Philosophes

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Le roman Philosophes, paru en 1878, se démarque des romans historiques que Jirasek écrivit par la suite et qui ont fait comparer l'auteur à Walter Scott ou encore Alexandre Dumas. Cet ouvrage s'insère dans le cycle des souvenirs de jeunesse et relate de manière romancée les révolutions de 1848. Le récit décrit aussi les rapports tendus de Vienne avec la capitale Prague et prône un patriotisme exacerbé, défendant âprement la culture tchèque.
Publié le : lundi 1 janvier 2007
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EAN13 : 9782296162990
Nombre de pages : 251
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ALOIS J/RAsEK

PHILOSOPHES
A d a p,l é d u l ch è que par

J. L. CHOLLET
Préface de Jules Chopin

L'HARMATTAN

1ère édition,

Orbis,

Prague,

1923.

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@\vanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-02335-5 EAN : 978-2-296-02335-2 9782296023352

Max Svabinsky:

Alois Jitasek

Les Introuvables Collection dirigée par Thierry Paquot et Sylvie Carnet
La collection Les Introuvables désigne son projet à travers son titre même. Les grands absents du Catalogue Général de la Librairie retrouvent ici vitalité et existence. Disparus des éventaires depuis des années, bien des ouvrages font défaut au lecteur sans qu'on puisse expliquer toujours rationnellement leur éclipse. Oeuvres littéraires, historiques, culturelles, qui se désignent par leur solidité théorique, leur qualité stylistique, ou se présentent parfois comme des objets de curiosité pour l'amateur, toutes peuvent susciter une intéressante réédition. L'Harmattan propose au public un fac-similé de textes anciens réduisant de ce fait l'écart entre le lecteur contemporain et le lecteur d'autrefois comme réunis par une mise en page, une typographie, une approche au caractère désuet et quelque peu nostalgique.

Déjà parus
Edmond et Jules de Goncourt, Fragonard, 2006. Albert GUÉRARD, L'avenir de Paris, 2006. Grazia DELEDDA, Dans le désert, 2006. Grazia DELEDDA, Le fantôme du passé, 2006. Judith GAUTIER, La sœur du soleil, 2006. Henri BARBUSSE, Staline, 2006. Georges D' AVENEL, Le nivellement des jouissances, 2006. Madame Anaïs Ségalas, Enfantines, 2005. Madame de ST AAL-DELAUNA Y, L'engouement et la mode, 2005. STRYIENSKI Casimir, Mémoires de la Comtesse de Po toc ka, 2005. La comtesse de NOAILLES, Passions et vanités, 2005. STERN Daniel, Pensées, réflexions et maximes, 2005. Mme L. SURVILLE, Balzac sa vie et ses oeuvres, 2005. GIRAUD Albert, Pierrot lunaire, 2004. HALEVY Ludovic, L'abbé Constantin, 2004. CHERBULIEZ Victor, Meta Holdenis, 2004. ffiANEz V. B., Terres maudites, 2004. MOREAU Hégésippe, Contes à ma soeur, 2004. FLEURIOT Mlle Z., Raoul Daubry, 2004.

Avertissement.
Pour ne pas défigurer l'aspect habituel des noms de personnes et de lieux ni les alourdir par une transcription, souvent inexacte d'ailleurs, nous avons cru devoir conserver dans notre texte l'orthographe originale des noms tchèques. Il convient de remarquer, du reste, que beaucoup de signes diacritiqr es de la langue tehèque sont déjà d'un usage courant parmi les phUologues. En vue d~en faciliter )a lecture, nous donnons ici, une fois pour toutes, le tableau de leur prononciation. à=â c == ts ou tç, comme dans tsar. e = tch, comme dans tchèque. ch = kh guttural, sans équivalent en français. di cr === mouillé, comme dans diable (devant i ou è, de se prononce de la même manière). e=é é=ê e === comme dans lié. lé, g == gu, comme dans guerre. h est toujours aspiré. i=Î j ill mouillé, comme dans aiguille. = n === gn, comme dans montagne (devant i ou è, n se prononce de la même manière). û=ô r = rj, les deux lettres étant nettement liées. Ce son n'a pas d'équivalent en français. s se prononce toujours ç ou SSe f ou t devant i ou e - fi mGuillé, comme dans tiers.
u :::x: u o

Z = j ou ge, comme dans jambe.

Préface de la nouvelle édition

Vie et écrits

Le roman Philosophes est à classer dans les «histoires de jeunesse à tonalité autobiographique» même s'il contient d'importants repères historiques: il se démarque des fameux romans historiques qui lui succéderont et qui caractérisent le style de Jirasek. TI est d'abord paru en 1878, puis recueilli en deux volumes en 1882. TI fut ensuite réédité en 1923 par les éditions ORBIS avec une préface de Jules Chopin. On a souvent comparé Jirasek à Walter Scott, ou encore à Alexandre Dumas car son œuvre se compose de romans historiques dans lesquels il redonne vie aux grandes périodes de I'histoire nationale tchèque. En effet, Jirasek est né à Hronov, près de Nachod, en Bohême (Empire austro-hongrois d'alors et actuelle République Tchèque) en 1851, et mort à Prague (Tchécoslovaquie d'alors et actuelle République Tchèque) en 1930. Les romans historiques de Jirasek ont en fait contribué à réveiller le patriotisme de son peuple, car l'auteur y utilise la langue mise à l'index par Vienne pour évoquer les

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événements historiques majeurs de son peuple. C'est pour ces raisons que Jirasek est considéré comme une personnalité active de la libération du peuple tchèque. Considéré comme le créateur du genre historique dans la littérature tchèque, il a souhaité, tout au long de son œuvre, associer roman et histoire. Le genre qu'il emprunte est très réaliste; il entreprend des descriptions très précises d'époques, d'individus, de masses, de lieux... (il a fait des recherches scientifiques en amont de l'écriture de ses ouvrages: il a consulté de nombreuses archives, des documents anciens). De plus, Jirasek a une formation d'historien, qu'il a effectuée à l'université de Prague; il était donc rompu aux méthodes historiques allemandes. D'où la précision des détails et le réalisme de ses descriptions. On a parfois critiqué l'approche historique que Jirasek a eue de son pays, considérée comme une réduction à la période d'oppression habsbourgeoise et de la Contre-Réforme, ainsi que son style, qui, comme l'évoque Jules Chopin dans la préface de la première édition de Philosophes, «rappelle parfois la sécheresse des documents d'archive ».

Littérature et politique

En tout cas, nul ne conteste l'engagement politique de l'écriture de Jirasek. En effet, il est particulièrement clair que le patriotisme imprègne

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toute l'œuvre de Jirasek, et on peut dire que c'est ce trait qui a fait son succès. Les choix des sujets traités vont dans ce sens: l'auteur évoque tour à tour la grandeur passée de son pays, les affres de la servitude, la révolte contre l'oppression... Jirasek s'intéresse particulièrement au passé historique de son pays et à l'émancipation politique et culturelle du peuple tchèque. Ainsi, Jirasek a beaucoup écrit pendant et sur la période du hussitisme (doctrine religieuse réfornriste qui visait le retour aux valeurs premières du christianisme et qui s'étala de 1370 à 1434) qui inspira nombre d'artistes tchèques. La série Parmi les courants (également traduite par Entre les courants), parue en 1891 et qui comprend trois romans, eut beaucoup de succès. Il a également écrit Contre tous (roman historique qui relate les origines et le développement du mouvement hussite en Bohême), paru en 1894, et la trilogie intitulée La confrérie (ou encore La confraternite), parue entre 1900 et 1905, qui évoque la répercussion du hussitisme panni les Slovaques de Hongrie, séparés de leurs frères tchèques. Avant cette période foisonnante, Jirasek a publié une série de romans, F. L. Vek, en 1888, qui coïncide avec une période de réveil de la conscience nationale.Têtes de chien paraît en 1886 et évoque la révolte des paysans de la région de Domazlice contre leur seigneur. Après la défaite de la Montagne Blanche en 1620 (événement qui mit fm au soulèvement de la nation tchèque contre l'absolutisme oppresseur des Habsbourgs), Jirasek

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publie Ténèbres. Entre 1890 et 1893, il publie Sebrane Spisy. Jirasek est aussi l'auteur de légendes: il est l'auteur des Vieilles légendes tchèques et il a aussi écrit Les légendes de l'ancienne Bohême, en 1894. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma (Poklad, F. L. Vek et Les enfants perdus, de Milos Makovec en 1957).

L'originalité

de Philosophes

Si Philosophes se démarque des romans historiques que Jirasek écrira par la suite, il n'en a pas moins un contenu homogène, qui s'insère dans le cycle de ses souvenirs de jeunesse. A la fois roman, recueil historique et souvenir de jeunesse, Philosophes relate de manière romancée les révolutions de 1848 : «A Vienne, émeutes; à Prague, troubles, assemblées du bas peuple, abolition de la corvée... Mon Dieu, mon Dieu, où allait le monde? ». De manière romancée, certes mais d'un point de vue très personnel qui permet de mieux ,saisir la portée de ce texte. En effet, en s'impliquant de la sorte dans son récit, Jirasek fait appel au patriotisme tchèque, appelle à un engagement et revendique l'identité de son peuple. Ainsi, on peut remarquer, dans cette citation, qu'après une scrupuleuse énumération des faits, le narrateur laisse néanmoins poindre son ironie «Mon Dieu, mon Dieu, où allait le monde? »...

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Ce roman est centré sur une petite société de philosophes qui se situe à Litomysl, une petite ville de province en actuelle République Tchèque. Y sont évoqués les rapports tendus de Vienne avec la capitale Prague ainsi que des événements culturellement importants tels la création de la Légion académique (dont la devise est «N ation, patrie, liberté, égalité, langue tchèque, autonomie. ») et sa dissolution en 1849, qui entraîna en même temps la suppression de la philosophie. Jirasek se montre très sensible dans son roman à la difficile constitution de l'identité culturelle tchèque, dont la langue est mise au ban par Vienne. Jirasek montre souvent son ironie en prenant toutefois bien soin de se démarquer des propos de certains de ses personnages dont il ne partage pas les points de vue ; c'est le cas par exemple, avec M. Roubinek, que Jirasek rend parfois ridicule: «N'y avait-il pas de quoi tomber malade? », lui fait-il dire à propos des événements politiques, ou encore, suite aux voix qui criaient la devise de la Légion académique: « et Dieu sait encore quelles élucubrations de cerveaux brûlés ». Pourtant, s'il est présent, le narrateur reste implicite dans Philosophes. Cela signifie que ce n'est pas un des personnages du roman; il n'intervient pas dans le déroulement romanesque. En revanche, il est omniscient, car il connaît les sentiments de ses personnages. Dans son prologue, l'auteur met en garde son public: il évoque le stéréotype du philosophe comme

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un érudit insensible, qui n'aurait rien de commun avec les vivants et rassure son lecteur par une série de prétéritions: «N'attendez pas de moi que », «Nous ne pénétrerons pas dans le monde », «Je ne vous présenterai point », avant de réfuter cette opinion. Jirasek qualifie le groupe de philosophes qui va être au centre de son roman: «J e ne vous présenterai point des philosophes connaissant le vrai de chaque chose, à l'insu desquels le ciel même ne fait rien, l'abîme ne saurait recéler de mystères, mais des philosophes dans le corps jeune desquels circulait (imparfait: époque révolue) un sang ardent, des philosophes qui chantaient, aimaient, avec lesquels les jeunes filles, insoucieuses des doctes sages barbus, étaient aises de se divertir. » Ce prologue a pour but la séduction du lecteur. Jirasek est novateur sur ce point car il rompt avec l'idée que la doxa se fait de la philosophie et des philosophes. Car traditionnellement, la question du désir est intrinsèque à la philosophie. L'auteur entend donc rapprocher la philosophie du monde, car les philosophes sont des engagés politiques (ils ne peuvent et ne doivent pas se contenter de réfléchir), de l'humanité et du vivant (ils désirent). Enfin il donne un souffle nouveau à une discipline poussiéreuse et critiquée pour son côté trop théorique. Ensuite l'auteur fait une petite mise au point sur le contexte universitaire de l'enseignement de la philosophie en République Tchèque afm de recentrer ses propos sur du concret et d'introduire à l'ouverture du récit.

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Le temps de la rédaction est constitué de « retours en arrière» puisque ce roman est inspiré de faits historiques. Les fondements et les références historiques sont en effet très précis et suivent bien sûr un ordre chronologique. Une période particulière est convoquée: celle des événements de 1848 en actuelle République Tchèque alors sous le joug de l'Empire austro-hongrois. Il semble que l'auteur n'ait pas eu d'intérêt personnel à écrire ce roman. La personnalité de Jirasek constitue plutôt un moteur, une figure citoyenne et engagée, dans ses romans: il s'adresse à son peuple et exprime une sollicitation au soulèvement, une incitation à la rébellion. Il prône un patriotisme exacerbé et défend âprement la culture tchèque: il écrit en tchèque, et cela témoigne de sa défense de la langue et de la culture tchèques contre le joug « allemand ». A l'époque dont il parle, il était mal vu de parler tchèque et de lire en tchèque, la culture tchèque était donc complètement reniée... TIY a donc un appel clair à un engagement politique, au réveil de la conscience politique de son peuple opprimé. Le roman commence par «C'était en l'année 1847, à la fin d'avril. » Le narrateur ancre d'emblée le roman dans une dimension temporelle. Car le roman a un lien avec des événements historiques importants qui vont détenniner l'évolution du récit, le destin des protagonistes... et en même temps, ils justifient le récit (sa raison d'être). Ce sont ces événements historiques, antérieurs à sa naissance, qui

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ont façonné la jeunesse du narrateur et leur importance le pousse à écrire ce roman. Ce genre de roman invoque la participation active du lectorat. Jirasek nous présente chronologiquement les événements qui ont frappé le peuple tchèque à partir de 1847, c'est-à-dire peu de temps avant sa naissance. Jirasek nous immerge brutalement dans le roman par sa phrase d'introduction, il n'y a pas de présentation, mais en revanche, il y a eu un prologue, qui tient lieu d' «avertissement ».

Amour et savoir Il Y a plusieurs histoires d'amour dans le récit, entre plusieurs jeunes gens (les jeunes hommes étant tous des philosophes). Comme figure centrale, Il y a la petite Lenka, transformée en Cendrillon par son oncle (le greffier Monsieur Roubinek) et sa tante (la mairesse Madame Roubinkova), affublée d'une cousine peste et jalouse (Mlle Lotty). Mais Lenka aime Vavrena et c'est réciproque. Vavrena est le répétiteur de la famille. Le greffier et la mairesse n'approuvent pas cet amour et font tout pour éloigner Lenka de Vavrena. On retrouve ici le thème de l'amour malheureux, condamné par la société qui fait tout pour qu'il ne se réalise pas, ainsi que la notion d' «apprentissage », puisque V avrena en tant que répétiteur fait figure d'autorité auprès de Lenka, transfonnée en soubrette. En effet, Vavrena est philosophe et dans cette société,

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les philosophes sont dotés d'un haut statut social: un docteur en philosophie représente un « beau parti ».

La politique Jirasek peint notamment le conflit ancestral qui oppose les conservateurs (âgés), tels M. Roubinek et Mme Roubinkova (<< car il redoutait la moindre innovation ») et les jeunes philosophes, ouverts face à l'avenir et en rupture avec la société, à travers le contexte des Maïales, un rassemblement populaire interdit que les jeunes philosophes plébiscitent. Le ton de Jirasek se veut parfois didactique quand il évoque la place de la philosophie (le statut social des philosophes, la vie universitaire tchèque, la jeunesse tchèque) et son lien avec l'engagement civique et politique. L'écrivain nous livre une jeunesse engagée, qui est prête à se battre pour sauvegarder sa liberté, sa culture et son indépendance. Il prône aussi le maintien de l'enseignement de la philosophie, et l'engagement dans la vie citoyenne. Car c'est le savoir qui permet l'émancipation d'un peuple; l'ignorance conduit à la servitude et à l'exploitation. Le savoir conduit naturellement à s'intéresser à la vie politique et l'insertion dans la vie politique pennet le respect des droits et valeurs d'un peuple qui lutte contre l'oppresseur depuis des années. Jirasek se place clairement comme l'instrument de l'émancipation du peuple tchécoslovaque: par ses

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écrits, il réveille la conscience politique d'un peuple en quête d'identité, qui a lutté pendant des années pour sa survie.

Pourquoi rééditer Philosophes aujourd'hui? S'il nous paraît pertinent de rééditer Philosophes aujourd'hui, c'est notamment en regard de la crise politique majeure que nous traversons. En effet, on assiste à un désenchantement, à une perte de croyance en les valeurs qui nous ont façonnés jusqu'ici. C'est pourquoi les rapports entre la littérature et la politique nous paraissent essentiels à sauvegarder. Or, chez Jirasek, le lien entre littérature et politique est plus étroit que jamais. A la fois historien, homme politique et écrivain engagé, l'expérience historico-politique a profondément marqué l'homme de lettres. Il peint une jeunesse engagée, savante, qui a foi en l'avenir et qui est très active politiquement. Parce que la jeunesse tchèque a beaucoup à apprendre à la jeunesse française, dont le désintérêt pour la politique va en décroissant; parce que de nos jours, peu d'écrivains parviennent à rassembler les foules. Or Jirasek, lui, y est parvenu. En 1917, Jirasek publia un manifeste qui comportait la signature d'une centaine d'écrivains tchèques. C'était clairement un appel au soutien de la cause du peuple tchécoslovaque, en faveur de sa liberté et de

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son indépendance, et qui fut récompensé par une victoire. Philosophes est l'illustration de ce succès. Même si les Français ne sont pas forcément familiers de la culture tchèque, ils ne pourront pas être insensibles à la force tranquille qui émerge de ce texte: son écrivain nous transmet sa foi en l'avenir, il parvient avec talent à faire sortir le lecteur de sa passivité et de son inaction, et nous assure que sans savoir, il n'est point de salut. Carole Bluchetin

PRÉF

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Les écrivains jouissent chez les Tchécoslovaques d'un culte tout particuli~r ; le peuple ne laisse passer aucune occasion de célébrer leurs mérites. Cela s'explique d'ailleurs, et l'on comprend qu'une nation opprimée, comme l'étaient les Tchèques et les Slovaques sous le régime austrohongrois, ait tenu et tienne encore, une fois libérée, à rendre hommage à 'ceux des siens qui ont réveillé dans le peuple le sentiment national ou qui, par la beauté de leur œuvre, ont relevé une langue que Vienne semblait avoir mise à l'index. Nous songions à cela en 1921, en constatant sur place la faveur avec laquelle la Tchécoslovaquie célébrait le soixante-dixième anniversaire de naissance de M. Aloïs Jirasek. Le pays honorait ainsi non seulement un. de ses romanciers les plus populaires, mais aussi un des artisans les plus actifs de sa. libération.

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PRÉFACE

Comme romancier, M. Jirasek, après avoir étudié les paysans de sa région natale, le nord de la Bohême, ou conté des souvenirs de jeunesse, telle cette Filosolskéi historie (Philosophes), s'est consacré au roman historique. Il a, dans ce ~genre, acquis en son pays, une popularité égale, supérieure même à celle qu'eut en France Alexandre Dumas père. Il la doit cependant à d'autres qualités que l'auteur des Trois Mousquetaires. On peut dire tout ~'abord que, si avant lui l'histoire de la Bohême avait fourni à l'imagination d'autres écrivains tchèques un cadre attrayant, M.Jirâsek est considéré comme le créateur du genre vraiment historique dans la littérature tchèque. Il ne s'est pas, en effet, contenté d'emprunter aux annales de sa nation des situations plus ou moins dramatiques. Il a voulu faire œuvre d'historien en même temps que de romancier. Poussé par son goût du réalisme, il s'est toujours efforcé de reconstituer la -physionomie des époques qu'il décrit, la vie des individus tout comme celle des masses. Pour y réussir, il a, avant d'entreprendre

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uné œuvre, fouillé les archives, dépouillé une foule de documents et, comme Flaubert préparant Salammbô, il s'est donné une indigestion de vieux bouquins". Les " études d'histoire qu'H avait faites à l'université de Prague, ,où il s'était initié aux laborieuses méthodes historiques allemandes, l'avaient d'ailleurs parfaitement préparé à une telle tâche de chartiste. C'est à ces patientes recherches qu'il doit l'abondance de détails typiques, de descriptions minutieusement exactes qui a donné à certains passages de ses romans un relief si saisissant de réalité. Mais c'est à elles aussi q n'il doit, en certains endroits, le défaut que crjtiquait Brunetière dans Flaubert - et la comparaison n'a rien de désobligeant, - dont il disait que le style rappelle parfois la sécheresse des documents d'archives.' M. Jirasek cependant n'a pas l'impassibilité de l'auteur de Salammbô. Son œuvre tout entière est pénétrée d'un ardent patriotisme, et c'est une des causes les plus profondes de son succès et de son influence. Ce patriotisme se révèle

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PRÉFACE

au premier abord, dans le choix même des sujets qu'a traités M. Jirasek. Il ,a toujours emprunté à l'histoire de son peuple les pages les plus propres à rappeler la grandeur passée du pays, les horreurs de la servitude, la révolte contre l'oppression et l'œuvre récente de relèvement national. Essentiellement slave en ce sens, la nation tchécoslovaque est douée d'un esprit souvent mystique. Les discussions spécu.. latives, particulièrement les querelles religieuses, ont presque toujours animé son existence, l'entraînant ~n des luttes ardentes. L'une de ces luttes constitue la période du passé qui est considérée comme la plus glorieuse: la période du hussitisme. De là, le succès des trois romans qui composent la série de Parmi tes courants, du long récit de Conire tous, qui peignent les origines et le développement du mouvement hussite en Bohême, ainsi que la popularité de la trHogie in titulée la Confrérie, où M.Jirasek montre la répercussion du hussitisme parmi les Slovaques de Hongrie, depuis si longtemps séparés de leurs frères tchèques.

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Puis, après la néfaste défaite de la Montagne Blanche (1620), qui mettait fin au soulèvement de la nation tchèque contre l'absolutisme oppresseur des Habsbourgs, commence une période de noire réaction politique et religieuse que l'écrivain retrace dans son copieux ouvrage des Ténèbres. Voici enfin, à côté de la révQlte des paysans de la région de Domazlice contre leur seigneur (les Têtes de Chien), la période du réveil de la conscience nationale, au XIXe siècle, dans la série de romans intitulée F. L. Vè'k. »M. Jirasek, écrit M. H. Jelinek dans son Histoire de la littérature tchèque, s'efforce de dégager de l'histoire nationale une haute leçon de force morale, de fierté et de confiance dans l'avenir... En sculptant les personnages héroïques de nos ancêtres, ces rudes capitaines hussites, en racontant le dévouement sans bornes des patriotes tchèques à l'époque de la renaissance, il créa, en même temps qu'une œuvre d'art et de vérité historique, de brillants exemples d'inébranlable fidélité à l'idéal, soit religieux, soit moral,

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soit patriotique." Ces exemples n'ont pas été vains. La grande guerre a offert une terrible occasion de les suivre; les volontaires tchéc()slovaques des armées de l'Entente les ont suivis. "Pendant la guerre écrit à M. Jirasek, dans la dédicace de ses mémoires, le général Gajda, l'un des chefs des Légions tchécoslovaques de Russie, vos livres, vos inoubliables récits de notre passé, ont, dans notre patrie, été pour le peuple une source de consolations au cœur même de leur résistance. Pour. nous, soldats au loin, à l'étranger, ils ont été une précieuse lecture; ils ont été une source de courage aux heures les plus graves. Ils nous ont offert des exemples et tracé notre devoir." Par là, M. Jirasek se range parmi les plus actifs libérateurs de la nation tchécoslovaque. Il a pris d'ailleurs, dans le pays même, une part plus directe à la lutte d'émancipation. En 1917, au moment où l'empereur d'Autriche venait de convoquer le Parlement, silencieux depuis quatre ans, M. Jirasek prit l'initiative d'un manifeste aux députés tchèques. Cette

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hardie proclamation, publiée le 17 mai, portait la signature d'une centaine d'écrivains tchèques. Ce fut plus qu'un appel aux élus pour leur demander de soutenir la cause du peuple, ce fut le véritable programme de ]a lutte pour la conquête de la liberté et de l'indépendance. La victoire, on le sait, a couronné cette lutte. C'est donc à la fois un grand écrivain national et un libérateur qu'honorent les Tchécoslovaques en M. AloÏs Jirasek. On comprend l'intérêt qu'il y a, pour l'étranger, à connaître un des esprits en qui s'incarne si bien l'âme invincible d'un peuple. Jules Chopih.

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