Petite cuisine

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Roger, le protagoniste du récit, vit dans son village natal qui a façonné tout son paysage mental. Au coeur de la solitude, il y a un kaléidoscope de personnages qui convoquent des époques et des émotions multiples. Pourtant, ce sont toujours les mêmes moteurs, les mêmes désirs, qui agitent l'espèce humaine.
Publié le : jeudi 1 mai 2014
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EAN13 : 9782336346045
Nombre de pages : 114
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Élisabeth Martinez-Bruncher
La petite cuisine Roman
La petite cuisine
Élisabeth Martinez-Bruncher
La petite cuisine
Roman
Du même auteur Alter Ego. Roman, L’Harmattan, 2014.
re © L’Harmattan, 2012 (1édition) © L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-03413-3 EAN : 9782343034133
1 Lapetite fenêtre de la cuisine, curieuse-ment située à un angle de la pièce, découpait un triangle de lumière crue qui bloquait le regard sur une table poussée contre un mur et deux chaises à l'assise de paille usée. Happées par ce piège lumineux, une dizaine de mouches se livraient à leur manège habituel, ravies par le nettoyage visiblement approximatif de la toile cirée qui leur offrait un festin inespéré. L'homme assis sur l'une des chaises ne les chassait pas, ne mon-trait aucun signe d'exaspération, et restait d'une immo-bilité totale. A demi tourné vers la fenêtre, il regardait, peut-être sans le voir, le bout de jardin en contrebas. Dans la tasse de café refroidi posée devant lui et délais-sée, deux mouches s'étaient noyées.  2"- Annie! Et les tables de la terrasse! Tu dors, aujourd'hui. À l'apéro, il faut aller vite, enchaîner les tournées. Allez, file!" Il en était tout rouge, le Gé-rard. Mais il l'était si souvent et pour des raisons telle-ment variées qu'on n'y faisait plus attention. Là, pourtant, Annie le sentait réellement en colère. Elle
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obtempéra sans rechigner, vaguement craintive devant celui qui l'employait maintenant depuis trois ans dans son bar, passage obligé pour la population du village si elle voulait acheter les journaux, les tickets de bus pour la ville voisine et la paix sociale. Le couple Imbert ju-geait impitoyablement de tout et colportait des ragots que l'on savait infondés mais dont on redoutait d'être l'objet. Alors on cultivait leur bienveillance en con-sommant régulièrement. La hauteur de la somme lais-sée à chaque passage signait le pacte de non-agression. Ils étaient là depuis si longtemps qu'ils en avaient ac-quis une légitimité naturelle. Ainsi se croyaient-ils auto-risés à parler au nom de tous, sans soupçonner une seconde l'étendue de leur méprise. La population changeait de nature et si on les craignait un peu, on les méprisait beaucoup. Dans ce village à l'écart, certes, mais doté de toutes les sources d'information contem-poraines, Gérard et Augustine Imbert prenaient figure de caricatures, fossilisés dans leur haine de l'humanité, surtout étrangère, foncée de peau, jeune et libertaire. Il fallait enfermer tout le monde, rétablir la peine de mort, mettre tous ces profiteurs au travail et apprendre le respect à ces trous du cul de jeunes qui vous cra-chaient dessus et votaient pour n'importe qui. Le bar du Centre retentissait parfois, le samedi soir, de discus-sions philosophiques musclées, initiées par quelques chasseurs avinés, encouragées par la surdité bienveil-lante de quelques vieillards installés près du poêle et envenimées par l'attitude délibérément provocante de quelques jeunes désœuvrés. Rien de grave, donc, de l'avis des habitants. Le grand-père Imbert était toujours
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vivant et chauffait sa carcasse, l'été, à l'angle de la ter-rasse bondée, sur le fauteuil qui lui était réservé. À quatre-vingt-dix ans, il avait gardé une lucidité totale et, s'il ne disait plus grand-chose, son œil mobile d'épervier en chasse traduisait de façon explicite sa ca-pacité de nuisance et de méchanceté absolue. C'était la réflexion que se faisait Roger chaque fois qu'il regardait le vieillard. Il se demandait comment des touristes pou-vaient être ainsi aveuglés pour se faire photographier avec enthousiasme aux côtés de celui qu'ils prenaient, avec son béret vissé sur la tête et sa maïs collée aux lèvres, pour l'emblème d'une France profonde et au-thentique."Une saleté de poison", murmura Roger pour lui-même.
3 Ilfaisait trop chaud, dans cette chambre. Cette année, l'été était redoutable. On avait beau faire, la chaleur envahissait tout. Malgré les volets fermés pendant la journée, les demeures emmagasinaient de l'air brûlant que la brise nocturne chassait avec peine. Pourtant, la maison était vieille et ses murs épais. Roger songeait au nouveau lotissement à la sortie du village et il se demandait comment faisaient les gens dans ces pe-tits cubes, en plein soleil, sans arbres protecteurs et à la merci de leurs baies vitrées, douloureuses à regarder quand il passait se promener parfois pour prendre la mesure des changements intervenus dans le paysage et noter scrupuleusement, à son retour, les modifications majeures. Il tenait registre depuis vingt-huit ans, très précisément depuis son cinquantième anniversaire, quand il avait compris que la vie passait sans lui et que,
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