Pluviôse

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Je ne sais pas vraiment... avec cette pluie qui ne s’arrête jamais, on a perdu le fil du temps qui passe. L’important, c’est d’être vivant, pas d’être en deux mille cent douze ou en deux mille cent trente-quatre. L’important c’est de savoir qui on est et quelle est notre place.

Publié le : mardi 3 mai 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791093004174
Nombre de pages : 9
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Pluviôse

Une fois, j’ai demandé à Marie quel jour on était, de quelle semaine, de quel mois et de quelle année... Comme ça, une question, une vraie question qui tournait dans ma tête sans vouloir s’arrêter. Marie m’a regardée, étonnée : Quelle importance ? elle a demandé.

Mais je voulais vraiment savoir. Alors elle a tiré d’un creux du mur un papier plié, trempé d’humidité. Elle a compté sur ses doigts, recompté, secoué la tête l’air embêté. Je ne sais pas vraiment... avec cette pluie qui ne s’arrête jamais, on a perdu le fil du temps qui passe. L’important, c’est d’être vivant, pas d’être en deux mille cent douze ou en deux mille cent trente-quatre. L’important c’est de savoir qui on est et quelle est notre place.

Je n’ai pas compris tout de suite ce qu’elle voulait dire... c’est longtemps resté dans ma tête.

Et puis, il y a eu un jour pas comme les autres. Bon, d’accord, il pleuvait toujours, ça ne change pas. Mais, ce matin-là, Maman s’est tordue tout d’un coup, elle a poussé un cri terrible. Elle s’est pliée en deux. Un liquide visqueux coulait de son ventre. C’est la première chose que j’ai vue, en arrivant, cette flaque d’humeurs et de sang qui se répandait lentement. Ses traits étaient tout chamboulés, contractés de détresse, elle avait l’air d’avoir si mal que mon cœur s’est serré. Je ne voulais pas avoir pitié, on est si différentes ! Mais là, quand même, elle avait l’air de déguster sévère. Je me suis approchée, comme je le devais, sans savoir quoi faire.

Bon sang, mais remue-toi, appelle la vieille, a braillé Papa dans ma tête. Il ne sait pas parler, Papa, juste crier, il m’explose les neurones et me flanque à chaque fois des migraines. Je l’ai regardé sans répondre. Il semblait affolé, paniqué, encore plus vert que d’habitude. C’est bien la première fois que je le vois comme ça et ça m’a fait bizarre. D’habitude, il assure. Il commande, j’obéis, je suis là pour ça, on m’a dit. Moi, je le trouve beau, mon Papa. Parfois, il est même gentil avec moi. Il sait que ce n’est pas ma faute, si je ne suis pas comme lui. La faute au bon Dieu, au Hasard ou à la Génétique, allez savoir... On n’est pas de la même espèce, mais ça ne me dérange pas. Et j’aime le regarder quand il ne me voit pas, avec cette longue tache rouille qui court au-dessus de son corps, le long de ses élytres. Ses membres fins, racés... j’aimerais lui ressembler... mais, si je lui ressemblais, est-ce que je serais encore moi ? Comme je ne bougeais pas, perdue dans mes pensées, il m’a secouée, il y avait urgence.

Je suis allée à la fenêtre et j’ai appelé dans la cour intérieure. Dehors, le ciel se déversait à grands seaux sur la terre, ça m’a foutu la trouille. Peur que Marie ne m’entende pas, qu’elle ne vienne pas, peur de rester toute seule avec ça. Elle niche quelque part dans les ruines, Marie, on ne sait jamais bien où, d’habitude elle répond tout de suite quand on a besoin d’elle.
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