’Humanité ? Comment as-tu pu te soustraire à la première loi de la robotique ?

— La première loi a toujours été respectée, insista le cerveau. Il y a eu des morts, certes, mais c’étaient des accidents à mettre au compte du défaut d’intelligence des victimes. Je persiste à dire que j’exécute mon programme dans l’intérêt de l’Humanité. Il est certain que nous pouvons sauver la vie de plusieurs millions d’êtres humains.

— N’est-ce pas merveilleux ? railla Rhodan, bien que l’ironie fût peu adaptée aux circonstances. Et puis-je apprendre les détails de ce programme ?

— J’y venais justement. Dès notre premier contact avec les Kéloskèrs, j’ai eu l’intention de gagner le shetanmargt à notre cause. Seule cette collaboration permettra de sauver le Sol et de nous conduire à destination. Joscan Hellmut en a pris conscience et s’est rangé de mon côté. Je m’y attendais car il ne s’occupe que de moi depuis son plus jeune âge. Songez que les opérations stratégiques du Concile sont étudiées ici même, dans Balayndagar. Les Kéloskèrs analysent tous les projets importants.

Rhodan ferma à demi les yeux. Il devait reconnaître qu’il n’avait pas considéré les choses sous cet angle.

— Cela voudrait dire… commença-t-il.

— … Qu’avec le shetanmargt, compléta L’Émir, nous serions désormais en mesure de contrecarrer la stratégie du Concile. Si nous arrivons à rapatrier ce supercerveau dans la Voie Lactée, ce sera une grosse épine dans le pied des Larenns et des Hyptons, car ils se fient probablement à cent pour cent aux plans élaborés par les Kéloskèrs.

— L’Ilt a raison, confirma Sénèque.

Mais Perry Rhodan n’était pas si facile à convaincre. L’argumentaire de Sénèque était peut-être sincère, mais il convenait de se demander si le cerveau avait eu ce genre d’idée une fois placé sous l’influence du shetanmargt.

— Comment as-tu pu savoir que les Kéloskèrs possédaient ce shetanmargt ? s’enquit le Stellarque.

— L’information figure dans les banques mémorielles de ma composante hyperimpotronique.

— Aucun des cybernéticiens qui l’ont programmée n’avait connaissance de l’existence des Kéloskèrs.

— Je n’ai pas été programmé exclusivement par des Humains !

Rhodan écarquilla les yeux, alors que son regard se perdait dans le vide. Un pressentiment enfoui en lui depuis des jours remonta à la surface.

— C’est ridicule ! protesta-t-il néanmoins. Personne d’autre n’a pu t’approcher. Il est exclu que tu aies reçu des instructions dont nous n’aurions pas connaissance.

Sénèque ne répondit pas. Son silence créa une atmosphère de malaise épais, auquel Perry mit un terme en s’écriant :

— Qui a ajouté ces instructions ?

— L’Immortel !

Même si cette réponse laconique expliquait tout ce qui s’était passé, le Terrien trouvait cette solution trop facile. Il fut de nouveau assailli par le doute. Peut-être le shetanmargt avait-il imaginé cette réponse en collaboration avec Sénèque.

— L’équipage peut revenir à bord, reprit le cerveau. Mais il est important que quelques dizaines de Kéloskèrs familiarisés avec le fonctionnement du shetanmargt participent au voyage.

Cette exigence alimenta encore les hésitations de Rhodan.

— Comment être sûr que ce n’est pas une invasion masquée ? demanda-t-il.

L’Émir secoua la tête.

— Je ne comprends pas ton obstination. Comment peux-tu encore douter de la véracité de ces explications ?

Perry crut identifier les fondements de ses réticences. Sénèque l’inquiétait : il avait joué sa partie seul et manifestement atteint l’objectif qu’il visait. Tandis qu’il y réfléchissait, une secousse parcourut le Sol.

— Ce sont des ébranlements supradimensionnels issus du Grand Néant Noir ! expliqua la bio-impotronique. Il est temps de faire réembarquer l’équipage et de quitter cette galaxie. Elle va être détruite.

Le Stellarque se reprit. Il ne devait pas laisser plus longtemps l’initiative à Sénèque. Dès qu’il assumerait de nouveau le commandement, il pourrait constater si la bio-impotronique, ayant atteint ses objectifs, lui rendrait le contrôle du vaisseau.

— C’est moi qui donne les ordres ! lança-t-il. Quand j’aurai besoin de toi, je te consulterai.

— Très bien, Monsieur ! répondit aussitôt le cerveau. L’écran paratronique qui enveloppait le Sol a été désactivé.

— Et le Tonnerre de Sénèque ? demanda L’Émir d’un air soupçonneux.

— Grâce au shetanmargt, j’ai pu annuler toutes les conséquences de cette mesure.

— Nous pouvons donc partir ?

— Oui, Monsieur !

Rhodan prit L’Émir par la main.

— Téléportons-nous à l’extérieur ! Je vais m’adresser à l’équipage.

image

Alaska Saedelaere ne s’était pas joint au reste de l’équipage massé devant les principaux accès du Sol. Il s’était installé sur une colline, un peu à l’écart. Il serrait machinalement, sous sa veste d’uniforme, l’activateur cellulaire qu’il portait depuis son départ de la Terre.

Après le premier ébranlement supradimensionnel, le fragment cappin avait commencé à tressauter dans le visage d’Alaska. Après la deuxième onde de choc, il brillait si fortement qu’il rayonnait par les ouvertures de la bouche et des yeux de son masque.

De son promontoire, le Terranien fut témoin des conséquences du séisme spatial sur les navires des Kéloskèrs. Quelques-uns des cargos qui avaient accompagné le shetanmargt sur Ultima Statio survolaient encore le site d’atterrissage. Soudain, leurs pilotes parurent en perdre le contrôle, car les nefs changèrent de cap sans raison apparente. Alaska en vit deux perdre de l’altitude et s’écraser à plusieurs kilomètres de là. De violentes explosions confirmèrent leur destruction. Des nuages de fumée s’élevèrent dans le ciel. Les autres unités cherchaient à gagner de l’altitude. Leurs équipages pensaient peut-être que l’espace était plus sûr. D’après Saedelaere, c’était une illusion. On ne pouvait pas échapper aux ébranlements supradimensionnels.

À cet instant, l’écran paratronique du Sol s’éteignit. La prophétie de Joscan Hellmut se réalisait : le temps était venu de reprendre la haute main sur l’astronef intergalactique. Peu après, Perry Rhodan se rematérialisa avec L’Émir devant l’accès principal. Alaska poussa un soupir de soulagement. La libération du duo pouvait être considérée comme la fin de la crise. Néanmoins, elle se concluait par le début d’une autre, bien plus grave. Le sort des navires kéloskèrs était un avertissement très clair. Le Sol n’était certes pas comparable à ces unités mais, dès que les chocs dimensionnels s’intensifieraient, ils menaceraient aussi le vaisseau terranien.

L’homme au masque quitta son lieu d’observation et descendit la colline.

Après les péripéties des derniers jours, le soulagement se répandait parmi les astronautes naufragés. Rhodan fut accueilli par des cris de joie quand il apparut devant le sas. Il leva les bras pour obtenir le silence.

— Nous avons repris le contrôle du vaisseau ! Le Tonnerre de Sénèque est désormais derrière nous. Cependant, nous devons accepter un certain nombre de changements. Quelques dizaines de Kéloskèrs vont nous accompagner dans la suite de notre vol. Et Sénèque s’est allié au shetanmargt. C’est un problème dont nos scientifiques devront s’occuper pendant les prochains jours.

Saedelaere se demanda comment une telle situation avait pu se mettre en place. Rhodan parlait-il sous la contrainte ? Que s’était-il passé à bord ? Les autres membres d’équipage s’inquiétaient, eux aussi. Les paroles de Rhodan avaient rapidement éteint leur enthousiasme.

— Nous nous trouvons actuellement dans une situation délicate, expliqua le Terrien. J’ai appris de Sénèque que cette galaxie est sur le point de disparaître. Il n’est même pas certain que nous puissions nous échapper de Balayndagar. Sans Sénèque et le shetanmargt, nous n’aurions pas la moindre chance. Il faut que nous ramenions dès maintenant dans les soutes tous les équipements importants qui ont été déchargés ces derniers jours. Ceux qui ne seront pas occupés par cette tâche doivent immédiatement gagner leur poste. C’est tout pour le moment.

Rhodan fit volte-face et disparut dans le sas.

Il nous laisse seuls avec nos questions ! s’affligea Alaska Saedelaere.

Les préparatifs du départ s’effectuèrent dans une hâte fébrile. Une délégation de quarante-six Kéloskèrs se trouvait à bord. Ils paraissaient heureux, dans ces circonstances, de pouvoir sauver au moins leur précieux shetanmargt. Il n’était pour eux plus question de s’emparer du Sol. Les Kéloskèrs ne soulevèrent aucune objection non plus quand l’essentiel des objets qu’ils avaient sortis furent réembarqués.

Alaska Saedelaere entra dans le central au moment où Rhodan discutait justement avec le père et la mère d’Ulturf et Kyidder Emraddin. Sénèque n’avait pas encore tiré les deux jeunes mutants de leur narcose profonde. Manifestement, il craignait qu’ils ne retardent le départ en utilisant inconsidérément leurs parafacultés. Rhodan eut du mal à rassurer les parents angoissés.

Aussitôt après cet entretien, sa concentration redevint maximale.

Mentro Kosum avait coiffé sa résille T.R.E.S. et vérifiait tous les systèmes du vaisseau.

— Les ébranlements dimensionnels gagnent en puissance ! rapporta-t-il.

— Nous interrompons l’opération de chargement ! décida le Stellarque. Nous abandonnons ce qui se trouve encore à l’extérieur.

Saedelaere se demanda à quoi ressemblait le centre de Balayndagar si de telles répercussions étaient déjà perceptibles en périphérie de la microgalaxie.

On prépara l’appareillage pendant que les derniers glisseurs de transport réintégraient les hangars. Les violents chocs qui secouèrent le vaisseau n’étaient pas dus à l’activation des propulseurs, mais à un terrible séisme qui agitait les entrailles d’Ultima Statio.

— En avant, Mentro ! lança Rhodan. Décollage immédiat !

La galerie panoramique affichait l’image d’un vaisseau kéloskèr qui tentait d’échapper aux ondes de choc supradimensionnelles. En vain : son équipage perdit totalement le contrôle, et il s’écrasa contre une montagne. Des nuages de fumée assombrirent le lieu de l’accident.

Saedelaere jeta un coup d’œil aux Kéloskèrs présents dans le central en qualité de porte-parole du groupe. Ils se tenaient immobiles à côté d’une colonne. L’homme au masque se demandait quel pouvait être leur état d’esprit alors qu’ils assistaient à la fin de leur galaxie-patrie.

Sustenté par ses antigravs et ses propulseurs à impulsions, le Sol décolla. En dessous de l’astronef, l’air brasilla et d’étranges phénomènes lumineux apparurent. Saedelaere n’avait encore jamais rien vu de tel. Il supposa que cela résultait des séismes dimensionnels. Des nuages de molécules ionisées se formèrent. La surface externe du vaisseau se réchauffait à une vitesse démentielle.

— Activez les écrans protecteurs ! ordonna Rhodan.

— Faut-il vraiment rester en pilotage manuel ? s’enquit Galbraith Deighton. Ne serait-il pas préférable de confier toutes les manœuvres à Sénèque ?

— Tu lui rends bien vite ta confiance, répliqua ironiquement le Stellarque.

— Ce n’est pas une question de confiance mais de nécessité. Je crains que nous ne puissions pas adopter un cap précis dans ces circonstances. En outre, nous allons avoir des difficultés à passer en vol supraluminique.

Des décharges énergétiques jaillirent de la surface de la planète et firent briller l’atmosphère d’un bleu profond. Le vaisseau géant vacilla. Des bruits inquiétants traversèrent sa cellule, des grincements qui paraissaient provenir du néant.

Comme pour conjurer le sort, Balton Wyt affirma :

— Les ébranlements dimensionnels affectent essentiellement le champ gravitationnel de la planète. Nos problèmes disparaîtront dès que nous serons sortis de sa zone d’influence.

Les premiers résultats des détecteurs à longue portée s’affichèrent.

— Le Grand Néant Noir s’étend, commenta Lord Zi-Èvuss. Il va inexorablement engloutir cette galaxie.

Le Sol gagnait lentement de l’altitude. Dans les couches supérieures de l’atmosphère, les bruits cessèrent tout à coup. Saedelaere jugea ce silence tout aussi inquiétant que le vacarme qui l’avait précédé.

— Il va être difficile de quitter Balayndagar, annonça Sénèque.

— On le dirait bien, répondit Rhodan. Que proposes-tu ?

— Il faut placer le vaisseau sous le contrôle total de la nouvelle entité !

— Nous devons donc le livrer au shetanmargt ?

— C’est la meilleure solution.

Des forces relevant de dimensions supérieures rabattirent le Sol vers la planète. Les propulseurs furent incapables de s’y opposer.

— Sénèque a raison, déclara Deighton. Nous n’avons pas d’alternative.

À cet instant, Mentro Kosum ôta la résille T.R.E.S. de sa tête et appuya les deux mains sur ses tempes.

— Pardonnez-moi, dit-il d’un ton plaintif, mais les interférences sont insupportables.

— Sénèque, tu dois prendre le relai ! ordonna Rhodan.

— Je place le vaisseau en position d’attente ! rapporta aussitôt la bio-impotronique.

— Comment ça ? J’exige une explication !

— D’après les calculs, répondit Sénèque, les ébranlements supradimensionnels se calmeront dans une douzaine d’heures. Nous disposerons alors d’une petite fenêtre dont nous devrons profiter pour effectuer notre plongée linéaire.

Kosum se gratta le menton.

— Si vous le souhaitez, Monsieur, je peux faire une nouvelle tentative, proposa-t-il avec flegme.

Le Terrien secoua la tête.

Sénèque poursuivit :

— Pendant ce temps, nous ne resterons pas inactifs. Nous avons une opération de sauvetage à lancer.

— Et qui veux-tu sauver ?

— Un Kéloskèr.

Rhodan haussa les sourcils.

— Nous en avons déjà quarante-six avec nous, n’est-ce pas suffisant ?

— Nous avons besoin de Dobrak. C’est le Maître Mathématicien.

Perry se tourna vers les trois Kéloskèrs présents dans le central.

— Ce nom vous dit-il quelque chose ?

— C’est notre plus grand expert en mathématiques, expliqua le porte-parole du groupe.

— Votre dirigeant ?

— Non, juste le meilleur mathématicien. C’est le seul à maîtriser notre science dans sa totalité. Et le seul capable d’exploiter toutes les fonctions du shetanmargt dans sa forme actuelle.

Le Stellarque réfléchit.

— En d’autres termes, nous avons plus de chances de nous sortir d’ici avec ce Dobrak à notre bord.

Les Kéloskèrs confirmèrent son hypothèse.

— Mais le Sol est bloqué, lui rappela Deighton. Comment approcher notre homme ?

Personne ne suggéra de solution.

Rhodan s’adressa de nouveau à Sénèque :

— Existe-t-il un moyen de sauver Dobrak ?

— Une Gazelle peut rallier Sorgh. Sa faible masse lui permettra d’atteindre son but, d’embarquer Dobrak et de revenir au Sol.

Rhodan ne cachait pas ses doutes. Nul ne pipait mot.

— Sorgh ? La planète où il réside, je présume… dit-il finalement. Quelles en sont les coordonnées ?

— Je les transfère vers la positronique de navigation d’une Gazelle prête à partir, répondit Sénèque. Je propose qu’Alaska Saedelaere et Icho Tolot en prennent les commandes.

Alaska, qui avait écouté la conversation sans trop s’y intéresser, sortit brutalement de sa rêverie.

Quelle mouche a piqué Sénèque ? se demanda-t-il. Pourquoi me désigner, moi ?

Vu les circonstances, le choix du Halutien se comprenait, mais pour sa part, Saedelaere estimait avait avoir bien assez de difficultés avec son fragment cappin.

Rhodan formula à haute voix ce que pensait l’homme au masque.

— Pourquoi ces deux-là précisément ?

— Leurs chances de succès sont particulièrement élevées. Bien sûr, Monsieur Saedelaere devra porter l’Habit de Destruction.

— Que sais-tu de l’Habit de Destruction ? questionna Alaska.

— Avec le shetanmargt, j’ai évalué toutes les données disponibles sur cette tenue. Il s’agit d’une construction optimisée pour la conjonction d’énergies multidimensionnelles.

— J’ai besoin d’en savoir plus ! exigea Saedelaere.

Mais Sénèque ne lui donna pas satisfaction.

— Je vous laisse maître de votre décision, Alaska, lui dit Rhodan. Si vous ne voulez pas accompagner Tolot, je désignerai un des mutants.

— Je vous le déconseille, intervint l’impotronique. Les chocs structuraux émanant du Grand Néant Noir atteindront tôt ou tard une puissance telle qu’ils auront un impact négatif sur les parafacultés.

— J’y vais ! s’entendit répondre Saedelaere.

— Et le fragment cappin ? s’inquiéta Deighton.

— Il ne représente aucun danger actuellement, affirma Sénèque.

— Vous l’avez entendu, ironisa l’homme au masque. Il ne peut rien arriver.

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