Poèmes sur les âmes mortes

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EAN13 : 9782296284555
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Écritures arabes
Collection dirigée par Marc Gontard

Du même auteur

Le Maroc 4 'la recherche d'une révolution, publié sous le pseudonyme de Kamal-Eddine Mourad, Editions Sindbad, Collection Idées Interdites, Paris, 1972.
Maroc, impérialisme et émigration, Editions le Sycomore, Paris, 1978. Cet ouvrage a été traduit en arabe, et publié par la Société Arabe d'Etudes et d'Edition, Beyrouth, 1979.

Le Maroc ou la mémoire d'exil tions L'Harmattan, Paris, 1979.

poèmes ardents, Edicapitaliste,

1déologîe, savoir, pouvoir dans l'institution Editions E.D.I., Paris, 1981.

Abdallah Baroudi

POÈMES SUR LES ÂMES MORTES

IMitions L'HarmattaD 7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, ISBN

1982 2-85802-226-7

A la mémoire des héros et des martyrs de la résistance des masses marocaines. A la mémoire des 400 cadets de l'Académie Militaire d'Ahermoumou, assassinés à la mitrailleuse 12,7 au petit matin. du. 11/7/1971 sur ordre de Hassan II, à la suite du .coup d'Etat militaire

de Skhirat, le 10/7/1971.

A la mémoire des officiers patriotes assassinés depuis 1974 sur ordre dé Hassan II, dans le fin fond du Sud, dans le cadre du Complot « Saha. rien» mis sur pied par le régime marocain, avec la collusion active de la bourgeoisie marocaine et de ses partis politiques, ainsi que de l'impérialisme. A la mémoire des 3 000 à 3 500 petits enfants martyrs assassinés sur ordre de Hassan II, lors des insurrections populaires de Casablanca, le 23 mars 1965 et le 20 juin 1981. A tous les patriotes .marocains actuellement emprisonnés dans les bagnes et les « usines » de violence du régime. A la mémoire du grand patriote marocain Omar Ben Jelloun, assassiné sur ordre de Hassan II en décembre 1976. Aux officiers et sous-officiers (parmi lesquels le colonel Ababou et le capitaine Chellat) rescapés des coups d'Etat de juillet 1971 et d'août 1972, et qui morts-vivants, n'ont pas fini d'agoniser dans la Géhenne de l'épouvante et de la nuit des bagnes de Tazmamart et de Ouarzazat.

«

0 prunelle de mes yeux,

ne pleure pas sur ceux qui sont tombés les armes à la main, pleure plutÔt sur ceux qui, telles des founnis,

par multitudes s'en sont allés en vam.

It

Extrait de : Témoignages de la blessure du combattant, pp. 35-36, de Sakhr membre : poète-combattant, du Conseil Révolutionnaire de l'organisation palestinienne FATAH.

6

LE MAROC OU LES

«

PLUME TIERS

»

DES TEMPS PÛSENTS

Les cc plumetiers

»

des temps présents

,

s'en vont, de leur petite vie labourer le papier, semer le néant,

ils s'imaginent soulever les montagnes,
et renverser les cours des fleuves et des rivières; ils croient aplanir l'Atlas et pulvériser Bouyablane et ils ne font même pas bouger les fourmis. Ils s'en vont de leurs petits univers, ils se croient des aigles et des éperviers, ils se croient des lions; et ils ne sont que des poulets, et ils ne sont que des dindons. Suppléments des Guides Bleus et vénérables références du Club Méditerranée, ils font de la gymnastique avec l'alphabet, et marchands de clichés et d'exotique de boutiquiers ; (1),

(1) Bouyablane est le deuxième sommet montagneux du Maroc, après le Toubkal. Haut de 3888 m. il est situé dans la partie nord du Moyen Atlas. 7

-

ils font autorité s'il vous plaît auprès des agences de la prostitution touristique, et creux comme du vent, ils s'imaginent être inspirés comme des dieux, et faire de la grande politique. Verbeux, laboureurs du vide et du néant, semeurs de semences imaginaires, ils font inlassablement de la gymnastique avec le vocabulaire. Ayant griffonné quelque alphabet, ayant pêché par-ci, par-là . quelque prose, quelques vers, combinés par l'artifice, le copiage et le plagiat; ils radotent leur prêchi-prêcha, ils se proclament journalistes et écrivains, ils font croire qu'ils sont inspirés tels des poètes, ils se croient des visionnaires, ils affectent un air lointain tels des prophètes, ils croient laisser, les pauvres niais un souvenir sur les tablettes de l'éternité et de l'immortalité.

8

Vaillants comme des « brebis» ils font croire qu'ils labourent la mémoire, et qu'ils sont saisis par la fureur et les génies de ceux qui, avec frénésie sèment le terroir de l'avenir et de demain; de ceux qui, avec opiniâtreté portent leur regard vers le lointain, au-delà des cimes et derrière l'horizon, celui fulgurant des masses de l'Orient, du Nil, du Tigre et du Jourdain, et celles du Pays Couchant. En guise de raconter la misère, les souffrances et la faim des masses populaires du Pays du Couchant, les forfaits, les crimes, le vol et la rapine des traîtres des palais, valets et laquais de l'étranger; ils s'en vont partout dans les ruelles de la cité, ils s'en vont

(2),

(2) Dans l'arabe parlé marocain, la «brebis» est le symbole même du manque de courage. Ainsi traiter quelqu'un de «brebis », c'est le traiter de pleutre. 9

-

se camoufler en racontant et caquetant, d'une façon continuelle des histoires à dormir debout et des histoires sexuelles, ils s'en vont semer au vent, au fond des poubelles des kilos d'alphabet. Mercenaires du vocabulaire, les «plumetiers" des temps présents s'en vont haletants, ils s'en vont cavaler, telles des prostituées entre les murailles des ruelles de la cité; ils s'en vont, les pauvres zozos proposer leur alphabet, et dans leur quête perpétuelle, ils rêvent de prix, ils rêvent de médailles et d'ex-voto, ils rêvent d'académies, et du sommet de leur immense médiocrité, du Nobel ils en rêvent s'il vous plaît! Du haut de leur immense médiocrité et de leur vaillance de «brebis », ils s'en vont rêver 10

de panthéons et de couronnes de lauriers. Raconter son peuple accablé, raconter les souffrances des masses de l'Orient et celles du Pays du Couchant, est une tâche difficile, car il faut être plus qu'un dindon. et il ne faut pas être servile, car il faut souffrir la Passion et accepter les sacrifices et les dangers, car il faut souffrir la nuit, les brumes de l'absence et de l'exil ; et pour renverser les murailles de la misère, du silence et de l'oubli accablant les masses populaires de l'Orient et du Pays du Couchant, il ne faut pas être un dindon, il ne faut pas être un poulet, il ne faut pas être de la volaille. Prenant des airs de poètes et d'hommes toujours informés, les «plumetiers» des temps présents s'imaginent soulever les montagnes, renverser le cours des fleuves et des rivières, ils croient aplanir l'Atlas et pulvériser Bouyablane, ils se prennent pour des aigles et des éperviers, ils se croient des lions, ils se croient des visionnaires, ils se prennent pour des prophètes, et ils ne sont que des poulets et ils ne sont que des dindons. 11

Dépenaillés à dessein, ils affectent un air négligé, de ceux qui sont perpétuellement harcelés, par la misère et la pauvreté. Ils affectent un air détaché de ceux qui, inspirés comme des tisons ardents regardent au-delà des sommets. et derrière l'horizon. Ils affectent un air négligé de ceux qui sont hantés par les exploits des temps passés, et qui portent comme une immense Croix l'héritage fabuleux de leurs ancêtres d'antan, les grands guerriers des vallées et des montagnes, du Rif, de l'Atlas et Bouyablane et du Pays du Couchant. Ils affectent un air dépenaillé de ceux qui, surgis du terroir, labourent avec frénésie la mémoire des années de feu et des temps anciens. Ils affectent un air détaché de ceux qui sont habités par la fureur et les génies, de la lutte et de la vaillance des masses arabes et du Pays du Couchant. Ils affectent un air lointain, 12

un air désintéressé de ceux, qui tels l'airain et l'acier, sont pétris de résistance de fierté et d'intégrité, de ceux, qui portent des couronnes de douleurs et de sang, de ceux, qui sont marqués pour toute leur vie, de souffrances et de sacrifices, immenses comme l'océan. Par la combine et l'artifice des commerçants de Babylone (3), des lointains rivages, les «biqueurs )} (4) et les «plumetiers)} des temps présents, affectent un air inspiré de ceux qui, visionnaires taillent le chemin de l'avenir et de demain. Forçats du vocabulaire et de l'alphabet, ils labourent avec rage le papier, ils moissonnent sans discontinuer, sans jamais se rappeler des piles de brouillons
(3) Nous désignons par Babylone le système capitaliste. (4) Nous avons fabriqué ce substantif de «biqueur », à partir du mot Bic désignant la marque de crayons bien connue. 13

et de pages inutiles, et à chaque mot ils rêvent de recueillir l'or et le filon, ou la sueur, la douleur et le sang des masses du Pays du Couchant, ils recueillent par monceaux l'or et l'argent, en pataugeant dans le fumier et le purin du système, ses princes et ses pharaons; et du commerce servile de leur alphabet de pacotille, les «biqueurs» et les «plumetiers» des temps présents, distillent leur encre tel un venin, et fourbissent leurs plumes empoisonnées telles des vrilles, tels des poignards labourant le terroir et le limon, des souffrances et de la faim des masses du Pays du Couchant. Ils affectent un air détaché à dessein, et serviles ils s'en vont ramper, tels des reptiles désarmés devant le système, ses satrapes et ses roitelets. Prostituées du vocabulaire et de l'alphabet, ils s'en vont aboyer 14

tels des fi bouzizas » (5), pour chanter la baraka des traîtres des palais, valets et laquais de l'étranger, et qui les foulent aux pieds comme des nattes et des « lebdas » (6). Sinistres vautours, ils s'en vont coasser, ils s'en vont résonner, tels des fifres et des tambours dans ses tours et ses palais; ils s'en vont avec fièvre vomir dans ses micros, ses torchons et ses journaux, leurs calembours à bon marché, leur vocabulaire habituel, leurs rengaines continuelles et leurs quintaux d'alphabet; et dans les cocktails, les soirées et les mondanités, les «zradis» (7) et les banquets,
(5) «Bouziza JO, dérive du mot berbère (en tamazight et «azegzaw» en berbère tachelhit) «aziza JO, ui veut dire vert, et q par extension il désigne la couleur fauve. «Bouziza» est donc un animal au pelage fauve. C'est en effet le terme générique pour désigner un chien. (6) Une «lebda" désigne un petit tapis de prière, dans le parler arabe marocain. Chaque fidèle utilise sa «lebda JOjusqu'à son usure complète. (7) «Zradis JOest le pluriel de «zerda JOqui désigne, en arabe parlé marocain, un repas collectif très copieux. Pour ce terme, 15

ils se font de velours, ils se font discrets, et s'il vous plait, rictus aux lèvres, tels des «bouzizas» (8) et des bassets ils sourient sur mesure, pour faire suggérer qu'ils sont pétris de sagesse et de modestie, qu'ils sont avertis, qu'ils sont pleins de savoir contenu, de science maitrisée et d'inspiration continue. Les «biqueurs» (9) et les «plumetiers» des temps présents, ou géants aux statures de nains et aux carrures de bébés, comme saisis de fièvre et de frénésie, gloussent de contentement telles des poules, telles des prostituées, et d'un air entendu et rompus à la pratique de commerçants, de démarcheurs et de courtiers, ils font suggérer qu'ils sont au courant, qu'ils sont informés et qu'ils sont cultivés,
se reporter à la note l, page 129, de notre recueil de poèmes: Le Maroc ou la mémoire d'exil, poèmes ardents, Editions L'Harmattan, Paris, 1979. (8) Se reporter à la note S, p. 15. (9) Pour le mot «biqueur,., se reporter à la note 4, p. 13. 16

mais ils sont ignorants, .. car ils sont des dindons, car ils sont des poulets, et ils sont des ânes et ils sont des mulets, et ils sont des onagres et ils sont des niais. Reptiles désarmés, couleuvres et mille-pattes distingués,

les « biqueurs

»

et les pantins

dépenaillés à dessein, les rampeurs invertébrés, se plient sans jamais se fatiguer devant le système et ses pharaons. Leurs échines toujours horizontales,

les « plumetiers » des temps présents
usent leurs lèvres par des baisers continuels, des mains et des pieds des maîtres de céans, les traîtres des palais, valets et laquais de l'étranger, et serviles et empressés comme saisis de fièvre, ils ont perdu ainsi la mémoire de la verticale, puisque reptiles désarmés, ils rampent, devenant ainsi des nattes et des tapis, et à force de ramper ils se sont écorchés. Vaillan ts
17

et intrépides comme des «brebis It (l0), les «biqueurs» et les «plumetiers It des temps présents, se camouflent tels des caméléons pour cacher leurs desseins perfides, leur petit jeu sordide, pour dissimuler leurs calculs de nains, et croient néanmoins devenir des géants, en noircissant du papier, en semant leur alphabet insipide dans leurs écrits, leurs graffiti, vides comme le vent. Ames mortes et cœurs fanés, ils ne cessent pourtant de jaser et de jacasser comme des pies, en gardant bien le silence sur les souffrances l'ignorance et la faim, des masses populaires de l'Orient et du Pays du Couchant, du Golfe à l'Océan. Ainsi, ils se tiennent cois comme des oies, leur main s'immobilise comme par enchantement,
(10) Pour le mot c brebis It, se reporter 18 à la note 2, p. 9.

leur encre tarit, leur plume s'enfonce et se tapit dans son sillon, comme un bousier et une courtilière, de bravoure et de vaillance. Ils parlent de la Chine, du Salvador et de l'Argentine, ils débitent même leur alphabet sur la guerre populaire des Martiens, mais vaillants et trissotins (11)

comme des « brebis »,
ils deviennent muets sur les malheurs et les tragédies du peuple marocain et des masses populaires du Pays du Couchant. Rêvant de devenir millionnaires, les « biqueurs» et les « plumetiers JI> des temps présents, restent muets de bravoure et de vaillance sur la trahison des maîtres de céans, les traîtres des palais et leurs suppôts, valets et laquais de l'étranger; et dans leurs têtes de moineaux, ils se croient des visionnaires, ils se croient des aigles et des éperviers,
(11) Nous rappelons au lecteur que Trissotin est un personnage de Molière dans sa pièce: Les femmes savantes. Son nom veut dire trois fois sot. 19

alors qu'ils sont des corneilles et des corbeaux. Girouettes à tout vent, aux aguets de l'or et du filon, les «biqueurs » des temps présents, s'en vont cavaler telles des prostituées, à travers les ruelles de la cité, ils s'en vont. haletants promener leurs silhouettes à dessein, marionnettes des satrapes et des roitelets d'opérette, ils s'en vont proposer, d'une façon continuelle leur alphabet, leurs amulettes de fakirs et sorciers, leurs rengaines de perroquets, et leurs lumières et leur savoir, noirs comme l'ébène. Sournois, ils s'en vont tels des souris et des chinchillas, tels des rats et des belettes pour ramasser les miettes, jetées avec mépris 20

et avec dédain par la bourgeoisie, les princes et les pharaons. Ils s'en vont, comme des caméléons se camoufler pour mieux cacher la nature de leur alphabet, leurs écrits artificiels et leur langage de laquais. Ils s'en vont ruminer, tels des hiboux et des chouettes leur vocabulaire habituel, de valets et de jouets, des satrapes et des roitelets. Pintades et poulettes, gloussant et caquetant leur rengaine de perroquets, et satisfaites de contentement elles s'en vont, servilement picorer les graines et les miettes échappant des mains, des serres et des crochets des maîtres de céans, les traîtres des palais, valets et laquais de l'étranger.
«

Biqueurs » et «plumetiers»

des temps présents, des temps modernes, 21

ils s'en vont avec peine, semer le vide et le néant. Ames mortes et cœurs fanés, ils affectent un air lointain, des airs de poètes de journalistes et d'écrivains,

et ils ne sont que des « écriteurs »,
des « journaleurs » et des « écriveurs », croyant, les pauvres niais passer à la postérité, en semant le papier de leur alphabet et de leurs graffiti; et pour cacher leur médiocrité et le vide de leur tête, et pour camoufler leur vaillance de « brebis », et pour ne pas raconter les forfaits, les crimes, le vol et la rapine des maîtres de céans, les traîtres des palais, valets et laquais de l'étranger, et pour ne pas évoquer la violence, la misère, la faim, la sueur et les souffrances accablant les masses populaires, de l'Orient et du Pays du Couchant, 22

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