Pleure

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Entre le tonitruand A tue-tête jeté comme un défi du haut de la Corse, face à la mer qui hurle le chant des morts, et le modeste Pleure de ce nouveau recueil, la mort de Scarlett, redoutée et attendue, a eu lieu. Mais si dur que soit le monde, les mots, comme la Musique, libèrent une joie qui remet de l'ordre dans le monde. Ce sont eux, les mots, qui aident l'écrivain à reconquérir pour tous, les enfermés ou les mourants, la grâce perdue.
Publié le : jeudi 1 mars 2007
Lecture(s) : 293
EAN13 : 9782296169067
Nombre de pages : 130
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Pleure

Ecritures Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus
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Nicole Victoire TRIVIDIC

Pleure

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-02912-5 EAN : 9782296029125

Pour Emmanuel.

Pour Mireille-Scarlett (t).

« Il

dit. Et en lui naît le désir

des lourds sanglots ». Homère, lliade.

Cette putain de peur

carlett se pelotonnait au bord de son lit. La chambre de I'hôpital était orientée au nord heureusement, car il faisait encore très chaud en ce début d'automne, et la lumière dans cette ville du sud était insoutenable.

S

Tout l'attirail était là, au bas du lit: les deux poches en plastique, le goutte à goutte fixé dans la veine, le pansement qui tirait sur le ventre avec la sonde et le drain. Scarlett mourait de soif, mais n'avait pas encore le droit de boire. L'infirmière entra, décidée à faire valoir son autorité: Non, le médecin l'a interdit. Elle passa une compresse humide sur les lèvres de celle qui était alitée. Sa voix chantait, avec dans la gorge un éclair de soleil. Elle tenta un geste de conciliation pour humaniser leurs rapports, demanda d'où venait la malade, qui n'était manifestement pas d'ici, à l'entendre? - De Rennes, dit la nouvelle opérée, en esquissant un pauvre sourire d'excuse. Mais au

fond d'elle, un bref éclat de malice fit deux ou trois étincelles, malgré la dose massive de morphine. Sur quoi l'infirmière sortit, écœurée, en pensant à ces villes pluvieuses que tous désertaient pour venir les envahir ici, dans le sud. On était saturé par ces gens qui venaient chercher le soleil, les prix des terrains montaient en flèche depuis l'arrivée du TGV. Elle annonça que le chirurgien passerait dans la soirée. Scarlett n'avait pas la force de faire un mouvement. Elle gardait sa toute petite radio audessus du drap, sans en brancher le fil à son oreille. Ses yeux se fermaient régulièrement malgré elle, sans lui permettre d'aller jusqu'à un vrai sommeil. Elle venait de rêver de sa mère, heureusement bien vivante, mais qu'elle avait vue d'abord chanter et danser de façon hystérique comme dans Singing in the rain. Sa mère chantait sous une pluie battante, en costume de vamp; Scarlett la ramassait dans le caniveau, tentait de la remettre sur pieds, les yeux blancs, comme une poupée disloquée, morte. Le rêve s'enfuit aussitôt. Il avait été un reflet rapide qui s'efface dans un miroir. - Tu es là? demanda-t-elle sans pouvoir articuler clairement. Elle s'adressait d'une voix pâteuse à sa sœur, assise dos à la baie, dans le fauteuil à lanières, ces affreuses lanières de plastique. 10

- Lise, assieds-toi mieux que ça, appuie-toi au fond, tu es mal comme ça, tenta-t-elle encore, contrariée, avec la même voix inarticulée et pâteuse. Mais Lise ne voulait rien entendre. Elle couvait sa sœur du regard, avec anxiété, parvenant mal à contrôler les pensées brutales qui la traversaient, qu'elle repoussait de toutes ses forces. Le retour du bloc s'était fait attendre si longtemps, dans une anxiété insoutenable: tous remontaient sur leurs brancards, accueillis par leur famille, la tête dodelinante ; mais Scarlett, elle, était revenue bonne dernière, à une heure où le personnel commençait à déserter I'hôpital. Elle était arrivée sonnée, comme on pouvait s'y attendre, avait quand même tordu sa bouche dans un sourire en reconnaissant Lise. Quatre anesthésies générales en l'espace d'un mois! Maintenant la prise des calmants faisait retrouver à Scarlett son éternel souci du confort des autres. La seule échappatoire était pour Lise, dont le cœur flanchait, de prétendre descendre à la cafétéria, pour se dégourdir les jambes.
Lise délaissa le spectacle offert par le monde extérieur, la baie, la mer qu'on voyait au loin sur la gauche, tout au bout de la ville, pour emprunter les coursives de I'hôpital. Il

L'hôpital avait été conçu sur le modèle d'un navire, avec hublots de cuivre, coursives, et bastingages, sur lesquels on se penchait audessus des escaliers, comme un prélude à un drôle de voyage, qui n'avait rien d'exotique. Les passagers avaient seulement oublié leurs habits de croisière, ils traînaient en pyjama, avec des mines défaites, pauvres naufragés pour qui n'avait été prévue aucune chaloupe de secours, sur une mer sans bords.

Scarlett était la sœur bien-aimée, la toute petite dont ils s'étaient séparés tous, l'année douloureuse où elle avait dû partir se soigner au préventorium, à la montagne. Cela avait été si douloureux pour Lise, à cette époque où la cadette était déjà comme une enfant à elle elles avaient un écart de sept ans - qu'elle ne pouvait évoquer cette période sans pleurer, d'autant qu'elle n'avait pas été assez mûre, à ce moment-là, pour imaginer ce qu'avait été l'exil pour l'enfant elle-même, séparée de sa fratrie, livrée pour la première fois à un milieu totalement étranger, dans une solitude effarante. Scarlett avait écrit de petites lettres d'enfant à Fleur, d'une écriture ronde et appuyée, plus ferme en vérité qu'on n'eût pu l'attendre de son âge, et Fleur lui répondait scrupuleusement chaque semaine, lui parlant du chat, de Kaki le 12

chien, des travaux du jardinier. Mais elle, Lise, à cette époque, était à la fois trop grande et pas assez expérimentée pour pouvoir se mettre à la portée de la petite, elle n'aurait su que lui dire le manque. C'était l'époque où Lise, éteinte, écoutait en boucle la danse triste de Granados sur son Teppaz. Tu me prends mon bain? disait dans son souvenir la petite à la plus grande, qui l'ébouillantait régulièrement en croyant bien faire. Yse, tu v'las m'chercher? La petite s'endormait le soir sur le tapis, et pour ne pas la réveiller, la grande la montait dans ses bras jusqu'à sa chambre, marche à marche, la tenant précieusement dans ses bras comme le SaintSacrement. Elle la déshabillait, lui enfilait sa chemise, la bordait avec amour, une vraie petite mère.
Lise avait seulement tout laissé en plan -

lauriers et autres préoccupations scolaires de fin d'année -, le jour de Juin où, enfin, elle était allée - elle l'avait exigé, ne leur avait pas laissé le choix -, avec leurs parents, rechercher la petite, guérie, mais encore fragile et sous surveillance. Par la suite, Lise s'était systématiquement substituée à leur mère dans ce qu'elle croyait être l'éducation de l'enfant, domaine où elle n'avait, bien sûr, aucune compétence. 13

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