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Petites secousses et légères commotions

De
116 pages
Vingt-six brèves nouvelles incisives proposent une balade amusée et parfois cruelle au coeur de la vie sociale et de ses minuscules dérapages et autres soubresauts. Leur véritable originalité : faire entendre des voix venues d'horizons sociaux contrastés, voix policées ou parlures populaires et méridionales qui n'ont guère droit de cité. L'écriture, rapide et précise, féroce et tendre à la fois, mêle drôlerie fantasque et observation malicieuse du petit théâtre social.
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Françoise Weck
Petites secousses et légères commotions
Nouvelles
Petites secousses et légères commotions
Écritures Collection fondée par Maguy Albet Labbé (François),L’Imbécile heureux, 2012. Le Forestier (Louis),La Vie, la Mort, l’Amour, 2012. Dini(Yasmina), Soroma (Joseph),L’Amante religieuse, 2012. Mandon (Bernard),L’Exil à Saigon, 2012. Mouton de Ponthieu (Caroline),Le Cœur des filles, 2012. Evers ( Angela) ,L’Apnée, 2012. Milo ( Chiara) ,Passion 68, 2012. Bilas (Charles),La Boîte en fer, 2012. Josserand (Sylvain),Courts métrages, 2012. Garrido Palacios (Manuel) ,Nuit de chiens, 2012. Humbertclaude (Eric),BasculepuisVulnus, 2012. B-Rittener (Patrice),Je n’aurais pas dû écouter Léna…, 2012. Albert (Laurence),Sans adieu, 2012. Bréna (Patrice),Bois sacré, 2012. Carrère (Pascal),Les Involontaires, 2012. Lallement (Anne-Marie),La Mémoire-allées, avec le soleil, 2012. * ** Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
Françoise Weck
Petites secousses et légères commotions
Nouvelles
Du même auteur L’Accent grave et l’Accent aigu, Parcours de lecture Jean Tardieu, Bertrand-Lacoste, Paris, 2000 Petite mythologie de nos rêves immobiliers, L’Harmattan, Paris, 2006 Faire écrire étudiants et lycéens, plaidoyer pour une écriture de création, L’Harmattan, Paris, 2006 Putain d’accent ! Comment les méridionaux vivent leur langue, L’Harmattan, Paris, 2007 La Langue des Filles. Le Roman de l’apprentissage linguistique du féminin, L’Harmattan, Paris, 2010 La Presse Régionale vous parle. Le Dauphine libéré au fil des jours, L’Harmattan, Paris, 2012© L’Harmattan, 2013 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-336-00717-5 EAN : 9782336007175
Encore une commotion ! J’avance dans la vie ; Que de secousses dans le cœur Le sang et la pensée ! (Jean Tardieu,Le Fleuve caché, « Suite Mineure », Gallimard, 1990, p.54)
On verra
Un berger d’Anatolie égaré en terre lointaine, le bleu des yeux rieur et natif, agile et fort comme un turc, insaisissable car s’affairant comme un jeune chiot sur-actif au langage mutilé, contraint au mutisme des choses essentielles. Il bâtit, il bâtit pour ceux qui habitent ici, de plein droit. Pas de temps pour la glose ou la nostalgie : il bâtit. Il donne, sans calcul, toute l’énergie de ce jeune corps, qui répond encore parfaitement à la demande et qu’il serait incongru de ménager. Le boulot,ça fait pas peur: le plaisir – oui – de soulever une poutre, les muscles tendus ou de grimper sur le toit ou encore de ahaner en portant des sacs de ciment. Demain ? Travailler encore. Après demain ? Aussi, si Dieu le veut,Inch Allah. Bien plus tard, l’avenir ? Ç’est quoi ça ? Une pirouette. Bosser avec ses frères d’exil, si proches : des silences dans les temps forts ou des gueulantes quandça craintet qu’il y a défaillance et surtout des éclats de rire, dans une langue que personne n’entend ici. Qui, quoi provoquent leurs rires ? Quelles incongruités déclenchent-elles ces explosions sonores ? Y a-t-il alors moqueries, dérision, chambrent-ils l’un d’entre eux, se rappellent-ils des souvenirs du pays ? Oùcrèchent-ils ?il est au Rires, camping, sur l’île de La Bartelasse, dans une vieille
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caravane qu’ils se passent de générations d’arrivants aux suivantes. C’est bien, on bouffe ensemble le soir,y a tout? Y a un chauffage. On. Les jours de Mistral verra. Tant qu’il y a du boulot. Les femmes ?C’est que des emmerdes, elles font les romantiques puis tu casques. Elles luicassent les couilles.Silence radio. Puis,pas le temps pour ces conneries: il bosse, il dort, il bouffe. On verra. Il a acheté un tractopelle, avec ça il peut tout faire, même des tranchées. Il va troquer sa voiture de pompier rouge d’occase pour un quatre-quatre d’occase, avec ça il peut accrocher une remorque, il pourra tout faire. Il s’estdéclaré, alors il bosse juste pour payer ses arriérés de charge. Peut pas rentrer au pays voir sa mère, trop cher. On verra. Elle le verra avec des cheveux blancs. Pourquoi qu’ils gueulent les gens, qu’ils manifestent tous les samedis ? Ils font chier à bloquer la rocade en beuglant : «Pour la France d’en haut, des couilles en or, pour la France d’en bas, des nouilles encore ». De quoi ils se plaignent, qu’est-ce qu’ils veulent ? Moi, je bosse. La retraite ? C’est quoi ce truc, on te paye pour rien foutre ? Rires. Il ne fait pas le Ramadan,c’est pas bien mais pas la tête à ça. Il boit des coups en jouant à 1 l’Okeyau barAsia, c’est le rendez-vous des gars d’Ankara, on se marre, on déconne. On verra. Faut trouver un hangar pas cher pour garer ses engins et où se bricoler dans un coin une piaule, en douce, juste un truc en dur où il sera peinard. Il pourra y recevoir son 1 Rami turc. 8
fils un week-end sur deux, ils se marrent bien ensemble. C’est tout. Besoin de rien d’autre. Un sourire dévastateur avec des dents luisantes de petit carnassier et la lame bleue des yeux, plissés d’appétit de vivre. Elle n’a rien d’autre à foutre cette femme qui lui pose des questions ? Il lui en pose lui ? Ils’en bat les couillesde sa vie de planquée et de sa « curiosité pour Atatürk » et de « son inquiétude quant à l’avenir de la laïcité dans la nouvelle Turquie d’Erdoǧan ». Pleine de bouches cette bonne femme, ça fait pas bouffer tous ces mots. Bon, les autres, ils te sifflent comme un chien :Faudrait mettre le turbo pour la façade ! Faut faire 2 fissa pour monter les agglos ! Elle, elle estbrave, un 3 peuniaï sur les bords.Elle apporte le café deux fois par jour et elle a peur qu’il ait froid ! S’il va au pays un jour, il lui ramènera un tapis : elle doit aimer ce genre de trucs. On verra.
2 Francitan : gentille. 3 Niaise, naïve en Francitan. 9